‹ La Russie agricole devant la crise agraireChapitre 23 sur 140 · LE · texte numérisé non relu

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qui actuellement se déverse en torrent, creuse ravins. dénude la surface de la terre et s’en grossir pour un court laps de temps les rivière les fleuves et alimenter les mers, sans profit : personne. Tout cela est possible, tout cela ést r sable, comme l'expérience 1‘: :rouvé maintes mais cela demande des dé: ses si fortes ‘pauvre paysan ne peut y subvenir, etcestl'Ei doit lui venir en aide, ne füt-ce qu'à titre. de prêts. Des subsides de l'Etat sont également nécessaires ct incvitables pour le parcellement des terres à leur partage entre les membres des communes, ce qui exige des connaissances spéciales et techniques pour faire la répartition rationnelle des terres, pour les travaux d’arpentage, etc., et surtout pour faciliter aux paysans Île transport de leurs.habitations et la création de fermes nouvelles sur les Îots qui leur seront échus. Il ne faut point, pour cela, attendre le moment où la commune voudra faire cette réforme en entier, pour tous ses membres ; il devra suflire que plusieurs ou même un seul d’entre eux. désire recevoir sa part de terre en sa possession unique et s'y transporter, pour que la commune soit obligée de satisfaire à son désir, au lieu d'y mettre des entraves et souvent y opposer un refus net, comme aujourd'hui. Ce seront les hommes les plus éncrgiques, les plus entreprenants qui commenceront; la tâche sera bien lourde pour ces pionniers d'une agriculture nouvelle, mais leur exemple sera

suivi par d'autres, à mesure que l'expérience sera faite et que les résultats viendront récompenser leur courage et leur travail. Ceci est un point capital pour l'avenir de notre agriculture, pour le bien-être de notre population agricole, pour la richesse de tout le pays. Pour que le travail puisse produire, il faut qu'il soit appliqué dans des conditions où il puisse donner quelque profit; or, d’après ce qui a été dit plus haut, on voit que ces conditions manquent absolument.

Nous nous trouvons actuellement en présence de faits qui prouvent jusqu'à l'évidence la réalité de ce que je soutiens. En se basant sur les chiffres statistiques de la production de nos terres, on constate que le rendement des terres appartenant aux paysans est en moyenne de beaucoup inférieur au rendement des terres qui rentrent dans le domaine de la propriété privée. Qu'ils soient grands, qu'ils

‘ soient petits, les terrains appartenant à des proprié-

taires fonciers qui en ont la jouissanceentière et qui les exploitent eux-mêmes, donnent toujours des récoltes supérieures à celles que les paysans obtiennent sur Îles terres communales. Aussi le rêve de chaque paysan en Russie est-il d'acquérir un lot de terrain à lui, en sa propriété pleine et entière, d'y mener la culture qu'il entend, de se libérer de Ia tyrannie du Mir et de rentrer dans le régime du droit commun. L'Etat leur vient puissamment en aide pour la réalisation de ce rêve, au moyen de Ia Banque

foncière dite des paysans, qui leur avance les fonds nécessaires pour l'acquisition des terres chez les particuliers qui sont enclins à en vendre. De cette manière, plusieurs millions d'hectares sont déjà passés des mains des gros proprictaires dans les mains des paysans. C'est certainement la politique, la plus sage que le gouvernement puisse suivre dans la question agraire.

Mais il est un autre rêve que caressent nos pay- ‘sans — sauf ceux qui ont acquis des terresen leur propriété individuelle, — une idée profondément imbue chez eux depuis l’époque de la libération des serfs ct de l'expropriation d'entre les mains des propriétaires des terrains destinés aux paysans ; c'est l’idée d’une nouvelle expropriation en ‘leur faveur. Cette idée, fortement soutenue et fomentée par nos socialistes dans des millions de proclamations lancées dans les campagnes, souvent sous le .nom de l'Empereur pour leur donner plus d'autorité ‘aux yeux des paysans, est basée chez eux sur le principe de Îa nationalisation de la terre; la terre, comme l'air, ne peut être, d’après cette théorie, la propriété de personne, l'État doit en avoir la garde et la distribuer gratuitement à tous ceux qui voudront la faire fructifier, dans la mesure des forces de chacun et en tant qu'il continuera à l’exploiter de ses propres mains. Cette idée, dont il est inutile, je pense, de démontrer la fausseté et le caractère absolument anti-économique, trouve néanmoins, parmi

nos paysans élevés dans les convictions collectivistes et n'ayant d'autre propriété foncière que Îles terres communales, un champ très propice à son développement.

L'Etat ayant fait une fois l’expropriation des terres seigneuriales au profit des paysans, ayant implicitement, — d’après les idées dont ils sont imbus, — reconnu le droit de chacun d’eux à la terre, pourquoi, maintenant que le nombre des habitants a doublé et que par suite la part de chacun d’eux a diminué de moitié, ne renouvellerait-il pas cette opération une seconde fois, puis une troisième, etc. ? La part actuelle de chacun dans là propriété collective ne suflisant plus à le nourrir, surtout à mesure que le rendement de la terre a, , grâce à une culture défectueuse et à son épuisement graduel, diminué au lieu d'augmenter, il est évident qu'il n’y a qu'un moyen de rétablir l'équilibre, c'est de doubler le chiffre des terres des paysans, en les enlevant aux autres classes de la population.

C'est bon, mais après ? La population augmente ‘d'année en année, elle double, ou à peu près, tous les cinquante ans, mais la surface de la terre reste toujours la même. Passe encore tant que nous avons un déversoir pour le surplus de la population dans les espaces déserts de la Sibérie, de nos provinces de l'Asie centrale ; mais comment faire quand ce fonds-là sera épuisé, quand il n'y aura plus rien, ni personne à exproprier ? En supposant que ce ne

soit qu'une mesure palliative, bonne pour 1e moment actuel, n'est-il donc point évident que Îa solution réelle de la question agraire n’est paslà, mais uniquement dans Île progrès de l’agriculture, dans le relèvement du rendement des terres, encore si minime en Russie, et’ minime surtout pour les terres exploitées par les paysans, dans les conditions que nous savons ?

Il est clair que cette opération, préconisée par les socialistes, aurait pour suite immédiate une baisse de la production agricole de la Russie, baisse au moins égale à la différence qui existe aujourd’hui cntre Îles rendements des terres appartenant aux. propriétaires particuliers, et de celles des paysans. Cette perte pour la richesse générale du pays se chiffrerait par des milliards de francs chaque année.

- Mais ce n'est pas tout. En travaillant sur les terres des propriétaires particuliers en qualité d’ouvriefs, de journaliers, etc., nos paysans gagnent actucllement plus qu'ils ne pourraient avoir de revenus sur ces mêmes terres passées entre leurs mains, vu la diminution inévitable des récoltes. Ce serait donc. encore une perte nette à ajouter à la première.

Nousen voyons déjà des exemples dans les parties de la Russie où la surface des terres appartenant à des particuliers a diminué notablement et où les paysans sentent déjà leur profit diminuer, ne pouvant utiliser avantageusement letemps librequeleurlaisse la culture imparfaite et extensive de leurs propres

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terrains à eux. J'ai entendu personnellement leurs plaintes à ce sujet. Dans les localités où les terrains sont encore trop vastes par rapport au chiffre de la population, cette dernière ne suflit pas à l’exploitation de ces terres, elle en a de trop, et elle ne trouve pas où appliquer ses bras; elle n’a plus le gain qu'elle trouvait autrefois en travaillant les champs de ses voisins les propriétaires particuliers, disposant des capitaux nécessaires à l'exploitation. Nous avons de la terre en abondance, c'est vrai, me disaient-ils ; mais nous n'avons pas la possibilité de la faire fructifier avantageusement, et nous avons perdu l'argent que nous gagnions jadis en travaillant chez ies propriétaires. Que serait-ce donc si la mesure préconisée par les socialistes était -adoptée comme règle générale ?

Mais ni ces messieurs, imbus de théories inapplicables en pratique, ni encore moins les paysans, qui n’ont qu'un idéal: de la terre et encore de la terre, n'y regardent de si près et ne songent pas à un avenir plus ou moins lointain. L’étendue des terres qu’ils avaient à leur disposition ayant diminué à mesure de l'augmentation du chiffre de la population, ils ne songent qu’à revenir à la proportion ancienne. Leurs lots de terre ayant relativement diminué, le rendement de ces terres ayant baissé et à côté d'eux les terres des propriétaires fonciers ayant augmenté de valeur et de rendement, ils ne voient qu’un moyen de sortir de l'impasse où

ils se trouvent, c'est d'exiger l’expropriation de ces terres à leur profit.

C'est là une des causes du mouvement et des désordres agraires qui ont lieu actuellement en Russie et qui ne sont dangereux qu’en tant que tous ne viendront pas à la conclusion que le salut n’est pas là, n'est pas dans l'étendue des terrains improprement cultivés, donnant de faibles rendements et s'épuisant d'année en année, mais dans le progrès agricole, dans Île relèvement des récoltes, dans une culture rationnelle et améliorante. Sans cela : Molta terra, terra poca, dit un proverbe italien dont on. ne peut que reconnaître la profonde justesse.

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ais Ras D =. 2x i l'y cie. Q IV Situation précaire des paysans. — Les tyrannies qu'ils subissent.

. Nécessité de les en affranchir. — Méthodes rationnelles.

. Dans mes études précédentes, j'ai principalement | AR ] parlé'de la situation et des déboires de la classe

prédominante de notre population rurale, celle des

paysans. J'ai tàché de montrer commentle principe dé la propriété foncière communale, — du droit de chacun à la terre, — était loin de lui assurer:le bien-être dans le présent, et encore moins dans l'avenir. Mais je dois ajouter qu'en dehors de cette question, que je considère comme fondamentale, je suisloin de trouver la situation de nos paysans satisfaisante et ne demandant aucune réforme, bien au contraire! Je suis obligé d’avouer que cette situation est absolument précaire et touche de pres à la misère. Je suis fermement convaincu que la richesse de notre pays ne pourra être établie sur des bases solides qu’en tant que la position des paysans sera améliorée, cette question primant, à mon avis, toutes les autres dans la politique agraire de la Russie. Et je dois dire aussi que le Gouvernement russe l'a

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reconnu de tout temps; seulement les mesures par

lesquelles on espérait résoudre cette question ‘ étaient loin de répondre aux exigences réclles du pays, et se basaient souvent sur des conceptions crroncés ct même pleines de méfiance vis-à-vis du peuple, que l’on tenait à garder sous une tutelle administrative de tous les jours, lui refusant les droits communs de citoyens libres et considérant toujours les paysans comme des mineurs, irresponsables de leurs propres actions et inconscients de leurs besoins..Tout cela, par crainte du paupérisme, du développement du prolétariat, tandis qu’en réalité Je prolétariat existe déjà, et sous une forme des plus précaires, quoiqu'originale, — le prolétariat d'une population attachée à la terre qui ne lui appartient pas en propre, qui ne suflit plus à Îa nourrir, sans lui laisser la liberté de chercher son bien ailleurs, de placer son travail là où il serait micux rétribué.

L'ancienne tyrannie du seigneur a été remplacée par la tyrannie du Mir, de la commune, qui ellemême, cest placée sous la dépendance du semYki natchalnik (employé préposé à la surveillance des paysans, et réunissant entre ses mains les droits tant administratifs que juridiques — chef administratif, procureur et juge en même temps). Et il faut ajouter que pour la grande masse des paysans, pour tous ceux qui vivent dans les villages et n’ont d'autre propriété que la terre qui leur a été octroyée

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— … ù À à H LA 1) = | ax = ne CS D . 6 38 LAN RUSSIE AGRICOLE au moment de la libération des serfs, — il n'y a

aucune loi promulguée, aucune juridiction écrite, du moins par rapport à leurs droits civils et à leurs relations entre eux, à la jouissance de la terre communale, etc. Tout doit se faire non d'après des lois écrites, qui n'existent pas, mais selon de soidisant anciennes coutumes, que les paysans seuls sont censés connaître, mais qui n'ont jamais été ni enregistrées, ni publiées, et qui, à vraidire, n'existent point en réalité, — ce qui ouvre un vaste champ aux décisions les plus arbitraires tant du Mir et des juges élus par la commune, que de l'employé chargé du contrôle de leurs agissements.

J'ai peine à l'avouer, mais je dois Îe faire ncanmoins, que le paysan russè, en tant que membre de la commune et habitant dé son village natal, en tant que participant à la propriété communale, est pour ainsi dire placé hors la loi; — il n’y a point de juridiction à laquelle il puisse avoir recours, même dans les cas de l'injustice la plus criante dont il puisse être l’objet, — car tout est couvert par les mots de : « coutume ancienne, droit de la commune, volonté du Mir ». Et dans ce Mir, c'est souvent la partie la moins estimable de la population qui domine. Les chefs et les juges de village, quoique ‘élus, — sinon imposés par le semski natchalnik, ce qui arrive aussi quelquefois, malheureusement, — ‘le sont souvent, non grâce à leurs qualités personnelles, mais à cause de leur influence sur leurs

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concitoyens les plus faibles, grâce à leur richesse relative, — grâce au pot-de-vin, dans le sens propre du mot, c'est-à-dire grâce à la boisson qu'ils offrent aux électeurs afin d'obtenir leurs suffrages. « Le Mir “est un grand homme, » — disent nos paysans, — « on ne peut aller contre le Mir, » ajoutent-ils. Or, le Mir exerce souvent vis-à-vis de ses membres une tyrannie des plus absolues, — dans les questions de propriété, d'avoir, même de famille.

La réforme de l’organisation intérieure des communes, la rédaction d’un Code rural, l'assimilation des droits des paysans aux droits de toutes les autres classes de la société, voilà certainement les premiers problèmes qui s’imposeront à la sollicitude de notre Chambre future; elle saura, il faut l'espérer, les résoudre, conformément non seulement aux principes de droit et de justice, mais encore aux intérêts et aux besoins réels de la classe des paysans, vu Îles représentants nombreux de cette classe au sein de l'assemblée. C'est une des raisons pour lesquelles nous saluons d'avance notre nouveau corps d'Etat, qui sera certainement plus compétent et micux inspiré dans la matière que tous les fonctionnaires rcunis, que tous les organes administratifs qui se sont occupés jusqu'ici de ces questions .et qui ne sont parvenus qu’à les embrouiller, en les posant sur des bases absolument fausses, sans pouvoir les résoudre dans un sens conforme aux idées et aux désirs de la population elle-même.

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