‹ La Russie agricole devant la crise agraireChapitre 25 sur 140 · ARR LA RUSSIE AGRICOLE · texte numérisé non relu

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situation à nous, les propriétaires plus ou moins gros, qui ne trouvons pas la main-d'œuvre nécessaire pour cultiver nos champs, qui manquons généralement d'ouvriers à demeure et sommes obligés de nous contenter d'ouvriers de passage, ne restant dans une propriété que quelques mois, rarement deux ou trois ans, et s’en allant ensuite chercher une situation meilleure, qui n'est parfois que l'oiseau bleu, — nous, auxquels il arrive de devoir abandonner un champ sans pouvoir le moissonner, par manque de bras et vu Îles exigences exorbitantes des paysans des alentours, ne voulant plus se déranger après la récolte rentrée chez eux et une certaine somme de gain dans leur poche. C'est pourtant un fait dont il m'estarrivé d'être le témoin oculaire, quoique jamais sur mes propres Champs.

Nous avons même renversé la théorie économique, d'après laquelle au pain cher correspondent des salaires élevés ; — chez nous, plus la récolte est bonne et plus le pain est à bon marché, plus le prix de la main-d'œuvre est élevé, et vice versa, — quand le pain est cher, les salaires sont bas. Le paysan russe n’est pas enclin à faire des économies, ni à prévoir les mauvais jours. Quand il a du pain en abondance, il ne cherche plus à travailler, tandis qu'il vend son travail pour rien quand il est poussé

par la misère.

= D'un autre côté, l’agriculture est-elle, doit-elle être le seul objet possible de l'application du travail,

méme pour les classes rurales ? S'il nous manque souvent des ouvriers agricoles, nous souffrons encore

plus, au fond de nos campagnes, — et ceci, toujours, — du manque d'artisans pourtant les plus

nécessaires, tels que menuisiers, serruriers, mécaniciens pour faire la réparation, quelquefois la plus simple, de nos outils agricoles, jardiniers, cochers, etc. On peut dire que les artisans font absolument défaut dans nos campagnes ; quand nous en avons absolument besoin, nous devons les faire venir des villes, quelquefois à de grandes distances. Il faut donc constater que si les terres des paysans ne suffisent pas à Îles nourrir, toutes Îles autres branches de l’industrie, tous les autres champs de l'application du travail manuel se ressentent du manque de bras, tous devant se diriger uniquement vers l’agriculture. Et si l'agriculture ne peut à elle seule assurer l'aisance nécessaire aux paysans, elle ne peut méme pas occuper toute l’année leurs forces disponibles, — car durant les longs mois de l'hiver l'agriculture chôme, et la population agricole chôme aussi. [y a donc un défaut dans toute l’organisation de nos populations campagnardes, défaut, auquel l'augmentation de fa terre appartenant aux paysans ne remédicrait pas. Mais il est d'autres défauts dans cette organisation, sur lesquels je reviendrai dans mon étude suivante, étant loin d’avoir épuisé la question.

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Conséquences de la situation misérable des paysans. — Ses effets

® directs sur les propriétaires fonciers. — Mauvaise ‘organisation de la location des terres. — Absence de garanties pour les intérêts réciproques.

. J'ai dit que les paysans furent tous dotés de terre. à l'époque de la libération des serfs, en 1861 ; que:

la plupart de ces terres leur appartenaient sous le régime de Îa propriété communale, — du moins

dans une grande partie de notre pays ; que la part de chaque paysan variait, selon les différentes Localités et les conditions sous lesquelles ces terres leur.

étaient concédées, de 1 à 5 hectares par àme masculine ; que la population avait presque doublé depuis l’époque de la dotation et que, par conséquent, la part de chacun avait diminué de pres de la moitié. Mais ce né sont là que les traits généraux de Îa ‘situation, qui comporte en réalité beaucoup d’exceptions; des traits particuliers exercent une influence spéciale, très importante dans certains cas.

Ainsi, il faut noter tout d’abord que les paysans, recevant leurs terres sous condition de rachat dans une période de cinquante ans, avaient le droit de

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refuser la dotation, s'ils trouvaient les conditions de rachat désavantageuses pour eux, ce qui a eu lieu dans un certain nombre de localités, où les terres ont cté estimées au-dessus de leur valeur réelle à l'époque de la libération. Dans ces cas-là, assez nombreux malheureusement, les paysans n'ont reçu, à titre gratuit, que l’emplacement occupé par leurs habitations, plus un quart de la dotation plénière en terre arable, ce qui faisait souvent moins d’un hectare par âme. Beaucoup d’entre eux se sont laissé tenter par cette dotation, quoiqu'insignifiante, mais gratuite, espérant suppléer au manque des terres propres par la location des terres restées entre les mains des propriétaires ; ceux-ci les leur concédaient à cette époque à des prix extrèmement modérés, bien inférieurs souvent à ce que les paysans étaient obligés de verser annuellement au Trésor pour les terres passibles de rachat. C'est ce qui les'a induits en-erreur ct leur a fait commettre cette faute énorme et irréparable d'avoir refusé [a dotation plénière. Ils n'ont pas prévu, à cette époque déja-lointaine, que les conditions ne resteraient pas toujours les mêmes, que les prix des terres hausseraient, et que les taux presque dérisoires auxquels ils pouvaient à profusion louer des terres (les propriétaires privés de la main-d'œuvre gratuite des anciens serfs ne pouvant plus en cultiver une grande partie pour leur propre compte) doubleraient, tripleraient, décupleraient avec le temps, ce qui a eu lieu en réalité. Leur

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calcul a donc été cruellement déçu et ils se sont trouvés dans une position absolument précaire et pour ainsi dire sans issue, d'autant plus que tout

comme les autres paysans ils sont dans l’impossi- *

bilité de se défaire de leurs minimes lots de terrain, n'en ayant pas, d’après la loi, la libre disposition. S'ils ne payent pas de rachat pour ces terres, ils sont néanmoins soumis à l'impôt foncier, tant au profit du trésor de l'Etat (cet impôt est du reste insignifiant en Russie) qu'au profit des ?emshros (organisations locales) ; ils sont en outre obligés dé subvenir à l'entretien de leurs propres organisations communales, qui comporte parfois pas mal de frais!

Cette catégorie de paysans, malheureusement assez nombreuse, représente la partie la plus déshéritée, la plus misérable de nos populations campagnardes, sauf celle, moins importante, des anciens diorowi ou serviteurs domestiques des. seoneurs, qui n’ont eu droit à aucune dotation de ‘terrain, mais qui ne s'étant jamais adonnés à l’agriculture se sont principalement dirigés vers les villes et s’y sont établis, en ne laissant qu'un nombre assez restreint de leurs membres dans les villages où ils ont loué ou acquis des maisonnettes, sans droit de participation aux terrains communaux. Ces classes-là représentent de vrais prolétaires, et leur situation précaire devrait en premier lieu attirer l'attention du Gouvernement et de notre future Chambre des représentants. C'est à eux avant tout que devrait venir en

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