LOREAU, AVEC LE CHARIVARI BLEU, LE C.\SAQUIN DE CHEVEAU-LÉGER
" Il écarta des cornichons
Idans une jarre, et retira une ^/pincée de poudre, encore. A travers les rubans d'un carton, il remua des paquets de cartouches et des sacs de balles. Une des sohves obliques soutenant le toit était creuse.
Omer put compter à l'intérieur nombre de pistolets d'arçon et quantité de fers à piques ; les canons, les lames luisaient sournoisement à travers une couche d'huile. Etais et poutres étaient ainsi pourvus, tous. En même temps le cousin contait que la mère Cardoche avait été célèbre jadis sous le nom de la Belle Linge re, parmi les Merveilleuses et les Incroyables.
Elle avait aimé le capitaine Labédoyère. Sa rage ne pardonnait pas auxBourbons d'avoir fusillé celui-ci après Waterloo. Dans la suite elle avait conservé le culte du mort à venger. Aussi pouvait-on se réunir chez elle. La po- Uce soupçonnait à peine.
— Ne laissez pas couler la chandelle sur le carreau ! recommanda, depuis les bas-fonds du magasin, la voix éraillée de M™^ Cardoche.
Les deux cousins quittèrent le grenier et sortirent au bout du corridor.
Dehors, Omer observa mieux que la maison s'accotait à celle de l'armurier Lepage dont la boutique formait le coin des rues Richelieu et Montpensier. Donc la réserve d'armes était considérable à cet endroit. Au premier signal, assura Dieudonné, les carbonari de la Vente devaient mettre en état de défense ce pâté de maisons, trésor de l'émeute prochaine ; et l'on pouvait commodément barricader les rues avoisinant le Palais-Royal, d'où s'éianceraient tout à l'heure de nouveaux Camille Des- -mouhns, de nouveaux patriotes.
Pour conclure, le gros garçon entonna
l'un de ses mille refrains adaptés en toutes circonstances :
Ah ! rendez-moi les jours de mon enfance. Déesse de la Liberté !
Un trio de lingères qui passait continua le chant qui s'engouffra dans les ruelles, qui franchit les grilles des impasses. A déclamer le vœu républicain, ces voix, tout à coup, émuren^ jusqu'aux entrailles les jeunes gens. Il leur parut qu'un choeur de prêtresses antiques adressait au firmament leur espoir...
Par les perspecti\'es étroites des rues qui déchiquetaient, en haut la banderolle du ciel constellé, ils continuèrent leur marche vers le Mont Parnasse. Ce chant les précéda, sans interruption, dans la ville endormie. Les plis des écharpes ne différaient point assez de ceux propres aux pcphims, pour qu'ils oubliassent leur rêve d'imiter les grands hommes inspirés par les dieux capitolins. Les façades nues des maisons, leurs petits balcons effacés, rigides, les pans de maçonnerie successifs ainsi que de hauts piliers s'arcboutant les uns contre les autres, les boiseries rectangulaires des boutiques closes, les bornes cerclées de fer, les niches des fontaines et leurs vasques humides, les touffes des jardins débordant leurs murailles basses : rien n'était, grâce à l'obscur, très contraire à leur imagination de la cité antique. Sur chaque échoppe de savetier, ils cherchèrent des yeux l'inscription latine et le mot sutor.
Gaiement les carbonari devisaient, dans l'exaltation de l'être qui communie avec les volontés des forces naturelles, et que les dieux affolent de leurs volontés mystérieuses, maîtresses. Sincèrement, Dieudonné voulut délivrer le monde, briser les fers des captifs, précipiter les monarques, terrasser le Turc, et libérer la Grèce du joug imposé par le Croissant.
— Le pourrons-nous?... demanda peureusement Omer.
— Tu en doutes ! reprocha Dieudonné.
Et il épancha des invectives contre les
tièdes, les timides, les buveurs d'eau !
— Vois-tu... il faut boire du vin !... C'est au vin de France que les Girondins ont dû leur conception de la République. Versonsnous du falerne à pleins bords, si nous voulons devenir des Brutus et des Labienus... Tu es trop orgueilleux, toi... Tu as le tempérament de tes amis Rolla et Olympio !... Tu crois que l'univers est fait à ton image pour répéter ton agrément. Tu devrais étudier les sciences positives. C'est ça qui vous rabat le caquet, mon vieux !... Quand on pense à la pcnétrabilité et a la divisibilité de la matière, on finit par se dire que nous sommes peut-être quelques molécules colorantes du pigment planétaire et pas autre chose : l'homme rouge de la Bible,
l'atome de carmin nécessaire pour absorber un peu de la lumière et de la chaleur du soleil, avant de les rendre à la terre, en fumier... Quand on songe à la pluralité des mondes, qui ne sont probablement aussi que les molécules colorantes de l'éther... chacun sans plus d'importance qu'un atome de carmin dans une pièce d'étoffes de milliards d'aunes !...
— Comment cette faiblesse ne t'effrayet-elle pas?... Elle m'épouvante. Il me semble que ce serait la pire extrémité de se résigner à croire de pareilles hypothèses. Et tu es gai, et tu ris..., toi qui, sans cesse, te rends un compte exact de notre fragilité...
— Motus !... Nous reparlerons de ça...
Pour le moment je cristallise de mieux en mieux le jus de betterave dans mes alambics.. J'améliore une méthode qui change les racines en leur poids d'or.
— Par l'entremise du commerce...
— Si tu veux jouir de la vie, sois curieux. Omer ! Qu'importe l'entremise ! Quand je regarde un acide et une base se combiner, dans le renflement de la tubulure, j'ai autant de plaisir, que si j'analyse la saveur d'un morceau de volaille cuite à point et qui fond sous la dent ; que si je hume l'odeur d'un généreux bourgogne ; tout cela me réjouit parce que tout cela satisfait mon désir d'apprendre... Je chante à, tue-tête pour voir rire autour de moi, car je suis curieux des âmes qui se livrent dans la gaieté.
A ces mots son rire jovial ébranla l'air. Il rejeta son chapeau vers sa nuque. Ce mouvement exposa les joues rondes et bien rasées à la clarté stellaire. Son cousin examina ces yeux bruns qui se fixaient longuement sur quelque chose, puis caracolaient, comme des bêtes en joie. Au milieu de la figure volumineuse, les narines sensuelles remuaient.
— Tu ne rêves donc pas, comme chacun, de posséder le pouvoir, un jour?
— Moi? Que nenni !... Pas plus que je n'ai l'ambition de porter au bras la plaque de garde-champêtre. Le souverain n'est que le premier des gendarmes. Je me soucie de cela comme d'une guigne !
— Mais les acclamations du peuple, les saluts de la foule, la gloire en un mot?
— La belle affaire... Il est tant d'étoiles, probablement habitées, où cette gloire demeurerait éternellement inconnue. D'ailleurs Papavoine, l'assassin, est plus célèbre que Lavoisier.
— Oui, mais, cependant !... C'est pour avoir compris que je n'atteindrai paslagloirc, que je me suis attristé vers quinze ans. Depuis je n'ai senti vivement que ce chagrin.
— Combien de gens estimes-tu à bon escient?... A bon escient !...
— Le sais-je... Le capitaine Ly risse, la tante Aurélie, ta mère, toi... C'est à peu près
t^ LA RUSE
tout... Ma pauvre mère, hélas est si faible d'esprit...
— Alors que t'importe d'être acclamé par les autres... si tu les méprises?...
— Je ne sais pas les mépriser suffisamment...
— Parce que tu n'as pas suffisamment cultivé ton esprit pour être sûr de ta supériorité...
— Sans doute... Mais se juger supérieur, n'est-ce pas une vanité de barbare?
— N'importe : il faut cultiver ses facultés, les physiques et les spirituelles... Que révères-tu le plus?
— Le contrat social et la loyauté de ceux qui le respectent. Je crois que l'essentiel de tout : c'est la Loi arrêtée entre les égaux. Elle permet l'entente des citoyens, elle écarte et résout les conflits, elle garantit la paix, elle mène donc au triomphe de la fraternité, de l'esprit ! Et si j'ai longtemps hésité à m'enrôler parmi vous c'est que je ne voulais point lutter contre le pouvoir légal... ou reconnu tel...
— Talleyrand a confisqué la presse de mars et d'avril 1814, par l'intermédiaire de la police prussienne installée dans Paris avec les troupes de la Sainte-Alliance. Il a simplement acheté soixante-dix sénateurs qui votèrent le retour des Bourbons. Est-ce là ce que tu nommes la légalité?...
— Les électeurs ont consacré le régime en donnant à leurs députés mission de le maintenir.
— Les électeurs ne votent pas librement.
— Cela les regarde seuls. S'ils sont immoraux, tant pis... Il leur appartient de faire ce qu'ils pensent le meilleur... Mais aujourd'hui, la Congrégation veut abolir l'article de la Charte qui garantit la liberté de la Presse. Le Roi attaque la Loi. Dès que j'en eus la preuve, je suis venu parmi vous...
— A la bonne heure... Et quelle preuve? Omer relata la proposition d'aller à Ta-
ganrog, relever les traces du poison qui tua le tsar Alexandre. Cette dénonciation pouvait perdre les libéraux devant l'Europe. On eût imputé le crime aux excitations des journaux, afin d'excuser, par là, l'usage d'une nouvelle loi « de justice et d'amour <> qui eût anéanti les bienfaits de la Charte...
— J'ai la superstition romaine du respect à la Loi... De tout ce qui s'est aboli de mes illusions, je crois bien que c'est le seul sentiment qui persiste : je vénère les règles sociales... Il me semble que, sans une telle vénération, tout s'effondre, tout est livré à l'anarchie de la canaille stupide, ou bien à l'arbitraire du tyran vicieux... La Loi me semble le seul motif suffisant de sacrifice.
En parlant ainsi, tout à coup l'âme d'Omer se définissait devant lui-même.
— ■ D'accord ! répondit le cousin. Tu es un brave et loyal garçon... Omer, tu es un citoyen... Civis romamis es... Et c'est parce que tu refusais leur besogne qu'ils ont voulu
te faire tuer par le neveu de l'évoque ?...
— Je le suppose...
— Tu as souffert pour la Loi... C'est grand... je t'envie...
Le cousin ouvrit ses bras, l'attira contre sa poitrine épaisse. Formidablement, il le serra contre son habit tête de nègre, à tel point qu'un des boutons d'argent écorcha le menton d'Omer.
Les fraîcheurs agrestes du Mont-Parnasse arrivaient avec la brise. En cette hauredemai, le printemps des jardins enbaumait l'air. Comme les promeneurs relevaient la tête, ils virent la lumière de l'aube éclaircir le ciel sur les champs de cheminées, par-de.ssus les pentes des toitures. Aux bosquets du faubourg, des oi-seaux bavardèrent.
On marchait pa.r des ruelles longeant les murs des basses-cours. Les coqs se répondaient de partout. Le zéphir balança les cimes des tilleuls surplombant les haies des enclos, et une pluie de pétales s'épancha sur les chansons des grisettes, dans les plis de leurs châles. Enfin on atteignit le boulevard extérieur.
Cavrois habitait une longue maison basse à im seul étage, proche le bal de la Chaumière qu'il fréquentait assidûment. Passé le seuil entre les boutique^ d'un sellier-corroyeur et d'im marchand de bouchons, il pria de traverser en silence l'étroit vestibule aux cloisons de plâtre rose. Ayant atteint la porte vitrée par des losanges en verres de couleur il souleva le loquet, introdxiisit avec des saints comiques, dans une cour remplie de tonneaux vides, et mena la bande vers une manière de magasin qu'exhaussait un perron de trois marches. Il fit les honneurs d'une sa'. le blanchie à la chaux, mais barbouillée d'équations et de figures géométriques au fusain. Omer prit soin de ne pas heurter les flacons d'acides, les fourneaux en terre réfractaire, les cornues sur les réchauds, les cloches recouvrant des minéraux biscornus, l'aquarium plein de grenouilles. Enluminée brutalement sur une image d'Epinal, la silhouette équestre du général Foy occupait une place médiane dans la paroi d'honneur, par-dessus les pyramides de bouquins poussiéreux.
Dieudonné avait couru dans le fond de la salle, vers une cornue, pleine, au quart, de liquide bouillonnant sur une sombre flamme. Etayé par ses deux gros bras, il contemplait avidement la nuance variable de la mixture. Des bulles de gaz verdâtre s'en dégageaient, s'envolaient dans un tube horizontal contenant plusieurs petits morceaux de matière bleue, et que traversait le fil d'une batterie voltaïque... Rien ne put le faire se détourner de cette attention. Il demeura tel, ne bougeant que pour activer, avec un soufflet neuf, les flammes de fourneau. Le chimiste était une luasse immobile et sévère, en spacieux habit marron, en pantalon large, la tête ébouriffée, et les joues tombantes.
— ^ Viens" voir, 'Orner.!. ..''enjoignit] le cousin, viens voir... Prends ce papier... Approche l'écritoire.
Orner obéit. Durant une heure, Dieudonné dicta des hypothèses chimiques sur la décomposition des gaz. sur l'action des courants électriques. Il pensait tenir la formule de sa théorie. Entreprise en dépit des opinions de ses professeurs, l'expérience réussissait. Il la prolongea, calcula, obligea son cousin d'inscrire les formules rapides, les phases de robser\'ation. Ce fut pénible. Le sommeil pesait dans les paupières. Parfois les phrases de l'étudiant ronronnaient de manière indistincte pour l'oreille assoupie d'Omer qui se réveillait, secouant la tête. Il n'osa dire sa lassitude. Qu'importait d'ailleurs. Au résultat d'une telle découverteil devait certainement sacrifier son repos. Enfin. Dieudonné proposa...
— Allons nous étendre sur le divan.
Dieudonné se vautra sur le divan, aussitôt ronfla. Omer gagna la porte.
Malgré la précision d'un rendez-vous à la barrière Montparnasse, le dimanche d'après, il ne rejoignit point facilement Dieudonné Cavrois pour le dîner de cinq heures. Au Bon Coin, où il se rendit d'abord, endroit prescrit, un garçon en savates et en corps de chemise rose lui dit que ces « messieurs » n'avaient point mangé là, mais seulement vidé quelques bouteilles de bière, et qu'il ferait bien d'aller voir au Temple de Bacchiis. En effet, Cavrois, et ses amis avaient déjeûné dans cette tonnelle. Un hôtelier de comédie, pimpant sous la veste blanche, et la chevelure en queue, l'en avertit. Même une dizaine de fioles vides en témoignèrent au bout de la table que recouvrait encore une nappe tachée d'oseille. Aux Deux Noyers, il parut évident que la société du carabin avait bu trois saladiers de punch en se livrant aux plaisirs de la contredanse. D'ailleurs, les fidèles bruyants de Terpsichore remplissaient toujours le grand salon et se démenaient au son d'un orchestre si tempétueux qu'on ne s'entendait guère. Omer dut renoncer à plus d'indications.
Au Veau qui tête, trois lanciers seulement trinquaient . L'un se troussait la moustache, grommelait, l'autre reboutonnait à demi son plastron jaune, et posait sur son genou le haut shapska dont la plaque à fleurs de lys reflétait le soleil.
Omer se plut au comique de ces gens. Derrière la grille d'un petit jardin précédant la maison simplette, une famille se pressait autour du potage : plusieurs messieurs engoncés dans les gros collets de leurs habits, complimentaient leurs voisines aux cheveux
rudement tirés vers les coques de soie chargeant leurs occiputs ; entre les ailes de pigeons bien poudrées, un vieillard blâmait l'ordonnance du festin ; la dame mûre, ornée de cent boucles grises, découvrit la soupière fumante. L'appétit excité, Omer se hâta, gêné par les flâneurs en bandes. Car la foule se tassait aux seuils des guinguettes établies derrière les murs plâtreux de presque tous les jardins. Des ivrognes agitaient leurs casquettes, d'énormes chapeaux de cuir, ou cherchaient, aux goussets de leurs courtes vestes, quelque tabac pour la pipe éteinte. Maintes servantes galopaient avec des brocs de vin. Les culs-de-jatte se poussaient dans leurs caisses roulantes. Des manchots psalmodiaient leurs refrains. Nombre d'estropiés se balançaient sur leurs béquilles, en quêtant avec des voix lamentables. Les kyrielles de leurs infortunes se succédaient. Des saltimbanques en maillot rose faisaient la culbute sur de maigres tapis, dans la poussière. D'autres levaient des poids et des tonnes, pardessus le cercle des badauds en pantalons de toile, en jupes d'indienne qui fleuraient le sucre candi. Omer franchit malaisément les groupes. Il pan,'int cependant au Jardin de ta Gaitr, tenu par l'illustre Desnoyez ; et, tout de suite, il aperçut le dos marron de Cavrois, sa tignasse anondante et flasque, le profil lourd de sa joue, le dessin de sa pipe à tête de mort, se reflétèrent dans la glace d'une gloriette. A côté, les belles mains de Courfeyrac débouchaient une bouteille d'eau de scltz, devant la tête barbue de Michel Chrestien.
— Enfin le voilà, fit joyeusement la bande. Il serra des mains. Courfeyrac saluait :
— Monsieur, saurai-je vous exprimer l'admiration que nous avons ressentie tous en écoutant votre plaidoyer en faveur du major Ulbach !
— Votre interprétation de l'idée de la Loi a été près du sublime. Monsieur, si j'ose dire, appuya Michel Chrestien...
L'avocat ne douta point qu'ils ne fu.ssent à demi sincères, à voir leurs yeux respectueux. Son orgueil s'émut. Il remerciait, honteux et triomphant :
— Lorsqu'on prêche pour la vérité et pour la liberté, cela donne quelque valeur à la pire éloquence.
Tous, ils continuèrent à le féliciter en vidant leurs verres. Bientôt Michel Chrestien tira à part Omer Héricourt, l'entraîna par les bosquets, dérangea les joueurs de boules, devant un mur bas et une porte bâtarde; il leva le loquet :
— - Laissons Courfeyrac et Cavrois. Le capitaine Lyrisse vous attend chez notre ami Ribéride, ici dans la maison de Desnoyez.
Omer présuma que son rôle de carbonaro commençait. Il écouta donc Michel Chrestien lui vanter les conceptions libérales de cet étudiant qui continuait à suivre les cours de droit pour obtenir le diplôme de docteur, et que l'avocat rencontrait souvent à la Faculté,
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LES AUTRICHIENS ETAIEN"
NT LES QUATRE FERS EN L'aIR Q'IAND NOUS ARRIVIONS SUR EUX (P. 58)
Ils entrèrent dans une cour. Plusieurs charrettes, les brancards en l'air, étaient rangées contre l'écurie ; des poules se sauvèrent. Làhaut. -l'orchestre du grand salon, où dansaient des militaires et des grisettes, faisait rage. Par une fenêtre béante, on entendait ce monde rire, chanter, appeler, trinquer, plaisanter et s'invectiver, au son des clarinettes, des saxophones, des violons. L'escalier extérieur, en bois, menait, sur le flanc de la bâtisse, à ime terrasse couverte. De là, Michel Chrestien pénétra dans un corridor, gratta la première porte qu'aussitôt entrebâilla Ribéride, inclinant sa chevelure de page et son beau torse au gilet écarlate. Affable, il introduisit dans une chambre garnie de livres. Des pipes et des blagues à tabac pendaient à des clous. Les portraits de Manuel et de La Fayette étaient cloués au-dessus de la cheminée. Napoléon y méditait, en bronze, accoudé contre un cadran de cuivre. L'étudiant fit passer les visiteurs entre un guéridon de thuya chargé de paperasses et un sofa de velours vert. Une deuxième pièce, fort grande celle-là, contenait vingt-cinq jeunes hommes, en rang sur ime épaisse couche de paille : ils croisaient la baïonnette vers le capitaine Lyrisse.
— Appuyez bien la crosse à la hanche, recommandait le demi-solde à voix bas.se... C'est votre hanche qui doit étayer l'arme et arrêter l'élan du cheval... Croyez-en un vieux dragon. C'est parce que les Russes appuyaient très fermement la tige de la crosse contre la hanche, qu'en 1812 les charges de notre cavalerie firent tant de fois fiasco... Nous ne les culbutions pas... Ils crevaient nos cheveux... Autrefois, les Autrichiens étaient tout de suite les quatre fers en l'air quand nous arrivions sur eux. Ils lançaient la baïonnette en avant... Ils n'atteignaient rien... Le fer glissait, ou bien écorchait à peine la bête, qui les jetait bas... Donc... attention... Garde à vous!
Parmi les recrues de la Charbonnerie, son neveu reconnut le bohème Grantaire et son chapeau trop large enfoncé sur sa chevelure poussiéreuse, les manches trop courtes de son justaucorps bizarre ; Enjolras et sa figure d'ange exterminateur ; Bahorel et sa redingote verdâtre ; Combeferre le dandy, son profil arrogant au haut de sa cravate en soie « flamme du Vésuve». 11 y avait aussi plusieurs ouvriers sous la casquette à glands, un portefaix en costume de velours, deux messieurs mûrs, un vétéran qui, pour instruire ces recrues, arborait encore son vieux bonnet de vélite, enfin des adolescents très graves aux chevelures florentines, très roides dans leurs fracs boutonnés, très fins dans leurs culottes étroites.
A voix basse, le capitaine commandait toujours. Les crosses retombaient ensemble, mais sourdement sur la couche de paille. Derrière les deux files de conspirateurs, s'étalaient le lit de Ribéri'de, et ses courtines à pois engagées dans un large anneau de
cuivi-e que mordait \me poutre du plafond. La bibliothèque, de dimensions insolites, décorait une face entière de la pièce. Ribéride et Michel Chrestien firent ghsser le meuble sur les roulettes, aisément : ils démasquèrent ainsi un petit canon de cuivre monté sur affût : l'armoire était creuse en arrière des tablettes que garnissaient les livres. On commença la manœuvre d'artillerie. Le capitaine Lyrisse exposa des principes.
On l'entendait mal. Par delà les cloisons, le vacarme du bal éclatait, les cris des loustics, les beuglements rythmiques de l'orchestre, et les rires des filles nerveuses.
— Pour introduire la gargousse... indiquait le capitaine.
— Chassez, croisez quatre ! ordonnait la reine de la contre-danse.
— Le boute-feu doit se tenir à deux pas de la roue, et en arrière.
— Cavalier seul, en avant ! ordonnait la même voix chorégi-aphique.
— L'homme de l'écouvillon, une fois le coup tiré, se place à la bouche de la pièce.
— La dame seule, en avant ! Allons, Clémence, ton bonnet, ma belle, bat d'une aile !
— Pour pointer la pièce...
— La queue du chat... Mon épicier ! Et tu paieras un verre de « ratisse-moi donc ! »
— Après le recul, remettre la pièce en position !... Les servants saisissent les rayons supérieurs des roues...
— Chassez les huit !... En avant la folie !
— Si jamais les indiscrets surprennent quelque bruit de nos exercices, dans ce brouhaha, c'est qvi'ils auront l'ouïe fine !...
La grosse caisse et les cymbales étouffèrent les rires des carbonari. Un galop infernal de cent couples en joie fit sonner la grande salle. Au mur, Grantaire et Ribéride raccrochèrent les fusils entre les cimeterres, les épées à deux mains, les haches d'armes et les hallebardes d'une panoplie considérable rayonnant autour d'une armure complète.
Le petit canon de cuivre fut remisé dans le creux de la bibliothèque. Des étudiants déroulèrent sur la paille un ample tapis turc. Les messieurs mûrs replaçaient la table et les chaises. Le lieu recouvra l'aspect d'une chambre habitée par un amateur d'armes.
Aux inconnus le capitaine présentait son neveu qu'on félicita de son duel et de sa plaidoirie. On s'inquiétait de sa blessure. Elle ne le gênait point. Il affecta d'en plaisanter librement. La cicatrice démangeait à peine. Certaineinent, l'oncle avait, dans ses discours, donné à cette rencontre tout son caractère politique. Chacun regardait Omer avec vénération. Les poignées de main lui écrasaient les doigts. Grantaire lui prit la taille.
— Monsieur. Héricourt, confia l'un, on ne sait pas quelles transformations verront le jour dans ce siècle, avec la montgolfière et le bateau à vapeur. Dans cinquante ans.