LA DESSUS IL A MARCHÉ EX RUSSIE DANS LES RANGS DES FANTASSINS (P
vagées. cruelles ; poings violâtres crispés en l'air ; mains rugueuses qui se levaient en même temps que des clameurs ; doigts noueux qui démontraient ; haleines de vin et de rogomme. Cet élément se hâtait, se démenait, se groupait et se séparait, en pressant le tumulte de ses pas innombrables par le couloir que formaient les hauteurs des maisons étroites et ventrues, bosselées, accotées de guingois, terminées dans la nuit en pignons pointus, illuminées par des lampions fumeux, fardées de lettres peintes, accrues d'enseignes monstrueuses et comiques, gants colossaux, bottes géantes, plats d'étain, parapluies de bois, andouilles de Gamache, têtes de cochons verts, ruelles latérales, heurtaient aux portes, pénétraient parmi les exclamations des mères et des épouses. Des fanfarons se montraient des triques, .
des pistolets ou des leviers de fer.
Aux comptoirs des cabarets les camarades se ralhèrent : ils rattachaient leurs bretelles et brossaient leurs manches en se vantant d'exploits fabuleux. Lorsque s'ouvraient les portes sur les entrées, les sorties, Omer apprenait de ces voix les épisodes d'un combat d'abord victorieux.
« Voilà ce que nous avons produit, pensait-il, mon oncle, le major, les carbonari, moi-même. A notre voix, ces hommes risquent la mort pour un idéal douteux. J'ai donc une mission. En voici la preuve : tout ce peuple d'une grande cité qui s'ensanglante ! » Le jeune homme conçut un orgueil qui dompta beaucoup de ses craintes. Il n'en imaginait pas moins le froid d'un sabre tranchant son épaule. Il se rappelait comment la balle du duel avait crevé son flanc douloureux.
Résolument il attendit des sensations pareilles. Mais il s'enivra de s'admirer allant à l 'encontre. Une foi lui naissait. Bientôt il la confessa:
— Vive la liberté !
Et brandit son chapeau devant des hommes aux yeux de démence, qui répondirent par des clameurs infinies.
Immédiatement il lui parut qu'il soulevait contre les monarques un irrésistible océan de fureurs. Les cris retentissaient dans ses entrailles. Ils exaltaient ses nerfs. Lui-même s'allégea de toute peur dans un rêve de force et d'héroïsme.
A l'angle de la rue aux Ours, le peuple ne marchait plus. Il piétinait le long des trottoirs. Un monsieur à favoris grisonnants et attentif derrière ses besicles, bourrait, au
moyen de la baguette, un pistolet de cavalerie. Une centaine d'adolescents ramassaient des cailloux, des tessons, des épluchures, projectiles dont ils enflaient leurs poches. Plus loin, la chaussée parut vide. Omer retrouva l'oncle Edme. Aux seuils, des gens écoutaient une rumeur qui venait de Saint-Leu. Quelqu'un en paletot à pèlerine et en pantoufles, le chef couvert d'une calotte noire repoussait les curieux dans les allées suintantes des maisons.
— L'infanterie est à la barricade. Rentrez vite. Fermez les boutiques.
Des garçons coururent rabattre les auvents, et boulonner promptement les barres de sûreté. Ensuite ils se cachèrent. Les portes claquaient. Une vitre d'imposte trop ébranlée, sauta des cadres et s'émietta sous les pieds du capitaine Lyrisse qui avait pris le pas de charge. Ribéride arborait dans l'air, au bout du jonc, son Napoléon de cuivre. Bahorel et Grantaire bondissaient, les bras au ciel, et cassaient les lanternes. Leurs ombres gigantesques illustraient les façeides. Omer les rattrapa dans le moment qu'il reconnaissait les deux aiguilles en pierre de Saint-Leu. Au pied de l'édifice, une mas.se grouillante et vociférante rebroussait chemin. Elle s'élança vers eux.
Le premier fuyard était un adolescent dont le chapeau s'envola. Il serrait les coudes au corps. Deux filles ensuite se réfugièrent dans un vestibule de gauche. Puis galopa toute une bande d'hommes qui baissaient la tête.
— Les voilà ! hurlèrent des gorges enrouées.
En même temps on entendit l'air se déchirer comme une soie. Etait-ce la fusillade? Omer s'arrêta, ne sachant s'il devait poursuivre vers la Seine, rétrograder vers le Grand- Cerf. Un peloton d'insurgés le rejeta brutalement contre un mur, où l'appHqua d'un coup d'épaule, un gaillard dément : c'était le tailleur Durtot, sa face de lune et ses favoris blonds. Ils s'appelèrent ; mais ne purent se joindre, roulés, l'un et l'autre par une vague d'ouvriers armés de pelles, de pioches, d'outils...
— On va tirer !
Immobile, poussif, arqué contre le péril, Omer attendit le choc de la balle dans sa nuque. Comme cela tardait, un frisson abolit son courage.
— Héricourt ! fit la voix impérieuse d'Auguste Blanqui qui fut là, maigre et noir, tête nue.
Bien que résolu à toutes les vaillances auprès de ce témoin, Omer suffoquait. Ses jambes amollies fléchirent. Au bout de la voie déserte, jonchée de cannes, de chapeaux et d'outils, une charrette fut écartée. Deux bonnets à poils de la garde royale, vingt silhouettes actives de soldats, se dégagèrent de l'enchevêtrement des voitures, des tonneaux, des caisses. Omer s'exaspérait contre la cou-
ardise de sa chair. Pour satisfaire à l'idéal de ses aïeu.x, pour contenter l'oncle Edme, et soi-même, son esprit voulait combattre. Pour quoi ce peuple, tout à l'heure goguenard et enthousiaste, cédait-il à la panique?
— Par la rue aux Ours !... conseilla Blanqui. Vite, JMonsieur Héricourt, vite !
Ils firent volte-face.
Dans la nuit jaunâtre, une rumeur immense barrait les maisons, clapotait au fond des ruelles où s'engouffraient les gens. A deux il suivirent un tourbillon de gamins. Rageur, Omer poussa un dos en ratine marron, heurta une borne invisible, joua des coudes pour surmonter les moins prompts. Il se haussa, doubla le coin, reconnut le cabaret rouge et la lanterne de fer. Alors, la masse humaine qui les charriait reflua sur eux avec des hurlements d'épouvante. Les sons lugubres du tambour cessèrent. Du vide se fit au milieu de la rue. Un monsieur ceint d'une écharpe blanche disparaissait derrière le rang de soldats en capotes. Mécaniquement, ils abaissèrent les lueurs des fusils. Auguste Blanqui se cramponnait à son compagnon :
— Vive la République !
Omer sentit son être se tendre pour la même acclamat'on de leur foi.
— Vive la République, jurèrent ensemble leurs orgueils qui tremblaient.
Des poltrons les étouffaient pour déguerpir. Les carbonari ne bronchèrent pas et pensèrent à mourir, nobles dans leurs corps grelottants.
Un long éclair stria les buffleteries en croix des gardes royaux ; de la fumée masqua leurs bonnet>. Le poids de Blanqui s'affaissait contre la poitrine d'Omer.
— Au cou ! c'est au cou !... gémit l'angoisse du blessé.
D'autres gisaient en convulsions. L'odeur de poudre emplissait la rue. La détonation se prolongeait dans les oreilles. Omer respira largement. Il vivait sauf. Il redressa la loque de son corps. Un ouvrier à l'agonie, ruait étendu. La troupe tirait les baguettes pour recharger. Une femme se tordait dans le ruisseau
— Tous ces poltrons lâchent pied... Viens.. L'oncle Edme empoignait la manche de
son neveu. Blanqui reprenait de l'aplomb, la main dans le cil.
— Je suis plein de sang, geignit-il...
— Venez donc... Ne nous laissons pas cueillir.
Le capitaine Lyrisse les ramenait dans la rue Saint-Denis complètement vide. Ils marchèrent. Quelque chose fit sauter le plâtras du mur ; un fusil tonnait en arrière. Les têtes se blottirent entre les épaules ; les reins frémirent.
— Si vous pouviez courir, Blanqui...?
Ils rasèrcnties murs noirs de Saint-Leu...,
se jetèrent dans la Grande Truanderie... Au bout de l'ombre, les galons blancs des bicornes luisaient sur une escouade. Eux, distin-
guèrent sur le flanc d'une boutique close, un boyau long, étroit, à l'humidité brillante. Au fond, dans une lueur de lanterne, un escalier, ses premières marches tournaient contre un mur. Quelqu'un penché sur la rampe les invitait par gestes prudents. Orner trébucha dans un caniveau. Blanqui se plaignait... Ils montèrent. C'était le tailleur Durtotqui.verdâtre entre ses favoris blonds, répétait le signe.
— Halte-là !... ordonnèrent, au dehors, des voix brutales...
— Baissez-vous ! cria Durtot.
Du plâtre encore sauta : l'allée s'emplit de tonnerre et de fumée. Ils grimpèrent, fous. La porte du palier s'ouvrit, et ils tombèrent, haletants, sur les pièces de drap en piles. Des mains de femmes les attirèrent au fond d'une chambre. Omer évita un lit à rideaux de jaconas, des chaises de paille, cogna une glace qui basculait entre des colonnettes de palissandre, sur une commode. La dame arracha son madras pour essuyer la blessure du petit précepteur en noir.
— A l'assassin ! râlait un fugitif dans la rue.
On écouta le bruit clair des sabres heurtant les pierres, et les jurons, les invectives, les grincements des bottes à clous. Un autre râle fut tranché net...
L'oncle Edme, près de la fenêtre, tordait sa canne dans ses poings... Omer se fut disposé à mourir plutôt qu'à d'autres efforts. Un incendie dévorait intérieurement sa poitrine. Mouillé de sueur, l'âme pleine d'images confuses et horribles, il s'assit.
« Mon cher fils, écrivait de Lorraine Mme Héricourt, je remercie le ciel de t'avoir insipiré le désir de ce voyage à Rome. En vérité, c'est une grâce du Seigneur que je prie pour toi. Dans la ville de Saint-Pierre, entre tant d'églises que bénirent les saints, et que consacrèrent des miracles propres à désiller les yeux des impies les plus obstinés dans l'erreur, tu seras persuadé définitivement de la nécessité de notre salut, et de l'urgence d'accepter le sceau de Jésus, avec l'habit de ses bons ser\'iteurs. J'écris au père Dubuisson. Il te recevra comme un père reçoit son fils. Confie-toi sans crainte à ses avis. Monseigneur l'Evêque de Nancy lui fait par\-cnir ma lettre qu'il joint à la sienne, dans laquelle il est longuement parlé de toi. Puisses-tu rapporter de ces lieux la paix du cœur, et la fermeté qu'il te faut pour ne plus hésiter devant ton devoir de chrétien, devant ta piété de fils qui veut arracher sa mère à la damnation étemelle.
« Mon Omer, laisse-moi en être sûre. Il m'apparaît que je respire déjà l'odeur suave
l'ombre de NAPOLÉON" APPARUT (P. 76).
que répandent autour d'eux les prêtres saints dont la soutane est imprégnée d'encens et dont les mains sont purifiées par l'usage du vin consacré, de l'hostie sans tache. D'ici, je te respire comme une fleur du jardin mystique cultivé par les anges autour du trône de notre Sainte Vierge :Marie. Je ne veux plus croire ce qu'on m'a dit de toi, ce qu'on m'écrit encore sur des différends avec la Congrégation et le Père Ronsin. J'attends ton re-
tour de Rome, comme j'attends chaque année les sons des cloches de Pâques. Ne pourrai-je pas crier aussi : »Soycz loué. Seigneur, car mon fils est ressuscité d'entre les morts! »
« Pour mériter cette grâce indicible, j'ai résolu de quitter le château de Lorraine. Il ne me sied pas d'habiter une demeure acquise pendant la Révolution lorsque ses possesseurs légitimes fuyaient la vengeance des scélérats Jacobins. Je veux réparer l'erreur de mon grand-père, en quelque façon, au moins par l'abandon de ce magnifique séjour, puisque je ne puis le restituer à ses propriétaires véritables, sans l'assentiment de mon frère Edmc, et puisqu'il ne veut pas encore souffrir que la foi l'éclairé sur ses véritables devoirs. ^Nlais un jour viendra où il trouvera, comme saint Paul, son chemin de Damas.
Son cœur est trop loyal pour vivre à jamais dans de funestes égarements. Si je n'ai pas appris sans craintes qu'il t'accompagnait à Rome, je ne lui en ai pas moins de la reconnaissance pour t'avoir rendu ce voyage facile et commode. Je le lui mande par ce même courrier, en lui faisant mes souhaits de bonne route.
« A revoir, mon cher fils, et à la grâce de Dieu ! Tiens pour assuré que je ne cesserai pas une heure de prier le Ciel à ton intention. Tout mon espoir est d'atteindre l'heure où je pourrai te recevoir dans mes bras. Je me rendrai aux Moulins Héricourt, chez Caroline, vers la Saint-Sylvestre, pour m'y reposer quelque peu. Ensuite, j'aviserai à me choisir une résidence.
« Ta mère qui t'aime et t'embrasse mille fois en X. S. Jésus-Christ,
« Virginie Héricourt».
Donc la veuve donnait créance aux allégations d'Omer: elle le croyait désireux de chercher dans les églises de Rome une inspiration religieuse. Au vrai, les chefs de la Vente désiraient que la mission du capitaine Lyrisse s'accomplit au plus tôt. Il fallait absolument' renouer les liens internationaux entre les révolutionnaires germains qui voulaient parvenir à l'unité de la vieille Allemagne pour n'avoirqu'un maître à combattre, les révolutionnaires italiens qui aspiraient à réunir les Etats de la péninsule contre la tyrannie de l'Autriche, et les jacobins deFrance qui, l'unité existant chez eux, aborderaient la seconde tâche du plan général : l'établissement de la Répubhque où s'embras-seraient les peuples fraternels. Tel était le programme de la Jeune-Europe. Dès 1814, Saint-Simon et Augustin Thierry en avaient publié l'ébauche au cours d'un ouvrage cjue li.sait tout haut le major Grcsloup, et qui s'intitulait : De la réor ganisation de la société européenne, ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps politique, en conservant à chacun son indépendance nationale.
— L'indcpcnda,nce de la Grèce ! L'unité
de l'Italie. L'unité de l'Allemagne. La République française. Enfin l'unité républicaine de l'Europe ! Voilà, décidait le général Dubourg, les résultats que la jeunesse des Carbonari et du Tugend Bund doit atteindre.
Dans la bibliothèque de la rue Saint-Florentin, la pipe à la main et l'œil terrible, le major acculait Omer contre le buste en marbre de Virgile, qui tremblait en haut de sa gaîne de chêne marbré.
— Est-ce clair? Est-ce clair?
Le comte du Bourg argumentait du fauteuil sur qiioi sa belle nonchalance se prélassait, les mains molles et pendantes par delà les accoudoirs.
Omer Héricourt admit alors la facilité relative d'une pareille transformation sociale. Avoir échappe à hi mort, rue Saint-Denis, lui valait une confiance absolue dans son étoile. Le parti devait vaincre, puisqu'il en était.
Pourtant le hasard fit qu'avant son voyage le jeune homme ne revit plus Elvire. Elle ne sviivait plus son père à Paris quand il s'y rendait pour les choses de la politifiuc • ]\Ime Gresloup chérissait les bois roux de l'automne. Omer ne s'entretint qu'avec IMlIc Al- \ina pendant la semaine des préparatifs.
L'oncle Edme, certain soir, arrêta de se mettre en route la nuit même. Des mouchards opiniâtres le suivaient à la piste ! ils eussent pu finir par apprendre trojD de choses sur ses allées et venues.
La chaise de poste emmena l'oncle et le neveu par le travers de la France. Quelques jours, les pluies torrentielles eussent privé de tout agrément la première phase du voyage, si l'oncle Edme ne l'eût employée à dire ses aventures de dragon et de carbonaro, ses amours de guerre, son admiration pour la Rome antique.
Souvent le jeune homme ne prêtait qu'une oreille distraite aux redites assez fréquentes parmi les souvenirs inouïs Alors, Elvire et Dolorès occupaient son âme. Elles y devinrent émules.
Le. incidents du voyage interrompirent à peine la hantise de ces réflexions, quelles que fussent les figures de carbonari, de libéraux et de demi-soldes, dans leurs maisons de province, froides et moisies, entre leurs livres reliés en veau, leurë fauteuils de paille, leurs tables chancelantes et leurs paperasses poudreu'cs. Aux lambris lézardés de ce.'j murailles grisâtres, étaient su.spendus les fusils do chasse, les poires à poudre et les tètes de loup, de cerf, de sangliers. Généralement étiques sous pèlerines à frange, les épouses semblaient confuses de montrer leurs mains en mitaines aux messieurs de Paris, leurs pantoufles à fleurs, leurs biscuits sèches dans la boîte decaiton graisseux, leur argenterie tordue, leurs fourchettes épointées, leurs lampes fumeuses, leurs nr.npes aux plis jaunes. Mais i! V avait les vigueurs des vins mûris en bouteille, les cxquisités des ragoûts mijotants,
les succulences des volailles à la peau croustillante, et les saveurs probes des confitures de coing ; il y avait aussi des chiens au poil mouillé, des enfants timides et morveux, des aïeules cassées, au fond des bergères, avec des têtes saliveuses, branlantes et marmottantes. Les jeunes filles pieuses conservaient au corsage l'odeur des vieilles armoires. Auprès d'elles. Orner ne songea qu'à l'ange de kl rue Saint-Florentin et à l'Espeignole de la rue Lord-Byron.
Plus loin, la berline culbuta dans un fossé; l'oncle Edme sut réparer la roue et panser l'écorchure du cheval, à l'ébahissemcnt du postillon.
On traversa des villes tortueuses que parcouraient des gens lourds, abrités de parapluies rouges.
Les ivoix sentaient l'ail et le poisson.
Il y avait abondance de raisins sur les étalages des fruiteries logées entre le arcs boutants des cathédrales rouge;. très. Au seuil des cafés, des comp;». gnons fumaient leur pipes, les mains aux poches de la veste Les bouviers, à chc val, poussaient leur bétail meuglant à coups de lance, par la grande rue. Les commères rentraient leurs seaux pleins sous les porches, et les gamins se sauvaient, piaillaient, devant le taureau noir qui baissait la corne en secouant sa bave visqueuse. Les tambourinaires précédaient la noce en dansant, en soufflant à travers la flûte,, en battant de leur baguette unique la belle
caisse armoriée. Parfois le soleil coupait les nuages avec de grandes lames d'or pâle qui venaient rejeunir les ravaudeuses à leurs fenêtres garnies de clématites et de vigne vierge.
Au bas des rochers roses, la mer apparut, étale et bleue, toute ssmée de voiles grises, semblables aux ailes de papillons butinant l'infini de l'azur. La lumière incendia l'horizon. Les montagnes s'étagèrent avec leurs forêts sombres, avec les dés blancs de maisons lointaines, au miheu des vallons, là-
UX HOMME A FAVORIS GRISONNANTS BOURRAIT UN PISTOLET P. yt)).
haut. Des échines de pierre grise barraient le paysage. Des clochettes sonnaient faiblement au cou des vaches perdues dans les prairies des cimes. Les brumes aussi noyèrent l'espace.
La route monta. Les chevaux soufflaient et renâclaient. Auprès d'un caillou monstrueux éboulé dans la combe, une maisonnette était si petite que les voyageurs la pensèrent figurée sur un plateau de porcelaine. Ils marchaient derrière la voiture sombre. Les courroies craquaient. Les roues hautes tassaient Icscailloux.
Le postillon sifflait, en faisant claquer sa lanière longue. On buvait au goulot de la bouteille vêtue de paille.
Un après-midi, entre deux ombres de collines forestières, les vallées de neige bleue se révélaient. Les ])ics blancs se confondaient avec la lumière du soleil.
Au détour du chemin, dans le fo.ssé, une cascatelle s'abîma d'un roc abrupt.
Auprès de sa chèvre, un enfant jouait de la fliite. Il avait les jambes entourées de peaux de mouton, une culotte de cuir, un gilet rouge, une veste bleue et un petit feutre pointu.
C'était l'Italie, dont la musique agreste souhaitait la bienvenue.
^Malheureusement, il y eut cinq jours de pluies furibondes, de haltes dans les auberges vermineuses et enfumées, de mauvais repas au vin aigre et capiteux. La chaise de poste, enfin sursauta pardessus les ornières romaines. C'était un soir, et sous le même déluge. Les masures du faubourg ruisselaient. Des lanternes, au poing de rares passants, éclairaient des visages sinistres dans les plis des capuchons. De fiasques rejaillissaient aux vasistas. L'oncle Edme, dès l'arrivée, conduisit Omer chez les « Bons Cousins de l'Ausonie », où il fut aussitôt reçu maître-élu à la mode du lieu et selon le rituel napolitain. Après l'épreuve rituelle — une crucifixion
oo
simuKe entre deux larrons — leGrand-EJu, sur le volume du Pacte social, appliquait son poing grisâtre strié de veines grossies. Sa voix chétive marmottait :
— Digne Bon-Cousin, les terribles événements qui viennent de se passer sous vos yeux ont dû vous apprendre que la trahison est, ici, sévèrement et toujours punie, et que, lorsque les satellites du tyran osent nous attaquer, la victoire nous reste. N'oubliez jamais ces faits mémorables et soyez admis désormais à nos plus secrets mystères. Approchez-vous, mon Bon-Cousin... Au nom du Grand-Architecte de l'univers, je vous reçois Grand-Maître de l'Ordre Mystérieux, vous, mon Bon Cousin, en récompense des services que vous avez rendus dans vos premiers grades maçonniques.
Le vieillard lui mit aux épaules ses mains amicales, puis lui donna l'accolade d'une joue flasque et froide appuyée contre les favoris du jeune homme qui se redressa, vaniteux. Il devenait l'égal, en politique occulte, des premiers libéraux. Son orgueil lui gonfla le cœur.
I.e Grand-Elu. de ses doigts séniles, agrafait maladroitement l'insigne à la ceinture du nouveau dignitaire ; il lui confia le poignard du carbonaro. Salué, complimenté, questionné par les Bons-Cousins qui parlaient un peu sa langue, Omer échangea les hommages. Ils dénoncèrent les crimes du roi Ferdinand, qui les avait contraints de se réfugiera Rome. Depuis l'écrasement de la révolution de Nola, le tyran, rétabli par les forces autrichiennes du congrès de Laybach, traquait les penseurs, les écrivains. On ne pouvait se réunir quatre dans une maison, sans recevoir aussitôt la visite des carabiniers. Sourds aux plaidoiries des avocats, les juges féroces condamnaient aux galères et aux supplices. Avec l'enflure méridionale, leurs discours qualifiaient de crimes monstrueux tous les incidents de la répression. Piliers de bois élevant des cages remplies de têtes coupées, gibets innombrables sous quoi se balançaient les cadavres que becquetaient les corbeaux ; bûchers embrasés par une populace stupide et dévote qu'excitait le prêtre en habits d'office, l'ostensoir aux mains ; fureurs des fanatiques poussant aux flammes le carbonaro désigné comme bla.sphémateur, arraché de sa boutique, traîné sur les cailloux jusqu'à cette mort atroce: maris et pères emprisonnés telles furent les images qu'évoqua l'emphase tragique de leurs bouches haineuses, de leurs yeux étincelants, de leurs grimaces terrifiantes et sincères. Ils attendaient de la France le salut que les troupes de la République avaient apporté en [796 à leurs pères. Afin qu'un autre Bonaparte gagnât sur les Autrichiens de nouvelles victoires de Rivoli et de Marengo, ils souhaitaient qu'une seconde Convention renversât le souverain de la Sainte Alliance, les Jésuites et les ultras.
De toute son éloquence, en mauvais italien,
l'oncle Edme promettait cela : les généraux jacobins se concertaient en nombi^e, prêts à reprendre la tâche. Il cita ses amis. Le comte du Bourg dirigerait l'état-major. Le général Lamarque serait à l'aile droite, le colonel Fabvier à l'aile gauche. Le major Gresloup amèneaiit les réserves. Lui-même seconderait le général en chef Pithouët. Ensemble ils devaient revenir tenter les chances de la guerre dans la vallée du Pô et dans celle de l'Adige. Il déclarait l'organisation de l'armée tout établie : il y aurait tant de batail-. Ions et d'escadrons, tant de batteries mon-' tées, tant de pièces d'artillerie lourde, tant de milliers de poudre dans les caissons. Le général Lamarque porterait à Gênes son quartier général, et le colonel Fabvier à Turin. Le général du Bourg opérerait autour d'Alexandrie. Lui conduirait l'avant-garde sur Milan par tels ou tels villages qu'il nommait, Turbigo. Magenta :
— Et nous ferons l'Ausonie libre.
A ces desseins magnifiques applaudissait frénétiquement le quadragénaire qui avait joué le rôle du Mauvais Larron, avant de remettre un habit carré par-dessus le pantalon et le gilet de bouracan. Ce brave homme traduisait en italien meilleur le charabia du capitaine. Et toutes les figures s'excitaient, approuvaient, parlaient ensemble. Des adolescents grimpaient sur les banquettes écarlates à flammes jaunes. Le Grand Elu heurtait en vain de sa hache sur le tronc,. pour obtenir du silence. Il semblait qu'on le respectât peu, malgré sa longue barbe blanche et grise un peu jaunie sous la lèvre, sa tête de Moïse statuaire, et ses membres énormes, comme sa taille, en simarre sombre ceinte de bleu. D'ailleurs l'oncle Edme avait prévenu que ces Messieurs Cono.sséi, deux frères jumeaux, menaient l'opinion de la Vente.
Distingués et jolis, avec des nez fins, des bouches de femmes spirituelles en des figures rasées, Omer n'eût pu les distinguer l'un de l'eiutre, si l'aîné, complètement brun, n'eût formé par là contraste avec son cadet, dont la tête s'était argentée six ans dans un infect cachot de Naples, et sous le coup d'une condamnation à mort, exécutable chaque matin de ces soixante-dix mois: trois fois la semaine, vm procureur venait lui relire la sentence devant l'aumônier et le médecin de ki prison, ainsi que cela se passe à l'heure du supplice. Ces deux frères appartenaient à une vieille famille de Florence qui avait soutenu François I<^r contre Charlcs-Quint, et qui, lors, avait lutté, dans les Apennins, à la tête de charbonniers, contre les Impériaux. Fort riches, ils étonnaient, par leur faste, les citoyens des Etats Pontificaux. Ils pourvoyaient les Ventes des fonds nécessaires à la vie secrète du carbonarisme. De leurs deniers, ils payaient l'entretien de cette:» grotte )\ bâtie selon les règles traditionnelles, en forme de triangle aux pointes tronquées. Ils avaient, à prix d'or, fait souffler dans une verrerie,