II
Le butin que lesTartares recherchent le plus, ce sont les captifs, et surtout de jeunes garçons et de jeunes filles, qu'ils vendent aux Tui'cs et à leurs autres voisins. ' A cet effet, ils se munissent de grands paniers, comme ceux des boulangers, pour les transporter plus doucement. S'il arrive qu'un de ces enfants se fatigue ou soit malade en route, ils le lancent à terre ou contre un arbre et laissent là son corps.
Les combattants ne sont pas gênés dans leurs expéditions par la garde des captifs ou du butin, car il y a dey bandes spécialement destinées à recevoir et à garder les prisonniers et le reste de la proie. Les Russes de la frontière, s'attçndant à une invasion chaque été, n'ont guère d'autre bétail que des porcs, parce que les Tartares, qui sont de la religion des Turcs, et ne mangent pas de viande de porc, ne touchent pas à ces animaux et les leur laissent.
Les Tartares admettent sur le Christ, notre Sauveur, tout ce que les Tures reconnaissent d'après leur Ecran, savoir qu'il est né de l'ange Gabriel et de la Vierge Marie, qu'il fut un grand prophète, et qu'à
la fin du monde il sera le juge des hom** mes. En toute autre matière ils suivent également les mœurs et subissent Tinfluence des Turcs ^ dont ils ont senti la force lorsque ceux-ci se sont emparés d'Azov et de Gaffa et d'autres "villes Toisines de la Mer ^oire ou Pont Euxin, qui étaient auparavant tributaires des Tartares de Crimée. Aussi maintenant l'empereur de Grimée est-il la plupart du temps un noble Tartare, désigné au cboix du peuple par les Turcs^ et on en est venu à ce points que le dixième des dépouilles enlevées aux chrétiens est donné au sultan par le grand khan de Grimée.
Les Tartares diffèrent des Turcs en ce qu'ils ont comme idoles certaines poupées, en soie ou en autre étoffe, représentant im homme, et qu'ils attachent à la porte de leurs maisons roulantes, pour en être les Jauus ou les gardiens. Elles ne sont pas fabriquées par le premier venu, mais bien par certaines dévotes, qu'on emploie à cet usage et à d'autres encore. Us ont en outre l'image du grand khan, leui' roi; elle est énorme et on la dresse à chaque halte que fait l'armée. Quiconque passe à côté,
Lj^ail soit .Tartare ou étranger, doit s'incli-
ner et saluer. Us sont fort adonnés à la
sorcellerie et à la divination, qui se fait d'après tout oe que le hasard lelir fait voir ou entendre.
En se mariant 9 ils ne tiennent aucun compte des Uens du sang ou des alliances ; seulement un homme ne peut épouser sa mère^ sa sœur on sa filte. Qu'un Tartare ait reçu une lémme dans sa maison et vécu avec elle, on ne la regardera comme son épouse qu'après qu'il en aura un enfant; alors seulement il recevra en douaire de la famille de sa femme des chevaux , des moutons ^ des vaches , etc* ... Si au bout d'un certain temps elle demeure stérile, il la renvoie chez les siens.
Au-dessous de l'empereur il existe des princes, appelés mourza ou divoy mourza^ qui régissent des hordes de 10,000, 20,000 ou 40,000 hommes chacune. Lorsque l'empereur a besoin d'eux pour ses guerres, ils sont tenus de le suivre avec un nombre déterminé de soldats^ chaque honmie amenant au moins deux chevaux, l'un comme monture, l'autre pour être tué, lorsque son lour viendra d'être mangé, car la chair de cheval est leur principal aliment , et ils la
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mangent aans pain et sans rien. Lorsqu'un
Russe prend un Tartare, il est à peu près 8Ûr de trouver à l'arçon de la selle une cuisse ou quelque autre morceau de cheval.
L'an dernier, pendant que j'étais à Mos- •con» arriva le mourza Kiriaoli, neveu du grand khan et fils de son prédécesseur. Il ^tait accompagné de 300 Tartares et de Bes deux feumies^ l'une d'elle, veuve de son frère. On le reçut fort bien, à la mode russe , et* en outre , pour sa bienvenue , on lui envoya à son logement et sur un traîneau deux gi'ands chevaux bien gras, tuut parés et en état d'être apprêtés pour son souper et celui des siens* Us préfèrent cette viande à toute autre, disant qu'elle est plus forfe que le bœuf , le mouton et le reste. Et cependant, chose merveilleuse, quoiqu'à la guerre ils soient tous cavaliers, et que tous ils mangent du cheval, il arrive par chacun an à Moscou pour être échangés contre d'autres marchandises, 30 ou 40,000 chevaux tartares,. qu'ils nomment koni"^). Ils ont aussi de grands troupeaux
Le mot kom est russe et se- trouyet dès 1020,
dans la loi d'Iaroslavl.
de vaches et de moutons noirs, plutôt pour les peaux et pour le lait, qu'ils transport tant en grandes bouteilles, que pour la chair, quoiqu'ils eu usent quelquefois. Un certain nombre mange du riz, des figues et d'autres végétaux. Ils. boivent chaud le lait et le sang, et la plupart du temps ils les battent ensemble. Parfois, en voyage, ile s'arrêtent pour saigner un cheval, et boivenfc le sang tout chaud sorti de la veine. Ils ne bâtissent ni villes, ni maisons -fixées au sol, mais ils ont des maisons mobiles, qu'en latin on appelle veu^ et qui sont montées sur des roues comme une cabane de ber* ger. Ils les emportent partout avec eux,, tout en chassant leurs troupeaux, et quand ils sont arrivés à un lieu de séjour, ile rangent en bon ordre ces maisons roulantes^ qui forment alors des rues et une grande cité. L'empereur est comme eux et il n'a pour siège de son empire qu'un agora on ville en bois, qui le suit partout où il va.
Quant à des maisons fixea et à demeure, ils disent que c'est malsain et incommode.
C'est au printemps qu'ils commencent à mettre en mouvement leurs maisons et leurs troupeaux, laissant le sud de leur pays pour
aller au nord. Ils vont, en faisant manger les herbes, jusqu'à leur frontière du nord, puis ils s'en retournent, à raison de dix ou douze milles par marche, au sud, où ils passent l'hiver. Dans Tintervalle de leurs passages^ l'herbe a repoussé et nourrit leur bétail au retour. Depuis les terres des Ghalkhans, vers la Caspienne^, jusqu'à la frontière russe, les Tartarps ont un bon pays, surtout au sud et sud-est, mais dont ils ne profitent pas, faute de culture.
Ils n'ont pas l'usage de la monnaie et' préfèrent par conséquent le cuivre et Tacier aux autres métaux, recherchant surtout les boulets, dont ils font des sabres, des couteaux et d'autres objets utiles. Quant à l'or et à l'argent, ils les dédaignent de propos délibéré, de même que l'agriculture, voulant garder la liberté de la vie nomade, et moins exposer leur pays à Tinvasion. Toujours envahissant et jamais ciiyahis, ils ont sur leurs voisins un grand avantage. Ceux qui se sont risqués à envahir leur pays, comme dans l'antiquité, à l'est et au sud-est, Cyriis et Darius, fils d'Hystaspe, ne Tpnt fait qu'à leur grand dommage, comme nous le voyons dans l'histoire de ces âges. C'est que la
tactique des Tartares, lorsqu'on vient atta- . quer leur pays, est d'exciter et d'attirer à eux Tennemi, en fuyant et en faisant re- « traite, comme s'ils avaient peur^ jusqu'à ce qu'ils Talent amené bien avant dans leurs terres. Alors, dès que l'ennemi commence à manquer de vivres et de tout, c& qui doit arriver sur un soi où Ton ne trouve rien, ils lui coupent le passage et arrivent en foule pour le cerner. Ce stratagème, à ce que raconte dans son histoire des Turcs Laonictts Chalcocondylas , leur fit presque surprendre l'immense armée de Tamerlan, qui n'échappa qu'en faisant en toute hâte retraite sur le Don, non sans perdre beaucoup d'hommes et d'équipages.
S'il m'en souvient, le Grec Pachymère raconte dans son histoire des empereurs de Gonstantinople , qui va du commencement du règne de j^licliel Paléologue jusc^uù l'époque d'Andronicus l'Ancien, qu'un certain ^ogas, général tartare sous le règne de Kazan, empereur des Tartares orientaux — ce Eazan peut bien avoir donné son nom à la ville et au royaume de Kazan — refosa un présent de perles et de joyaux que lui envoyait Michel Paléologue i de-
maudaat en même temps à quoi servaient ces cho8e8-là et si elles préservaient, oui ou non, des maladies, de la mort et des ^iutrufci mallieiirb de ce iuojide. 11 semble donc que toujours, ou depuis bien longtemps, les lartares aient eu Tesprit tourné à n'estimer les choses que d'après leur usage et les besoins qu'elles satisfont.
Quant à leur personne et à leur cornplexion, ils ont la face large et plate, la peau tannée et entre le rouge et le noir, un air farouche et cruel, une barbe peu fournie sur la lèvre inférieure et le haut du menton, le corps svelte et agile, et les jambc6 courieb, comme s'ils étaient cavaliers de naissance; du reste, à cheval dès leur eniance, et taisant rarement quoi que oe soit à pied. La voix, très -brusque et très-forte, semble sortir du fond d'un gosier très- creux. Chantent -ils? On dirait alors une vache qui beugle, ou un grand mâtin qui hurle* Leur principal exercice est le tir de Tare, et ils y forment leurs fils dès l'enfance, ne les laissant manger que quand ils ont approché à une certaine disstance du but.
Ces Tartares sont la race que les Grrecs
et les Homains appelaient les Soythes pasteurs. Quelques-uns pensent que les Turcs tirent leur origine des Tartares de Crimée^ ot Thistoriographe grec Laonicus Chalcocondylas exprime cette opinion dans le premier livre de son histoire des Turcs. Il l'ap* puie sur plusieurs conjectures fort probables. D'abord le nom lui-même du peuple^ qui en turc signifie pasteur ^ et s'applique à quiconque mène une TÎe errante et sauvage ^ nom qui a toujours désigné les Scy* thes tartares, car les Grecs les appelaient 2xv9'ai^ vofiaôeç (Scythes pasteurs). Puis, ce fait que les Turcs qui, de son temps^ habitaient en Asie la Lydie, la Carie, la Phrygie et la Oappadoce, parlaient la même langue que les Tartares d'entre le Don et la Sarmatie, qui sont, cela est notoire, les Tartares dits de Crimée. Maintenant encore , il n'y a pas grande différence entre la langue vulgaire des Turcs et celle des Tartares. Ensuite, l'accord parfait qui existe entre les Turcs et les Tartares de la Crimée, en matière de religion conune en matière de commerce, et sans aucune invasion ou injure mutuelle, sauf c^ue les Turcs, et cela postérieurement à l'époque
de Laquicus Cbalcooondylâs^ ont mis la main sur quelques villes de la Mer îfoire qui auparayant étaient aux TartareB. Enfin^ Chalcocondylas ajoute qu'Ortogule, fils d'Oguzalpe (et père'd'Othman, le premier de ce nom y qui est aussi celui de la nation turque), fit ses premières incursions en dehors de l'Asie sur les terres de ses plu»
proches voisins, jusqu'à ce qu'arrivé au pied du niunt ïaurus, et souuiettant les Grecs de ces contrées; il y étendit le territoire et y répandit le nom des Turcs, et finit même par occuper TEubée, rAtticjue et crautres parties de la Grèce. — Telle est Topinion de Laonicus Chalcocoudylas; qui vivait vers 1400*) au milieu des Turcs, du temps d'Amurat^ leur sixième empereur, alors que le souvenir de leur origine était encore tout frais, et devait mettre cet historien sur la voie de la vérité.
D'autres peuples tartares touchent encore la Russie : les Nogais , les Tchérémiss , les Tcherkess et les Chalkhans. Ils difi'èrent des Tartares de Crimée plutôt par le nom que par leur régime et leur condition, à
*) Il mourut en 1490, ou environ.
rexceptioa des Tcherkess, habitant à la frontière sud- ouest, du côté de la Lithuanie, et beanconp plue civilisée que le reste <les ïaitares, ayant bonne mine et de la dignité dans les manières, en hommes qui imitent les usages des Polonais'^). Quelques-uns se sont soumis aux rois de Pologne et professent le christianisme. Les ^ogais vivent au sud-est et sont reconnus €omme les meilleurs guerriers parmi les ^artares, mais fort sauvages et craels plus que tous les autres. Les Tartaies Tchérémiss, qui se trouvent entre les Husses et les JS^ogais, se divisent en deux espèces:
ceux de la prairie, les Lougovoij et ceux de la montagne, les Nagomoi. Ils ont beaucoup gêné les empereurs de Russie , qui maintenant se trouvent heureux de leur acheter la paix, en n'ayant l'air que de payer des pensions annuelles en marchandises russes aux mouzars et divoif mourzas^ les chefs de ces tribus. A ce prix, ceux-ci ^ont tenus de servir l'empereur dans ses
*) Ces Tcherkess sont les Cosaques de rUkraîné, de race slave, luaiâ avec ua certaiu mélange du sang «t des mœars tartar^s.
guerres, à des conditioBS déterminées. Ou dit qu'en affaires ils sont justes et de bonne foi, et que cela leur fiât prendre en haine les Eusses^ qu'ils regardent comme toujoura faux et trompeurs. Aussi le peuple ne reste- t-il que de mauvaise grâce ^ en accord avec les ilusses, et seulement par Tinfluence des mourzasy qui tiennent à leurs pensions.
Les plus grossiers, les plus barbares sont les Mordva *), qui ont plusieurs usages particuliers et des moeurs étranges et fort dif<^ férentes. Quant à la religion, quoiqu'ils reconnaissent un seul Dieu, ils adorent chaque jour conome un Dieu le premier animal qu'ils ont rencontré le matin, que ce soit un cheval, un chien, un chat, ou tout autre béte. Lorqu'un ami meurt, on tue son meilleur cheval, on l'écorche et on en porte sa peau au bout d'une grande
^) Les Mordya et les Tchérémiss existent encore
dans les gouverne jiu^nts de Xijnii Novgorod, Kazan et Orembnrg. U se trouve eu outre des Tchérômiss dans Viatka et Kostroma et des Mordra dans Simbirsk, Pensa et Saratov. Les Mordva, en 1838, d'après la statistique de Koppen, étaient au nombre de 193,(XX) mâles, et les Tchérémiss de 41,000. — Ces deux peuples ne sont pas tartares, mais de race finnoise.
perche devant le corps et jusqu'à la fosse.
C'est afin que le mort ait un bon cheval pour le porter au ciei, du moins à ce que disent les Eusses; mais il est plus vraisemblable (ju'ilri veulent ainsi témoigner leur affection pour lé mort^ en faisant périr avec lui ce qu'il avait de plus précieux.
Près de royaume de Kazan, qui forme Textrémité sud-est de Tempire^ se trouvent les Chalkhans et la Médie. Les marchands russes font de ce côté le commerce des soies écrueSy du cuir et d'autres produits* Xes principales villes de la Médie où ils trafiquent sont Berbent^ bâti par Alexandre le Urand^ à ce que disent ses habitants^ et Zamachie, qui est l'étape des soies écrues. Au printemps, pour faire naître des vers à soie^ car tous sont morts pendant Thiver^ ils les exposent au soleil, et afin d'activer Téclosion et de rapprocher le temps de leur travail, ils les mettent dans des sacs qu'ils attachent sous les bras de leurs enfants. Le commerce des soies écrues et des autres produits de Derbent et de Zamachie, de même que celui de la Perse et de la Boukharie par le Volga et la Caspienne, a été pendant ma résidence à Moscou permis
aux Anglais par Tempereur, comme il l'était aux Eusses. L'empereur regardait cela comme une faveur toute spéciale, et en effeti elle peut devenir très avantageuse aux négociants anglais/ si le trafic est bien conduit et bien ordonné.
La nation tout entière des Tartares est f^ans la moindre instruction^ et na pas de
loi écrite. Ils conservent cependant par tradition certaines règles, qui sont également appliquées par toutes les hordes.
Voici de quelle sorte elles sont:
L Obéir à l'empereur et aux magistrats, quoi qu'ils commandent pour le service public.
II. En dehors de ce qui est d'intérêt public, liberté pour chacun et sans contrôle.
IIL Que personne ne possède de terres en propre, mais que tout le pays reste en commun.
lY. Dédaigner la recherche et la variété des mets, et se contenter de ce qui tombe sous la main^ pour s'enduiw et rester toujours homme d'exécution.
Y. Se mal vêtir et rapiécer ses habits, qu'on soit riche ou pauvre, afin que si on
68t pauvre^ il n'y ait pas honte à porter des vêtements rapiécés.
VI. Prendre ou voler à tout étranger tout ce qu^on pourra, parce que le Tartare est rennemi de tous les hommes ^ sauf de ceux qui se soumettent à lui.
VII. Etre fidèles en paroles et en actions à sa horde et à sa nation.
YIII. JS^e permettre à aucun étrajiger d'entrer dans le pays. Quiconque y viendra^ sera Tesclave du premier qui mettra la main sur lui, à lexception des marciiands ou autres, munis d'un passeport tartare.