CHAPITRE XIIL
Condition du bas peuple»
On peut deviner * en partie (quelle est la condition du bas peuple, d'après ce qui a été dit du gouyernement, de sa forme, et de rétat de la noblesse, ainsi que de Torgani'' sation des proyinces et des principales villes. ^1
1) Quant à sa liberté, on en jugera d'après ce fait: le bas peuple n'est pas classé, si bas que ce soit, et il n'a ni suffrage, m accès à rassemblée nationale (Sobor), ce qui d'ordinaire amène Toppression de la classe «exclue. En effet, les deux autres classes, le clergé et la noblesse, qui ont voix au parlement, quoiqu'avec moins de liberté qu'elles ne devraient en avoir, s'ar* rangent pour se débarrasser de toutes les charges en les mettant sur le dos du bas peuple. En outre, Tétat de servitude de
celui-ci, non seulement vis à vis du prince, mais encore vis-à-vis des nobles — qui eux mêmes ne sont que des esclaves, surtout depuis quelque temps — est nettement reconnu dans les suppliques que le peuple adresse aux nobles ou aux principaux employés de l'empereur. Il s'y nonmie en effet, et signe: votre esclave {Kholop), comme font aussi les nobles, en parlant à Fempereur. Certes, il n'y a pas de serviteur ou d'esclave plus tremblant devant son maître, et maintenu dans une servitude plus abjecte, que ces pauvres gens ne le sont, et cela sans exception^ non seulement par l'empereur; mais j>ar la noblesse, les principaux fonctionnaires, et les jsoldats.
Aussi, lorsqu'un pauvre 9nau/i% rencontre un de ceux-ci sur le grand chemin, il faut qu'il se détourne, conome n'osant le regarder en faccj^ et qu'il se prosterne en frappant la terre du firent, de même que deviuit une idole.
2) Les terres, les marchandises et les autres propriétés du peuple sont exposées sans défense aux lUpines et au pillage, non seulement des plus grands, mais encore des nobles, des employés et des. soldats^
Outre les taxes^ les douanes, les saisies et. les antres exactions de Temperelu*^ le peuple est/ tellement tourmenté et pillé par les nobles, les employés et les messagers impériaux, — surtout dans les lam*) et dans les Tilles ou se tiennent les foires, qu'on voit des villages et des villes d'un demi mille et d'un mille de long qui n'ont plus •d'habitants, tous s'étant enfuis pour échapper aux mauvais traitements ,et aux exactions.
Sur la route de Moscou, dans cet espace d'un peu plus de 100 milles anglais qui sépare Yologda de Yaroslavl, on a en vue au moins cinquante déremta ou villages, les uns d'un demi mille, les autres d'un mille de long, qui restent désolés, et sans habitanjjs. De même dans le reste du
royaume, à ce que m'ont dit ceux qui ont eu plus que moi le temps ou loccasion d'y voyager.
Cette oppression exercée sur le peuple lui ôte le courage de travailler. Il sait trop que plus il a, plus il est en danger, non seulement pour, s)ss biens, mais pour
*) Jam: station de poste ; viiiagè astreiot à fournir des nftjyi^s dé tri^i&pM aux .message du tiftr.
8a vie.. Dès q^ae ces gens ont quelque ehose, ils le cachent comme ils 'peaTOBt, tantôt le déposant dans quelque monastère^ tautôt reafouissant sous terre et daas les bois y comme on fait lorsqu'on craint une invasion de l'étranger^ Souvent vous les verrez trembler, de crainte qnW boyar ne sache ce qu'ils ont à vendre. J'en ai vu quelquefois, quand ils avaient étalé leurs marchandises pour qu'on fit son choix, regarder derrière eux et du côté des portes^ comme s'ils craignaient qu'un ennemi ne les surprit et ne^mit la main sur eux. Si je leur en demandais la cause, ils me disaient:
•jJ^avais peur qu^il n'y ©ut ici quelque noble ou quelque enfarit hoyoat. Il me prendrait ma marchandise de force/*
Tout cela fait que le peuple, quoique d'ailleurs endurci aux fatigues, s'abandonne à lOt paresse et devient ivrogne. Ce qu'il g-agne ne &it que passer de la main à la bouche. Aussi les produits de la Russie, la cire^ les suifs, les peaux, le lin, le* chanvre etc. . • • soaat moins abondants que par le pa^é< et leur exportation plus faible. Le peuple, opprimé et dqiçiuillé de oe qu'il gagne, e^ .découragé du travail.
. Cependant, il faut noter que, maigre oette opprassion, îl y a eu naguère trois marohands, trois frères, opérant ensemble avec un même fonds, qui se sont trouvé posséder 300,000 roubles en numéraire, sans oompter les terres, le bétail et les marchandises. Ce succès venait en partie de ce qu^ls , vivaient loin des yeux de la cour, à Yikhida, qui est à plus de 1000 milles de Moscou. Des gens bien informés assurent qu'ils employaient toute Tannée 10,000 hommes à fabriquer du sel, à faire des transports par terre et par eau^ à couper du bois etc< En outre, ils possédaient au moins 5000 serfs, habitant et cultivant leurs terres.
Us avaient à eux des médecins, des chirurgiens, des apothicaires y et des artisans de tout genre, allemands et autres. Ils payaient,' dit-on, à la douane 23,000 roubles par an ~ c^est pour cela qu^on ne les arrêtait pas dans leur commerce — et en outre ils entretenaient des garnisons sur la firontière de Sibérie^ près de laquelle ils habitaient. L'empereur se contenta donc de puiser dans leur bourse, jusqu'au moment
où Us eurent gagné du terrain, en Sibérie,
et rendu la contrée habitable, en brûlant et coupant les bois de Vikhida à Ferm, sur une étendue d'environ 1000 verstes. Alors^ il leur prit tout ce pays.
Bientôt^ cela ne loi suffit plus. La poli'tique russe ne permet point à un çi^et^ surtout à un moujik, de s'élever à une telle fortune. Aussi Tempereur se mit-il les manger, morceau par morceau. Il leur, prenait en une fois, tantôt 20,000 roubles, tantôt davantage; si bien que nuûntenant^ leurs fils ne sont pas gênés par le ti'op de fortune, car il leur reste bien peu de ce qu'avaient leurs pères. La différence est entrée dans le trésor impérial. — Ils se nommaient lacov, Grigoriî et Simon ^ file d'Onyka. *)
Quant aux qualités du peuple, quoiqu'îlparaisse assez apte à recevoir tous les arts, comme on peut en juger d'après l'esprit naturel des hommes et même des ^ants»
il n'excelle cependant dans aucun métier^
*) Ce sont les ancêtres de la grande famUle <le8 Strogonov. C'est, à eux et an Kosftk Jermak Timo* fëïévîtch qu'Ivan le Terrible dût la conquête de la
Sibéiic 41581 — 1&84> dont il n'eut connaiesance qu'après coup. ».
et moms encore dans ce qui est du savoir «t des lettres, dont on Técarte ETec intention^ aussi bien que du service militaire. On pense que moins ils auront de raison et de valeur, plus ils seront faits pour la Berritude et peu disposés à tenter d'en
sortir. C'est dans le même but qu'on leur interdit les voyages, de peur qu'ils n'apprennent quelque chose, et ne voient les mœurs des autres peuples. Vous rencontrerez rarement un Russe qui voyage, à moins que ce ne soit un ambassadeur, ou bien un homme qui s'est évadé de son pays; cela est d'ailleurs chose fort difficile, car la frontière est surveillée de très près, et le cha* timent, lorsqu'on est pris, est là mort, et la confiscation des biens. Jje peuple n'apprend qu'à lire et à écrire, et cela même est fort rare. La même politique a rendu difficile l'accès du royaume aux étrangers des pays civilisés. Ils ne sont admis qu'autant que l'exigent les besoins du commerce d'importation et d'exportation, — Aussi a-t-on discuté cette année (1589) un projet d'après lequel on aurait renvoyé et confiné tous les marchands étrangers dans les villes frontières; et apporté pour l'avenir
des diffîoultés à l'adinisBioii de ces marohands dans rintérienr du royaume. On craint la contagion de leurs mœurs , qui sont meilleures ; et celle des qualités qui les caractérisent.
C'est encore pour maintenir le peuple dans son abaissement que les lois du pays attachent chacun à la classe où il est né.
Ainsi^ le fils d'un moujik, d'un artisan^ d'un cultivateur, restera toujours moujik , cultivateur^ artisan, à moins qu'ayant appris à lire et à écrire, il n'arrive à être prêtre ou ddak.
La langue russe est identique au Blavon^ qui, à ce qu on croit, 8ort plutôt du llussc que le Russe du Slavon. En effet, on sait que les blaves viennent de la Sarmatie, et qu'en souvenir de leurs conquêtes, ils se sont donné le nom de slaves, qui signifie célèbre et glorieux^ car il vient de Siaca^ en Busse et en 81avon: gloire, renommée.*)
*) Etymologie achteUemeiit admise : Sloûo^ parole; Slave, celai qui parle (d'uDe manière inteUigîble). C'est par opposition à celui qu'on ne comprend pas et qn*on appeUera le miief: Niémets^ l'Allemand. — > Même rapport en langue allemande entre deKtfH» expliquer, et deuUch, nom de penple.
Lorsque plus tard les Slayes ont été subjugués et fouléb aux pieds pai^ d'autres peuples, les Italiens, leurs voisins, ont donné à leur nom une signification opposée, et ils ont appelé slave le serviteur et le paysan, suivant en cela Texemple donné par les Komains à propos des Gèthes et des Syriens. — L'alphabet russe n'est que Talphabet grec, un peu altéré.
Quant aux métiers, aux aliments et aux vêtements des Russes^ il en sera question dans le chapitre qui traite de la vie privée.
Une politique qui oblige chacun à rester dans la classe et au rang où se trouvaient ses pères, est plus propre à maintenir les sujets dans la servitude, et plus convenable par conséquent dans un état comme la Russie^ qu'elle n'est bonne pour développer le mérite et enfanter des talents rares et exquis parmi la noblesse et le peuple. Elle enlève en effet tout espoir de reconii)ense, et arrête chacun dans les efforts qu'il pourrait faire pour s'élever^ en mettant chacun d'autant plus en danger qu'il se distingue davantage par la noblesse et l'excellence de ses qualités.
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