JE LE JURE 1 S'ÉCRIA-T-IL IP
monsieur, tous les fleuves seront réunis par des canaux, et on ira de Paris à Pékin en barquette, sous un panache de fumée... A moins qu'on ne voyage en ballon, ce qui sera plus rapide encore!... Et alors, monsieur, quelles conséquences pour le commerce! Nous serons tous habillés avec des soies de Chine, et les mandarins riront au spectacle de nos vaudevilles !... C'est comme je vous le dis Monsieur. L'homme est un dieu modeste... trop modeste... Il n'ose pas. Il ignore sa puissance... Il faut lui montrer ce qu'il peut... en supprimant l'erreur, dont le roi et les prêtres sont les représentants !...
Derrière ses lunettes, M. Mesnil épongeait le bord de sa perruque. Il écarquillait ses gros yeux pâles. Son ami opinait du chef, de la toque en soie noire qui protégeait sa calvitie.
— L'homme est un dieu trop modeste...
Voilà un mot profond et qu'il faut retenir, ÎNIonsieur. Hïc iacet lepus. Il y a une philosophie tout entière dans ce mot-là !
M. d'Orichamps toucha même Omer à la poitrine d'un doigt blafard et garni de bagues héraldiques, dont l'une, émaillée de sinople et de gueules, d'une licorne d'or. Indirectement, il blâma l'ingratitude des Bourbons à l'égard de sa famille, de lui-même, ruinés par les aventures de l'émigration.
— Voilà ce qui m'a rejeté dans le parti des philosophes !... Nos rois ont perdu l'esprit de la tradition monarchique. Donc, plus de mœurs ! Plus de reUgion !... On a lâché la bride à l'esprit humain... Ce fut une crrande folie... Mais à présent il faut le
laisser brouter. . . Il est trop tard,
m'est avis I L'homme n'a plus
qu'à se faire dieu... Et- il le
sera, Monsieur, quand il
\-oudra...
Le jour que j'ai vu marcher sur la Seine un bateau à vapeur, j'ai fait mon abdication nebleau ... Viphes , Monsieur !
L'homme est évidemment un dieu trop modeste 1 .. En avant. . H faut recommencer la Révolution avec M. le marquis de La Fayette !.. Je salue en vous un des premiers qui aient verse son sang pour cette noble cause. ^,^ . , . -,
Ainsi discourut M. d'Orichamps il reniflait son tabac dans une Pauvre boite de corne, pendant qu'on gagnait le corridor Là, par un huis dérobé, on se rua dans le grand salon dé la danse, sous 1 allure de jeunes écer^'elés conduits par Co«^beferre^ le dandv. Bahorel entonna une chanson. Un cxalop infernal les entoura des danseuses, de Teurs fichus envolés, de leurs manches a gigots plaquées contre les bras minces, de leurs robes à fleurs soulevées par les bonds des ïambes bleues ou blanches, de leurs soldats fiers et cramoisis dans les uniformes dores de leurs calicots frisés, éperonnes, gouailleurs les coudes en avant, et la moustache en
''^Viifon fut dans les jardins. A travers la foule assise et trinquante des familles des ivrognes, des chansonniers, on eut du ma à se frayer passage, sur le sentier nienant au ItmL^de Beurre. Devant Omer chacun des ^arbonari s'effaçait, quand il était itnpossiWe de marcher à deux de f^ont. Bientôt il eut le sens d'être suivi, tel un chef, par ces Mngt hommes résolus à tout héroïsme. Son orgueil s'excita.
Pour avoir essuyé le feu du parent de révèque, et, par rancune, défendu, de toute son éloquence indignée, le major Ulbach, il devenait un maître. Cette blessure qui le démangeait encore à la taille, l'avait fait supérieur aux jeunes gens de Flicoteaux, même à ces messieurs mûrs. Bien qu'il eût subi, sans audace, la chance de ce duel, et qu'il eût d'abord refusé la mission en Russie, par seule peur de l'aventure, de la prison politique, voire du naufrage, il passait aujourd'hui pour un défenseur héroïque de la Liberté, de la Loi. Son destin tout à coup se décida. Il était à la première étape de la route vers ce pouvoir espéré par toute son enfance, par toute son adolescence, comme il avait été attendu par toute la vie du colonel Héricourt qui voyait en Napoléon « le Rival », qui méditait aussi de réussir, à son tour, quelque Brumaire jacobin. Le chemin différait de cekii qu'Orner avait voulu parcourir, à seize ans, pour dominer sur le trône épiscopal, la crosse en main, la mitre en tête, le chapeau de pourpre aux épaules. Ses instincts, Elodie, l'avaient poussé hors de la voie religieuse, qu'il jugeait encore la mieux praticable pour ses facultés. Le P. Ronsin lui fermerait la carrière diplomatique. Il lui restait d'être un avocat libéral attaché au sort de la Révolution, puisque l'oncle Lyrisse payait ses dettes, plutôt que Denise ou la Congrégation. « Je me suis vendu, dit-il, et je fais cependant figure de héros. Je n'ai point trop mal conduit l'affaire... sans y paraître ! > Il écouta complaisamment les pas des carbonari se r^'thmcr à la mesure du sien.
Au Moulin de Beurre, le mitron, qui coupait la galette brûlante sur une tôle, dit que Cavrois les attendait à la Grande Chaumière.
En effet, Omer trouva son cousin en manches de chemise et discutant le menu du cuisinier. Les garçons préparaient le couvert dans la plus vaste tonnelle.
— M. Héricourt, votre belle prosopopée sur la Loi, disait l'élégant M. Combeferre, j'en ai parlé à mon maître Destutt de Tracy. Vous me feriez honneur en venant écouter avec m.oi la leçon qu'il doit faire sur ce sujet... Ah ! monsieur, il faut que le Bien soit innocent. Puissions-nous n'avoir jamais à nous servir des armes... On devient le Mal quand on tue... Prenons garde de n'être que la Force. Seule, la Loi peut nous préserver contre nous-mêmes, si nous triomphons.
— Vaincre d'abord ! ripostait Enjolras en s'accoudant sur la nappe... Il faut être un Fait... Le Fait... Nous ne sommes encore qu'une idée fumeuse...
Il battit le briquet, en tira, pour sa pipe, quelques étincelles :
— Que le feu jaillisse, si l'on veut qu'il embrase... et qu'il dévore l'impureté du monde.
— Reconnaissons-le, remarqua Ribéride :
la force précède le droit qui la consacre. La loi ne s'impose qu'aux lueurs du glaive triomphant...
— Parbleu ! dit l'oncle Edme : sans la Révolution et la guillotine, sans Jemmapes et sans Austerlitz, Fouché aurait-il obtenu de Talleyrand la Charte de 1814, au Sénat? La Fayette aurait-il obtenu d'Alexandre qu'on imposât cette clause aux Bourbons?
« Sans mon duel et le fait brutal de ma blessure, serais-je devenu le défenseur de la Loi? » songeait Omer affirmant :
— Non, la Loi préexiste à tout. Les lois de la nature ont précédé les phénomènes. Les dieux furent antérieurs aux orages et aux marées, aux éclipses et au déluge.
Longuement ils discutèrent au milieu des jeunes gens attentifs sur les tabourets. Le coude au genou, l'un soutenait dans sa paume une joue maigre et brune ; l'autre, pensif, à l'ombre de son chapeau, traçait, de la badine, un nom sur le sable. Celui-ci démêlait machinalement avec les doigts ses boucles dorées. Celui-là fronçait des sourcils épais par-dessus les regards anxieux de son esprit critique. Tous apprenaient le sens de leur avenir, par les bouches de leurs chefs.
Cavrois, cognant la soupière avec la cuillère à pot, appela les convives. Ceux qui ne dînaient point là prirent congé, s'en furent deux à deux, causant de leurs songes, de leurs ambitions, des héros qu'ils imiteraient. Leur œil était plein de compassion pour la liesse du populaire ivre, pour l'enfant coiffé d'une gazette en façon de bicorne militaire, pour celui qui brandissait une baguette en manière de sabre, pour la petite fille berçant une poupée de chiffons, pour la demoiselle qui, debout au milieu d'un cercle, exagérait les inflexions sentimentales de la romance et provoquait les illusions des visages gais. Jusqu'au loin, dans les bosquets, par les avenues poudreuses, il se vidait des brocs et des chopines. Des bras en manches de chemises offraient les verres. Des mains calleuses et lourdes essuyaient les barbes humides. Le bouchon sautait. La bière jaillissait, emplissait tout de son odeur aigre et fraîche.
« Ceux-là dépendront de mon geste, espérait Omer. Que ma voix proclame la révolte, appelle aux armes, et les mères emporteront éplorées ces enfants au fond des logis, les hommes pâles et vaillants décrocheront leurs fusils, puis affronteront le risque de la mort... Voilà ce qui ne manquera point d'advenir dans un an peut-être, dans deux, dans trois, plus tard... ou demain ! »
Omer savoura la soupe plantureuse, dans la gloriette pleine d'amis attablés.
— Ce citoyen du Mans est doux à mes vieilles dents, dit M. d'Orichamps.
— Ce bordeaux, monsieur, n'a pas moins de poUtesse, si vous consentez à lui faire accueil dans votre verre, proposa M. Mesnil, la bouteille à la main.
— Qui veut encore du fricandeau, demandait Cavrois, debout, largement couvert de sa serviette pendue au menton où perlait une goutte de vin. Ce fricandeau ! c'est à se manger les ongles !
— Messieurs, voici le rôt, Messieurs, voici le rôti !... Qui aime le lapereau à la sauce « pauvre homme » ? interrogeait Cavrois, le tranchelard au poing.
Omer s'amusait mais il demeurait silencieux.
M. d'Orichamps répandait des calomnies sur le monde de la Cour et haussait le ton. De tous les coins de la chaumière des gens s'approchaient pour l'entendre, des visages s'égayaient.
— Comme il parle, le vieux, disait une petite brune.
— C'est un banquet de jacobins et de demi-soldes !... Ecoute donc.
Deux gendarmes avancèrent lentement parmi les groupes. Ils avaient les bras croisés sur leurs plastrons rouges, sur les tresses jaunes de leurs aiguillettes, et leurs visages sévères se redressaient avec les bicornes en bataille. Ils prêtèrent l'oreille. Devant eux, en affectant quelque mépris ironique, les étudiants s'écartaient.
Omer toucha la manche de M. d'Orichamps pour l'inviter à la modération.
— Il y a deux sortes de fromage, énonçait Cavrois, un plat dans chaque main et qu'il présentait à la ronde... Le fromage d'Angoulême, qui est un peu mou... et le fromage d'Orléans, qui a une fameuse odeur.
Les convives applaudirent ce parallèle entre les princes. A grand bruit la plupart réclamèrent du fromage d'Orléans. Le pubhc approuva de ses rumeurs...
— Mesdames, messieurs, priait Cavrois en
LA TETE DE MORT DARDAIT. PAR LES ORBITES, PEUX RAYONS INTENSES | P. 50) .
se tournant vers l'assistance, pas d'allusions pohtiques, surtout... Nous nous régalons bien sagement, comme il convient à d'honnêtes personnes sous le ministère de M. Peyronnet, 'sous tous les ministères de justice et d'amour.
— Heu, heu, heu ! grogna la foule.
— Gare à ton' bonnet, Peyronnet ! avertit au loin une voix espiègle...
— Père Lahire ! dit Cavrois interpellant le vieux cabaretier, qui veillait; Père Lahire, ton peuple murmure, ce me semble...
— Et toi, Cavrois, si tu veux que je t'insinue dehors...
— Tu ne t'y risqueras point avant que je t'aie payé, homme intègre et indépendant de la police.
Le père Lahire était un géant solide et tanné. D'habitude, il jetait vite, hors du jardin, ceux qui se montraient trop extravagants. Il regarda de travers le gros garçon rieur qui, debout, versait du vin dans les verres tendus, qui, la serviette au col et tachée de graisse, la lèvre rubiconde, entonnait un refrain bachique, afin d'apaiser les mouchards et les gendarmes :
Le verre en main.
Jusqu'à demain.
Amis restons à table.
Le chimiste leva son gobelet. Sa panse oscillait en mesure. Sa face mafflue, pleine de bonhomie farceuse, riait aux figures des convives... Les gendarmes tournèrent les talons au geste qu'il ébaucha de leur offrir à boire.
JNIaintenant, toute l'affluence de la Chaumière se pressait au seuil de la tonnelle. Après avoir conféré derrière un tilleul avec les gendarmes, le père Lahire fit un signe au chef d'orchestre.
Les flageolets attaquèrent une ritournelle.
— En place pour la contre-danse ! cria le receveur.
Les griscttes coururent sur le rectangle de terre battue au milieu des acacias. Pinçant leurs jupes, elles s'avançaient en mesure paisibles et dignes ainsi que des personnes royales. Leurs tailles restaient droites sur les cloches écourtées des robes. Les étudiants cambraient leurs muscles dans les pantalons serrés. Ils étendaient les bras pour faire valoir les saillies de leurs torses en gilets de couleur, sous l'habit épousant le creux des hanches. Dès la deuxième figure, Orner vit une petite fille sautiller, frénétique sur les pointes de ses escarpins, en croisant les chevilles ; exercice qu'une ovation salua. De fait, la virtuose atteignit, sur place, une apogée de vitesse étourdissante.
— V'ià la tricoteuse
Tout en exécutant les évolutions prescrites, les danseurs la contemplaient. Bientôt elle eut des imitatrices qui, les mains à plat sur les hanches, et l'écharpe tombée à la taille, retenue par les poignets, commencèrent à tricoter aussi. Quand on en vint à la minute d'En avant un, les cavaliers et les dames rivalisèrent de grimaces. Les tricoteuses éblouirent par la rapidité de leur sautillement. Les jeunes gens, fiers d'être agiles, projetaient, jusqu'aux branches les plus basses des tilleuls, leurs jambes folles.
Ce fut la bacchanale en gilets de couleur, en écharpes citrines et bleuâtres, en corsages verts, en habits bleus, en habits bruns aux boutons luisants, en chapeaux de castor roux, en bonnets de dentelles et en boucles soyeuses. Cela tournait vertigineu-sement sous les branches lourdes de leurs feuilles. Les épaules sautaient en mesure avec les collerettes de dentelles et les cravates abondantes. Une rumeur de félicité commune bourdonnait devant les dentures claires, les cris des gosiers, les rires des yeux.
Admirant ces vies heureuses, Omer Héricourt pensait aux massacres inévitables d'une révolution nouvelle. Ces cous de filles fraîches, il les prévoyait sous le couperet de la guillotine qui avait lauché la tête de la Du Barry. Dans ces gilets écarlates, bleus ou noirs, il discernait le trou sanglant qui décore les cadavres des batailles entre les peuples libres et les valets des tyrannies. Sur la franchise de ces rires, il évoquait ces grandes balafres que l'oncle Edme traçait du pouce, au long de son propre visage, quand il se rappelait un beau coup de sabre. Une seconde, ce bal sembla rempli de filles guillotinées, de soldats morts, et de héros pourfendus qui ressuscitaient, après de longs séjours au tombeau, en ce soir fantastique, afin de revivre la fièvre d'un temps révolu.
Fut-ce le ha.sard, ou la malice des musiciens, qui leur conseilla d'introduire dans le pot pourri du troisième quadrille, l'air de J'veux être un chien, sur lequel on chantait, aux guinguettes hbérales, la Marquise de Pretintaille.
Ce fut imc rumeur rageuse qui gronda dans la syllabe finale.
Les archets des violons s 'essaimèrent à suivre le rythme des voix ironiques. Et l'orchestre les approuva de ses cuivres, de ses timbales, de ses flîites, de sa gi^osse caisse qui, cognée à point, précisa l'insulte.
Autour des tables, sous les tonnelles, les dîneurs avec leurs couteaux firent tinter les verres, puis les assiettes de faïence ; enfin les buveurs battirent sourdement, de leurs gourdins, les tables.
Dieudonné prétendit ne pas demeurer en reste avec un si beau tapage. IMonstrueux et jovial, il empoigna deux bouteilles de bour- . gogne par les goulots et les heurta mélodieusement. Bahorel, Grantaire qui se versaient du « dur >: à foison, tous les convives de la table jugèrent opportun de travestir les assiettes en cymbales. Ingénieuse trouvaille immédiatement adoptée par les autres compagnies de commensaux dans les cabinets ouverts, et les gloriettes. Un couplet fut du moins totalement scandé, si l'on n'entendit guère les rimes, par cinq à six cents artistes impromptus : ils entre-choquèrent les pièces de vaisselle, tandis que la houle des danseurs sautait, avançait, reculait, aux ordres de cette musique soudaine, supérievire, par le tintamarre, aux cuivres de l'orchestre. Le tumulte, sans doute, passa les murs de la Grande-Chaumière, car l'on entendit au dehors, un pareil vacarme. Les estaminets du boulevard renforcèrent le boucan.
Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille, ail, aille.
A la fin de ce couplet, plus chaudement psalmodié que tout autre, il advint qu'un cousin, dans un cabinet, brisa, par défi, deux plats. Apparition du commissaire ceint de l'écharpe blanche, et qui dévisagea les chanteurs. Inquiet, le père Lahire profita de l'accident pour se ruer sur le compagnon et le vouloir jeter à la porte. Mais le gaillard, aussi solide que le vieux militaire, le fit trébucher en le repoussant, lui jeta dans les jambes la table, le couvert, les bouteilles...
— Lahire, tu casses ton fonds, mon vieux! avertissait Cavrois.
Incontinent, les buveurs escaladèrent les tables, ayant la plupart aux mains des assiettes qu'ils heurtèrent en cadence, sans que s'interrompît la chanson. L'oncle Edme et Ribéride la secondaient avec des organes graves, piùssants. Dans les feuillages scintillaient les lueurs des faïences brandies par les jongleurs ; et, sur les tables, sonnaient plus fort les bouteilles, les chopes. Alors le commissaire leva son bicorne à cocarde blanche. De toutes les issues bondirent, démoniaques, les poings en avant, des gendarmes qui refoulaient les quadrilles, enfonçaient les chapeaux, étranglaient les femmes glapissantes. Des pro-
testations furieuses jaillirent de cent bouches blêmies, des gourdins en l'air s'abattirent sur les bicornes galonnés de blanc ; des fioles pleines atteignirent les plastrons rouges ; des mains grêles s'agrippèrent aux tresses des aiguillettes. L'orchestre, brusquement, cessa de jouer. Une clameur horrible montait du boulevard, où courait, traversant des cris d'épouvante, une galopade militaire ; les stridences de sabres cognaient les éperons et les étriers. A l'intérieur, on se battait, on vociférait.
— Lâches !
— Ne frappez pas les femmes ! ordonnaient les étudiants aux gendarmes.
— A l'assassin ! A l'assassin !...
Cavrois, sans ôter la serviette du col, sauta
sur la table, et hurla de toute sa force.
— Vive la Charte !... A bas les Jésuites ! A quoi des voix de femmes ajoutèrent :
■ — Vive la République !
■ — IMort aux tyrans !
Vingt gendarmes accourus à la file, se rangèrent entre eux et la foule, séparée des chefs ainsi. Vite le bruit des bagarres s'atténua. Des luttes sourdes se prolongeaient sous les acacias. Un tabouret vola, fut heurter une lanterne à double quinquet dont les vitres se brisèrent. ]\Iais il y avait plus de bicornes à galons blancs que de chapeaux de castor, dans le jardin. Des manches d'uniforme projetaient des poings rouges bourrant les groupes de fuyards, les écrasant, les balayant vers la porte, selon les ordres d'officiers qui, le sabre au clair, désignaient, de la pointe, les perturbateurs à crosser.
— Vive la Charte !... A bas les Jésuites ! répétaient en chœur les convives de Cavrois !
Inquiets, Combeferre, Courbeyrac, Enjolras et Omer se contentèrent de prodiguer leurs dédains à la maréchaussée.
— Soldats, déclamait le capitaine Lyrisse, pensez-vous gagner notre gloire d'Austerlitz en assommant des femmes? Cherchez- vous dans un bal public nos lauriers de Moscou?
— - Monsieur, dit poliment le commissaire qui se décoiffa, vous vous donnez beaucoup de mal... Les soirées sont fraîches, vous allez prendre mal à la gorge... En outre, le bal se vide maintenant. Personne n'est plus là pour apprécier votre éloquence...
Muettes, stupides, tannées, sévères, les figures des vieux soldats restaient d'ailleurs impassibles. En rang, une main sur le pommeau du briquet, l'autre épongeant leurs faces poussives, ils se souciaient d'abord de leurs malaises. Probablement étaient-ils venus au pas de course : la sueur débordait le long des jugulaires ; et leurs poitrines en plastrons haletaient. Leurs regards sournois enœillèrent à la dérobée les fonds de bouteilles.
Cavrois et l'oncle Edme discutèrent la légalité de l'expulsion avec le joli commissaire, poudré. Il les calmait, usant d'un langage choisi qui les approuvait à demi, leur parlait raison, en ami véritable.
Si promptement s'acheva le drame qu'Orner eut à peine le temps de ressentir un peu d'enthousiasme, au moment du tumulte révolutionnaire, un peu de crainte à l'instant très bref de la lutte, un peu de fureur en se dressant contre le premier gendarme. Plutôt il avait été le spectateur surpris de l'aventure comme si elle s'accomplissait dans le domaine illusoire du théâtre. A présent, le silence relatif du lieu, ses beaux arbres éclairés, son désordre de tables renversées, de flacons à terre, de tessons épars entre des cannes perdues et des chapeaux abandonnés, cela semblait encore irréel. Une pluie légère mouillait les épaulettes des gendarmes en lignes, qui formaient une manière de couloir depuis le fond des bosquets jusqu'aux illuminations de la porte, où piaffait le cheval d'un dragon. Entre leurs rangs s'en fut un jeune homme pâle, dont l'habit arraché ne recouvrait plus la manche de chemise. II essuyait le sang de sa tempe, gravement.
— A votre tour, messieurs, pria le commissaire. Veuillez sortir. Qui paye l'écot?
Au garçon de la gargote, Cavrois jeta deux pièces d'or et un écu d'argent sur la nappe. Enjolras salua le commissaire.
— • Je vous remercie, monsieur. Encore quelques bourrades de cette espèce, et nous aurons derrière nous tout un peuple pour reprendre l'histoire de France à la date du lo août 1702. Vous êtes, par ma foi, un précieux auxiliaire de nos aspirations.
— ■ T'en doute cependant.
— Si fait !
• — • Je ne saurais vous contredire sans impertinence, et cela je ne le veux point.
Si charmante était l'ironie du fonctionnaire qu'Enjolras ne put se garder de sourire.
— N'eus-je point l'heur de vous voir à Gand, monsieur, en juin 1815, à l'hostellerie du Paon bleu?... questionna le révélateur des infamies aristocratiques.
— Monsieur d'Orichamps, je pense?
— En effet. Vous êtes monsieur Leloir, de qui l'on disait qu'il était le pédicure du comte d'Artois, et vous m'appliquâtes de l'onguent sur l'orteil.
— Cela se peut bien ; vous voyez, mon métier ne change guère : j'extiipais jadis du pied les chairs gâtées, et maintenant j'extirpe du corps social les esprits malades...
— La comparaison est du dernier galant, lorsque vous me conduisez hors de ce lieu...
— ... Paix donc ! Sortez, Monsieur !... Autour de cet aigre colloque entre les deux
bonshommes, les convives de Cavrois avaient été tout doucement poussés vers l'issue par de jeunes officiers sarcastiques.
En dépit de sa peur, Omer pensa les rabrouer. Courbeyrac, à voix basse, lui signifia de se taire. L'oncle Edme lui-même ne se révoltait pas.
— Un voyage à Sainte-Pélagie pour ime pareille bousculade, murmura-t-il? Nous y perdrions du prestige, sans gagner rien qui
vaille. On a besoin de nous et de nos actes où tu sais bien...
Dehors les baïonnettes de la gendarmerie à pied éclairaient seules l'ombre. On avait éteint les lanternes. La foule obscure se hâtait entre le rang militaire et les murs des guinguettes, les grilles des jardins, les seuils des maisons aux fenêtres jaunies par les feux des lampes. Une patrouille à cheval trottait que l'on hua derrière la jalousie d'une fenêtre sombre. Presque aussitôt un jet de lumière partit du groupe de dragons, et le pistolet tonna.
Omer avait entendu le bruit de la balle s'aplatissant contre le mur.
Alors la rumeur des conversations cessa. Des portes furent fermées précipitamment. Immobile au milieu de la chaussée, la patrouille surveillait les façades. Omer ne distingua que les cimiers des casques, les crinières ondoyantes, les fourreaux des sabres, les croupes des chevaux gras. Au-dessus, un petit nuage de fumée blanche se délayait. Une bête hennit. Des soldats crachèrent. L'oncle Edme poussa le jeune homme dans une ruelle latérale. Leur fiacre attendait sous un réverbère qui ne protégeait plus qu'un fumeron rougeâtre. Le cœur étreint par la colère, ils se blottirent au fond de la voiture.
— Comme le joug nous pèse sur le cou ! crut devoir remarquer Omer.
Et cela, vraiment exprimait son malaise.
— Patience ! grogna le capitaine.
Dans l'hôtel de la rue Lord-Byron, comme Dolorès excitait à voix basse d'abord, puis, avec toute sa joie, la grande levrette noire qui se prit à doucement aboyer, à se cabrer à gratter de ses pattes la surface du plancher un « chut » impératif traversa la porte close et l'on entendit le général Héricourt bougonner, de la pièce voisine, où il rédigeait un rapport militaire. Denise, qui s'était oubliée jusqu'à rire aux éclats, devant les gambades du bel animal, se tut soudain. Elle pâlit, serra les lèvres, et par signes, pria de faire silence ; elle enjoignit au chien de se coucher sous la table. Omer s'amusa de cette consternation. Les tristes amies se regardaient, victimes.
— Seigneur Dieu ! murmura Dolorès en joignant les mains... Si j'avais un mari de la sorte !...
— Ah ! ma chérie !... ma chérie !... I' ne pense qu'à son ambition, qu'à ses rapports, qu'à ses soldats, qu'aux ouvrages stratégiques dont il s'encombre... Moi, je ne suis rien dans tout cela... Je suis l'intendante... Je dois veiller à la propreté et à la cuisine. Il m'accable^d'observations du matin au
soir. Jamais il ne gronde les domestiques ; c'est moi qu'il accuse si l'on sert trop tard à souper ou si le laquais négligea d'essuyer la glace... J'ai fui de chez ma tante de Praxi- Blassans pour échapper aux observations de ma cousine Delpliinc, du comte... Je suis en butte aux mêmes ennuis. Et que faire? Augustin me subjugue. Il me terrorise quand il me montre du doigt la porte que j'oublie de fermer, le mouchoir que j'abandonne sur le. fauteuil, réchar^w que je laisse sur le guéridon, le livre que j'omets sur la console. Son exactitude militaire est ingénieuse pour me supplicier. Ma vie se consume à me désoler de l'observation qu'il vient de me faire, à trembler dans l'attente de celle qu'il me fera. Voilà les choses certaines de ma vie.
Omer conseilla :
— Mais, Denise, n'oubliez point de fermer la porte, d'empocher le mouchoir, de reprendre l'écharpe et de serrer le livre. Veillez au travail du laquais et de la cuisinière, plutôt que de vous lamenter. Et les gronderics cesseront avec votre inalheur !
■ — Voilà bien les hommes, conclut Dolorès. Il faut être leurs servantes... Les monstres !
Elle s'avança, souriante, vers le jeune homme qui dut se reculer un peu, crainte de la gêner dans l'approche d'un siège favori. A" la suite de ce mouvement, il se trouva tout à coup bloqué par ime table massive, à droite ; et, à gauche, par la cheminée. Sans doute, était-ce à cela que visait Dolorès. Elle s'accroupit mollement sur un carreau de tapisserie, après l'avoir repoussé du talon, de manière à fermer la seule issue possible entre les meubles. Omer pensa fuir de ce coin. Il souhaita rejoindre la générale, occupée à recevoir M"^*^ Gresloup qui, le voyant ainsi causer à l'écart, ne manquerait pas d'avertir sa fille. Pour les aborder, il eût fallu bousculer l'Espagnole. Les obligations de la politesse l'obligèrent à demeurer, impatient, nerveux et furieux. L'abbé Praxi-Blassans entra. Les cousins voulurent, après les salutations, se prédire des dangers importants courus par le ministère, le royaume, la patrie. Dolorès ne le permit pas. Elle rapprocha son carreau d'Omer, et tourna le dos à l'abbé, protestant ainsi qu'il était intrus dans cette partie du salon, Edouard pirouetta sur les talons, puis s'en fut vers les dames avec la mine de ne pouvoir mettre obstacle à de tels jeux. Cela rendit Omer plus mécontent. Il enrageait: il serra les dents.
Le manège ne cessa point. Dolorès s'arrogea le privilège de prouver vite, aux spectateurs, l'excellence de ces rapports sentimentaux. Omer dut convenir que c'était un plan arrêté d'avance.
Préoccupé par les événements du duel, la guérison de sa blessure, la préparation du procès Ulbacb et son initiation au carbonarisme, l'avocat n'avait pu méditer exclusivement sur les émois de son cœur. Du moins, les choses restaient en l'état. Mille fois, par
'XmM~tM
AU Bon Coin, ou il se kexdiï d'abukd (p. 5^')-
imagination, il s'était 'revu dans l'escalier de la rue Saint-Florentin, écoutant Elvire promettre qu'elle descendrait jusqu'à lui comme Eloa, l'ange de Vigny, descend jusqu'à Lucifer. Les circonstances avaient, depuis, empêché qu'ils se pussent entretenir librement.
Elle séjournait avec sa mère, dans leur maison des Prés-Saint-Gervais. Toujours souffrant depuis les maux de sa longue captivité, M. Gresloup se plaisait au repos de la campagne dès les premiers beaux jours. Ils se choyaient tous trois au grand air. sous les ombrages d'un gracieux jardin. De là-bas, ils avaient écrit, félicitant le jeune homme d'avoir échappé au péril, sans désigner Elvire autrement qu'à titre d'unité comprise dans le pronom :
« nous ». Omer avait estimé peu convenable d'insister davantage, bien qu'augmentât son désir de cette union.
Il aimait se convaincre que la meilleure façon d'annoncer à sa mère la rupture avec l'Eglise, était démettre le changement au compte de sa passion ancienne et nouvelle pour Elvire. A savoir « l'ange » adoré de son fils. M^e Héricourt serait touchée, puis se consolerait à la longue, en chérissant sa bru avec un cœur maternel. Le bonheur suivrait. Et voici que, subitement, M me Gresloup, ce jour même, faisait visite à la générale Héricourt.
Pendant que M^e Alvina bavardait, citait les vers romantiques de l'Enfant sublime, Omer, songeant ainsi, pestait contre la fâcheuse. Elle ne se douta point de cette impatience que la courtoisie dissimulait parfaitement, au reste.
Moi, confessait-elle en inclinant
sa figure, les hommes braves me plaisent. Parlez-moi de votre duel... Avez-
vous senti le souffle de la mort effleurer votre front ?
— Mon Dieu, j'ai reçu comme un bon coup de canne sur les côtes !... Si j'ose m'exprimer ainsi : le souffle de la mort, ÎNIadcmoiselle, ressemble furieusement à un coup de trique, dans le corps...
— Oh ! vous n'êtes pas poétique?... Comment pouvez- vous ne pas être poétique. Moi, je n'existe que pour rêver... Je chevauche la chimère... Vous êtes trop matériel... Un coup de canne ! Un coup de canne ! Quand le fer poussé par la foudre atteint votre être aux sources de la vie !
— Je n'eus qu'ime côte froissée...
— Vous étiez couvert de sang, m'a-t-on dit.
— Moins que si je saigne du nez, après la migraine.
— Oh ! taisez-vous !
— A votre obéissance.
— Eh non ! parlez... Ah que n'allez-vous dans mon pays de soleil ? Je vous ferais connaître des caractères passionnés, ceux des gentilshommes qui ont lutté pour la Foi et le Roy, contre l'infâme Bolivar... Un pays où les fleurs ont des corolles pareilles à des cœurs sanglants, où les fruits sont comme des têtes d'angelots qui vous regardent dans les feuillages. Les buissons ressemblent à des faisceaux de glaives acérés...
— Une nature acariâtre...
— Et les gens, là-bas : leur sang bout dans les veines, ce n'est pas du lait comme celui de vos petites Françaises pâlottes... Ah! elles sont bien déchues depuis votre Jeanne d'Arc. Je n'entrevois pas celle qui prendrait l'étendard et qui endosserait l'armure pour chasser de France les ennemis...
Elle eût volontiers rempli ce rôle d'héroïne. Sa famille avait eu de la peine à l'empêcher de repartir pour l'Amérique. Elle prétendit alors soulever le peuple et venger son père. Elle eût réussi. P211e en avait la certitude, là, sous le sein gauche, qu'elle fit mine d'empoigner, dans un beau mouvement théâtral.
Entre ses cils, des lueurs indiquaient son patriotisme.
— La vengeance est le plaisir des dieux.
A prix d'or, elle avait obtenu des Péruviens une des balles qui avaient tué M. Alvina. Dans un médaillon, elle la gardait afin de compléter, un jour, la charge de la carabine qui foudroierait un certain Antonio-Pedro Paëz, chef des exécuteurs, et disparu depuis longtemps. Dolorès se plut à l'espoir de ce mélodrame. Omer le comparait à ceux qu^on joue, boulevard du Temple. Ce n'en différait pas, sauf par le réel, qui était cert^iin. Mais, de cette alliance avec les horreurs littéraires du romantisme, le récit véridique perdait toute influence. La jeune fille n'en continua pas moins sa besogne de sirène. Apparemment, elle ne doutait guère de ses pouvoirs. Ses regards, insistaient pour que le neveu du général laissât comprendre qu'il acceptait
leur offre, qu'il l'acceptait en don légitime, échangeable contre une part de propriété dans le domaine des INIoulins-Héricourt, des charbonnages et de la banque d'Artois.
Elle baissa les yeux vers son escarpin lié par un ruban rose sur un bas de fil soj'cux. L'angle de son sourire troussé, la lueur furtive de son œil, le battement précipité de la paupière dans le silence de la seconde, commentaient ses paroles.
Ainsi les yeux espagnols le séduisirent, sans trêve, durant que la voix décrivait les murs chauds des maisons castillanes, les petites rues fraîches et ombreuses, les exploits des banderillos et les danses des gitanes.
Une heure s'écoula. A l'autre bout du salon, Edouard de Praxi-Blassans causait avec AI™<' Gresloup de qui l'accent britannique et dental scandait les phrases discrètes. « Mon Dieu, craignait Omer, quel vilain tour ma sœur a préparé. La mère d'Elvire va me croire épris de cette effrontée tenace, elle dissuadera sa fille de m'aimer. Je suis perdu... Puis-je cependant repousser avec brusquerie cette demoiselle affable? Comment échapper de cette forteresse de meubles où elle me blqque? »
L'abbé de Praxi-Blassans prit congé.
Omer parvint mal à lui serrer la main, pardessus la table, entre un hanap en verre de bohème blasonné et un reliquaire, petite église d'ivoire. Dolorès le fit rasseoir devant elle, en assurant qu'elle avait encore mieux à lui apprendre...
■ — Quoi donc, fit l'abbé narquois?
— Un secret, un secret ! Cela n'intéresse personne que nous deux...
Et de rire. L'abbé les menaça du doigt, avec une mine d'indulgence narquoise ; puis s'en fut. Peu d'instants après M"^° Gresloup dit au revoir, embrassa Denise. « Il faut que je salue, du moins », se commandait Omer furieux. Mais il advint que la chère dame l'entreprit.
— Si vous n'êtes point engagé, acceptez, je vous prie, de dîner, tout à l'heure, rue Saint-Florentin. JNIon mari souhaite fort de vous voir à loisir. Nous ne rentrons que demain aux Prés-Saint-Gervais. Elvire sera contente aussi.
Elle appuya d'un sourire cette dernière phrase ; elle ajouta :
— Toutes les jeunes filles, à ce que je vois, se plaisent dans la société des beaux parleurs...
— Mais il dîne céans, réclama Denise.
— Pardon, ma sœur, vous ne m'en aviez point soufflé mot ! dit Omer en détournan- Ics yeux, car Dolorès lui enjoignait durement, par le regard, de la préférer. La civilité exige que j'obéisse à la première des deux invitations... Madame, j'aurai donc cet honneur.
— Voilà qui est bien, api^rouva M'"c Gresloup. ,
'''îèài>C'~.r'^-
IL SE VOYAIT AU GRAND AIR, SOUS LES OMBRAGES D'UN GRACIEUX JARDIN (P. 65).
Elle laissa paraître une gaieté de triomphe sur sa figure liliale.
Contrairement aux peurs du jeune homme, l'affectation de M^'e Alvina pour l'accaparer ne l'avait point desser\-i. Il soupçonna que la dame, fort dévouée aux caprices de sa fille, avait tremblé de le perdre. Elle s'excusait le plus gracieusement du monde :
— Nous repartons demain pour notre campagne... Nous le reverrons seulement quand il daignera faire le voyage... ou quand nous reviendrons... Vous l'aurez à votre gré, ce jeune fashionnable, vous qui ne bougez d'ici...
— Eh bien, mon frère, tu dîneras demain avec le général.
— De bon cœur, et je vous en remercie, Denise...
M "'G Gresloup en profita pour emmener Omer sur-le-champ. Elle le pria de lui offrir le bras jusqu'à sa calèche et d'y monter avec elle, puisque l'heure du repas était proche. Il en fut ainsi. Au cours du trajet, Omer ne s'abstint pas de dénigrer l'esprit et les manières de Dolorès, de louer prudemment les vertus d'Elvire que M™e Héricourt jugeait parfaite, opinion sur laquelle il insista. La dame se félicita de savoir son enfant appré-
ciée par la sainte veuve. Mais quand Omer prétendit tirer de là quelque avantage, en se vantant de partager l'avis de sa mère, la femme du major garda une sage réserve, et se donna l'air d'imputer aux soucis de la pohtesse les expressions les plus chaleureuses.
Elle approchait de sa figure les branches à demi écartées de son lorgnon d'argent ; elle inspectait la tenue des tigres sur les sièges des voitures légères. Sa froideur anglaise masqua subitement son âme. Omer ne put rien prévoir de ce qu'elle se proposait.
Il appréhenda de commettre un impair.
On descendit les Champs-Elysées, dans le courant des calèches et des tilburys, des cavaliers au retour de Longchamp. Il disserta .sur les élégances de la saison printanière.
Rue Saint-Florentin, il soufi'rit de gravir lentement les marches blanches de l'escalier, derrière le pas âgé de ^SI^'c Tiresloup ; car il était déçu dans son espoir de reconnaître Elvire au balcon. Elle ne s'y était pas accoudée pour attendre sa mère, ni lui.
Lorsque la sonnette eut grelotté dans l'intérieur de l'appartement, la porte fut ouverte par la jeune fiJIe en joie, qui, baisant la joue de la danie, darda le rayon de son
es
œil clair sur le visiteur. Il put attacher quoique prix au bon accueil de ce regard échangé entre eux seuls, car la bonne mère appartenait toute à l'embrassade et ne les pouvait surprendre. Orner s'enorgueillit à l'extrême, l.c regard persista.
Et, sur le front poli comme un marbre, il rafraîchit sa lèvre, religieusement, les paupières closes. Puis elle alla devant, légère et svclte, tout azurée par la percale de sa courte fohc. aux manches très bouffantes, au corsage plat, au volant considérable. I.'cmpois du costume protégeait Elvire ainsi que par des reflets d'armure. L'ovale de la figure était doucement lumineux teinté de rose. Elle était coiffée de boucles en rouleaux châtains et fauves.
Elle s'assit derrière l'urne d'albâtre qui surmontait le guéridon à trépied, dans le milieu du salon. Ses propos témoignèrent de sa sollicitude pour la guérison de la blessure, mais sa voix craintive hésitait ainsi qu'une caresse timide. Omer frissonna.
11 établit la différence des sentiments qui l'unissaient à Dolorès, à Elvire. De la première, il ne devinait que les intentions. La pitié de la seconde lui valait un émoi plus vif que n'en déterminaient le parfum de jM"*" Alvina et ses amabilités positives. Il pouvait connaître Elvire au total; et Dolorès en partie seulement. C'était tout Elvire qu'il possèdeniit, au lieu de savoir simplement les desseins de Dolorès. Celle-ci n'était que l'instinct d'une femme. Celle-là pouvait devenir l'image de l'univers, qu'ils concevraient ensemble. Son cœur prodiguerait plus de richesses.
A l'instant qu'Omer se l'affirmait, le major Grcsloup entra. Pour la première fois, depuis le début de leurs relations, il abandonna l'air sombre qui lui était habituel. Son crâne chauve et luisant ne pesa plus sur les sourcils froncés, sur les yeux sévères :
— Vous ne saurez jamais, mon cher, combien je suis content... Vous voilà des nôtres, de ceux que votre pr re eût commandés, avec lesquels il eût souffert et gagné la bataille, comme nous la gagnerons... Sapristi !
La fossette de son menton bleu se reformait à la suite de chaque sourire. De ses doigts, il tapotait son estomac en redingote grise ; il glissait les mains dans les poches horizontales de son pantalon. Les jambes écartées et la mine réjouie, il inspectait le soldat qu'était le visiteur, devant cette pensée militante.
— Eh bien ! Vous avez essuyé le premier feu ! Qu'en dites-vous?...
— Auparavant, j'avais peur, non de l'accident, mais des eipproches de l'accident. Aujourd'hui cette peur a disparu. Je me trouve tout de suite devant l'idée seule de la mort.
Aussitôt il redouta qu'Elvire pût mépriser cette vantardise. De ne pas avoir péri, de ne pas avoir fui piteusement, d'avoir fait
ligure honorable en face du péi^il : ce l'étonnait tant qu'il estimait facile de subir les autres épreuves. Pourtant il se rappelait son corps stupide, glacé d'effroi, fou de terreur, l'image illusoire de son cadavre saigncux, pendant l'heure écoulée depuis son réveil jusqu'aux coups de pistolet. Au contraire, le capitaine Ly risse déclarait partout, que son neveu avait paru froid, hautain, sévère, indifférent même, comme il sied. A peine reprochait-il une pâleur insolite, mais bien naturelle lors d'une première rencontre avec un adversaire qui possède réputation de tireur. Et le demi-solde avait parlé de cette aventiu'e à Dieudonné Cavrois, en des termes qui ne laissaient pas croire qu'il fardât son opinion intime: Le major Gresloup les répétait. Il loua le jeune homme d'avoir pris tout son temps pour viser, au lieu de presser la gâchette précipitamment, afin de prévenir le feu du partenaire, à la façon des mazettes. Omer savait n'avoir pas tiré d'abord parce qu'une sorte de brume flottait autour de lui, parce que sa main insensible ne percevait plus le toucher du fer.
■ Mais il conta d'autres impressions.
Elvire pâlissait un peu, sans le blâmer de ses yeux durs. Le major ne terminait pas ses compliments :
— Lyrisse a été revoir l'érafhire de votre balle sur les briques, en arrière de ce Dachaumont... Il s'en est fallu de six lignes : vous lui enleviez l'oreille... Ce n'est pas inal. Avec un pistolet inconnu... Vous veniez d'être blessé, au surplus !
Omer se souvenait pertinemment d'avoir pressé la détente par une sorte de crispation nerveuse, quand, atteint, il s'appuyait à la muraille. Le plus ironique des hasards avait conduit le projectile dans la direction de l'adversaire.
— Cela ne vous émeut point de menacer un autre homme de mort? demanda M'"^ Gresloup.
Il voulut savoir quelle réponse satisferait Elvire : celle qui eût avoué le hasard ; celle qui eût cyniquement répondu par la négative brutale, en fanfaronnade militaire ; celle qu'il devait faire, après avoir compris que la jeune fille ne l'aimerait ni couard, ni bravache.
— Je me défendais, bien malgré moi...
On avait insulté mon bisaïeul, mon grandpère Lyiùsse, mon oncle Edme, le nom des Héricourt, et la grandeur de la Révolution, tout ce que j 'admire, hommes et idées... Loin de moi la prétention d'être un foudre de guerre. Je cache les armes sous la toge.
— Et c'est d'autant mieux si l'on sait, ■ comme vous, les en tirer à projTOs, renchérit
le major.
Le vétéran qui continuait son service d'ordonnance dans la maison, introduisit un... homme à tournure militaire, à figure aquiline, bistrée, rasée, trouée par la petite vérole. Omer reconnut le général Dubourg, qui
l'avait reçu dans la loge Ardente Amitié, avec un cordon bleu en sautoir.
— Lui aussi, a servi les Bourbons, reprocha le major ; il a même combattu avec les Chouans avant de se rallier à l'armée républicaine de l'Ouest, et à Bernadotte.
— Ah ! mon pauvre ami, je me reprocherai, du moins jusqu'à la mort d'avoir suivi Louis XVIII pendant les Cent-Jours... Ah ! si j'avais su...
— Je vous l'avais bien dit qu'ils ne respecteraient ni leurs engagements... ni la Charte...
— Hélas !...
L'ancien chouan prodigua les invectives contre les ministres qui lui avaient retiré le gouvernement militaire de l'Artois, dès 1817, parce qu'il avait prétendu s'opposer aux furies de la Terreur blanche.
Il fit bien haut, sonner ses noms et ses titres :
— J'ai du sang bleu dans les veines, moi, pourtant... Je suis le comte du Bourg- Buttler.Ilsont méconnu les droits de la naissance, les enseignements des philosophes, les devoirs de l'hu-
-manité, les prescriptions de l'honneur, Ah ! lorsque je commandais la division polonaise de la Grande- Armée, en 1812, et même pendant ma captivité en Russie, m'en ont-ils envoyé des émissaires ! M. de VitroUes m'a écrit plus de vingt lettres que je conserve. Ils verront cela... Ils verront cela...
Le général les menaça de son index long, muni d'un ongle admirable, nacré, rose, tandis qu'avec l'annulaire et le pouce il serrait une prise de tabac. Enfin, il bourra prestement sa narine en inclinant la tête que la couronne de cheveux ceignait d'argent gris...
— Aujourd'hui, je n'ai plus qu'à réparer mes sottises, à ressusciter la Révolution, à remettre les choses en l'état de 1793, quand Fouché et Bonaparte installaient, à Xevers et à Toulon, les idées de Rousseau et de Gracchus Babeuf... Ce jour-là, je rendosserai mon uniforme de l'armée de l'Ouest et j'irai rendre visite à ]\Ionsieur Charles de Bourbon-