‹ La ruseChapitre 15 sur 22 · BUFFLETERIES EN CROIX DES GARDES ROYAUX (P · texte numérisé non relu

BUFFLETERIES EN CROIX DES GARDES ROYAUX (P

le globe aux rayons de cristal qui, figurant le soleil, contenait la lumière intense d'une lampe. C'était un bibelot célèbre. Les jumeaux donnaient des ordres hautains aux paysans culottés de peau, chaussés de hautes' guêtres, habillés de courtes vestes à boutons de métal, qui veillaient, ayant au poing un glaive de cuivre ondulé comme le feu. En face du vénérable Grand-Elu, ceux-ci gardaient la porte, sur la base du triangle, entre une lampe en forme d'étoile et une autre en forme de lune. Aux murs tapissés de bleu, la Passion du Christ était peinte selon la manière classique et somptueuse deGuidoReni. par Carlo Conosséi, qui se piquait d'adresse artistique.

Orner pensa qu'il jouait un rôle d'acteur sur le théâtre de ces gentilshommes opulents. Ce le vexa. Les prosopopées de ses interlocuteurs, il fit mine de les écouter, mais cessa d'y prêter attention. Le capitaine le présentait au Grand-Elu, frère d'armes du général Pepe, fauteur de la Révolution de Nola, illustre combattant de Novare. Cet homme semblait faible d'esprit. Nul ne prenait garde à ses paroles, pour lesquelles il ne s'inquiétait plus de recevoir des réponses. Effondré dans les plis de la simarre, il continua de dévisager en marmonnant, le nouveau récipiendaire. Il, flattait sa longue barbe et toussait.

Les croix de bois brut qui avaient servi à l'initiation demeuraient au milieu de la salle, plantées dans leurs alvéoles de fer. Le cadavre s'affaissait toujours, sur celle à la droite du Christ. Omer considéra les narines pincées, les paupières bleuâtres collées contre les globes des yeux, les tons noirâtres et violâtres sur l'enflure des lèvres, les chevilles bleues, les orteils teints par le sang extravasé.Le Mauvais Larron l'informa que c'était bien un cadavre réel, acheté d'une famille pauvre pour la cérémonie d'initiation. Par un artifice ingénieux, on lui donnait l'apparence de saigner fraîchement. Cela ne fit que joindre du dégoût à l'ennui d'Omer. Une odeur de décomposition pénétra seulement alors ses narines. Il désira s'éloigner. Enfin, il le put.

Au moment des adieux, et comme il s'enveloppait de son manteau, l'aîné des Conosséi lui recommanda de prendre logis dans la demeure du Mauvais Larron qui louait un pavillon garni de meubles aux étrangers de passage. Celui-ci vint faire sa révérence, se mettre à la disposition des signori. se nommer : « Gennarello ». L'oncle Edme lui fit rabattre le tiers du prix qu'il demandait. Le lendemain, avant le soir, il arrivait à l'hôtellerie, avec une charrette qui transporterait le bagage.

Le Mauvais Larron les mena dehors, en multipliant les signes d'une politesse extravagante. Il ne recoiffa son chapeau que sous le portique de Janus Quatre-Fronts, en ex;pliquant le tracé du Cloaque-Maxime et les causes de la dédicace à Septime Sévère et à Caracalla sur l'arc en marbre blanc. Car il

accolait le talent du cicérone au.x astuces de l'aubergiste, et le lit assavoir tout en rappelant que les deux jumeaux de Numitor avaient été exposés sur le marécage où s'élevaient les rares maisons basses du quiirtier du Vélabre, qu'on traversa, non loin du Tibre.

Depuis le matin, et malgré les invites du soleil, Omer avait dû rester dans sa chambre afin de classer avec son oncle les messages de la Vente Parisienne. A peine avaient-ils pu remarquer par la vitre de leur berline, pendant une course rapide, la dépression du Forum et les trois colonnes encore droites du temple ruiné l'escalier blanc du Capitole un arc roussi, le gigantesque ovale du Colisée. Ils sortaient au crépuscule. Rome leur apparut dans vine ombre froide, puant la friture qui grésillait derrière les portes. Des hommes au.x jambes velues et aux pieds boueux buvaient le vin de la cruche sur des tonneaux dressés. Il fallut sauter bien des fondrières, essuyer les lazzis de grosses filles accoudées aux fenêtres parmi les loques séchant, le long des ficelles. A des endroits, le dieu d'une fontaine en marbre lisse rêvait, noble fantôme musculeux, devant les commérages desTranstévérines. L'une après l'autre, elles chargeaient du barillet rempli leurs têtes brunes; puis, s'en allaient, deu.x à deux, lentes et souples sur leurs pieds nus, tandis que les larges anneaux de leurs oreilles sautillaient contre leurs joues rondes. A leurs trousses, une orde marmaille courait, piaillait, culbutait, trépignait. Des moines gras passèrent, sur leurs ânes au trot. Les voix des cloches se répondaient jusqu'aux confins de l'espace. Les silhouettes monumentales des églises dominaient de leurs pinacles, les quartiers populeux. Entre des berges de détritus, de tessons, de carcasses et de vieux chapeaux, le Tibre s'insinuait parmi les amas de caillou?:, se divisait autour des grosses pierres, gazouillait ensuite le long d'un mur écroulé parmi des massifs sans verdure.

Deux chiens de marbre flanquaient un écusson rongé de mousse au-dessus de la porte que les voyageurs franchirent. Ils durent escalader, derrière Gennarello, une colline assez roide, couverte de cultures potagères, semée de taillis où voletaient des oiseaux lourds, arrosée par un ruisseau bruyant dont le cours était contenu entre des moellons antiques, verdis et parfois sculptés. Ils marchèrent longtemps jusqu'à la cime. Là brillait une maison carrée, toute blanche de chaux fraîche, et mirant le ciel dans les hautes fenêti-es.

— Voilà la maison de vos seigneuries, présenta Gennarello.

Il rejeta son chapeau conique sur sa nuque ; il appela de toutes ses forces.

— Carita !

Une lanterne accourut devant une ombre qui fut une fille du Transtevère, son tablier de velours, sa jupe rouge, son mouchoir plié

sur les bandeaux noirs d'une fifïurc pleine. Elle choisit une clef dans la ferraille nombreuse de son trousseau, vainquit la résistance de la serrure... L'oncle et le neveu visitèrent inie salle encombrée de meubles énormes, de statues, d'armures et de vases. Contre le mur opposé aux fenêtres régnait une manière d'échafaud supportant un corridor à balustrade qui longeait quatre portes. On monta par un large escalier de bois cru. Les chambres contenaient, chacune, un lit entouré de courtines en coton bleu, un lavabo d'acajou, un coffre de chêne à ferrures, deux escabeaux et un fauteuil de paille verte...

Au rez-de-chaussée, ils redescendirent, curieux d'examiner la profusion des amphores, des têtes et des torses antiques placés sur des rondelles de chêne brut. Le local contenait en outre des armoires de la Renaissance incrustées d'ivoire, des cabinets d'ébèneetd'écaille debout sur des tables de malachite ébréché, puis, au centre, une vasque de porphyre avec son triton de bronze prêt à faire cracher l'eau par la bouche du dauphin qu'il embrassait étroitement. Gennarello ne s'abstint pas de supputer combien il pourrait vendre, à la rigueur, ces pièces de son héritage, même les tapisseries des murailles, même les deux tableaux, celui où des nymphes touchaient la lyre pour un Apollon nonchalant, celui où Saint Pierre menaçait du glaive les satellites de Caïphe, malgré le geste apaisant d'un Jésus roux plus lumineux, en sa tunique longue, que toutes les torches des soldats rubiconds. Gennarello, de la poussière au fond d'une caisse, exhuma des camées découverts dans un sépulcre, une lampe de terre ithyphallique, des pièces de monnaie à l'effigie de Vespasien et de Trajan, du pape Innocent VTII, un vieux petit bronze représentant Romulus et Remus tétant la louve, un onyx enchâssé dans une coupe d'étain, une cassette d'ivoire dont les reliefs perpétuaient les images des apôtres, une lame de corne sur quoi la Papesse Jeanne était peinte en miniature, tiare au front.

Carita, pendant cet examen, disposait sur le guéridon de porphyre un rôti froid de tourterelles, après une soupe aux pâtes, du hachis de porc et des gâteaux secs à l'anis. Elle souriait indolemment en versant le chianti rose et mousseux dans les verres à pied frêle. C'était la fille puînée du ^lauvais Larron. Elle avait sept autres sœurs de douze à vingt ans, qui dansaient à ravir la tarentelle, selon ce qu'elle assura dans un français plein de diphtongues et de mots italiens. Elle ajoutait à la parole les jeux agiles de ses yeux en jais. Elle desservit prestement, puis emporta, dans une corbeille, les plats vides jusqu'à sa demeure, sise derrière celle en location. Une petite cour les séparait. Là séchaient des jupes et des chemises ; là grognaient, au fend d'un chenil, une vingtaine de chiens, roquets, bichons, caniches, lev'rettes et molosses, éclopés pour la plupart. On les déchaî-

na, et ils descendirent la colline maraîchère, fouillant les taillis, pourchassant les belettes, hurlant, menaçant les cris des ivrognes qui longeaient le mur, à l'extérieur.

^lalgré les grignotages de souris indiscrètes, Omer dormit profondément sous les courtines de coton bleu.

Quand l'aube naquit, des tailleurs de pierre en martelant des moellons, le forcèrent au réveil :

— Rome ! Je suis à Rome !

Il sauta du lit dans ses babouches, et n'acheva de passer sa robe de chambre qu'en bas, à la fenêtre ouverte.

La cité le déçut, confuse et délabrée.

Dès lors, tous les matins, pendant les mois d'hiver et de printemps, il espéra que dans le cadre de cette fenêtre ressusciterait laVille. plus majestueuse, magnifique comme aux temps des Césars. Relisant les Annales, visitant les carbonari fort imprégnés d'illusions antiques, admirant les collections princières, écoutant au milieu des ruines murmurer le souffle des morts augustes, respirant l'odeur humide des voûtes qui les avaient abrités glorieux, peu à peu, son âme devint latine.

Il sut qu'elle l'était enfin, un jour où le soleil, pour l'éveiller, détruisit le songe d'être un riche proconsul devant qui dansaient des esclaves grecques, des joueurs de flûtes et des mimes égyptiens. Ravi par la beauté soudaine de l'heure, il se précipita vers la croisée.

La ville des consuls, des empereurs et des papes était encore ce même troupeau confus de maisons grisâtres, groupées autour des églises, toutes roses devant l'aube. Leurs quadratures, leurs colonnades et leurs frontons angulaires, s'appliquaient à l'azur du ciel frais, en haut des collines. Dans un vallon de pierres, les trois colonnes intactes du Forum attestaient superbement la grandeur de la civilisation défunte. Omer devàna l'escalier des Gémonies et leurs murs cyclopéens que cachaient des façades lépreuses, des échoppes en planches ; de là s'élevait lentement une fumée bleuâtre et fine. Au loin, l'arc de Titus et les courbes géantes du Colisée se détachaient mal des feuillages bleus, chargés de lumière et traversés de frissons. Quelques pins étaient à la cime des ruines, minuscules et déliés dans la pâleur profonde du firmament. Toutes proches, au verger, les fleurs nageaient dans l'humidité brillante du gazon. Un gamin en loques ratissait un plant de terre noire, à l'ombre sphérique du pommier. Dans les lauriers-roses, une république de passereaux était déchirée par des querelles intestines. En l'air, un oiseau de proie évoluait.

Le jeune homme demeurait en extase devant la ville montueuse ravinée par les rues, enflée de coupoles.

« D'ici je respire l'air que Brutus, Marins, César et Marc Aurèle ont respiré.

« O Cicéron, ta figure anguleuse s'appuyat-cUe contre ton poing crispé sur le style d'i-

voire, à cette place même où je m'accoude, l'âme pleine de toi. qui sus exalter ta personne, ton esprit et ton nom, pour l'éternité de l'histoire.

« Suivi par le peuple en toges, tu te réfugias sur cette colline peut-être ; tu apaisais de la main l'enthousiasme de ta clientèle, que tes affranchis contenaient malaisément. Là-bas, aux marches blanches du Capitole, saignaient les corps de Céthégus et de Lentulus, mis à mort par tes ordres qui ruinaient aussi la puissance aristocratique de Catilina. Mais, en face, du haut des rostres, tu plaidas pour Milon, qui avait provoqué le meurtre de ce grossier Pubhus Clodius, tribun du peuple, excitateur de la plèbe contre ton génie disert et sagace. Déjà n'avais-tu pas eu la force d'âme nécessaire pour repousser, quand il le fallut, les lois agraires de Rullus?

« Intelligence astucieuse et parfaite, tu savais que la vie d'un grand homme ne se doit plier aux principes immuables des vertus simples. Tu sus acquérir les faveurs du peuple en lui désignant les rêves de la liberté; et, cette force captée par ton éloquence, tu sus, en combattant Rullus et Clodius, la détourner de son but matériel, de ses appétits animaux, pour conserv^er, par ce renoncement, l'aide du patriciat. Pompée fut ton disciple énergique. Il croyait avec Aristote et toi que la vertu est un juste milieu. O Père de la Patrie, tu demeures, dans nos mémoires filiales, le type du meilleur citoyen. Il n'est plus de parti qui ne t'invoque. A ton exemple, mon oncle Augustin, comme Marmont, Soult, Oudinot, Bordesoulle et tant d'autres, a préféré la fortune de la France à la fortune d'un homme et d'une secte. Comme tu fus l'ennemi de César avant Pharsale, et son ami après Pharsale ; ils furent les ennemis du Bourbon avant Paris et Waterloo, leurs amis ensuite.

« A toute époque, l'animal politique dut se résigner à ces virements. Et tu ne manquas de sagesse qu'une fois, ô noble vieillard, en refusant de soutenir le triumvirat d'Antoine, d'Octave et de Lépide. Pour avoir voulu t'obstiner dans ton doût dernier pour César, tu mourus justement ; tu tendis, sans une plainte, la gorge au glaive de Popilius Laenas, tribun militaire d'Antoine.

« Je vous vois à la lumière de ce matin, grands hommes. Les pans de vos toges battent vos sandales. César entretient Brutus de barbares gaulois auxquels il vient de révéler la science de Mithra, et pour lesquels une élite de légionnaires fonde les villes, matrices des intelligences futures. Cassius et Pompée marchent à l'écart en cachant leurs visages derrière des branches de lauriers... Ils gravissent lentement la colline... Tous causent de leurs ambitions. Elles sont la même: celle de posséder Rome comme Auguste et Tibère la posséderont. Leur vie et la vie de l'Etat leur semblent unique. Aucun n'établit de distinction entre sa gloire propre et la

grandeur du peuple romain. Et cependant, le rêve de Cassius et celui de César se contredisent. Le rê\-e de Brutus et celui de Pompée se contredisent. Et Rullus les condamne tous au nom de la plèbe à pieds nus qui attend l'ouverture du cirque, ou bien la parade de l'orateur debout sur la tribune rostrale. Quel est le désintéressement de Brutus? Quel celui de César? Quel celui de Rullus?

« Peut-être les héros, par le moyen de mots pathétiques rehaussèrent-ils seulement les couleurs parant les masques de leurs instincts avides. La liberté, c'était le nom de leur volonté triomphante. Quand ils détenaient le pouvoir, ils désignaient ainsi leur idée victorieuse. Evincés du Capitole, ils appelaient tyrannie l'avantage du consul et du dictateur. Qui eut raison, de Rullus, de Clodius, de Pompée, de Cassius, de Cicéron, de César, d'Antoine, de Lépide ou d'Octave? Seule l'œuvre de César subsiste et se développe. Sur les traces de son passage les cités florissent, les commerces prospèrent, les savants étudient.

Nous conspirons encore en l'honneur de Mithra, le dieu secret de ses légionnaires; j'exerce son culte oriental qui conseille d'égorger la barbarie avec la vigueur même du jeune dieu égorgant le taureau. O jeune dieu au bonnet rouge ! »

Tandis que l'oncle Edme allait convertir des personnes mystérieuses, que de fois Omer descendit au Forum, monta les marches du Capitole, parcourut les vastes salles ruinées du Palais des Césars, toucha religieusement la rampe en marbre du pont que Caligula fit construire, et se plut à l'écho de sa voix résonnant dans les angles des murs immenses et nus, jusqu'aux voûtes déchirées. Il se représentait les parois de porphyre, les guirlandes et les couronnes de bronze vert, les peintures du triclinium, leurs centaures nageant par les vagues céruléennes de la mer, pour emporter sur leurs croupes les nymphes debout qui laissent la brise arrondir leurs voiles. Il écoutait retentir ses pas dans l'église d'Ara-Cœli, qui s'érige sur l'emplacement du temple dédié à Jupiter Capitolin. Là, les impérators sacrifiaient aux dieux, le jour du triomphe.

« Il faut, il faut triompher, se répétait-il. Il faut triompher. INIais ni Brutus ni Cassius n'ont triomphé de manière durable...»

Souvent il gagna les plus hauts gradins du Colisée, il s'assit là sur les herbes poussées dans les interstices des pierres. L'immensité du Cirque, ses constructions courbes, blonde.? et roses, ses arcades remplies de ciel, au sommet, son arène vide, creusée de fosses quadrangulaires pour y planter les machines du décor, l'ombre des voûtes recouvrant les vomitoires, il peuplait tout de Romains en toges brunes et blanches, de femmes en péplums violets comme la pourpre, jaunes comme l'hyacinthe, bleus .comme l'indigo.

Des soldats coiffés d'airain, vêtus de jupons de cuir, et bardés de métal terne, surgirent devant les portes, s'appuyèrent sur leurs

lances. Il y avait tant de visages bruns et de figures claires, de bras nus agitant leurs chasse-mouches, de prêtres secouant leurs crosses blanches, de matrones cambrées dans des tissus changeants ; il y avait tant de reflets durs sur les boucliers des gladiateurs, les enseignes des légions, les tridents des rétiaires, les statues des dieux, les joyaux des femmes, les parois des chars en essor derrière les quadriges impétueux, qu'Omer fut ébloui de son rêve, et dut rouvrir les yeux pour chasser cette brume de fantômes scintillants.

Un jour qu'il se féhcitait de cette vigoureuse illusion, Dolorès apparut, entrant là-

tel que je suis à cette heure, méditant, le menton dans la main, tandis que ma science de l'antique ressuscite les morts illustres de la Ville? X 'admirerait-elle pas cette posture élégante de ma tristesse, et cette faculté féerique de mon esprit? X'abdiquerait-elle pas, alors, les prétentions de sa vertu sur ma volonté? Si elle m'aimait, elle abdiquerait. Dolorès, tout à l'heure, abandonnerait ses convictions de royaliste ; elle se ferait jacobine, parce que vraiment elle m'aime... L'autre se défie et se garde... L'ange est trop fort pour chérir mes faiblesses mêmes, pour se confier entièrement à «moi qui les contiens ! »

AU BAS DES ROCHERS ROSES, LA MER APPARUT, ÉTALE ET BLEUE (p. 89).

bas, dans une litière aux larges plaques d'ivoire, sur les épaules d'esclaves sarmates petits, trapus et basanés. Il flaira le parfum de musc et d'ambre ; il la vit descendre devant lui, les huit porteurs s'étant agenouillés ensemble. Des plébéiennes se la montraient, en cessant de croquer leurs pommes acides : « Celle-ci est une fille de la Bétique où l'on récolte le safran... » Il n'eut pas le loisir de la contempler. Le visage chargé de cheveux lourds, la forme pleine du corps odorant n'étaient plus...

« Elle m'obsède... L'aimerais-je? » Il eut peur de cela, car les cloches sonnèrent au pinacle de l'Ara-Cœli. L'ange sévère, l'ange somptueux du Véronèse, s'évoquait sous la figure d'Elvire. La « mer et le ciel » regardaient le jeune homme à travers les cils sombres.

« Me voit-elle vraiment ici, devant ces ruines augustes? Peut-elle m'imaginer du moins

Il les quitta songeant au philosophe Volney. Devant les ruines de Palmyre, ce penseur composa tout un livre d'idées sublimes. A lui s'égalait Omer. Il regretta de ne pas écrire immédiatement les pensées qui s'empressèrent dans son esprit. Il jugeait les Romains. Facilement il se développa quelques prosopopées magistrales.

« De ce lieu même partit l'élite que César installa dans les Gaules pour instruire nos ancêtres barbares. Avant l'arrivée des légions, les aïeux étaient de rudes chasseurs de fauves, des sauvages qui se tenaient en hordes dans les tanières de la forêt, au bord des marécages, tels que ceux découverts par La Pérouse dans les îles de l'Océanie. Un petit nombre à peine s'étaient assemblés dans des huttes faites de terre et de troncs d'arbres pour y tanner les peaux de bœufs, y tisser la laine des moutons, forger le cuivre des sabres et le fer du javelot, creuser les cornes

LA RUSE a

à boire, cn.cranser la moisson, acheter aux voyageurs l'ambre et l'or, brasser la bière d'orge, et parler avec emphase sur la place où l'on échangeait le bétail, les chevaux, les armes et les cailloux bizarres. Ils appelaient ville cette réunion d'habitacles qu'entourraient des palissades et que protégeaient, des échafaudages pour les sentinelles, des levées de terre.

« Les vexilla des légions parurent. Du camp romain surgit la cité. Et le marché gaulois ne fut plus qu'un faubourg plein d'ivrognes bavards. Devant le tribunal du préteur, l'idée de la Loi combattit la brutalité des Kymris colossaux. La vie de justice commença. Les arts exaltèrent le génie du faible, le douèrent de valeur personnelle. Les forces de la nature furent révélées sous les noms des dieux. Au fond des cr\'ptes, les initiés enseignèrent de quelle façon le taureau stupide et bestial est vaincu par la puissance de la lumière, par Mithra, l'adolescent au bonnet rouge, qui est le même qu'Ormuzd, qui est l'œil pénétrant du soleil, la chaleur fertile.

« Ici même, vous piétinez, légions impatientes, qui portiez à ma patrie vos présents de vigueur spirituelle ! Sous les couronnes de bronze et les cartouches arborant les initiales sacrées du peuple romain, vos porteurs de signes frémissaient d'orgueil. Les centurion.^ n'ignoraient pas que sous le cimier d'or, ils gardaient le savoir d'Ephèse et d'Eleusis, l'héritage de Pj^thagore, d'Heraclite et de Platon. Leur glaive allait féconder le monde avec cette semence divine en pénétrant la chair passive et belle des Barbares, après la chair stupide de l'esclave scythe ou du captif Ivbien immolés en l'honneur du jeune dieu imberbe, la nuit même du départ.

'( I-égionnaires du premier Triumvirat, c'est ici que vos pas retentissants frappèrent le monde avant de se diviser pour courir illuminer les âmes obscures d'Afrique et d'Espagne, au nom de Pompée, pour combattre avec Crassus les brutes Parthes qui foulaient, indignes le sol chaldéen, matrice de la pensée humaine, pour apprendre aux foules des Gaules sous le geste de César, la divinité de l'homme ! Fils de Rome, mes pères !

" Mes seuls pères ! quel atome du sang gaulois survit en mon âme? En vain, je le cherche. I\Ion éloquence? Elle répète les périodes qu'inventèrent Démosthène et Cicéron. Elle défend les idées de Solon, du Numa, de Justinien, celles du Christ, plutôt celles que Constantin développa sur l'Occident.

(c Mes ambitions sont celles de Brutus et de César. Elles comprennent, dans leur espérance, le triomphe de l'esprit; elles ne se bornent pas au simple prestige du haut guerrier à la poitrine blanche, qui bouche du pied la blessure de l'ennemi terrassé, en montrant au soleil les muscles de son bras sanglant.

• « J'admire l'astuce de César, et sa connaissance des hommes, ce génie d'intrigues cju'il déploya pour devenir pontife en prodiguant

les sesterces de Crassus. « Pour mieux parvc- « niràson but, relate, d'après Appicn et Plu- « tarque, l'érudit Bayle, il s'avisa d'emprun- « ter de très grosses sommes, afin d'acheter « les suffracfes. Par ce moyen, il mit dans ses « intérêts et les pauvres et les riches ; ceux- « là parce qu'ils se crurent obligés de favo- « riser im homme qui leur avait donné tant « d'argent ; ceux-ci parce qu'ils craignirent « de n'être jamais payés, si César manquait « son coup. Et, en effet, il aurait été contraint « de vider la ville et de faire banqueroute s'il « n'eût pas été élu grand Pontife...»

« Voilà toute la science politique, celle de jauger les passions et de s'en servir. Et de quelle façon vivent aujourd'hui la cour et la ville, sinon par ces préceptes mêmes. En leur qualité de bons latinistes, nos Pères Jésuites sont les disciples exacts de César. Ils ôtent à l'homme tous ses fards de loyauté, de magnanimité. Ils sont des réalistes sincères, à l'exemple de ces grands citoyens du Forum.

« Rome, Rome, tu me cries ta maternité par chaque partie de ton être ! Tout ce qui me constitue fut conçu il y a vingt siècles, aux pieds de ces colonnes, au seuil de ces temples, aujourd'hui rasés, mais debout, dans ma pensée vivante.

« Je coifferai ton bonnet rouge, Mithra, et je te servirai avec la ruse de Cicéron, comme mon père t'a servi contre les descendants d'Arminius, aux champs d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram, avec la force de César. »

Une voix dit :

■ — Eh bien. Orner, à quoi penses-tu?

— A la fortune de César, mon oncle, qui commença sur ces dalles énormes et disjointes...

— Hein ! Quel homme !

— Je mesurais les mensonges, les corruptions, les malversations à quoi le contraignit le peuple infâme qui vendait ses votes aux candidats, qui n'acclamait le consul et le pontife que si les applaudissements d'une horde mercenaire d'abord désignaient le chef à l'admiration publique... Je pensais, avix vices et aux crimes que Cicéron, Pompée, Crassus et Cassius, Antoine et César jugèrent indispensables pour tromper les Romains, pour dompter leur caractère vénal et crédule, afin qu'il permit à cette élite miraculeuse d'imposer au monde l'esprit de Mithra ! Je pesais le plus grand œuvre de l'histoire, celui de cette civilisation romaine qui reconquit ses conquérants barbares, qui mène aujourd'hui nos gestes, et qui commande à la terre par l'entremise de la chrétienté latine, après vingt siècles ; et je me demandais s'il en eût été de même, dans le cas où César n'eût pas acheté pour quatre millions les votes des électeurs du Pontife Maxime. Le plus grand œuvre connu, la réalisation du vœu grécolatin, est dû à deg scélératesses et à des trahisons qui feraient mettre au pilori du Marché des Innocents, le moindre boutiquier de Paris, Faut-il conclure que la grandeur d'un

Etat ne se fonde ni sur le Juste, ni sur l'Honnête, ni sur le Vr^ii, m^iis sur la Ruse intelligente et scélérate? Nos Jésuites de Saint- Acheul avaient raison quand ils le démontraient...

— • Et ils t'apprirent à déraisonner..., petit cuistre qui oses déblatérer sur les gloires les plus pures de tous les siècles ! Trêve de sottises, avocat !... Partage plutôt ma flânerie. Elle les conduisit par hasard devant la colonne Trajane. Ils vérifièrent la ressemblance avec la copie de la place Vendôme.

— La tâche de Rome a été repri.se par la Révolution et menée à bien par l'Empereur. Il lui a manqué de rentrer ici après Wagram, au lieu de revenir à Paris. Il lui a manqué de monter au CapitoJe sur le char de triomphe suivi par la Légion d'honneur, et de remercier les dieux, de siéger dans le palais des Césars restauré, puis de déclarer l'Empire romain reconstitué selon l'idéal des Antonins ; tandis que nous, les philadelphes, les francs-maçons, les illuminés et

les jacobins, nous serions descendus dans

les cryptes de Mithra

pour accomplir les

mystères de tous les

temps, pour rendre

la lumière au dieu

qui nous l'avait

transmise. C'était

pour cela que notre

sang avait arrosé les

champs de la Ger- . manie en combattant

les Barbares et le?

valets des tyrans...

Ce fut pour hâter ce

jour que ton père

affronta devant Pres-

bourg les feux des

canons teutoniques...

— Napoléon a préféré s'unir à la nièce de Marie-Antoinette. Le terroriste Bonaparte a préféré pouvoir dire : « ^Nlon oncle » en parlant de Louis Capet. Il a préféré l'avantage du fruitier parvenu qui épouse la fille de son propriétaire. Et les fils de ^lithra lui ont retiré leurs secours... Et les fils de Mithra se sont levés contre lui... Et il a été abattu...

— N'importe... Les aigles de Rome ont volé pour la seconde fois sur l'Europe, et l'Europe a été couverte par l'ombre de leurs ailes...

— Tout est à refaire maintenant, par sa faute...

ELLE DESSERVIT l'RESTEMHNT |P. 93

— Mais il a montré que tout pouvait être fait... Il a complété la mission du Christ. 1! a réuni sous l'épée ce qui n'avait pu être réuni sous la tiare.

— Mais il a ridiculement forgé, dans son glaive triomphant, une clef servile pour ouvrir aux anciens maîtres la maison de la Liberté, dont les Frères lui avaient confié la garde !...

— Il a conquis le monde.

— Les soldats de Mithra ont conquis le monde : c'est vous qui l'avez conquis... C'est le major Gresloup, le général Berton, le gé- . néral Foy, le général Lamarque, le général Pithouët ; c'est Moreau, c'est Macdonald,

et c'est Bemadotte : c'est l'enthousiasme des jacobins se ruant au nom de Mithra, sur les défenseurs du Taureau...

— - Napoléon était le Signe...

— Vous étiez la Force et l'Esprit !

L'oncle et le neveu se regardaient en face, l'un rehgieux et faible, l'autre vibrant et féru de colère, devant la mémoire du colosse qui avait trébuché sur ses pieds d'argile.

Omer ricanait durement.

La belle figure bistrée de l'oncle Edme s'altéra entre les favoris argentés... Les deux plis de chair rude qui réuni.ssaient les narines sèches aux lèvres rasées s'étirèrent... Au-dessus des sourcils, la sueur perla. Il détourna son visage et dirigea ses regards pieux sur la colonne de Trajan .

Soudain, ses épaules tremblèrent dans la longue redingote bleue. Deux larmes, Omer les vit poindre dans ces yeux petits et clairs. Elles roulèrent lentement jusqu'à la bouche convulsive.

— Mon oncle !...

Omer sentait cette peine affreuse s'immis- . cer en lui, secouer ses nerfs frémissants, mouiller ses paupières... Il saisit le bras de l'officier :

— Mon oncle ! cela n'empêchera point l'avenir de s'agenouiller au récit de vos ac tions.

Le capitaine haussa les épaules, et poussa un horrible juron en sabrant l'air de sa canne.

— Tant pis! L'affaire est inaïuiuée, puisque tu ne crois plus, puisque vous ne croyez plus. vous, les conscrits ! Oui, nous avons eu pour lui des yeux de femmes et non pas des yeux d'hommes... Vous nous le reprochez. Et vous avez raison... A votre tour, maintenant. Et faites mieux.!

Il se prit à marcher rapidement. Omer aussi doubla ses enjambées.

— Mon oncle ! Je vous ai chagriné... l'ardonnez-moi...

— Allons ! allons !... Il faut redescendre dans la grotte de Mithra, dans la grotte du Christ, où fut taillé le sépulcre. Il faut descendre chez les carbonari, puisque tout semble à recommencer... Mais nous sommes encore debout... Nous réparerons l'erreur. Omer. Nous édifierons la troisième colonne... la colonne de la Liberté, qui servira de piédestal au génie de la Lumière...

Il montrait la colonne Trajane. Son œil la mesura depuis la statue jusqu'à la base, comme s'il eût voulu en retenir exactement l'aspect et la hauteur pour une copie. En marchant, il longeait les bords de l'excavation quadrangulaire où le monument se darde entre les fûts patines des pilastres anciens que détruisirent les Barbares, sur le Forum de Triijan. Il baissait sa tête vivante et forte il croisa les mains derrière le dos. Omer respecta le silence du déçu.

Ensuite ils allèrent jusque vers la campagne. On fanait alors. Ils rencontrèrent des chariots que traînaient des bœufs lourds et blonds, aux cornes effilées. Loin de leurs queues battantes, sur leurs flancs, s'acharnaient les mouches noires. Elles s'assemblaient en foules audacieuses : elles bourdonnaient furieusement, pour se disperser à peine quand, de la pointe de l'aiguillon, le toucheur de bêtes les chassait, un instant.

Des filles brunes sautaient à pieds nus devant l'attelage, en claquant leurs mains, en agitant les anneaux dorés de leurs oreilles, en secouant leurs étroits tabliers de tapisserie multicolore et leurs jupons de velours usé. Les gars, coiffés du feutre conique, chantaient leur joie brutale avec des mots qui gazouillaient sur un mode tantôt languissant, et tantôt actif. Epuisés par le soleil, grisés par la fièvre des foins, insolents avec l'aud^ice d'animaux assouvis et, pour cela, fiers, ces gens apparaissaient tels que des dieux bachiques dans la pourpre du soleil couchant cjui rougissait les lignes simples de la campagne, ses bouquets de sombres cyprès, et les parasols des pins délicats à l'horizon nu. Les filles se moquaient. Les garçons montraient leurs dentures blanches, et puis, frénétiquement, jMétinaient le sol, tournaient sous leurs boucles de crin noir. En haut du char à foin, un vieux vida sa gourde à la régalade, dans son gosier. Etroitement culotté de velours, sanglé d'une ceinture écarlatc, un bel adolescent enflait l'outre de sa cornemuse devant une théorie de faneuses. Elles .se tenaient par la

main, et marchaient en cadence. Leurs colliers de corail brut rebond i.ssaicnt sur le hâle de leurs gorges rondes. Elles ne parurent pas moins superbes que les rayons du soleil.

— Tout le bonheur est avec eux, dit Omer. Jean-Jacques les envie. Nous donnons trop à la folie de nos pensées.

— C'est pour eux que nous prétendons lutter...

— Ils dansent, l'âme égale, en l'honneur de la République et en l'honneur du tyran. Cela dépend de l'heure, du temps qu'il fait ou d'un calembour...

— Tais-toi... Tu n'as pas vu mourir en ligne, à Leipzig, les apprentis du faubourg Saint-Marceau pour l'honneur du drapeau tricolore?... D'autres les ont vus mourir ainsi...

— Cela dépend du meneur : du général ou du démagogue..., ici, du prêtre...

— Le peuple choisit entre ceux-là, d'après sa conviction...

— Qu'aucune raison ne guide, qu'aucun discernement n'éclaire, mais de vieux sentiments obscurs et confus, ridicules si on les analyse, et toujours en retard sur la science de l'époque... Les foules haïssent les précurseurs et suivent les imitateurs... Elles crucifient Jésus, et elles se font massacrer pour les papes...

— Tu te défies du peuple.

— Je compte, au contraire, sur lui. En 1815, il vous a trahis. Nous recommençons votre œuvre. Nous ne sommes que des copistes : il nous suivra...

— Escobar, va !

■ — C'est la loi !

Omer sourit.

Quand ils rentrèrent chez le Mauvais Larron, ses huit filles se poursuivaient dans les sentes du verger. Les mouchoirs blancs de leurs coiffures voletaient parmi leurs tresses de jais. Elles poussèrent mille cris perçants. Catterina et Carita, les deux ainées, s'aperçurent les premières de levirs hôtes. Elles interrompirent le jeu, ramassèrent leurs tambours de basque, puis avancèrent en marquant le pas, à la file, un poing sur la hanche, l'autre bras en l'air, et qui remuait les sonnettes avec les rondelles de métal suspendues dans le pourtour du disque.

Soudain, elles s'arrêtèrent et se prirent à tournoyer sur les pointes de leurs chaussures. Elles précipitaient à la même place leurs sauts légers. Elles élevaiçnt leurs tambours sonores. Visages mats, pleins, charnus, aux lèvres riantes. Bras minces et hâlés hors des manches de linge roux. Tailles épaisses et souples dans les galons vieillis des ceintures. Hanches qui saillissaient. Derrière cela, s'étagcaient les verdures des arbres à fruits, les ])lantes aux fleurs d'or. Un grand rayon vert jaillissait au ciel depuis l'iiorizon pourpre.

Et tout à coup, les huit filles s'enfuirent en riant, bondirent, disparurent en tournant un mur espalier.

L'oncle Edme continua sa promenade.

Las de sa promenade à travers les ruines, Omer reprit la marche paisible et méditative qu'il se promettait jusqu'au fauteuil de sa chambre. Quelques minutes après, comparant ses souvenirs de l'ambition romaine, il se lavait la figure, les bras et le cou, heureux de cette fraîcheur.

Bientôt, l'oncle Edme appela son neveu.

Seul, il battait le briquet pour allumer sa pipe il pesta contre la mauvaise sorte italienne de l'amadou.

— Eh bien, mon conscrit !... Il y a des missives à ton nom... là sur le secrétaire.

Dans la lettre qu'envoyait Denise, un billet au musc, naturellement plié en triangle, était de Mlle Alvina :

'( Je voudrais. ^lonsieur, qu'un mot d'amie vous saluât sur le sol de la Ville Sainte où vous avez été chercher les conseils de Dieu et ceux de la beauté antique. Il me semble, à moi, qu'on ne peut vivre dans cette cité, qu'illustrèrent tant de martyrs, sans être pénétré par cette atmosphère de foi et d'amour qui enivre les âmes et leur fait entreprendre les actions généreuses. Pourrez-vous, sans vibrer d'amour divin, songer à tant de miracles, à tant de vies noblement sacrifiées pour le Sacré-Cœur de Jésus? L'amour de Dieu n'est-il pas celui qui renferme tous les autres ? Je vous envie de respirer le parfum d'une ville où l'on a tant aimé, où les martyrs ont aimé avec leur sang, les moines et les papes avec leurs gloires entières. Hier, dans la nuit, un clair de lune extraordinaire a traversé les rideaux de ma chambre, et m'a réveillée doucement. Je me suis précipitée vers la fenêtre. J'ai levé les jalousies. Les maisons neuves de la rue Lord-Bj-ron étaient pareilles aux sépulcres blanchis de l'Ecriture. Qvielle paix régnait sur terre et au ciel. Comme un miroir, le firmament .semblait refléter les physionomies bienheureuses des saints morts pour la foi. J'ai souhaité qu'une nuit semblable fût sur Rome, à l'heure où vous la contempleriez, seul à votre fenêtre pendant une insomnie, en rêvant. Il m'a paru que vous entendiez mon vœu, à quelque étape de votre voyage que vous fussiez alors. Et ce m'a été. Monsieur, une illusion bien agréable. Je vous serais gré d'écrire à Denise, si vous avez en effet ressenti quelque émotion de même sorte.

« Dolorcs Alvina. »

Omer goûta les termes pieux de l'épître. Ils masquaient dignement une passion véritable puisque la jeune fille prenait cette pudeur de mettre au compte des choses divines le sentiment le plus profane. Dans toute cette lettre, l'avocat lut la peur d'être comprise, et celle de ne l'être point suffisamment. La crainte de choquer, d'effaroucher, de répugner par trop de franchise, y transparaissait avec évidence. Il aima cette hésitation

de Dolôrès qu'il savait à l'ordinaire fougueuse et déterminée. « Elle tremble de me déplaire, cette vaniteuse fille ! Ah, enfin ! Devant elle, je ne porte point le joug !... »

Aussitôt il s'installa devant une table et couvrit six pages vergées d'une sorte d'hymne enthousiaste et confus à Rome. Il y reprenait les expressions mêmes de Dolôrès, et les commentait de manière à la rendre certaine de lui.

En relisant, il connut son imprudence. Si la jeune fille apprenait ainsi qu'elle le pouvait posséder, elle réduirait sa peine pour le conquérir. Il déchira l'hymne à Rome, et proposa de sortir. L'oncle Edme fit remarquer l'heure tardive. Il avait faim ; il attendait qu'on apportât le couvert.

— Xe vous plairait-il pas que nous dînions dans une taverne du Corso?

— Je t'avoue que je préfère manger ici... Catterina, Carita vinrent dresser le couvert.

Peu à peu, les deux sœurs s'apprivoisaient. Elles confiaient leur vie. Leur mère était morte. Elles gouvernaient les deux maisons de leur père, commandaient au jardinier et aux servantes paysannes qui se chargeaient des gros ouvrages. « Il signor Giuseppe Gennarello...n, comme elles le nommaient, tout le jour était en courses afin d'acheter et vendre des antiquailles, sur\-eiller les fouilles dans la campagne, conduire les nobles étrangers, jouer des tours aux Sanfédistes du parti autrichien et aux sbires du Saint-Père. Là-dessus, elles s'animèrent, jurant une haine éternelle au Roi de Naples et à l'Empereur de Vienne. Catterina, tout aussitôt, laissa comprendre qu'elle se vouait corps et âme au triomphe de la Charbonnerie, et qu'elle n'"hésiterait pas à sacrifier sa vie même, s'il la fallait offrir en échange d'une aide capable de valoir le succès aux Bons Cousins de la Grotte.

L'oncle Edme baisa pieusement la main de l'ardente fille qui parlait un français bizarre inêlé d'italien, d'anglais et d'allemand, mais efficacement interprété par la gesticulation de ses beaux bras, la mimique de ses yeux noirs, les éclairs de ses sourires, et l'éternelle danse de sa personne agile.

Carita était la jeune fille appuyée sur la margelle du vieux puits et qui tresse une guirlande de roses et de lauriers, assise près du seau rempli. Elle était celle qui reste le soir, muette et rêveuse, à voir scintiller les étoiles et s'approfondir la nuit du firmament. D'autres heures, elle s'attristait sur elle-même et déplorait qu'il fallût vieillir et mourir. Rageuse, elle enviait la nature d'être éternelle.

— C'est la seule à qui j'arracherais les yeux, si j'avais assez d'ongles pour griffer tous les astres...

Elle reprenait :

■ — Est-elle belle, la luronne, l'immortelle qui enfante les fleurs, les forêts, les bêtes et les hommes, la haine et l'amour. Mesure, caro mio, combien elle est inexorablement feeljfi!...

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Elle nous regardera tous mourir et nous corrompre sans émouvoir sa froide indifférence de démone... Oh! je la tuerais, la Nature! si ]c pouvais... Mourir, mourir !... Je m'anéantirai peu à peu. Le palais de nos empereurs s'écroule bien, pierre à pierre... Rome et mon âme nous finissons de périr.

Dans le silence des nuits somptueuses, le Ciel prenait toute l'importance par-dessus les ombres de la terre. Quoi qu'il pensât de son juste libéralisme, et de la divinité de la Loi, le jeune homme se rappelait toujours alors les leçons religieuses de sa mère et de ses maîtres. Il inchnait à la dévotion. II n'était point sûr du tout que le poème du christianisme fût une légende philosophique. Au contraire. Il tremblait que Dieu, par un miracle pareil à celui qui désilla les yeux de saint Paul, ne l'avertit de sa tiédeur, de son doute, formidablement. Il se féhcitait de remplir ses devoirs envers l'éghse, de communier réguhèrement à Noël et Pâques, et une ou deux fois encore dans le cours de l'année, selon les circonstances. Il comptait que le Tribunal suprême reconnaîtrait cette exactitude à vivre, selon la foi, cinquante ou soixante heures, en douze mois.

Orner voulut consulter le Jésuite à qui l'adressait Mme Héricourt. Il écrivit qu'on voulût bien accorder audience ; et le jour dit gagna le quartier du Vatican.

Ce Père demeurait dans un vieux palais, fort sale. Les revêtements de marbre étaient par endroits encroûtés de crasse. Sous un peuple de puces, des lévriers gris de poussière bâillaient, dans le vestibule sonore, aux dal- .les rompues. Sourd, appuyé sur une canne, le valet septuagénaire questionna si longuement le visiteur que celui-ci eût appréhendé d'avoir affaire à un personnage d'importance n'eût été le galon multicolore de la sombre livrée. Omer fut, après diverses attentes, introduit dans un cabinet ouvert, par trois immenses fenêtres, sur le pont Saint-Ange et la construction crénelée du château.

Au milieu d'une table en fer à cheval, supportant des piles de dossiers poudreux, un homme robuste, une sorte de cuirassier en soutane, taillait une plume d'oie. Il leva sur Omer des yeux marrons largement cernés, flanquant un mufle pâle, tout en narines épaisses et en lèvres bourrelées. Il parlait latin, sans répondre au salut :

— Je tiens là plusieurs lettres écrites à votre sujet par Mme votre mère et l'abbé de Praxi-Blassans... Trente-deux fois vous avez assisté aux réunions des carbonari. J'écoute votre confession... Je vous reçois au tribunal de Dieu... Agenouillez-vous ! In nomine Pair is...

— Au nom du Père et du Fils... poursuivit docilement Omer, que l'ecclésiastique bourru dominait du geste et de la voix.

Fasciné par les yeux impérieux, le jeune homme pUa sous cette volonté, comme au temps où il était élève à Saint- Acheul. Il dis-

simula peu de choses, car le Père devait tout savoir. Ne disait-il pas :

— Que vous doutiez de votre vocation pour l'état de prêtrise, puisque votre âme n'a point reçu la vigueur nécessaire, mon fils, je l'admets. Le courage nécessaire aii dévouement sacerdotal ne s'acquiert pas sans de pénibles efforts. Mieux vaut le mariage... Je garde là ce que, sur JNIUe Elvire Gresloup, les Dominicaines d'Esquermes écrivent. Epouse vertueuse et pieuse, cette jeune fille le serait sûrement. La beauté même ne lui manque pas, ni la fermeté du caractère, ce qui est autrement précieux au foyer domestique. Pourquoi ne pas demander sa main?

— J'ai cette intention, répondit-il tristement, plus effrayé encore par le caractère d'Elvire, depuis ce jugement des religieuses qui confirmait toute son appréhension d'ime femme sévère.

— Le père de la jeune fille est un militaire de minime esprit, taciturne, quasi fou, mais plein de probité. Il serait bon de le convertir à une vie plus intelligente. Il possède de grands biens, ceux de sa femme. Elle-même est pieuse. Sa charité subvient, là-bas, à quelques besoins de notre maison, au pays de Galles.

— Ah ! fit Omer...

— Il ne vous siérait guère de vous opposer à ces largesses envers l'Eglise.

— Je ne m'oppose même pas à celles de ma mère qui me défend de réclamer mes comptes de tutelle...

— Je sais vos sentiments de fils chrétien, malgré vos erreurs déplorables. J'ignore peu de choses de vous et des vôtres... Je désire annoncer votre détermination à Mme Héricourt. Je lui représenterai que, seule, votre âme scrupuleuse hésite... et qu'il ne dépend pas de nous de vous imposer une vie de prêtre inconstant ; que ce serait même un malheur, pour le salut de vos deux âmes; que le mariage chrétien est une forme de vie agréable à Notre Seigneur, et qu'il n'y a plus à tarder.

— Je souhaite de connaître mieux Mlle Gresloup.

— Est-il un motif de soupçon à l'égard de cette jeune fille sur quelque point de la santé ?

— Assurément non.

— Donc, il ne vous est plus permis de chercher des ambages. Vous voudrez épargner à votre sainte mère les chagrins qui détruisent sa santé, en prenant, sans retard, un parti supportable pour sa dévotion. A défaut de la prêtrise, choisissez le mariage que la Providence, dans son infinie miséricorde, vous offre brillant et heureux.

Ici, le Jésuite termina son discours latin. Omer demeurait silencieux devant cette volonté définitive et omnipotente. Encore qu'il fût accoutumé à cette adresse des Pères, il sentait Je poids du joug peser sur son cou de façon terrifiante. Il appartenait à ces gens. Ils le surveillaient. La manie de M« Héricourt

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