ANCHE ENNOBLISSAIT LES FINEMENT SCULPTÉ (P
seuls. Echangeant des paroles indifférentes sur leurs santés et les malfaisances de la température inconstante, ils se préparaient à une conversation plus grave. Le comte avait gardé le hâle acquis durant sa dernière mission en Egypte. Ce l'avait singulièrement rajeuni. Une perruque blanche de belle ordonnance ennoblissait le profil de casse-noisette au grand menton, et les rides d'un visage glabre assez finement sculpté. Le col droit de son habit noir à broderies d'or remontait sous le ruban de la queue poudrée qui frétillait aux brusques mouvements de la tête. Quelque temps, le diplomate tripota le ruban du Saint-Esprit mêlé à son jabot de Malines, tout en répondant, par des monosvHabes et des proverbes sentencieux, aux plaintes vagues d'Omer. Ils marchèrent de long en large sur les lueurs du lustre reflétées dans les lames du parquet en losanges. Tout à coup, le vieillard mit ses mains derrière le dos et dit :
— Ah ! ça, mon neveu, vous ne vous déferez jamais de vos dettes?... Plaît-il?... C'est d'un paltoquet, cette manie-là !... Et quelles dettes !... Jusque dans mon hôtel, il vient toutes sortes de manants pour m'en rabattre les oreilles ! ^Morbleu ! retenez-moi ces gens par devers vous ! Je n'ai que faire de leurs doléances, et je n'ai pas l'intention de payer à votre place. JNIes fils, déjà, me coûtent les yeux de la tête. J'ai doté Delphine de Praxi- Blassans. Et la règle des Bernardines réclamait une forte somme. Cette prise de voile m'a démuni de tout argent... parole d'honneur ! Ce n'est pas moi qui vous tirerai des mains des recors... Certes non !
— Je ne vous le demande pas ,mon oncle...
— Parbleu, il manquerait ça ! Mais à quoi diable passe votre pension?... Vous ne cultivez que les gens de peu.
— Que voulez-vous, mon oncle ! Il ne me plaît guère de m'embarrasserde mensonges... Je laisse à d'autres cette vilaine fatigue...
— Et l'audace de courir certains risques désagréables aux poltrons...
— Ou pour un homme d'honneur qui aime la franchise...
— Que voilà donc un beau sentiment !
Par malheur, il ne vous gêne guère lorsque vous leurrez un marchand sur la valeur de votre crédit...
— A qui la faute? J\Ia mère me prive de mes rentes en faveur des églises. Ma tante Cavrois me réduit à la portion congrue, sous prétexte de créer un fonds de réserve pour la compagnie Héricourt et la banque d'Artois... Vous l'approuvez. Mon oncle Augustin l'approuve au nom des intérêts de la famille... On pourrait toutefois, ce me semble, prélever sur ce fonds de réserve de quoi satisfaire mes créanciers !...
— Oui-dà? Vous feriez incontinent de nouvelles dettes. Votre sœur elle-même est lasse de vous secourir. Elle me le confiait hier. Vos exigences dépassent ses ressources...
— Oh 1 l'infortunée, gémit ironiquement Orner.
— Hé ! son mari la gourmande... et lui a fait jurer de ne céder, dans l'avenir, à aucune de vos sollicitations...
— A moins que je ne demande la main de ]M"e Dolorès Alvinà.
— Holà ! Vous avez, ma foi, plus de finesse que de prévoyance, ricana le comte en pirouettant à demi sur les bouts de ses souliers... Au. fait !... savez-vous qu'à la Congrégation, le Préfet s'inquiète de vous. Le père Ronsin a même prétendu m'en remontrer là-dessus. Je le rabroue de la belle façon... Sachez cependant que je n'aime guère être bafoué pour les sottises d'autrui.
— Monsieur, je regrette de tout mon cœur que vous ayez subi cet inconvénient, de mon fait...
Non sans affectation. Orner s'inclina.
Mais il cessa vite d'être à l'aise. Le comte aspirait une prise, en le dévisageant avec la cruauté de son œil, petit et vif, sous la touffe grise du sourcil. Il bourra sa narine, sans détacher du neveu son regard malin.
Près de perdre contenance, le jeune homme parla :
— Il faut en prendre mon parti... Chacun, ce soir, me dira mes quatre vérités... Ma tante m'accuse de blasphémer, ma sœur d'avoir des goûts vulgaires, parce que je me dérobe au bonheur d'épouser son amie...
— Et vraiment, vous vous décrassez mal ! Il n'est point décent de se livrer aux recors pour des mémoires de boucher et de sellier, quand on appartient à ma famille. J'admettrais que vous eussiez perdu au lansquenet cinq cents louis sur parole, ou qu'une folie vous eût fait souscrire des lettres de change... Eh, quoi? C'est au nom de votre bonnetier qu'on signifie par exploit au factotum du Père Ronsin d'avoir à retenir sur vos honoraires d'avocat-conseil le montant d'un compte de cent écus ! Mais c'est une turpitude. Monsieur ! Une turpitude, vous disje ! Et vous aspirez à servir dans les ambassades, auprès de M. de Montmorency ! Vous prétendez à la place que je réservais pour mon cadet devant que votre péronnelle de sœur eût renoncé à ses prétentions d'alliance entre votre roture et notre sang... J'en remercie Dieu chaque jour... Vous puez la boutique, Monsieur ! Se faire saisir chez les Pères pour cent écus !... Pour cent écus ! Vous me déshonorez, Monsieur ! Le neveu d'un Praxi-Blassans poursuivi pour cent écus, cent écus ! Je deviens, grâce à vous, la risée de ces messieurs... Tout à l'heure, on me plaindra... Et vous en serez la cause, parbleu ! Pour cent écus de bas et de chemises ! Ah ! Monsieur, fi ! que c'est vilain !... Jusqu'à ce jour, nous avions tenu ces marauds de Jésuites dans une crainte respectueuse de mon indépendance, de celle de mes fils, et même de la vôtre. Avec une légèreté sans exemple, vous gâtez notre affaire...^Vous
LA FOULE DES PARISIENS S'ÉCHELOXX AIT DANS l'herbe des TALUS (P. 32).
nous rendez la fable du inonde... Et cela dans l'heure même où je leur joue à la Chambre des Pairs un tour de mon sac...
— J'avais hâte de vous féliciter, mon oncle...
— Hé ! laissons cela... A quoi vous arrêtez-vous, maintenant?
— A ne point paraître aux Glissions de la rue du Bac.
— Au diable !... De manière à ce que les Pères triomphent de votre absence, à ce qu'ils en profitent, à ce qu'ils nous accusent d'incliner au jacobinisme, faute d'argent pour paraître entre les honnêtes gens ! Ah ! le beau moyen que vous découvrez !
— Dois-je renoncer à défendre le major Ulbach, et détourner ainsi les foudres de la Compagnie de Jésus?
— Gardez-vous-en bien... Ne cédez point là-dessus de quelque façon qu'on vous entreprenne ! Il me plaît, au contraire, que vous courriez les gargotes d'étudiants et les cabarets à demi-soldes avec le capitaine. M. de Chateaubriand et moi avons nos desseins...
— Faut-il que je rembourse?
— Monsieur, vous ne doutez point, j'imagine, que ce ne soit déjà fait par mes soins !
Le bruit que suscitèrent, en s'ouvrant, les loges, finit tout à coup la conversation. L'entr'acte commençait, et le foyer se remplit assez vite de fashionables en culottes et en habits bleus, qui, le poing gauche sur la hanche et la main droite dans le jabot, paradèrent autour des dames, louèrent leurs toi-
lettes courtes nouées par mille rubans, roses, verts, cerise et citron.
— Suf&t ! ordonna 'SI. de Praxi-Blassans. Je compte vous voir demain à ma bouillotte... A tout péché miséricorde. L'abbé revient de sa mission, et le père Ronsin a des projets sur vous qu'il pense vous dire à mon hôtel... Donc, ne manquez point, je vous prie...
Omer prit congé. Il fut s'envelopper de son manteau, descendit l'escalier, chercha dehors son cabriolet, dont il escalada la roue. Le domestique se réveillait en sursaut, aux premiers jurons du maître qui lui arracha les guides. Le cheval prit le trot dans la direction de la place Louis XV.
Omer eut l'appréhension de rentrer au logis après tant de propos fâcheux. II pressentit qu'il manquerait de courage pour les ressasser froidement. Mais il se rappela qu'un trompette de la garde nationale avait déposé chez lui un billet le convoquant à la revue du lendemain. Il fallait donc quelques heures, de repos pour ne pas dormir en selle. Il rentra.
Au soleil d'un avril radieux, ce dimanchelà, brillaient quinze mille baïonnettes sur les faisceaux de la garde nationale rassemblée au Champ de Mars, quand Omer Héricourt y parvint avec les estafettes d'état-major.
Sa jument Fly lui donnait du mal. De ne point sentir les brancards du cabriolet à ses flancs, elle se réjouissait, s'ébattait, prétendait franchir le rang ; elle secouait sa gourmette et sa crinière, faisait des petits écarts espiègles. Alors le sabre sursautait. claquait l'éperon ; la sabretache s'envolait. Orner relâchait inutilement les genoux. La bête caracolait mieux. S'il serrait, elle voulait prendre le galop. Il s'occupa d'elle seule pendant qu'il traversait la longueur du terrain entre les deux lignes d'infanterie bavarde, rieuse, illuminée par les plaques des bonnets à poil, les grenades des gibernes, les boutons des uniformes et les caisses des tambours.
Noire, grouillante, fleurie d'ombrelles multicolores, de chapeaux de paille à plumes. de parasols, la foule des Parisiens s'échelonnait dans l'herbe des talus jusqu'aux arbres bleuâtres. On entendait les crécelles des marchands de coco, et des marchandes d'oubliés, les offres des crieurs de programme, les coups espacés du canon annonçant que le roi sortait des Tuileries. Une odeur de gaufres chaudes et d'écurie chargeait l'air. « Boum, faisait l'artillerie... ■ — Ah, ah, ah !... répondait la multitude goguenarde ! )).^ Au loin, pendaient les drapeaux blancs à la porte des buvettes. On trinquait sous des tentes. Bon vin à quatre sous annonçaient les pancartes en haut des perches obliques.
A plusieurs reprises, Omer craignit que la rumeur des piétons ne plaisantât sa lutte avec la jument nerveuse. Enfin, il aborda le front de la cavalerie, où les fashionables de Paris se tenaient en gants blancs sous leurs hauts schapskas de lanciers à côtes de cuivre et à plumets rouges. Ils avaient des habits bleus à retroussis jaunes, des pantalons charivaris, des tresses autour des avant-bras, des épaulettes blanches, des galons blancs sur les fontes, au porte-manteau, à la chabraque de leurs montures. Ils achevaient leurs cigares en di.scutant les valeurs anglaises.
On causait comme au champ de courses.
Fly restait tranquille enfin. Omer ne détestait pas d'être à la parade, bien qu'il se méprisât d'avoir une jument assez commune entre les animaux de la légion, pour la plupart de grand prix. Toute la banque de la chaussée d'Antin, tous les messieurs de la Bourse étaient là sous les armes. Le major du Tillet communiqua des prévisions politiques à plusieurs officiers qui étaient les clients de sa maison de change, rue Joubert. Roux et arrogant il examinait l'escadron à travers un lorgnon à manche. Il était connu pour sa sévérité disciplinaire.
Le jeune homme évitait ce regard, et se reposait en selle. Devant lui s'étendaient les lignes des légions à pied perpendiculaires aux bâtiments de l'Ecole. Une rumeur infinie s'élevait des rangs, montait des champs de plumets rouges, de plumets bleus, de plumets jaunes. Les estafettes et les aides de camp galopaient dans la poussière. La plaine
poudroyait. Tout près c'était un cliquetis de gourmettes et d'étriers, de sabres heurtant les éperons. Des chevaux piaffaient et grattaient la terre. D'autres s'exaspéraient, encensaient. Le cuir des selles craquait sous les mouvements des hommes que gênait la longue posture.
— Ça ne devait pas être fort différent à la fête de la Fédération de l'an 1790, remai"qua le voisin d'Omer, un élégant jeune homme dont la jugulaire en cuivre serrait les favoris blonds et les cheveux frisés ; c'était le fils d'un référendaire au Sceau de France.
— Il nous manque La Fayette pour commander les gardes nationales et jurer la Constitution sur l'autel de la Liberté ! dit Omer avec vme emphase ironiquement imitée de l'époque révolutionnaire.
Il se défia, de ses camardaes attachés au peloton des estafettes, presque tous royalistes ardents, du moins par bon ton. Au contraire, les financiers, amis de MM. Laffitte, et Casimir-Périer, constituaient un fort noyau libéral dans la légion de cavalerie.
— Avez-vous parcouru l'avis qu'on distribue dans les rangs? questionna le fils du référendaire.
— Quel avis?
L'estafette tira de sa fonte un imprimé et le remit à Omer :
« Avis aux E;ardes nationaux pour faire circuler jusqu'à la dernière file.
« On a fait courir le bruit que les légions avaient le projet de crier « Vive le roi ! A bas les ministres ! A bas les Jésuites ! etc. » Ce ne peut être que des malveillants qui ont intérêt à voir la garde nationale sortir de son noble caractère.
« Camarades, donnons un démenti à ces menées pernicieuses, en ne faisant entendre que le cri si cher aux Français : « Vive le roi ! Vive la charte ! »
« Plusieurs camarades amis de l'ordre. »
— Pensez-vous qu'il y aura du bruit?
— Le sais-je, répondit Omer. D'ailleurs peut me chaut qu'on crie ou non.
— Hé ! hé ! vous passez pour ne pas ménager toujours les amis du roi... quand vous dînez avec les étudiants, chez Flicoteaux.
— • Mais, Monsieur, j'aime entendre sonner toutes cloches, pour apprendre ce que valent tous les sons...
— Ah ! ah ! rirent autour de lui ses camarades.
La plupart faisaient partie de la Congrégation. D'ailleurs, c'était sur les banquettes bleues de la Chapelle des Missions, rue du Bac, que les Jésuites avaient recruté Omer lui-même peu de semaines avant. Ce peloton d'estafettes gênerait les conspirations libérales s'il s'en formait dans la légion de cavalerie. Omer avait présenté son cheval et
son équipement au colonel, assisté régulièrement aux exercices ; mais, sous divers prétextes, il avait fui les occasions de se lier avec ses camarades. Au reste, le comte de Praxi-Blassans l'avait prévenu d'agir ainsi. Neveu sage, il obéissait.
Le fils du référendaire prétendit l'agacer encore. Les autres renchérirent. M. Dachaumont, neveu d'un évéque, qui était haut et mince, qui nourrissait sa réputation de joueur et de duelliste, était voisin de gauche. Il souriait de travers en clignant son œil noir pour distribuer à chacun des insolences.
— J'ai ouï dire que monsieur votre oncle, celui qui revient de Missolonghi, a l'intention de céder au marquis de Besvres, héritier des ducs de Lorraine, le château que votre bisaïeul jadis acheta, comme bien national, pour un croûton de pain? Il faut féliciter le capitaine Lyrisse. X'a-t-il pas failli laisser sa tête sur l'échafaud de Berton... sauf la clémence du roi...
— Vous le féliciteriez à tort, Monsieur, car une telle intention est celle de ma mère, née Lyrisse. Mais je ne crois pas que luimême y accède.
— Je le regrette fort, ^lonsieur, pour la renommée des Héricourt...
— Monsieur, l'honneur de notre nom n'a point à souffrir de rien, que je sache, pas même des sots.
Omer avait répUqué ces mots sous le fouet d'une colère subite et indépendante de sa raison. Il s'en repentit aussitôt. Un duel était possible ensuite, si le neveu de l'évêque insistait, si les autres estafettes ricanaient encore. Heureusement le canon tonna par salves. Le roi commençait la revue. Les commandements furent criés et répétés. Une cohorte de généraux vint luire en galopant à l'autre bout du Champ de Mars, sous le fronton de l'Ecole militaire, puis trottina le long des compagnies, lumineuses de leurs fusils dressés.
Omer Héricourt affecta de regarder droit devant lui l'immense rectangle de troupes. Il appréhendait que la pâleur de sa lâcheté ne fût apparente pour les persifleurs. A terre, contre un mur, dans les Prés-Saint- Gervais, il se voyait, alors, cadavre troué d'une balle au front, sur la prairie en fleurs, tandis que le vainqueur souriait de travers, à quinze pas, en rendant son pistolet aux témoins. Ce spectacle imaginaire fut atroce. La langue d'Omer sécha dans sa bouche.
— Vive le roi ! ^'ive la Charte ! proclamaient là-bas des légions présentant les armes.
— Vive le roi !
Des musiques sonnèrent... Un drapeau s'inclinait au passage de l'auguste cortège. Les chevaux grandirent, ainsi que les généraux. On reconnaissait Charles X aux nombreux saluts qu'il prodiguait de son bicorne à plumes blanches, au pas élégant et rapide
de son cheval pommelé, à la chab raque de velours pourpre.
Roide en selle, les rênes aux doigts, et le sabre à la hanche, Omer songeait : « Cette nuit, je méditais sur le suicide. Pourquoi pas la mort? Jouissons des dernières heures peut-être. «
— Vive la Charte ! Vive le roi ! Vivent les pairs !
— A bas les ministres !...
Cela ne s'interrompit plus et devint comme le bruit roulant d'un orage qui gagna toute la surface mouvante du peuple, depuis les baïonnettes scintillantes jusqu'aux arbres lointains. La houle de la multitude grossit autour des dômes en cuivre que les marchands de coco promenaient parmi les vociférations et les rumeurs de ces fourmilières humaines
Charles X approchait.
A la tête de la chevauchée, des généraux métalliques et lumineux, des coursiers aux foulées longues, il parut un seigneur à l'aise et marqué d'un bon sourire affable entre les rides cerclant ses joues. La moire du cordon bleu traversait sa poitrine d'argent ; les aiguillettes sautillaient sous les épaulettes massives. Plus proche, il fut un beau vieillard très noble, très vert, très droit, sur une bête arabe maniérée, soufflante et reniflante, aux jambes impatientes et grêles.
— Vive le roi ! clamait d'ailleurs la première ligne des légions.
Elles n'accusaient que les ministres, mauvais conseilleurs du monarque.
— Vive la Charte ! hurlaient plus fort et rageusement les soldats de la deuxième ligne.
Omer pensa :
« Ceux-ci ne craignent rien. Il faudrait peu de paroles pour les lancer, comme au lo août, sur les gardes suisses des Tuileries. Ils affronteraient les feux de salves, et ils balayeraient tout peut-être, la baïonnette en avant, tels leurs aînés balayèrent les valets des tyrans, depuis Valmy jusqu'à Moscou. Ces épiciers, ces bonnetiers, ces traiteurs, ces clercs d'huissiers, ces caHcots, ces commis ont plus de courage que le fils du colonel Héricourt. Car ma chair souffre ; mon estomac se tord, ma nuque se pétrifie, à l'appréhension de ce duel avec le neveu de l'évêque... Debout donc, mon orgueil ! »
Il se haussa quelque peu sur les étriers. Maintenant, Charles X avançait là. On discernait les bouclettes de ses légers favoris blancs, sur les feuillages en argent de son col. Les sourcils se fronçaient à peine contre les yeux alternativement sombres et clairs. Son cheval encensait, noir de sueur, mousseux au mors. A la gauche du roi, le maréchal Oudinot trottait : sa mine toujours étonnée dans un visage rond, mûr et sexagénaire, sa bouche édentée, son ventre gonflant le pont de la culotte blanche, semblaient d'un domestique sans élégance, monté sur un cheval
trop large. Il rivalisait mal avec un superbe chasseur coiffé de plumes de coq frissonnantes, et cuirassé de croix, de médailles, de cordons, de tresses d'or. Dédaigneux, celui-ci dévisageait les braillards, bien que son rouan se cabrât à chaque seconde dans la peau de tigre de la chabraque. Puis ce furent vingt bicornes à cocardes, sur des figures sévères, ornées de gros favoris, des bonnets à poil chargeant des tètes poupines et rubicondes entre les épaulettes d'argent... Cela s'avançait vivement, par petits élans de tr,-t contenu, ou par grands pas à l'amble, dans la poussière levée.
Au loin, l'espace gronda. Les souffles des rumeurs se prolongeaient d'échos en échos, se propageaient de multitudes en multitudes, se mêlaient à l'air et au soleil, aux frissons des étendards, aux tremblements des lignes mihtaires. aux infinies perspectives des compagnies étendues jusque vers les colonnes du° monument lointain et pavoisé.
« Oue n'ai-je cette fureur aussi ! » souhaitait Ômer. Devant lui, les fantassins de la septième légion présentaient les armes, leurs profils arrêtés sous les bonnets à poil, et les hauts plumets blancs. Le plus proche était une sorte de bœuf debout que portaient deux jambes massives en pantalon de toile collante, que décoraient mal ses bandoulières en croix, sa giberne et son briquet, et qu'un col de crin forçait à lever trop haut le menton à fossettes, le nez gras, les lèvres épaisses. Le soldat suivant était un escogriffe à tête d'herboriste, et garnie de lunettes. Du troisième, Omer ne pouvait apercevoir, outre deux mains énormes, que les poils gris brossés en avant vers un nez pointu. Ensuite, les physionomies s'effaçaient dans la répétition des mêmes oursons à jugulaires serrant les touffes de favoris, blonds, bruns, châtains, gris ou rouges. Sur le second rang, il y avait un hère maladif dans un uniforme trop ample et qui suait à ruisseaux. De lui pourtant jaillirent ces deux exclamations successives :
Vive le roi ! A bas les Jésuites 1
Et il ouvrit pour cela une vaste bouche osseuse dans sa barbe de paille. Omer admirait cette audace. Aussitôt le bœuf meugla par dessus le col de crin.
Gare à ton bonnet, Peyronnet !
Et son gros rire fit danser sa giberne avec ses épaules ! L'escogriffe à lunettes, de tout son souffle, ajouta :
— Vive la Charte !
Voyant le prince sourciller, retenir son cheval, comme pour s'arrêter et réprimander, l'homme bovin balbutia :
Votre Majesté trouve-t-elle mauvais
que sa garde nationale crie :'« Vive la Charte! » ? Une seconde, le souverain et le sujet se ref'ardèrent. L'un mince, hautain, un peu moqueur, indécis pour sévir ou sourire ; l'autre, colossal, immuable, à la fois peureux et furieux, derrière son fusil immobile : les bajoues sanguines tremblotaient autour
de ses lèvres épaisses, bleuies et béantes, liées par un fil de salive. Enfin, Charles X toucha de l'éperon sa bête ; il haussa les épaules, en clignant des yeux, avec la mine d'être las simplement de tout ce bruit. Puis, bougonna quelque peu, cassé sur le pommeau de la selle. Enfin, il dit au maréchal Oudinot, de manière à être entendu :
— Je suis venu pour recevoir des hommages, et point de leçons !
A ces mots, le major du Tillet, qui commandait les estafettes et le premier escadron, leva le sabre au ciel et, de tout l'effort de sa figure rousse :
— Vive le roi !
La légion de cavalerie, par un seul essor des voix, répéta le vœu légitime.
Vivement, le monarque poussa vers elle sa monture. Les estafettes, à pleins poumons le saluèrent :
— Vive le roi ! Vive le roi !...
On ripostait ainsi à l'immense rumeur de l'infanterie, du peuple, à toute la septième légion goguenarde et gesticulante qui répétait, les fusils en l'air :
— ■ A bas les Jésuites !... A bas les ministres !... Vive le roi !... -^
Charles X passa devant Omer Héricourt, à la seconde où cette exclamation finale des fantassins se confondit avec celle des cavaliers. Son visage reprit de la mine. Il sourit. Sa mâchoire inférieure, très avancép, armée de grandes dents jaunes, pendit un peu, avant qu'il lui fit rejoindre la lèvre supérieure. Il penchait la tête à droite. Il clignait de l'œil vers les cuivres des schapskas et les lueurs d'un hausse-col qui l'éblouit. Il se tourna vers le maréchal Oudinot, défait, blême, appuyé sur ses fontes. C'était lui qui avait répondu du loyalisme des gardes nationaux, en invitant le souverain à les passer en revue. Sans doute, le vieiix gentilhomme eut pitié du pauvre courtisan.
— Allons, allons, cela aurait pu se passer mieux, dit-il... Il y a quelques brouillons... mais la masse est bonne ; et, au total, je suis satisfait !...
Alors, le maréchal porta la main contre son cœur, sans pouvoir répondre même.
La chevauchée royale défila lentement, au pas de bêtes merveilleuses, caparaçonnées de velours et d'argent, s'émouchant avec des queues peignées comme des chevelures de femmes, berçant les statures des généraux bleus et or, les hauts bicornes empanachés...
Omer suivit longtemps du regard la silhouette voûtée d'Oudinot. Le maréchal avait retrouvé la parole : il s'inclinait, bredouillait des excuses. Etait-ce là ce héros des guerres de la République? Etait-ce là ce vaillant, balafré de blessures, célèbre pour avoir combattu les soldats des monarques à la tête des sans-culottes de Sambreet-Meuse, et que le seigneur consolait comme
JT
on console un laquais fidèle qui a laissé choir un plat de porcelaine précieuse.
« A sa place, je me fusse souvenu de 1794, de Sambre-et-ÎNIeuse, du siège de Gênes et du Mincio. Je me serais placé à la tête de la 7e et j'aurais crié : « Vive la Charte ! » Il n'ose pas ! Il est trop vieux ! Il est trop faible. Il est trop lâche, comme moi 1... Voilà pourtant un exemple de fortune glorieusement acquise !... Le maréchal abdique aussi. Il se forge des raisons pour obéir à la Sainte- AÎUance, dont il a été accomphr les ordres, en Espagne, l'épée au poing !... Ceux-là... ceux-là, nous ont enseigné la ruse, la faiblesse, et la déchéance de la nation, qui s'était levée si robuste à Valmy !... »
Seules les acclamations favorables saluaient maintenant Charles X et son escadron d'état-major, pendant qu'il regagnait l'Ecole militaire, le long des compagnies faisant face à la septième légion.
Dans les pelotons de cavalerie, les propos s'indignaient. Orner feignait de maintenir sur l'alignement sa bête qu'il éperonnait en-dessous. Par cette lutte factice, il se justifiait de ne pas tourner la tête vers le neveu de l'évêque, et d'éviter ainsi la riposte dangereuse qu'il redoutait de lui. Mille images terribles de combats singuliers se succédèrent dans son esprit, et toutes les craintes de perdre, en mourant, la vue de la nature, les satisfactions de l'amour-propre prodiguées au parent d'un pair de France. JNI. Dachaumont ne parut point se soucier d'une querelle à haute voix ; il prétendait que Charles X était aimé du peuple, que les cris de certains ivrognes ne signifiaient rien contre cela, qu'il était temps de mettre fin aux excès de la presse, dont se leurraient les bonnes gens.
D'ailleurs, presque aussitôt, les commandements retentirent de toutes parts, et la légion de cavalerie prit le trot pour défiler. Cette manœuvre était la plus difficile. Les officiers, toujours appréhendaient qu'elle n'avortât. En cet unique moment, ils exigeaient de leurs hommes un silence absolu, et la préoccupation d'éviter le flottement des lignes.
Serré dans le mécanisme de son escadron, Omer n'eut plus à s'occuper de l'algarade. Cependant, tout son corps n'était qu'une angoisse. Il ne s'appartenait pas ; la peur de périr lâchement abolissait toutes les espérances concurrentes. Machinalement, par des gestes quasi réflexes, il guida son cheval dans la poussière, évolua, garda l'alignement, passa derrière la fanfare des trompettes, par devant le roi, immobile et serein sur son grand cheval pommelé, par devant les figures sévères des généraux en or.
Dès qu'Omer le put, il quitta le peloton d'estafettes.
« Je fuis ; évidemment je fuis. » Rien ne se calmait de sa peur ner\-euse. Si loin qu'il
fût, le neveu de l'évêque souriait de travers en armant un pistolet.
Rentré au grand trot, il se dépouilla de son fourniment et courut s'enfermer dans sa chambre. Un instant, il se proposa d'envoyer quérir le capitaine Lyrisse bien capable de remplir le rôle de témoin au cas où se présenteraient ceux de l'ennemi.
Omer eut évité par là de laisser paraître son trouble devant les visiteurs, d'être vu blême et défait. Il préférait que l'oncle Edme les reçut à sa place. Même, cet arrangement lui vaudrait la crâne attitude du monsieur qui jouit immédiatement des conséquences \àolentes du moindre débat. Les émissaires du querelleur se trouveraient ainsi devancés par le demi-solde, et, par suite, en moins bonne posture de prétendre à l'arrogance.
Plus tard, il eut peur que l'oncle Edme se moquât d'une telle précipitation, si elle devenait surperflue ; il donna simplement l'ordre de déclarer à tout venant qu'il n'était pas au logis. Le jour finissait. Omer se rassura.
A plusieurs reprises, il baigna sa tête dans la cuvette, se couvrit le cou de linges mouillés et se frotta les tempes avec du cognac, sans pouvoir recouvrer la quiétude. Sa raison sardonique ne lui ménageait pas cependant les reproches de couardise. Il fallait bien admettre le défaut de son caractère, auquel rien ne remédiait.
Ce furent les mêmes réflexions, peu nombreuses, acharnées, qui l'obsédèrent sans miséricorde jusqu'à la nuit. « Je leur appartiens ; il m'est impossible de leur échapper. ■.)
Il digéra mal les ragoûts de son repas. Pour éviter les remarques de son domestique, il avait mangé sans faim ; et, bien que la saveur du vin lui fût amère, il avait bu tout le bordeaux de la bouteille. Il ne put rien conserver de tout cela, ne fut à l'aise qu'après s'en être secrètement débarrassé. Le corps, les viscères souffraient bien autrement que l'esprit à l'idée du péril. Omer n'ignorait pas qu'il essuierait bravement le feu de l'adversaire si la chair obéissait à l'intelligence. Mais obéirait-elle? Déjà, ne se dérobait-elle point à toutes les suggestions de la logique?
Quand la nuit fut venue, Omer commença de se rassurer. L'heure de recevoir les témoins passait. Or, le neveu de l'évêque n'était pas homme à laisser languir l'aventure. Omer se fit du punch. Cette boisson le réconforta ; le goût du citron parfuma sa bouche. Il se souvint mieux qu'il devait se rendre faubourg Saint-Honoré, chez le comte Praxi- BlcLSsans ; et il savoura quelque plaisir, dans son frac, à se mirer. Par le beau soir, il s'en fut à pied. La fraîcheur des Champs- Elysées plut à ses poumons. Il aspirait l'odeur des feuilles avec la satisfaction d'un prisonnier retenu longtemps dans un cachot souterrain, et qui hume l'odeur de sa liberté nouvelle. Il se rappela ce que le major Gresloup avait écrit à sa femme sur cette sorte d'impression, et quel délice c'avait été pour lui
de patauger clans la neige, le matin de décembre où il avait quitté la forteresse du Spielberg. après cinq ans de détention politique. Omer se moqua de lui-même : il venait de souffrir autant, pour ime peur ridicule, que cet admirable soldat pour des années de supplice.
Faubourg Saint-Honoré, Omer passa le porche, entre les pilastres, sous l'œil du suisse qui le saluait. A travers la cour vêtue de lierre, il gagna le perron, vaste, élégant et simple, qu'abritait le demi-dôme en verre d'une marquise, franchit les cinq marches. Dans un vestibule carrelé de marbre noir et jaune, il remit sa canne, son chapeau à l'essaim de domestiques marrons, liserés d'argent. Deux laquais relevèrent les tapisseries jusqu'aux colonnes de pierre flanquant l'entrée des salles de réception. Aussitôt il se trouva parmi des vieillards en uniforme et en bas de soie, qui discutaient, tout rouges sous leurs perruques blanches, qui s'offraient leur tabatières, qui s'éventaient avec leurs mouchoirs de dentelles, le verbe haut, afin d'apprendre leurs opinions à tous. C'était un étrange brouhaha que celui de ces fiers roquentins, tournoyant sous leurs habits brodés de pairs, de pages, de gardes du corps.
— Je me range à l'avis de M. de Clermont- Tonnerre et de M. de Damas : il faut licencier cette canaille à bonnets à poil. Cela ne se peut tolérer.
— C'est une turpitude !
— Notre saint roi est molesté par ces courtauds de boutique !
— Cela pue furieusement les crimes de septembre.
— Ils ne respectent rien.
— Ni foi, ni loi !
— Et cette presse infâme qui corrompt les esprits niais !
— Voyez-vous ces savetiers de Valmy !
— Où allons-nous? Grand Dieu ! où allons-nous?
— Il fallait couper vingt mille têtes au retour de Gand !
— La chirurgie a seule raison des abcès infects.
— La France est bien malade !
— Notre bon roi est si faible. Messieurs !
— Tout à l'heure Sa Majesté autorisait quasi le maréchal Oudinot à rédiger im ordre du jour pour cette garde nationale, où il eût été fait mention, Messieurs !... de la satisfaction du roi !
— En vérité?
— Cela me passe !...
— Il n'y a plus d'autorité dans l'Etat.
— Chacun dit son mot.
— Point d'âne qui ne peste à l'aise contre son bât !
— Celui-ci veut des libertés ; celui-là des pensions... Et patati, et patata...
— Nous courons à l'abîme, vous dis-je !
— C'est à croire que Sa Majesté veut tâter du couteau de leur guillotine...
— Son Eminence l'archevêque de Nantes me confiait naguère que notre pieux monarque inclinait au martyre, pour racheter ses fautes... et qu'il ne lui déplairait point de subir Je sort de son auguste aîné, s'il comptait voir les anges descendre du ciel avec des palmes, dans le moment de gravir l'échafaud...
— Il sacrifiait donc la France aux nécessités de son salut !...
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Monsieur le duc.
— Voilà qui est grave 1
— En effet !
— Il conviendrait d'en écrire à notre Saint-Père.
— Je le crois.
— Cher comte, je vous approuve !
Omer put enfin se glisser entre deux factions qui se disputaient l'honneur de rédiger une adresse au pontife. Dans ce milieu, l'âge avait des privilèges intangibles, et un petit maître de son espèce ne se fût permis d'interrompre un propos pour se frayer passage. Le dos violet d'un évoque corpulent lui avait quelques minutes bouché la voie, que barrait en outre un chevalier de Saint-Louis, haut et maigre, les mains sous les basques de son habit et les jambes écartées, le chapeau sous le bras. Cependant, il dut s'incliner devant un petit vieillard obèse, planté sur des mollets monstrueux et bas, car lui-même avait accroché de sa basque l'inoffensive rapière de cet administrateur royal.
Il atteignit l'autre salon. On y jouait. « Quinola ! » annonçait joyeusement l'abbé, en montrant le valet de cœur à ses partenaires du reversi. Edouard de Praxi-Blassans s'était poudré la chevelure après l'avoir fait tailler en rond. Il portait, à l'occiput, une toute petite calotte.
— Je suis à toi, cousin ! dit-il, apercevant Omer,
Par-dessus la table de lansquenet, le Père Ronsin, poli, cauteleux et grognon, discutait le coup avec un monsieur en uniforme écarlate, à revers azur et à épaulettes d'argent, lequel n'étouffait qu'à demi ses « Corbleu ! » et ses « Dieu m'assiste ! », ceux-ci corrigeant vite ceux-là. Omer vint faire sa révérence au supérieur de la Congrégation, qui fut, à son habitude, d'une brusquerie inquiète.
— Hé ! monsieur le probationnaire, on n'a point chance de vous voir souvent rue du Bac... J'ai cependant à vous entretenir. M. le comte se propose de conférer avec nous dans son cabinet, après qu'il aura donné audience aux envoyés du Château. Tenez-vous prêt à nous rejoindre là tout à l'heure, s'il vous plaît... Il est question de vous confier une
CHARLES X APrROCHAIT, IL PARUT UN SEIGNEUR A L'aISE ET MARQUÉ D'UN BON SOURIRE AFFABLE ENTRE LES RIDES CERCLANT SES JOUES (P. i^i^).
mission d'importance et au loin .
— Monsieur, je vous en fais mes remerciements, dit Orner soulagé.
En etïet, il espéra fcnnement qu'au lieu de lui reprocher ses dettes, on inventait un moyen de les payer sous l'allure de lui remettre ime pro\-ision pour frais de voyage. II s'en félicita. Instantanément, les ombres des soucis se dissipèrent. Content, radieux même, il fut présenter ses devoirs à la tante Aurélie.
Les dames se pressaient au jeu de la comtesse. Elle présidait à la table de bouillotte. Les abat-jour de tôle peinte, autour des bougies droites sur les chandeliers d'argent à trois branches, laissaient dans la pénombre supérieure les figures des dames. Omer les contempla.
La comtesse lui tenait peut-être rancune. Elle lui prêta ses ongles à baiser, puis se remit à distribuer les cartes vers les doigts cerclés de rubis en feu^ de topazes limpides, d'améthystes mystérieuses et de brillants aux rayons d'arc-en ciel.
— Eh bien ! monsieur mon neveu ! étiezvous en nombre, dans votre peloton d'estafettes, pour répondre congrùment aux bravades atroces de ces jacobins?
Elle dit cela sur un ton indifférent et continua de jouer, avec un beau sourire las, aimable, docile aux intentions des partenaires. Dans un langage choisi, le jeune homme conta de son mieux les phases de la revue, qu'il était aise de décrire héroïquement à l'heure où il se jugeait sauf de tout péril.
Il en était là de son récit lorsqu'un valet vint l'avertir que le Comte l'attendait.
Omer suivit le serviteur vers le cabinet nouveau du second étage, qu'un sytème d'escahers différents, de doubles issues et de couloirs en labyrinthe, mettait à l'abri des espionnages. Quand eurent été soulevées deux tapisseries, et ouvertes deux portes, il trouva le père Ronsin écrivant sur la table rabattue d'un très haut secrétaire. Ainsi démasquée la façade de ce meuble sombre comprenait cent tiroirs de thuya. Sur un des fauteuils à dossier concave et poli, le comte de Praxi-Blassans était renversé, la tête en l'air ; les os de ses doigts battaient la charge contre les accoudoirs de palissandre
— Je vous donne le bonsoir, cria-t-il à son neveu. Prenez place, je vous prie... Or çà, causons... Le général Héricourt n'entend pas payer vos dettes, encore qu'il soit le seul de la famille qui le puisse. Il allègue, et non sans motifs, à mon avis, que ce devoir concerne votre mère. Si elle ne vous pourvoit guère, cela dépend de votre résistance à ses volontés, qui sont pareilles aux nôtres. Joignez à cela que le général ne saurait consentir à traverser les desseins de M™e Héricourt, en vous gratifiant des sommes qui facilitent vos débordements... Votre sœur m'a communiqué le compte de ce qu'elle vous a déjà
remis, sur vos prières, et par affection. Cela se monte à quelque sept mille livres, et plus... Vous ne pou\-cz à présent, quêter davantage. Il conviendrait plutôt que vous remboursiez dès cette heure, sur votre fortune, si elle n'était tout entière engagée, aussi bien que la mienne, et celle du général, dans les affaires de la banque d'Artois, de la Compagnie des Moulins et Charbonnages. A tout prendre, vous vous acquitterez par termes, et à longue échéance. M™« Cavrois et le général s'arrangeront là-dessus...
— Je les en remercierai de bon cœur..., dit Omer qui attendait la fin du préambule...
• — Et vous aurez raison, JNIonsieur...
Bref, contre cette dette, contractée envers votre sœur, j'en sais quelques autres que n'ignorent pas le traiteur Véry, le tailleur Staub, le marchand de soieries Camusot, le nourrisseur Jean-Baptiste, le carrossier Dupâquet, ni même La Thomas, marchande de modes. Ces gens ont présenté leurs mémoires, à mon intendant, sur sa demande. Ouais, mon neveu, vous avez bu et mangé pour trois mille neuf cent et des francs chez Véry, en seize mois !... La belle fourchette ! Truffes et Champagne, faisan, chevreuil !... ortolans..., poissons de taille... fruits d'hiver !... Quel gastronome vous faites ! Et cela chaque semaine, ou presque... holà...
— Voici, par ailleurs, le mémoire du tapissier... Il y a là certaines patères de cuivre ciselé, qui sont de bon prix... Hé, Monsieur, toute cette dissipation ne vaut rien. Nous sommes résolus à ce qu'elle cesse incontinent... Il vous faut partir au loin, ainsi qu'il est d'usage, en un tel cas... Aimez- vous les voyages?... Ils forment l'esprit des petits maîtres de votre sorte... Allons ! Voilà qui est entendu... Bouclez-moi, dès demain, votre porte-manteau. J'ai fait retenir une place à votre intention dans le coche de Marseille...
— Eh quoi ! mon oncle ! Devrai-je m 'embarquer? s'écria le jeune homme.
Il s'aperçut dans une île sauvage, naufragé. Il grelottait de froid. Sous la rafale, un cocotier se courbait. La mer jetait des murailles d'eau contre le roc qu'il escaladait à bout de forces, comme sur les gravures.
— S'il vous plaît. Monsieur mon neveu, vous vous embarquerez au plus tôt et point sans raison. M"'e Cavrois me mande que par toute la France la récolte s'annonce au pire. Il lui faut se hâter de remplir ses granges avec les blés de Russie, avant l'heure d'une disette qui pourrait faire vendre le pain trente sous les quatre livres, aux premiers jours de l'hiver. !Méconnaîtrez-vous l'importance pour nos Moulins, d'avoir en réserve quantité de grains dès ce moment-là... Il s'agit d'acquérir ce que l'on pourra de la moisson sur pied dans les provinces de la mer Noire... Vous êtes très propre à cet ouvrage. Votre science du droit commercial nous servira pour transcrire des contrats
LA ËVSE 0
en bonne et due forme. Le samedi de la semaine à venir, le trois-mâts La Tourterelle lève l'ancre. C'est un bateau solide, et je tiens le capitaine pour fort honnête homme. Il mène une cargaison de vins à l'embouchure du Don. Vous accosterez au môle de Taganrog, dans la mer d'Azof. Le blé s'y vend à prix plus faible que dans Odessa... Et c'est là que viennent se charger les caravelles des marchands grecs.
— Et comment me tirerai-je des difficultés seul, sans conseil? fit Omer ahuri.
— J'achève, grogna le Père Ronsin, une lettre de recommandation pour le Père directeur de notre maison là-bas...
— On vous présentera chez le gouverneur, prince Darteniew. Il facilitera les négociations, en convoquant à la forteresse les courtiers juifs et arméniens qui s'enrichissent et pillent également le propriétaire et l'acheteur. Il ne vous laissera point voler plus que de juste... Vous aurez tout loisir de visiter la ville qui est curieuse, à ce que l'on assure, et le château de Catherine II, où mourut, vous le savez, le tsar Alexandre... Avez-vous de la curiosité pour l'histoire des grands hommes ? . . .
Une seconde, le Père Ronsin leva sa figure de dessus le papier. Toute la peau se collait au crâne, comme il en advenait chaque fois qu'il forçait son attention. Omer soutint de son mieux le regard aigu du jésuite. Il allait enfin connaître ce qu'on attendait de lui, et probablement, la cause essentielle du voyage.
— Puisque vous avez cette curiosité, Monsieur, il sera bon d'obtenir du prince Darteniew qu'il vous montre le réduit où furent enfermées les fioles d'apothicaire, les boîtes à pilules et les seringues — révérence parler — qui sers-irent à médicamenter le tsar, aux premières heures, quand il revint fiévreux de son expédition sur le Palus Méotides. Il y a des scellés contre la seconde porte du réduit ; mais le prince est ivrogne et besogneux. On saurait l'instruire aisément de l'intérêt qu'il y a pour l'historien à découvrir le vrai de cette mort effroyable. Notez qu'elle frappa un homme dans la force de l'âge, après que les menaces des illuminés et des Francs-Maçons lui eurent été indirectement adressées, et avant que n'éclatât la conspiration du prince Troubetzkoï, laquelle faillit jeter bas Nicolas i ^^ au jour de son avènement, proclamer son fils âgé de sept ans, et puis installer une régence constitutionnelle qui serait devenue jacobine à la faveur d'une longue minorité. Ne semble-t-il pas que des coïncidences singulières précèdent, accompagnent et suivent cette mort imprévue, si nécessaire à de pareils desseins? Et n'est-ce point là le plus beau sujet pour composer un mémoire ? Cet ouvrage ferait, au retour, valoir vos lumières, si vous obteniez du roi le privilège de le publier. Comptez que la sympathie de tous les bons
Français serait acquise par avance à un tel travail : et qu'il n'y a point d'avantages que vous n'en retireriez, si, par ce moyen, les preuves d'un régicide exécrable devenaient claires pour toutes sortes de personnes.
Le Père Ronsin débitait cela sur un ton fort doctoral. Après la première phrase, il s'était remis à écrire, dissimulant ainsi, la tête basse, ce que son regard eût pu trahir de ses intentions
— Non, l'assassinat de notre roi-martyr n'est pas le seul régicide dont aient à se repentir les Francs-Glaçons, les Illuminés et les Jacobins. Lorsque Alexandre partit pour la Crimée, il ne cachait pas ses terreurs. Un ermite l'avait averti de sa condamnation. Apparemment, déplia-t-on la pièce de procédure maçonnique qui contenait l'arrêt de mort, durant la longue conversation qu'ils eurent, enfermés ensemble dans la cellule de ce faux religieux affilié aux sectes criminelles. Les Illuminés du Tugend-Bund ne pardonnèrent pas au tsar, sauvé en 1812 par l'indiscipline des Allemands enrôlés dans la Grande Armée, de laisser en 1814 et ]8i5, nos rois légitimes s'asseoir sur ce trône de France que leur imagination destinait à Moreau, puis à Bernadotte, avec M. Benjamin-Constant pour ministre. Ils ne lui pardonnèrent pas d'avoir substitué la Sainte- Alliance des chrétiens au Tugend-Bund des Illuminés, à la République universelle des idéologues, de la secte philosophique, et des carbonari. En quittant Saint-Pétersbourg, Alexandre alla visiter chaque lieu cher à son souvenir, dans sa capitale, avec les manières d'un homme certain de ne les jamais revoir... Ses familiers l'interrogèrent sur la date du retour. Il répondit que, seul. Dieu savait cela... A peine tombé malade, il refusa la présence des médecins, obstinément, jusqu'à l'heure des faiblesses définitives, où la volonté périt la première... Il ne voulait pas que les docteurs pussent découvrir les traces du poison qui le tuait ; il ne voulait pas apprendre au monde que le souverain de la Sainte-Alliance, condamné, dans l'ombre de leurs repaires, pai quelques atroces scélérats, périssait de leurs mains pour s'être repenti de ses errements jacobins, et pour avoir chassé de ses Etats les Francs-Maçons qui l'avaient séduit jadis... Oui, Glonsieur, il expira sur le sein de l'impératrice, en lui faisant jurer d'interdire qu'on recherchât véritablement les preuves du régicide. Les magistrats, selon ces ordres sacrés, conclurent à une mort naturelle... Menacé par la révolte de Troubetzkoï, et respectueux du testament, le tsar Nicolas dut observer le même silence... D'ailleurs, il n'est pas bon d'apprendre aux peuples que de hardis assassins menacent les têtes des monarques, et même les abattent...
— Cela dépend ! dit le comte, en refermant sa tabatière avec bruit... Et il sourit malicieusement, du côté d'Omer. Il apparaît clairement que si l'on révélait les preuves
du régicide à l'Europe, dès cet an, il serait plus facile de faire voter par le Parlement et de faire accepter par l'opinion des mesures répressives contre les gazettes qui encouragent ce qu'on nomme, au Château, les plus détestables doctrines, les penchants pernicieux... Une pareille démonstration serait fort propre à rabattre le caquet de nos jacobins.
— A moins que messieurs les pairs ne les veuillent prendre à nouveau sous leur honorable sauvegarde, siffla lourdement le Père Ronsin.
— Hé, nous n'eûmes point tort de forcer la main à M. de Peyronnet pour qu'il retirât son projet. Voyez ce qui arrive au Champ de JNlars. Il est dangereux d'exaspérer la foule...
— Monsieur le comte, les premiers de l'Etat ne doivent point tolérer que des gens de boutique en viennent à cette insolence de molester le roi durant qu'il daigne les passer en revue... Il convient de mettre le holà.
— Prenez garde !... Je me range à votre avis parce que le mien demeure, hélas! celui de la minorité dans la Congrégation. J'obéis donc; je vous donne même mon neveu, parce qu'il se trouve dans la posture de se travestir au mieux en acheteur de blés pour mener à son terme la mission que notre conseil a résolu de faire accomplir... Mais je propose mes réserves, mon Père... Je n'approuve qu'à demi... Le roi se repentira de vous écouter trop...
— Monsieur le comte, je suis bien aise que vous permettiez à Sa Majesté d'être d'un avis différent du vôtre... La France vous remerciera...
— Je crois que non...
— Je crois que si...
— A votre gré...
— A la bonne heure !
Le Père Ronsin s'était tourné sur le fauteuil, et dévisageait le comte, en tenant à la main ses grosses besicles d'argent, sa plume d'oie. Sous la calotte de soie noire, la perruque en fils ternes avait bougé, et cela n'était point ridicule, mais rendait plus terrifiante la face du jésuite gonflée de colère, rouge et bouffie, striée de grosses veines, trouée par de minuscules et foudroyantes pupilles. Le comte se renversait davantage dans son fauteuil. Il scandait ses opinions par les grandes tapes qu'appliquaient aux accoudoirs ses mains desséchées, autour desquelles voletaient les manchettes de batiste à petits plis. Ce maigre gentilhomme en habit bleu, à la face prognathe, ridée, fiévreuse, ce prêtre massif et fier, prêt à bondir, mesuraient leurs forces volontaires en ennemis. Il y eût un silence. Seules, deux bougies crépitaient sur les candélabres de bronze vert à collerettes de cuivre.
Omer flaira que, s'il refusait le risque du naufrage, le comte de Praxi-lilassans ne lui saurait point trop mauvais gré de mettre le
jésuite dans l'ennui. Le jeune homme se souciait peu de la besogne qu'on lui conseillait. Elle lui semblait fort dangereuse, bien qu'il ignorât encore le principal. Mais soudoyer, enivrer un prince russe, le persuader de rompre des scellés, ou les rompre soimême, cela contre la volonté du tsar Nicolas, c'était une aventure qui se poun-ait bien terminer dans im cachot de forteresse. On y meurt assez vite de maladie soudaine. Le major Gresloup contait mille choses affreuses sur les prisons du Spielberg. C'étaient là des vicissitudes qu'Omer résolut immédiatement de s'épargner.
Le Père Ronsin s'était remis à écrire. Le comte aspirait avec lenteur une prise de tabac, en clignant des yeux... Omer s'indignait à présent du rôle dangereux que lui attribuait la Congrégation auprès du prince Darteniew...
— Je fais assavoir, par la présente, au gouverneur de Taganrog, continua le Jésuite, combien il vous serait utile de voir et de toucher la seringue d'étain, laquelle a contenu — révérence parler — le premier clystère administré au tsar Alexandre par un homme que l'on rencontra dans une boutique d'herboriste et qui se dit apothicaire, à un moment où chacun, s'affolant des progrès du mal, ne songeait, contre toute prudence, qu'à l'application la plus prompte des remèdes... Ce faux apothicaire disparut ensuite. On apprit qu'il était allemand par l'accent des quelciues mots qu'il prononça... Dans un codicille secret, Alexandre exige que les fioles et instruments soient gardés, avec les poudres et les potions dont il prit des doses, et cela dans la seule fin que le tsar Nicolas puisse, un jour, et à une date très ultérieure, convaincre formellement les Illuminés du crime d'empoisonnement, lorsqu'il n'aura plus rien à redouter d'eux. Mais Nicolas tarde. Il attend l'effet de certaines menaces d'assassins. La crainte est conseillère de silence... Aussi, nul ne pénètre dans le réduit, de peur qu'un Franc-Maçon ou qu'un ouvrier ne ravisse ces objets... Si une personne honnête, et habile, réussissait seulement à substituer un instrument tout pareil à la seringue qu'alors on emporterait, le moindre chimiste saurait faire paraître, à l'intérieur de l'objet, les traces du venin...
— • Il dépend d'un homme adroit, ou d'une femme séduisante que le prince Darteniew, un jour de gêne, un soir de gaîté, ne s'aperçoive point de cette substitution, ajouta le comte.
— Voilà, qui est nettement parlé, fit Omer, tremblant de rage à l'idée du péril qu'on lui ordonnait d'encourir.
— Il faut que vous partiez l'esprit serein. L'intendant de Monsieur le comte trouvera, dans sa caisse, de quoi payer vos dettes, durant votre absence...
— Grand merci, mon Père !... Vous payez donc vingt-cinq mille francs le fils du colo-