‹ La ruseChapitre 7 sur 22 · A TRAVERS LA COUR VETUE DE EIERRE, IL GAGNA LE PERRON (P · texte numérisé non relu

A TRAVERS LA COUR VETUE DE EIERRE, IL GAGNA LE PERRON (P

nel Hcricourt, pour corrompre un gouverneur de forteresse, détruire des scellés, et dérober une preuve judiciaire... Grand merci, mon Père !...

Vi-aiment, le cœur d'Omer sautait dans sa poitrine, tandis qu'il énonçeiit cette phrase brutale, tout à coup, les poings serrés, la tête vibrante de colère, tandis qu'il masquait sa peur du naufrage et du cahot, sous les cris de cette indignation adventice.

— Vous ne m'avez pas compris, mon enfant, répondit à voix basse le Père Rcnsin. Je ne vous propose rien de pareil. Je vous conseille simplement de visiter la forteresse de Taganrog, et je vous avertis des curiosités qu'elle contient... Rien de plus... Retirez-vous... Et buvez de la tisane.

Le comte de Praxi-Blassans riait aux éclats, s'éventait de son mouchoir, et se gardait de prendre parti...

— Ce petit fanfaron est, parole d'honneur! le plus étonnant que j'aie vu ! assurait-il aux nuées du tableau rcpré.sentant saint Louis et les Croisés devant Jérusalem.

Le lendemain, Omer se réveilla quand il faisait grand joiir. Il s'était endormi fort tard. On frappait rudement à la porte. L'oncle Edme entra...

— Corbleu, mon garçon, je reconnais là le fils de ton père. Tu te bats ce matin, et tu dors comme un ange...

— Je me bats ? fit Omer, dont l'angoisse, subitement, serra la gorge.

— L'affaire est pour tout à l'heure : j'ai préparé la chose avec le témoin de Dachaumont. Nous en serons quittes avant le déjeûner.

— Le témoin de Dachaumont ?...

Je l'ai attendu vainement hier jusqu'au soir.

— M. de Crèvechamps est venu chez moi, de ta part. Alors, nous avons discuté les conditions de la rencontre. J'ai dans mon cabriolet, en bas, un camarade de la Grande- Armée, Trélat le chirurgien...

— A quelle heure M. de Crèvechamps est-il venu chez vous, mon oncle ?

— A minuit... Je l'ai trouvé en rentrant de l'Opéra.

— Une heure après que j'eus quitté l'hôtel de Praxi-Blassans !

— Ça t'étonne ?...

— Pas le moins du monde, fît Omer, essayant de sourire.

Que le père Ronsin eût conseillé la provocation de l'estafette avant la revue, pour faire tuer Omer au cas du refus de se rendre jusqu'en Russie ; cela parut certain, sinon pnv des racontars de deuxième ou troisième bouche, toujours niables. Omer se

roidit, par\-int à ne pas trembler, et, le cerveau lourd, il réussit à plaisanter un peu.

Machinalement. Orner se le\a. Il se résignait à mourir avec noblesse, puis il ne pensa qu'à s'imaginer sanglant contre terre dans son habit boutonné jusqu'aux oreilles.

Et il songea qu'un saule pro;G,;erait sa tombe. En vain parlait le capitaine ; en vain, le militaire et le chirurgien Trélat contèrent, dans la voiture, tous les duels dont il étaient sortis vainqueurs, Omer ne voyait que son corps long et svelte. avec un trou large dans le frgnt ; ou bien avec le pantalon clair, taché de sang au bas- ventre, ou bien avec un gros caillot sur la poitrine d'où sourdait la vie... Et le saule pâle pleurait de toutes ses feuilles !...

Nulle autre idée n'effaça, même une seconde, ces trois halhicinations, qui revenaient, à la suite, régulièrement. Il sentit son visage se rider.

Sa tête de défunt serait belle, pâle, enveloppée de grandes mèches, la bouche ouverte à demi.

Quand le fiacre s'arrêta, des chocs terribles ébranlèrent son cœur. Il ne sut comment il se trouva les pieds sur le sol, au coin d'un long mur lépreux, dans une ruelle déserte, à la pente caillouteuse. La lueur du réverbère achevait de mourir au bout de la potence.

A travers les rais de la pluie bruyante, Omer distingua très mal son bourreau, solennel, tout noir, ce Dachaumont, debout, vingt pas plus loin, à l'endroit où les feuillages grêles débordaient le mur.

L'oncle Edme, comme on arrange im mannequin inerte, tirait l'habit de son neveu, en murmurant des choses incompréhensibles, il boutonnait, il déboutonneiit, reboutonnait. Un petit vent soufflait sur les cheveux. On mit une arme pesante et glacée dans la main tendue machinalement. Omer était déjà comme mort. Ses os lui semblaient de fer très froid. Aucun de ses membres ne s'empressait d'obéir à la volonté hésitante, diffuse, stupide. Afin de lever la masse du pistolet, il fallut un effort épuisant. La sueur ruissela dans le cou. Les dents grelottaient derrière les lèvres serrées. On cria : « Feu ! « L'image du cadavre prochain s'embrumait. Avant de tirer Omer prétendit expulser un hoquet étouffant ; et il cherchait à revoir mieux l'illusion de son corps tué. Ce fut long, jusqu'à ce que le flanc, cinglé par un coup invisible, souffrit. Omer chancela, pendant que le son tonnait. Sa main gauche rencontra le plâtre râpeux du mur. Alors il pressa la gâchette, d'instinct, et fut étourdi par la détonation, par la fumée, l'odeur de poudre...

Doucement il s'assit dans la boue, les yeux fermés, la chair mordue par la balle. L'averse flagella ses joues. La petite voix ironique et grêle du chirurgien dit, en palpant la chair douloureuse :

— La côte est froissée seulement. Pas d'organe atteint.

— \'ous voyez bien, triomphait l'oncle Edme ! Vous voyez bien comme j'avais raison. Il n'y a qu'à faire bosseler légèrement l'habit à droite... Le bon tireur est toujours trompé... Il vise trop bas... au point de rc^ père... Voilà le sixième que je tire d'embarras sans grand dommage... Va donc chercher de la charpie, mon garçgn, au lieu de nous regarder avec des yeux de merlan frit... Sous la banquette ! oui...

Pincé plus rudement par la main de Trélat, Omer gémit.

■ — ... Parce que telle est la Loi !

Au vol du dernier mot, l'air de la salle vibre. Le son grandit, s'évase. Il enveloppe les attitudes méfiantes des conseillers en pourpre, la mine pensive du procureur, et l'image de Dieu crucifié. De tous les lambris de chêne, son 'écho jaillit, revient heurter les sourcils coléreux des témoins, émouvoir la masse pressée du public, approuvant d'un murmure que rompt le « Silence ! d impératif de l'iippariteur.

Ivre de la colère criée par son esprit avec la syllabe sainte, Omer Héricourt palpite, tressaille, demeure les mains tendues vers les douze têtes impassibles du jury. Têtes grises et têtes blanches, rubicondes ou blafardes, engoncées dans les pointes amollies de leurs cols et les tours chiffonnés de leurs cravates, elles signifient la faiblesse. Se croire complices un peu les effare pour avoir entendu l'audace de la défense. La période allusoire ne veut-elle pas opposer la Loi au Roi, ne veut-elle pas insinuer la menace de la Révolution prête à renaître et à venger ensemble, les jacobins, les bonapartistes, la Charte méconnue?

Le jeune avocat s'étonne de soi. Son regard va s'unir à ceux de l'assistance qui l'encouragent. Figures bises et maigres de militaires que les longues redingotes sanglent. Des adolescents nombieux penchent leurs boucles et leurs favoris clairs contre le velours de leurs collets, afin d'entendre plus. Héricourt croit aspirer tout l'éhin sincère de ces forces vouées certainement à la foi libérale, aux enthousiasmes secrets du carbonarisme et de la Jeune Europe. Il s'estime digne des tribuns de Rome, dont il porte la toge aux grands plis. Durant qu'il récite la prosoposée bien apprise du discours, son imagination entrevoit le ferme airain de la stèle où, pour éternelle et loyale mesure de toute di.scussion humaine, furent gravés les trois caractères antiques : LEX".

Il parle. En sa mémoire persiste cette évocation. Elle lui est habituelle dans son

cabinet de travail ; elle lui rendit toujours le courage que rebutaient les commentaires du droit civil. La voici qui se dresse encore au cours de la première plaidoirie importante, dans ce procès où se jaugeront, devant Paris, l'Artois et les Flandres, toute l'influence de la famille Héricourt, de la geiis, et le talent qu'elle a désigné pour défendre les prérogatives de sa richesse, la fidélité de sa clientèle ouvrière, agricole, négociante. Il parle. Il résume en propositions brèves, nettes, les phases de la procédure. Les pages du dossier se rabattent entre ses mains. Chacune présente une physionomie particulière, dontll'aspect, ratures ou notes, fili-

de dogue moustachu, une face éclairée par la rage de deux pupilles bleues, une face jadis écorchée à Austerlitz, sabrée à Auerstaedt, bronzée en Espagne, gelée aux bivouacs de la Bérézina, tannée aux tropiques du Champ d'Asile.

A la barre des témoins, l'architecte, pressé de questions adroites, avait dû presque avouer la perfidie de ses manœuvres. Orner Héricourt crut alors l'accusation compromise. Mais le procureur du roi, aggravant toutes les charges, avait raillé ce fameux honneur que les ofi&ciers de Napoléon prétendaient leur être propre :

— Ulbach est l'un de ces malheureux qui,

A TRAVERS LES RAIS DE LA PLUIE BRUYANTE. OMER DISTINGUA TRÈS MAL SON BOURREAU

granes mêmes, lui rappelle, sans nécessité d'y rien lire, le total du texte, les péripéties du drame.

Ici, se révèlent les manœuvres des ultras aux prises avec la naïveté brutale du major Ulbach. Là, sombre l'accusation agencée par les haines locales afin de perdre l'ancien officier de la République, le brigand de la Loire. De mêmes gens s'essayèrent aussi par l'adresse du duelliste Dachaumont, à sacrifier la vie du probationnaire récalcitrant que ce souvenir indigne et maintient dans son ardeur agressive. Aussi fervemment que s'il se désignait lui-même à la pitié de l'auditoire, Omer Héricourt désigne l'attitude roidie du cavalier de Napoléon. Bras croisés sous la rosette de la Légion d'honneur, accolade des Cent-Jours, le demi-solde affronte l'examen en redressant une face chauve et carrée

non contents d'avoir applaudi le régicide et les hideux forfaits de la Terreur, ont ensuite, pour l'ambition de leur idole corse, noyé l'Europe dans le sang, piUé les villes, ravagé les campagnes, et qui sont revenus fo*ider, avec l'argent du butin, des industries précaires sous la protection de Sa Majesté, puis, qui, moins occupés de tenir leurs engagements commerciaux que de trahir cette auguste bienveillance, corrompent autour d'eux les caractères, en propageant un détestable esprit de révolte et de brigandage. Apôtres du crime jacobin, ils enseignent, ils accomphssent le crime ; ils excitent, par d'impudents mensonges, à l'irrespect envers les autorités légitimes qui tiennent directement de Dieu leur mission et qui ont enfin rendu à la France de saint Louis et d'Henri IV les richesses de la paLx, l'amitié des

monarques, la sympathie des peuples...

A ces paroles, retenues mot à mot, Omcr Héricourt réplique soudain avec une fureur qui sait défendre son père et soi, toute sa caste calomniée, toute sa fortune blâmée :

— En faveur du major Ulbach, je n'implorerai pas la haute pitié de la Cour Royale ; je ne vous demanderai pas, messieurs les jurés, votre compassion octroyée d'avance, je le sais, à tant de bravoure et d'honneur. Je m'adresse à votre conscience de citoyens éclairés. Elle n'ignore rien des principes nécessaires au maintien de l'ordre social. Et qui donc, messieurs, voudrait entreprendre de nier que le respect de cet ordre social, sans quoi peu de chose subsisterait de lu civilisation, exige en chacun une foi entière dans les arrêts de la justice? Qui donc voudrait entreprendre de le nier? Aux époques les plus troublées de notre histoire, si, parfois, la nation put suivre de détestables erreurs, elle le fit parce que cette foi en la justice avait pu être ébranlée, auparavant, par le soupçon... Ah ! messieurs, ce soupçon, vous êtes incapables de le jeter dans les âmes en immolant la prudence de la Loi au prestige de paroles éloquentes, mais dangereuses, prononcées par M. le procureur du Roi, qui n'a pas craint de faire intervenir dans un débat judiciaire les préoccupations de l'effervescence publique... Les orages qui éclatèrent à la suite de ces soupçons populaires ne sont pas si loin que l'horizon ait pu cesser de s'assombrir à tout jamais... Que dis-je? Messieurs, nous avons vu luire des éclairs... Nous avons entendu tonner près de nous... Ce n'était plus il y a quarante ans : c'était hier...

— Maître Héricourt, je vous invite à ne pas vous écarter du sujet.

L'avocat jouit des murmures unanimes.

Plus encore : un vieil homme en habit de bouracan, qui tripote ses breloques, qui dodeline du chef, indique ainsi des approbations acquises dans le jury même.

— Monsieur le président de la Cour royale, je m'incline...

Au son de cette phrase prononcée lentement,, le jeune homme exprime le deuil d'une âme contrainte à la soumission par le respect des règlements légaux. Il soupire profondément, tandis qu'il revise, des yeux, le sommaire de sa plaidoirie. Enfin, il relève la tête : il rejette en arrière les mèches de ses grands cheveux bruns, et prononce :

— Je terminerai donc en priant messieurs les jurés de se souvenir qu'aucune preuve de l'intention de méfaire n'a été relevée tant au cours des témoignages, qu'au cours de l'instruction. La loi votée par les mandataires du peuple, exige, pour condamner, la preuve matérielle de cette intention. Cette preuve n'existe pas. La lettre de change a été remboursée intégralement par le major L'ibach. On a parlé d'opinions politiques, de je ne sais quelle sévérité nécessaire contre

les partis hostiles au gouvernement de Sa Majesté. Vous avez repoi:ssé déjà, messieurs, cette insinuation. Il n'y a que des juges parmi vous, non des contempteurs ou des apologistes de la Roj'auté. Et rien dès lors ne saura prévaloir contre l'esprit de la Loi !...

L'orateur se rassied, s'éponge, glorieux, les regards brouillés. Il a tout dit, tout ce que peut dire, sans maladresse, dans le sanctuaire de la magistrature royaliste, un jeune avocat qui vient de renverser les chances de son avenir congréganiste au souffle d'une colère vengeresse, saluée déjà du chapeau, vers le fond du prétoire, par l'oncle Edme.

Le major Ulbach demeure toujours roide, face au jury, tandis que le président stupéfait par cette plaidoirie révolutionnaire due à un neveu du comte de Blassans et du général Héricourt, propose la remise de l'affaire à huitaine, « pour entendre la réplique de monsieur le procureur du Roi et le pi'ononcé du verdict, demain, jeudi, étant jour d'offices préparatoires, à la fête de l'Ascension de N. S. J.-C, auxquels chacun doit assister dans sa paroisse... »

« Enfin, je suis libre ! s'assurait l'esprit d'Orner Héricourt, libre parmi les amants de la liberté. Que me coûtera cette satisfaction? »

A la sortie du Palais, Omcr n'aperçut pas tout de suite les signes de l'oncle Edme, qui l'appelait devant la portière d'vme berline à deux chevaux. Entre les saluts des étudiants et des demi-soldes, parmi les louanges sincères, le triomphateur d'abord hésita. Adoptant l'allure de l'homme modeste qui se dérobe à une ovation possible, il se hâta vers la voiture élégante, et se laissa pousser dans l'intérieur. Il y reconnut l'ami de son père, le général Pitïiouet, assis là, sa figure sèche enveloppée de mèches grises, par-dessus la cravate étroitement nouée autour du cou maigre.

— Parbleu, monsieur, le fils du colonel Héricourt, ne le dément plus! Laissez-moi vous serrer encore les mains... Comptez-moi désormais pour votre ami le plus fidèle...

Omer, en une belle phrase, remercia. Cinq années auparavant, le député libéral l'avait, entre mille ironies, blâmé de trahir les espoirs du colonel Héricourt, du capitaine Lyrisse, d'accepter la discipline des jésuites. C'était lui qui l'avait alors rudement invité à se commettre avec les étudiants et les Amis de la Presse, chez Flicoteaux. Maintenant, le même homme sévère le félicitait. Avec des effusions, il énumérait ses aventures aux armées de la République, sous le commandement de Moreau. Dans la forêt de Hohenlindcn, un biscaïen avait démoli le tambour devant lequel il mangeait, debout, entre Bernard Héricourt, à cette époque simple adjudant-major, le général Berton, alors capitaine et le général i"oy, alors chef de beitaiilon...

— Ils l'ont laissé colonel jusqu'en 1808 hein, Lyrisse? parce qu'il avait voté contre le consulat à vie et l'empire !

On dîna chez Véry. Les deux officiers rivalisèrent de souvenirs joyeux ou terribles. De bon cœur, ils vilipendèrent Marmont, Soult, l'oncle Augustin, dont ils souffraient impatiemment le succès.

— Mes hommes l'ont tenu au bout de leur fusil !... Mes hommes !

— Comment, Lyrisse, vous ne lui avez pas réglé son compte?...

— C'était à l'affaire de la Bidassoa. Quand nous avons voulu commander demi-tour à l'armée du duc d'Angoulême !... En avril 1823 ! Les soldats répétaient à chaque étape qu'ils refuseraient de se battre pour les moines contre les constitutionnels espagnols, et qu'ils ne voulaient pas marcher au commandement d'un général de sacristie ! Eh bien ! ils ont marché tout de même.

Les convives discutèrent tout ce complot de 1823 et les méprises, et les trahisons, et les imprudences.

— A Saint-Sébastien, rappela l'oncle Edme, Fabvier. comme moi, s'attendait à réunir huit cents hommes tant de carbonari français et piémontais, napolitains, que de demi-soldes et d'étudiants exilés. Nous nous comptâmes cent soixante-six, au rendezvous... Les autres avaient la frousse!... Pourtant on se mit en route. Il fallait atteindre le pont de Béhobie au moment où, sur la rive espagnole, atterrissait le bac portant la diligence qui va de Bayonne à Madrid. Nous devions alors nous saisir de l'embarcation, passer l'eau et nous trouver au milieu de la division Bourke, que nous aurions entraînée facilement... Du moins à en croire vos indications, messieurs de Paris !... Je faisais, en tête de la colonne, le service d'éclaireur à cheval. Au moment d'entrer dans Irun, je me heurte à la diligence qui sortait au grand trot. J'ai même dû pousser ma bête dans un porche pour laisser courir de front les trois chevaux qui tenaient toute la rue... Nous arrivions en retard... Il eût été plus sage de retourner ; mais mon père a prétendu que les soldats de Bourke, en nous apercevant, nous renverraient le bac... Nous courûmes à la rive... Et, de Bourke, pas plus que sur la main... Vous autres, les grands organisateurs du complot, nous n'aviez même point prévenu du changement !

— Je l'ignorais, pour ma part, dit Pithouet. D'abord, nous n'avions point convenu, avec le général Lyrisse ni avec le colonel Fabvier, d'entreprendre quoi que ce fût le 7 avril. Puisque, par la faute de l'intendance, les vivres de l'armée royale n'étant pas assurés, les divisions ne pouvaient entrer en campagne avant la fin du mois. C'étaient là des informations très sûres. Il a fallu que ce diable d'Ouvrard vînt sauver du ridicule Victor et le duc d'Angoulême, en apportant des traités de fournitures tout prêts à signer

dans les premiers jours d'avril. Vous avez pu l'apprendre aussitôt à Saint-Sébastien ou à Bilbao, vous ; mais nous n'avons pu le savoir en temps, à Paris, pour vous prévenir. Et vous avez eu tort d'agir avant nos avis. Le général fit remarquer aigrement ces raisons. L'oncle Edme grommela :

— Tant pis !... C'est toujours la même chose. Il y a des pauvres bougres qui se font tuer inutilement, parce que les paperasses ne sont pas en règle...

— Le général Lyrisse devait retenir le colonel Fabvier... Votre malheureux père s'est trompé, capitaine !... A lui la faute !

— Comme il est mort, mon général, il ne protestera pas... dit l'oncle Edme, en riant, non sans amertume.

Le maigre Pithouët fronça les sourcils et regarda bien fixement le contradicteur.

Omer redoutait une querelle. Il s'empressa d'imputer au hasard ces successions d'événements fâcheux.

— Si la diligence s'était embourbée quelque peu, avant le passage du fleuve, vous auriez mené à bien l'avènement de la seconde Révolution... Rappelons-nous de Cromwell et de son grain de sable dans la vessie... On a beau jeu de rechercher les responsabilités... Le hasard est dieu.

— Ah ! jeune homme ! riposta sévèrement'le général. Il ne faut pas croire au triomphe du hasard, mais à celui de la vertu que l'on aime... Buvons un coup en l'honneur de la vertu républicaine !...

Ils firent tinter les uns contre les autres leurs verres de bourgogne ; le général conclut :

— Parbleu ! je ne sais rien qui puisse affaiblir à présent notre amitié...

Et tous trois se sourirent très franchement. Omer ne douta plus qu'ils l'estimassent leur égal. Il se crut affranchi de cette infériorité où jusqu'alors l'avait maintenu le comte de Praxi-Blassans par ses conseils autoritaires ; M^e Héricourt par ses pieux reproches de sainte intolérante ; Denise, par l'orgueil affable de sa générosité ; Dieudonné Cavrois, par ses moqueries de savant présomptueux ; la tante Caroline par sa bonté trop narquoise ; Edouard de Praxi- Blassans, par son impétueuse énergie ; la tante Aurélie, par son affabilité triste et sublime. Ni le général, ni le capitaine ne cherchaient à paraître dominateurs. Ils l'accueillaient dans leur vie, dans leurs idées, ainsi qu'un camarade longtemps attendu et sur qui l'on compte pour engager la lutte.

Jusqu'à la fin du repas, tout en savourant la sauce de la carpe et le salmis de canard, ils ne cessèrent de s'accorder en accusant Augustin Héricourt de mille vilenies. A l'instant de la salade le capitaine Lyrisse n'imputait plus qu'à ce traître seul la déroute des carbonari sur la Bidassoa, fin de leurs plus sûrs espoirs :

Le général et le capitaine riaient maintenant d'une histoire stercoraire, avec des clins d'œil malins en dépit de leurs mèches grises, de leurs favoris gris, de leurs visages plissés et hàlés. de leurs honneurs affirmés par un ruban de moire rouge à la boutonnière. Les vapeurs du vin contentaient leurs âmes vigoureuses. Le général Pithouct enfourna vite dans sa grande bouche édentée le monceau de fraises mis sur son assiette par le valet en pantalon blanc.

Longtemps, leurs propos avertirent Omcr.

Tous les plans de la charbonnerie ils les expliquaient à voix basse. Le général fredonnait, de temps à autre, un air de la Dame Blanche pour laisser entendre aux valets et aux dîneurs des salons voisins qu'il dissertiiit sur la musique nouvelle.

Ainsi qu'à leurs consciences mêmes les soldats découvraient tout au jeune homme* « Je m'explique mal, songeait-il, leur confiance en moi, que je n'ai point. Je doute encore de mon énergie à persévérer dans la voie du courage libéral. J'ai peur de ma lâcheté, de ma faiblesse, de mes pauvres passions. Eux, point. Ils me considèrent autant que si j'avais espéré, triomphé, souffert avec eux, sous la Révolution, l'Empire et la Royauté. Que ces hommes sont forts pour ne redouter rien de mes hésitations ou de mes paniques. A leur place, je me défierais. Les voilà qui me livrent le secret dont la révélation ferait tomber cent têtes sur la plate-forme de l'échafaud. Ils me mettent dans la main ce trésor de vies généreuses, sans imaginer même une seconde que je puisse laisser échapper une parole impru dente ou sournoise dans le salon de mon oncle Praxi-Blassans, près des espions du Père Ronsin. Qu'ils sont nobles et sincères, ces deux hommes, pour croire seulement à la noblesse et à la sincérité ! Le comte me connaît mieux, parce qu'il fut, ainsi que moi, « divers et ondoyant •■> : il prend des précautions pour m'annoncer peu de choses. Mon oncle Augustin ricane de mes paradoxes jacobins, tant il est sûr que je ne leur sacrifierai rien de ma fortune, comme il ne leur a rien sacrifié de la sienne. Jusqu'à présent, l'un et l'autre jugeaient bien mon âme. Je crains que le général et le capitaine la jugent avec moins de prudence. Je ne suis pas sûr de moi !...>'

Son angoisse fut obstinée.

Enfin, l'oncle Edme fit sonner la montre dans son gousset ; et le général Pithouët se leva, régla la note.

— \'ous nous accompagnez au faubourg de Chaillot, Monsieur Héricourt... ?

C'était l'adresse de la loge que fréquentait le capitaine. Orner hésita quelque peu :

— Ce soir?

— Parbleu. On a préparé le nécessaire pour votre réception.

Appréhendant sa destinée dans cette heure périlleuse, le jeune homme les suivit.

La voiture s'arrêta dans une rue tout étroite et courte, devant une façade basse, ventrue, bossue, aux fenêtres grillées par de forts barreaux. Au bout d'une potence de fer, une poulie saillissait, par-dessus le cintre du porche. L'ombre était mal pénétrée par les ravons troubles d'un réverbère. On attendit que le cocher eut disparu, avant de tii^er le pied de biche.

— On va te mettre le bandeau, annonçait en plaisantant l'oncle Edme.

— Mais oui, il ne faut rien perdre des vieux rites... prescrivit le général Pithouët.

Omer laissa nouer un foulard autour de son crâne... Il ressentait quelque honte de ce ridicule. Ceux qui sérieusement l'affublaient de la sorte n'avaient, au reste, pas le droit de le railler. Ce le rassura. Il se laissa conduire, crut traverser une cour, après que la lourde porte se fut refermée, franchir les marches d'un perron, parcourir des appartements vides et sonores, descendre deux autres marches, écraser les cailloux d'un jardin, s'arrêter devant un hiiis dont la serrure ne cçda point immédiatement à la clef. Ensuite, les bruits de la voie publique assaillirent les oreilles ; on évita l'approche d'un cabriolet retentissant, on heurta du marteau une autre porte qui s'ouvrit. Omer et ses compagnons foulaient la terre d'un parc. Des feuillages furent agités par la brise nocturne ; un chien jappa ; de l'eau s'égouttait dans un bassin. Ce fut un trajet long qu'embaumèrent les parfums suaves de l'acacia. Quelques degrés à gravir : une succession de chambres en galerie; une cour au pavé montueux, une ruelle qu'animait le glou-glou d'un ruisseau ; un coin que l'on tourna ; un concierge qui reçut le mot de passe ; et, dans un vestibule, le récipiendaire attendit quelques instants, se découvrit. Bientôt, il fut mené par des corridors jusque dans une salle où plusieurs personnes causaient à voix basse. L'un toussa longtemps. On rangea les chaises, on s'assit ; le silence s'établissait... Une voix claire demanda :

— Monsieur Omer Héricourt, pourquoi êtes-vous ici?...

Docile aux prémonitions de l'oncle Edme, il répondit :

— Pour entrer dans la Société des hommes libres.

— Croyez-vous sincèrement et fermement être au milieu de tels hommes?

— • Je le crois "sincèrement et fermement.

— Avez-vous entière confiance dans les avertissements de vos deux parrains, le général Pithouët et le capitaine Lyrisse? Acceptez-vous comme vérité indiscutable et certaine ce qu'ils vous ont enseigné sur les principes, les actes et le but de notre association.

— Je l'accepte comme une vérité indiscutable et certaine.

Omer prononça, très haut, cette phrase.

On chuchotait. Il se féhcita d'avoir vaincu les conseils de la peur, d'être engagé, dès maintenant, par sa présence, à combattre pour la résurrection de la puissance révolutionnaire. Il se redressa. De grands chocs éprouvaient les parois de son cœur. Il lui sembla qu'il piétinait tout l'opprobre d'un passé lâche.

— Prêterez-vous le serment de mourir plutôt que de révéler, fut-ce dans les tortures, les noms des Bons-Cousins? Pensezvous avoir le courage de ne céder à aucune douleur, à aucune menace de supplice, à aucune séduction de femme, à aucune promesse de réaliser vos rêves d'ambitions...

moi-même qui les aurai désignés pour remplir leurs fonctions.

— C'est bien...

Après un assez long silence que plusieurs murmures interrompirent, une autre voix quelque peu bégayante lut, au nom du grand architecte de l'Univers, un factum, on y mentionnait ceci. Fils du colonel Héricourt, qui servit dans les guerres de la Révolution sous les ordres du général ^iloreau, et petitfils du chevalier Lyrisse, grand inquisiteur de la Stricte Observance, Omer avait été baptisé en qualité de lowton, l'an 5812, sous le glaive du maître, à Paris, 50, Chaussée d'Antin, le commandant Pithouët, aujour-

Omer se recueillit un instant. Il ne se permit pas de jurer avant d'être absolument sûr de sa parole. Non par crainte de sacrilège. Mais il voulait, dans le plus intime de sa conscience, subjuguer la dernière ironie secrète insinuant : < ce ne sont pas les mots d'un serment qui étoufferont toute la peur et toute la ruse naturelles à ton être. '> Cette ironie ne se tut point au fond de lui-même. Il dut faire appel à son orgueil, à sa dignité de race pour que leur franchise répondît. Et, seule, la vanité de sa famille, plutôt que lui-même, s'écria :

• — Je le jure !

Il demeura tout étourdi.

Après un silence, la voix reprit encore :

— Obéirez-vous aveuglément aux ordres de nos Bons-Cousins hbrement élus par tous afin de diriger l'action contre la tj^rannie?

— Je leur obéirai, sachant que j'obéis'à

LE JEUXE AVOCAT s'ESTIME DIGNE DES TRIBUNS DE ROME DONT IL PORTE LA TOGE (p. 42).

d'hui général démissionnaire, et le chevalier Lyrisse étant parrains. Le document certifiait en outre que, l'an 5828 de l'ère, Omer avait été, selon le privilège de lowton, reçu de droit au grade de F.-, apprenti, et que, l'an 583 I il avait été admis, de droit, à l'augmentation de gages, reçu au grade de compagnon. Pour ces motifs il était jugé digne d'être élevé au grade du maître ; son zèle et son assiduité dans la recherche de la Lumière avant été remarqués, notamment lors de l'a'ffaire dite du Bazar Français, à l'époque où le jeune lowton avait quatorze ans à peine, et récemment, lors du procès de F.-. Ulbach ; cela, sauf certaines défaillances imposées par une famille autoritaire, durant la minorité dudit. En foi de quoi, les carbonari soussignés, FF.-, du rite écossais, proposaient à la loge Ardente-Amitié d'admettre au grade du maître, le F.-. Omer Héricourt.

Une autre voix mâle et rude, questionna :

— Orner Héricourt, acceptez-vous d'affronter les épreuves du troisème grade maçonnique dans notre loge de l'Ardente-Amitié?

— J'accepte.

La première voix reprit :

— Sous la réserve que vous satisferez dans la Loge à toutes les éoreuves, la Vente centrale de Paris se réjouira de compter au nombre des Bons-Cousins carbonari, le descendant du chevalier Lyrisse et du colonel Héricourt qui consacrèrent leurs vies à combattre l'ignorance et le despotisme. Bon- Cousin, on va détacher votre bandeau...

Vous reverrez La Lumière et ceux qui la ser\-ent, vos amis, dès ce jour !...

Quelqu'un dénoua le foulard sur la nuque d'Omer... Il se croyait au milieu d'une salle étrangement décorée, pleine de gens travestis de façon bizarre. Quand l'étoffe fut abaissée, il aperçut seulement un salon cramoisi. Seul, entre une dizaine de personnes, certain bonhomme à collier de barbe épaisse, et à lèvre rase, portait un manteau de pourpre sombre bordé d'hermine, une tunique pareille, une écharpe blanche brodée de petites croix, un glaive dans un fourreau de velours, et des bottes molles garnies d'éperons. Les autres gens, en habits bleus, en redingotes marron et en manteaux noirs, n'affectaient aucune tenue singulière. Ce fut au plus simple de tous que le capitaine Lyrisse présenta d'abord son neveu.

— Allons saluer ^L Bûchez, notre Maître Elu, président de notre Vente...

Il avait l'extérieur d'un médecin de campagne, des yeux noirs enfoncés sous des sourcils roides ; au bas de sa figure longue, grave, pleine, flanquée de favoris bruns, des lèvres toutes nues s'écartèrent pour un sourire qu'aussitôt il referma. En abrégeant ses paroles de bienvenue, il rappela qu'il avait importé le carbonarisme de Naples en France, avec l'oncle Edme et leur ami Bazard, qu'il s'était, malaisément, tiré des mains de la justice, lors du complot de Belfort.

Le bonhomme chargé de pourpre, d'hermine, et le glaive au flanc, reçut Omer au nom des Nouveaux-Templiers ; il conservait leur costume, par respect pour un rite qu'il plaisanta néanmoins, assez irrévérencieux, un peu confus d'être déguisé parmi tous ces messieurs à l'aise, et simples. Le général Pithouët appela le récipiendaire auprès d'un vieillard leste et sec, en habit feuille-morte à boutons d'argent.

— Mon cher enfant, j'ai l'honneur de vous faire connaître au général Lamarque...

Le gracieux vieillard offrit du tabac. Il se souvint d'avoir, à Hohenlindcn, complimenté l'adjudant-major Héricourt, qui s'était distingué lors d'une reconnaissance où l'on cherchait le contact des Impériaux. Sous les cheveux comme de soie grise, le teint

bistré du général, ses lèvres rouges et fortes, ses yeux brusques concouraient à rendre ses ]>arolcs importantes et affables. En écoutant il grattait ses favoris courbes. Il fut enthousiaste. Expulser Charles X, marcher à la frontière, proclamer la levée en masse, reprendre sur la Sainte-Alliance la revanche de 1814, cela lui semblait facile dès le lendemain. A l'entendre, il en avait fait bien d'autres à Salzbach, à Wagram. Il se battait les basques de l'habit, se croisait les bras, tapait du pied, vous parlait dans le visage, puis éclatait de rire en ouvrant sa tabatière. M. Bûchez frappa la table avec le plat de sa main. Chacun s'assit. Orner se rappelait déjà mal les noms attribués aux personnes par l'oncle Edme. Il cherchait à les mettre sur les figures, lorsque M. Bûchez représenta qu'en une séance antérieure, il avait été convenu d'envoyer une délégation à Rome, afin de rétablir les relations du carbonarisme, contrariées et rompues depuis 1822 par les polices des monarchies. Il épiloguait sans art, mais gravement et copieusement, comme s'il eût énoncé un diagnostic devant le» lit d'un malade, ainsi que sa profession de docteur l'y obligeait. Le salon fut rempli de sa voix lente ; il tâtonnait pour découvrir l'expression exacte et biffait d'un geste le mot malencontreux, avant d'y substituer van autre. L'orateur s'étendit sur le caractère des Ventes itaUennes, sur leur amour du drame et de la raise en scène, en quoi elles se confinaient alors, peureuses d'agir. Il fallait leui rendre la vie, en les visitant, en les entretenant de projets décisifs. Les missions de ce genre ne pouvaient être dangereuses. Il suffisait de paraître limiter la propagande au désir d'émanciper la Grèce, et de récolter les subsides pour la lutte contre le Turc. Le capitaine Lyrisse, qui revenait de Missolonghi, pourvu d'une mission par le congrès d'Egine, pourrait, au mieux, donner le change sur l'essentiel d'un pareil voyage. Orner estima que son oncle prévoyait cette proposition en lui offrant, chez Flicoteaux, de visiter l'Italie.

A ce moment un laquais bleu moucha les chandelles sur trois candélabres de la table, il dit un mot au successeur de Jacques Molay. maître apparent de la maison. Celui-ci fit signe de l'œil au général Pithouët et au capitaine Lyrisse.

— Omer, murmura l'oncle Edme, viens avec nous.

Les épreuves qu'il allait subir dans la Loge déplaisaient au jeune homme. Non qu'il en redoutât les périls artificiels. Pourtant, cette dernière cérémonie le lierait moins à des gens de son milieu, à des amis, qu'à des étrangers dont il ignorait les caractères. Il tenta de se dérober à cette obligation. Le général allégua que, l'atelier maçonnique étant toléré par le pouvoir royal, on pouvait s'y réunir sans exciter trop de défiance. Ils avaient pu reconstituer, dans le sein de la

BRAS CROISES SOUS LA ROSETTE, LE DEMI-SOLDE REDRESSE UXE FACE DE DOGUE JIOUSTACHU

Loge, la Vente de carbonari. fort secrètement ; cela sans avertir les F.-, timides ou suspects, sans même éveiller l'attention des mouchards admis aux travaux. Or, bien connus des Frères, les Bons-Cousins pourraient, au jour décisif, les entraîner dans la bataille, assez promptement. Ces boutiquiers. ces apothicaires, ces artisans, ces commis qui se plaisaient à s'enorgueillir avec des épées flamboyantes et avec les accessoires des initiations, se traiter de Sublime Maître, de Chevalier Kadosch, à se réjouir de mascarades, c'étaient les soldats probables de la Révolution. Dès la première heure, ils soulèveraient leurs amis, leurs voisins et leurs clients pour la liberté, pour la gloire du Grand Architecte. Loin de les dédaigner ou de les craindre, il fallait, au contraire. les conquérir, eux et leurs sympathies, leur inspirer confiance, devenir leur ami. puis de leur propre consentement, leur chef afin de les conduire au combeit. afin d'être alors suivi d'eux. Le général Pithouët parla sévèrement, impérieusement, de ces choses, dans le corridor humide qu'ils longeaient, à la lueur d'une lanterne.

— Voilà votre premier devoir. Monsieur ! Vous ne sauriez vous y soustraire sans vous dispenser du principal de votre tâche...

Mécontent, Omer aquiesça.

Ils descendirent deux étages d'un escalier en tournevis, fort obscur ; traversèrent une sorte d'arrière-boutique encombrée de barils et de caisses vides, de meubles éclopés. Les bruits d'un estaminet leur parvinrent ; sans doute on y jouait aux quilles dans une salle ; un buveur invisible chantait un refrain bachique. Ils tournèrent par une sorte de buanderie, enfilèrent un couloir, trouvèrent un palier ; et une porte baya au son de leur marche.

Ils furent dans une salle oblongue garnie de banquettes. Là. sur un registre, écrivait le secrétaire dans la lueur limitée par l'orbe de l'abat-jour. Un monsieur en habit brun que traversait, de l'épaule gauche à la hanche droite, un large ruban de moire bleue, les accueillit.

— Omer, dit l'oncle Edme, voici notre premier Maître des cérémonies, le général Dubourg, qui fut, avec Oudet et Bernadotte, à l'armée de l'Ouest ; qui fit la campagne de Russie comme chef d'état-major dans la division polonaise.

Le récipiendaire s'inclina en l'honneur du monsieur à demi chauve et portant haut une tête aquiline, ravagée, couturée, hâlée, glabre. Il avait sur le ventre un tablier de satin blanc où étaient brodés deux colonnes. un cercueil, un parvis en damier, et un soleil gros comme un écu. Après les mots de politesse, il pria le jeune homme de se déchausser, de dénouer sa cravate, de sortir hors l'habit, hors la chemise, l'épaule et le bras gauches, de ceindre un tablier maçonnique, de laisser le capitaine lui enrouler autour de

la taille, ime corde. Le général Pithouët lui attacha une équerre au coude droit. Cela fait prestement, plusieurs coups furent heurtés par le Maître des cérémonies contre l'huis.

Derrière le Maître des Cérémonies, Omer dut attendre encore, tenu en laisse par l'oncle Edme, appuyé sur le général Pithouët. Devant eux se révélait une salle en long que décoraient des draperies funéraires, des os en croix, des larmes d'argent. Assis à droite, à gauche, des messieurs immobiles, coiffés de leurs chapeaux, parés de tabliers maçonniques, de rubans en sautoir, appliquaient tous la main droite au creux de leur estomac.

Un seul cierge de cire jaune clignotait au bout de la salle, derrière un gros homme debout en haut de l'estrade, un maillet à la main. Omer crut distinguer en lui une silhouette familière, malgré la lune, le soleil et les étoiles brodés sur sa bandoulière bleue, malgré le tablier de satin blanc sur le ventre, malgré d'autres emblèmes étincelants qui désignaient le Vénérable.

La tête de mort posée sur un petit autel antique, dardait, par les orbites, deux rayons intenses. Ils éclairaient au milieu de la salle un drap funèbre recouvrant la forme d'un corps. Omer ne put à son aise la deviner, car ses parrains l'obligèrent à une volteface. Il dut ensuite marcher à reculons. En sorte qu'il aperçut alors une large étoile surmontant le linteau intérieur de la porte. Rigides, deux FF.'., porteurs de rouleaux, gardaient deux autels chargés l'un d'une équerre, l'autre d'une règle. Sur les banquettes des côtés, les adeptes ne bougeaient point.

Le Maître des cérémonies et les parrains l'arrêtèrent, lui prescrivirent de se tourner vers l'Orient. A ses pieds un homme, étendu dans le cercueil, serrait entre ses mains jointes une branche d'acacia ; l'étoffe funèbre ne le couvrait que jusqu'à la ceinture. Et la voix du Vénérable interrogea :

— Compagnon, qu'avez-vous fait de votre prudence? Qu'avez-vous fait de votre déférence? Comment oser vous présenter ici lorsque nous déplorons le trépas de notre respectable maître Hiram-Abi, traîtreusement mis à mort par trois compagnons, et lorsque tous les Frères de votre grade nous inspirent un si juste soupçon?

— Le colonel Caron était un maître, et le maréchal des logis Thiers, qui le trahit était un des compagnons de la Loge de Colmar. Le général Berton était un maître et le maréchal des logis Wœlfeld qui le livra, était un des compagnons de la Loge de Saumur, renseigna d'une voix très sourde, et pour Omer seul, le général Dubourg. Hiram est livré par les compagnons des Loges, dans tous les temps, comme le Christ notre maître, par le compagnon Judas.

— Dites-moi, compagnon, reprit le Vénérable, avez-vous trempé dans cet horrible

attentat. Etes-vous un des infâmes qui l'ont commis? Voyez leur ouvrage.

A ces mots, Orner reconnut la voix du major Gresloup, dont l'accent s'était germanisé pendant sa détention, en causant avec les geôliers et les soldats du Spielberg. C'était le père d'Elvire, ce gros homme chamarré de ruba,ns divers, ceint d'un tablier aux symboles d'or et de soie luisante, et qui s'appuyait d'une main contre le petit autel encombré d'un glaive flamboyant, d'une bible, d'une équerre, d'un compas, outre la tête de mort en lanterne. Ce fut certainement lui qui commanda :

— Faites voyager ce compagnon...

Omer fit le tour de la loge avec son escorte. Des faces qu'il discernait, à travers l'ombre, semblèrent celles des carbonari devant lesquels il avait comparu d'abord. Il distingua le visage rustique de M. Bûchez, les mèches argentées et les yeux vifs du général Lamarque, le sourire taquin d'Ulysse Trélat dans son visage finement ecclésiastique. A l'Occident de la Loge, devant la colonne du Nord, il ne douta plus que cette belle tête de Jupiter barbue jusqu'aux yeux, ce noble front et ces yeux doux fussent ceux de l'étudiant fédéraliste Michel Chrestien, debout contre le siège du Deuxième Surveillant. Près de la porte, il eût affirmé que, maniant la toise de l'expert, Dieudonné Cavrois le regardait de ses gros yeux malins, de sa forte figure aux joues roses, plantées dans les épaules. Nul de ces hommes ne laissa deviner qu'ils étaient des amis, un cousin. Tous demeurèrent immuables ; et, le major Gresloup resta si rigide en demandant le mot de passe, lorsque le cortège défila devant l'autel du Vénérable, qu'Omer pensa s'être trompé.

D'ailleurs, l'ombre ne favorisait pas cette recherche. Contraint d'exécuter la marche du Maître à travers la Chambre du Milieu, de l'Occident à l'Orient, il trébucha dans le drap mortuaire. Il eut de la peine à replacer les pieds en équerre après chaque pas de la danse que la tradition perpétue, dans les Loges du Temple. Sans doute le récipiendaire traçait-il ainsi les mesures réduites du plan sacré, à l'image duquel se doit L onstruire l'harmonie sociale.

On le força de s'agenouiller devant le major Gresloup, qui lui posa, sur la peau du sein gauche, les froides pointes d'un compas ouvert. Le JMaître des Cérémonies récita la formule de l'engagement maçonnique. Omer dut répéter phrase à phrase. Il ne s'émut point de cette promesse. Celle prononcée devant les Chefs de la Vente lui paraissait autrement valable. Il accomplissait, dans la Loge, une formalité religieuse et qui l'asservissait moins.

Il se laissa conduire auprès du cercueil,

vide maintenant de la forme qui naguère

y gisait, une branche d'acacia dans les mains.

Tous les Frères s'étaient avancés vers les

bords du cercueil, ceux du Midi, et ceux du Nord. La main sur l'épigastre, les pieds en équerre, et, sur la poitrine, le ciel de leurs moires bleues constellées de soleil, de planètes et d'étoiles, ils signifiaient que l'intelligence de l'homme peut aspirer à être universelle et divine. Le Vénérable qu'on nomme, à cette occasion, le Très Respectable, descendit de la Lumière pour éclairer les âmes sur leurs origines. Il conta la légende symbolique de l'Esprit qui rassemble, qui cimente, et qui élève, qui prépare les destins des races.

Le capitaine le tira par la corde attachée à la taille, afin de continuer les actes cérémoniels. On l'entraînait devant la colonne du Nord, où se dressait l'autel du Second Surveillant. Là ce fut Michel Chrestien qui l'invita brutalement à donner le mot du Maître, et qui, sur la négation trois fois dite, après les trois demandes, lui appliqua contre la gorge un coup léger de sa règle en métal. On ramena le récipiendaire devant le Très Respectable, qui continua le récit, qui décrivit Hiram fuyant les coups du mauvais compagnon pour se heurter au crime de l'autre. Omer fut conduit devant la colonne du Midi, devant l'autel du Premier Surveillant, qui le frappa sur le cœur avec le froid de son équerre, pour avoir refusé de trahir le mystère.

— Ebranlé par le coup, déclama le major, Hirara-Abi recueillit ce qui lui restait de forces et tenta de se sauver par la porte de l'Orient. Il y trouva Jebulum qui lui demanda, tels ses deux complices, le mot du Maître. N'obtenant pas la trahison, il lui déchargea sur le front un terrible coup de maillet, retendit mort à ses pieds.

En même temps Omer reçut au front le choc du maillet garni d'étoupes, et fut basculé en arrière, par quatre bras sohdes qui le couchèrent au cercueil, le recouvrirent du poêle funéraire.

L'odeur poussiéreuse de cette étoffe le désenchanta. Il respirait malaisément. Avec un enthousiasme moindre, il entendit le Très Respectable convier les Frères à rechercher le cadavre du Maître, puis toute l'asr sistance se divisa en deux cortèges qui piétinèrent autour du catafalque, défilèrent, s'arrêtèrent. Ayant retroussé le drap, l'un des surveillants attira dehors la main d'Orner pour y fixer la branche d'acacia. Les allées et venues recommencèrent ; le récitatif du Très Respectable se prolongea : enfin il ôta le poêle, soulagea le patient près d'étouffer, et qui fut heureux d'aspirer l'air. A sa droite, le major faisait le signe d'horreur, le signe du Maître ; il appuya son pouce au creux de l'estomac, en dirigeant vers l'Ouest sa main étendue, les doigts crispés. Il se tournait à demi vers l'Orient, l'autre main au front... Il prononça « ^lilbihg », le mot de passe, et « Haneb-Kam » le mot sacré.

Alors, des frappements sourds retentirent, ensemble : les Frères battaient leur bras gauche replié, par neuf coups de la main droite. Et, durant cela. Orner fut relevé.

Aux interrogatoires du Très Respectable.

il sut répondre sans oubli. Les opérations du cérémonial se succédèrent. Sa curiosité s'y prélassa. Les experts vinrent le parer du cordon bleu auquel était suspendu le bijou d'un compas et d'une équerre croisés.

Ils le ceignirent d'un tablier en satin blanc doublé d'azur. Les Frères, par une triple acclamation, saluèrent le nouveau Maître. On le fit asseoir à l'Orient de la Loge, et à la droite du major.

Devant la colonne du Midi, l'orateur se prépara, que l'oncle Edme dit être François Arago. De beaux cheveux souples ondoyaient sur un front pur, crispé d'une seule ride verticale, à la jointure des sourcils, quand le savant voulait savoir si on comprenait le Bens intime de sa parole. Elle était déjà lasse d'interpréter les symboles maçonniques. Il expliquait l'étoile flamboyante, les deux colonnes Iakin et Bohas, Intelhgence créatrice et Action destructive, les Sept Degrés d'initiation qui mènent à la porte d'Occident, le Pavé-^Iosaïque noir et blanc, aux couleurs opposées comme le sont les deux forces, esprit et matière, attirant tour à tour les gooits de l'homme et sa marche vers la vertu ou le vice, le ciel ou l'enfer, la fraternité ou la haine...

François Arago démontrait l'analogie entre ces symboles et les lois de la gravitation, celles de l'astronomie. Il esquissait les évolutions des astres. Il invoqua les soleils. Il décrivit les voyages de la lumière partie des lointaines étoiles pour venir éclairer nos heures nocturnes. S'il comparait cet élan à la science maçonnique transmise depuis les temps reculés jusqu'à la période révolutionnaire, il s'attardait moins au second terme de la métaphore. Sa face sereine et belle examinait dans l'air ce qu'il exprimait avec des propositions poétiques.

Omer aima de tout son esprit ce grand homme, ce visage saint qui reposait sur les blancheurs immaculées d'une cravate de Unon, ces gestes discrets, dans le drap d'un habit marron élégamment fripé. L'orateur alUa toutes les causes scientifiques et tout le système des mondes aux actes nécessaires pour l'émancipation définitive de l'esprit humain que subjuguait encore le despotisme des conquérants barbares. Une ironie, délicate par les mots, profonde et cruelle par la pensée, ne cessa plus d'animer sa large bouche spirituelle. D'accortes grimaces renforçaient le ton du langage.

Quand le maillet du Très Respectable eut donné le signal de lever la séance, le jeune homme fut rejoint par Dieudonné Cavrois : — Ah I cousin, que je suis joyeux de te voir ici... Je ne l'espérais guère... Moi?... C'est mon maître de chimie, M. Raspail,

qui m'a présenté, voici deux ans, à la Loge. Je veux te montrer à lui... Mon niaître ! Omer Héricourt vous salue. C'est mon cousin, vous savez, et il a des lumières sur la théologie...

— Il faut l'amener au laboratoire... On lui mettra un bon réactif là-dessus, répliqua joyeusement M. Raspail, qui avait une grosse figure noiraude sous une tignasse en désordre, et un coi^ps étique dans un bel habit à col de velours...

Les Maçons s'en allaient en causant.

Omer prit congé de M. Bûchez, qui lui serra rudement la main. Le général Lamarque, coquettement, arrangeait ses mèches d'argent entre ses oreilles et les bords de son chapeau. Ulysse Trélat s'inclina tant que sa mèche noire lui tomba sur le sourcil ; il la rejetait d'un geste nerveux, en riant de soi. Le général Dubourg ôtait son cordon de moire bleue ; il le passa par-dessus son crâne chauve, puis remercia dignement Omer « d'apporter le concours d'Alcibiade à l'héroïsme des Socrate et des Thémistocle ». Avant de s'esquiver avec le général Pithouët, le capitaine Lyrisse dit :

— Voici notre Frère Terrible, Pied-de- Jacinthe, l'ancien dragon de ton père, et qui est imprimeur des libéraux. Parle-lui...

D'un signe, à la porte des Pas-Perdus les appelait un haut vieillard portant le tablier de compagnon, et un glaive.

— Ah ! monsieur, grommela le vétéran.

C'est bien du respect que vous me faites... Enfin ! Le général m'avait laissé croire que vous étiez passé aux Jésuites. On m'avait promis votre visite, que je n'eus point la chance de recevoir. Faut venir à mon atelier rue Croix-des-Petits-Champs... Ah ! nous parlerons du colonel... Un fameux !... Et que le général Moreau aimait bien, puisqu'il l'a marié lui-même, je vous dis...

Dans les paupières chassieuses de l'ancien soldat, des larmes roulèrent. Son menton desséché s'agita. Omer s'excusa de ne l'avoir point vu, sur la crainte d'être importun, et lui offrit de plaider les afl:aires de l'imprimerie, en cas de litige. Justement, Pied-de- Jacinthe redoutait une assignation du ministère pour avoir publié, sans visa, la brochure de Pierre Leroux.

— Ah ! ça ne me fera pas broncher, leurs assignations !... Nom des noms !... Je suis encore là, et solide en selle, comme au 23^ dragons !

Il frappa le sol de, son glaive à coups obstinés ; ensuite tira sa tabatière, prisa, épousseta sa longue redingote, boutonnée jusqu'aux joues, et la soie de son cordon, et son tablier de parchemin. Omer redouta quel-, qu'un de ces récits militaires que les grognards ' aiment conter. Il se laissa complaisamment attirer par son cousin, malgré toute la déception évidente sur la physionomie du F.'. Terrible.

Dans le cabriolet qu'ils trouvèrent à la

porte de l'estaminet borgne, par lequel on sortait de la Loge, Dieudonné, tout en calant sa graisse, expliquait les origines de sa richesse provisoire. Grâce à ses conseils, M "ne Cavrois avait conclu de nouveaux traités avec M. Crespel, l'inventeur du sucre de betterave. La racine précieuse s'engraissait dans les champs dos MouUns Héricourt. On montait une distillerie.

Le chimiste avait indiqué les plans d'alambics meilleurs, et les formules d'expériences pratiques. Sa mère, en récompense, le dotait de mille écus. C'était le moment d'aller chez la mère Cardoche qui tenait un magasin de lingerie.

Le pas lourd de Dieudonné foula le carreau du couloir, après que sa carrure eût émergé de l'escalier.

— Chut ! commanda le gros garçon. Je veux t'apprendre ce que cache ce nid... Je vais t'introduire dans l'arsenal de la Vente.

Il extirpa de sa poche un trousseau de clefs et lorsqu'on eût fait vingt pas, jusqu'au bout du corridor, il fit jouer la serrure d'un grenier. A première vue, le réduit parut, sous la clarté douteuse de la chandelle, contenir des vieilles malles, cent cartons de modes, plusieurs barils de beurre salé, des jarres de cornichons, des caisses de rubans. Dieudonné leva le couvercle d'un pot, creusa dans le beurre un trou profond avec son canif, et ramena sur la lame une poussière noire...

C'était de la poudre. Il referma le pot ; et d'un coup de langue, essuya la lame...

— Du vrai beurre normand... et' je m'y connais! La mère Cardoche ne se prive de rien, pour couvrir avec le surcroît de sa provision nos cachettes. Jamais un mouchard ne se doutera qu'un mets de cette quahté puisse celer des munitions révolutionnaires.

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