‹ La ruseChapitre 4 sur 22 · LE ROI COMMENÇAI · texte numérisé non relu

LE ROI COMMENÇAI

— Pourquoi faites-vous la moue à mon singe? demanda-t-ellc... Vous êtes un censeur vraiment rigide... C'est le général qui m'a donné cet éventail et vous n'allez point contester son goût, je pense?

— Dieu m'en garde ! Encore que vous soyez là, mademoiselle, pour défendre mon oncle Augustin. De toutes façons, il s'en tirerait sans peine.

— Oh ! fit-elle.

— Mon frère, il ne faut pas agacer Dolorès, pria Denise'. Elle a ses vapeurs, après dîner... Ce n'est pas l'instant d'aiguiser les railleries... Donnez-nous plutôt des nouvelles. Avez- vous parcouru le Corsaire du jour?

— Je n'ai rien lu de piquant... J'ai préparé une plaidoirie, depuis ma \-isite chez %lme Gresloup. Avez-vous revu la petite pensionnaire en jupes plates...

— Non. Cette Elvire est une sotte !... jugea Denise.

— Qui sait?... La voici dans l'âge où l'on change...

— Imagine-toi, Dolorès, une petite personne joufflue, avec un nez de rien du tout, par-dessus le sourire le plus niais qu'on puisse

— Il s'ennuiera chez lui ; le colonel n'aura point à lui allouer d'autres punitions . . .

— Elvire n'est pas ennuyeuse, que je sache, ma sœur... Dicudonné Cavrois vante sa belle humeur. Il l'a vue tout l'été, pendant qu'il travaillait dans le laboratoire du major Gresloup, en cherchant à eux trois le secret des sympathies afÊchées par la lumière de la chambre noire pour le bitume de Judée.

— Peste ! ils aiment se divertir... Moi,

COMM.\NDEMEXT3 FURENT CRIÉS ET RÉPÉTÉs(p. 3 j) .

voir.

Dolorès rit assez méchamment derrière l'éventail.

— Hé, ma sœur ! Se peut-il que vous ayez quelque raison d'en vouloir à notre Elvire ?

— Point, certes ! C'est une bonne enfant, très douce, qui n'a jamais sali son tabher en mangeant des tartines... Ah ! ah !

— Excellente qualité !

— Mais oui... Et comme elle saura brosser convenablement l'uniforme de garde national que portera son mari !

— Autre vertu. Cet heureux mortel n'ira Point languir à l'Hôtel des Haricots plus souvent que le nécessaire.

je ne comprendrai jamais qu'un homme intelligent puisse épouser une fille qui a tout juste les perfections d'une servante...

Cependant, les spectateurs debout, qui cambraient leurs torses sous les gilets de moire et de satin, commencèrent à se rasseoir, les uns après les autres, et à s'offrir leurs tabatières. Dans les places d'en haut, les grisettes secouaient les miettes de leurs châles ; elles empaquetaient, de leurs mouchoirs, les épluchures des pommes cuites qu'elles avaient partagées entre les membres de leurs familles ; les mamans renouaient les brides jaunes de leurs chapeaux. Les chevaUers du lustre rentrèrent, garnirent deux

travées de banquettes en prenant soin de relever les basques de leurs habits minables.

Orner se dissimula, car il avisait au milieu d'eux, Grantaire, le bohème niarmiteux.

qui le devinait derrière les deux toilettes éclatantes. Il ne voulait pas encourager, par un salut, ce camarade à venir se présenter dans la loge, durant le prochain entr'actc. Les cheveux noirs et poussiéreux de Grantaire, ses longs bras tenant un gourdin à gland de cuir et un chapeau monumental, sa tète verdâtre dans un collier de barbe inculte, inquiétaient le frère de Denise à tel point qu'il tressaillit, sentant une main lui toucher l'épaule. Le général Héricourt entrait et donnait le bonsoir de son froid sourire affable. Il s'assit : le rideau se relevait, découvrait le Forum romain et l'acteur Joanny, en laticlave bordé de pourpre, prêt à lancer l'hexamètre vers le parterre de figures jaunes, immobiles déjà sur les cols de velours et les grandes cravates. Les attitudes achevèrent de se fixer, les robes de bruire ; le silence régna.

Sortant d'une réception officielle, l'oncle Augustin portait son uniforme bleu, plastronné de broderies en or et de décorations. Cela faisait valoir sa tête hautaine et flaireuse que coiffait une chevelure d'argent crépu. Il croisa ses longues jambes en bas de soie blanche, et sans mot dire, feignit de goûter extrêmement la musique des rimes. Son neveu supposa qu'il réfléchisstiit à des choses plus importantes. Néanmoins, la tragédie du baron Gouraud prenait de l'allure ; les infortunes de la vierge plébéienne devinrent assez captivantes pour qu'Omer s'intéressât. Ce fut seulement aux derniers vers de la tirade, qu'ayant tourné la tête, il prit le général en flagrant délit de bâiller, à l'abri du bicorne et de la cocarde blanche.

Le rideau se déroulait ; il voila de toile flottante les colonnes doriques, et le tableau vivant formé par la vierge évanouie dans les bras du décemvir... Denise, cependant, dit à son frère :

— Tu nous quittes?... Annonce à tante Aurélie que je Tirai voir dimanche... Prends garde, cependant, de te montrer trop dans la loge d'une ultra... Pour toi, la chose est périlleuse... L'oncle Edme ne te le pardonnera point...

— Hé, ma sœur, la Chambre des Pairs vient de jouer au ministre Pcyronnet le plus mauvais tour que souhaitaient les ennemis du ministre...

— Et bien, va... sombre carbonaro.

A ce mot, Dolorès rougit fort et Denise, par son rire, le fit remarquer à son frère ; il ne s'embarrassa point de vouloir une explication qui l'eût gêné ; il .se précipita dans le couloir.

« Cette fois, pensait-il, je ne puis plus douter. Denise veut que j'aime. L'Espagnole que je sois aimé d'elle. C'est pour cela qu'elle me représente comme un farouche

conspirateur à cette enfant, née sous les tropiques, afin que je m'encadre bien dans ses cauchemars littéraires... Au diable, ma sœur !... »

L'agitation où le mettait cette découverte l'empêcha de prendre garde aux gens qu'il bousculait pour atteindre la loge des Praxi- Blassans.

« Si je ne cède, Denise me coupera les vivres. . Et comment lutter avec ma pauvre folle de mère?... La fâcheuse aventure ! Et mon oncle Augustin, comme cela, parbleu, gérerait trois parts des moulins Héricourt et de la Banque d'Artois, la sienne, celle de ma sœur, la mienne puisqu'il se dit le tuteur de Dolorès Alvina? Je suis tombé dans le guêpier bien sottement ! Je suis un parfait nigaud, ma foi !... »

De rage, il tordait sa cravate avec la main qu'il passait entre les boutons, sous le drap bleu de son habit.

« Faudra-t-il que je me livre pieds et poings liés au capitaine, à ses francs-maçons, à ses carbonari et à tous les dangers que fuit ma peur... Etre tué... On peut être tué..., fusillé..., guillotiné... Il a bien été condamné à mort, lui !... Oh ! les heures qui précèdent le supplice... Comment vivrais- je ces heureslà?... Et les duels où il me faudrait paraître, transi d'effroi, résigné au risque, comme le patient à l'opération du chirurgien !... Soyons franc avec moi-même... Mieux vaut mille fois épouser Dolorès et laisser l'oncle Augustin diriger les moulins Héricourt, avec la tante Caroline. Tant pis, je suis un faible, un médiocre, un lâche... A moi le sort des vaincus... Il ne fallait pas que mon père se fit tuer à Presbourg, ni que ses amis les officiers jacobins périssent' avec Oudet à Wagram, Malet à Grenelle, Moreau à Dresde, Berton à Saumur... Leur idée est morte, leur force est morte..., ma force est morte... Je ne suis rien qu'un avocat élégant et peureux...

— Bonsoir, Omer, salua la tante Aurélie, de son sourire délicieux et fatigué. Le comte vous cherche au foyer, il sera bien aise que vous soyez-là... Comment jugez- vous lajpièce?

— Je la préfère du moins à la plus belle horreur romantique !... J'apprécie le sens de la tradition. On sent revivre dans notre âme les ancêtres. On se retrouve dans leurs sentiments généreux... Nous en avons besoin, nous... Il faut respirer de la vertu, du courage antiques à pleines narines, si nous ne voulons pas mourir de faiblesse devant un jeu de cartes.

— Quel censeur ! N'admettrez-vous jamais ce romantisme que prise tant notre duchesse de Berry?

— Je déteste le romantisme parce qu'il met la passion au-dessus du devoir... C'est une abominable école de lâcheté...

Ah ! ma tante ! votre Lamartine nous a trop appris à pleurnicher. Hélas ! votre M. de Vigny a donné tort à Richelieu pour avoir affermi définitivement la France en dépit

DOLOKES LAISS

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