CHAPITRE Y
Origine de la famille impériale*
La famille régnante a pour nom Béla.
On suppose qu'elle tire son origine des rois de Hongrie, ce qui semble probable, car les rois de Hongrie* ont porté ce nom fort longtemps, comme on le voit dans iionfinius et d'autres historiens de ce pays. Ainsi, yers 1059, on mentionne un Héla successeur de son frère André, qui avait ramené lés Hongrois au christianisme abandonné par eux pour Tathéisme et pour la religion des Turcs. Il y eut plus tard en Hongrie Béla II, TAveugle, et d'autres du même nom.
.lyanYassilovitcb (le Terrible), père de l'empereur actuel, avait coutume de se vanter de ~ce que ses ancêtres n'étaient pas Kusses d'origine; il semble qu'il lui répugnât d'être iiusâ^e par le sang. Ainsi, un jour que son joaillier, qui était Anglais, recevait des lingots pouf lui faire de l'argenterie, l'empereur lui dit:
— Fais attention k bien avoir ton poids.
Tous mes Russes sont des voleurs.
Alors y le joaillier^ regardant rempereiu% se mit à sourire:
Ivan, qui comprenait à demi-mot ^ lui ordonna de dire pourquoi il souriait. Alors, le joaillier:
— Si Votre Majesté me le pardonne, dit îl^ je l'avouerai. Votre Grandeur in'a dit que tous les Russes sont des voleurs. Elle oublie donc qu'Elle-même est Kusse.
— Je m'en doutais, répondit Tempereur.
Mais tu te trompes. Je ne suis pas Russe:
mes ancêtres étaient Allemands*
Les Russes regardent en effet les Hongrois comme des Allemands^ quoiqu'on fait ils descendent des Huns, qui ont envahi cette partie de la Pannonie appellée maintenant Hongrie, et qui s'y sont fixés.
Comment cette famille a-t-elle pu prétendre au duché de Vladimir; qui a été sa première acquisition, et qui Ta introduite en Russie? Est ce par mariage, par conquête, ou autrement? Personne en Russie n'a pu me le dire avec certitude. Que partie de ces faibles commencements, de ce petit duché — soumis toutefois à un gou-
vernement absolu^ comme à cette époque toutes les autres provinces russes — la maison de Béla se soît agrandie et qu'elle ait aspiré peu à peu à la souveraineté du pays tout entier, c'est chose bien connue, et toute récente. Les princes qui avancèrent le plus les aôaires de la maison de Béla^ en étendant leurs domaines, sont les trois derniers, qui ont précédé Tempe-* reur actuel, savoir Ivan (III Vassilievitch, 1462—1505); Vassili (Ivanovitch, 1505— 1533); et Ivan (IV, VassiUevitch, le Terrible, 1533 — 1584); père, aieul et bisaieul de Tempereur régnant, Fédor Ivanovitch.
Le premier qui prit le titre d'empereur fut Vassili Ivanovitch. Jusqu'à lui, ils se contentaient d'être appelés Grrands Princes de Moscou. Ce qu'ont fait ces trois souverains, et ce qu'ils ont ajouté à leurs états, on le verra dans le chapitre relatif aux colonies et acquisitions de territoire.
Quant à la conservation de la race, la maison de Béla en est maintenant au même point que plusieurs des plus grandes maisons de la Chrétienté, qui ne sont plus représentés que par un on deux membres, ou un peu davantage. Après Fempereur
régnant) qui n'a pas d'enfants^ et probablement n'en aura pas, à cause de sa constitution et de la stérilité de sa femme après tant d'années de mariage ■ il ^ n'y; a : plusqu'un enfant de six ou ^ept ans'^), sur la tête duquel repose tout l'espoir, de la dynastie. Quant au frère qui était Tainé destroiSy et qui donnait le pliis d'espérances^ il est mort d'im coup de canne 'que ! son pere, daas .sa fureur, lui donna sur le crane^ ou bien^ à ce que d'autres disent,, d'un coup droit iqui entra., profondenoment dans, sa tête. Qu'Ivan n'ait pas eu l'intention de le tuer^ c'est ce qui èst prouvé , par sa douleur passionnée après lia mort . de son fils, qu'il ne quitta plus jusqu'à ce qu'on le conduisit au tombeau* Kemarquez ici la justice de Dieu, Ivan est puni, de son amour pour le sang p&r le meurtre d'un fils qu'il tue de sa main, et sa vie ainsi que sa tyrannie finissent en même temps, lorsqu'il devient comme le m6urtrier .de lui
*) DémétxivtBt fils cadet d'Yvan le Terrible, et frëre de l'empereur Fédor. Assassiné à râge de neuf ans, en mai 1591 1 à l'iostigation de Boris Qodûunovy qui monta sur la trône à sa place. De Iky les faux DémétrittS.
même, par la douleur poignante que lui cause cette action tatale et contre nature* Le jeune frère de l'empereur réside loin de Moscou y sous la garde de sa mère et des parents de celle ci, de la maison de .
■ lîagoï. Il n'est pas cependant, à ce qu'on m'a dit, à l'abri des atteintes de gens^qui Youdraient s'en débarasser pour arriver au trône, si Tenipereur meurt saus enfants.
On m'a raconté qu'une femme qui goûtait avant lui certaines viandes, en mourut sur le coup. Qu'il soit bien le fils d'Ivan Vassiliévitch, les Eusses en sont convaincus, d'après son caractère, qui dès Tage la plus tendre, ressemble à celui divan. On dit qu'il se complait à voir égorger des moutons et d'autres animaux, à contempler leur sang qui coule — ce qui ferait peur à tout autre enfant — et enHn, qu'il aime à irapper à coups de bâton des oies et des poules, jusqu^à ce qu'il l^^ '^oie tomber mortes.
Il y a bien une veuve *) qui a aussi des droits à la succession de Tempereur. Elle
*) Marie, nièce (et non pas sœur) d'Ivan le Ter*>
rible. £lle épousa Magnus, dnc de Holsteîn, frhre du roi de Danemark Frédéric II, et devint veuve en 1&83.
est sœur d'Ivan, tante de rempereor actuel^ et elle a été la femme de Magnus, duc de Holstein et frère du roi de Danemark, qui lui a laissé nne fille. Depuis la mort de son mari, elle a été attirée en Kusâie par des gens qui tiennent moins à elle qu^à la ^ succession de Tempereur, comme la suite Ta prouvé. En effet, dès son arrivée avec sa fille, on les a jetées dans un couvent, où sa fille est morte Tan dernier, pendant que j'étais en Russie; on ne croit guère que ce soit de mort naturelle. La mère est resté au couvent, où elle se lamente, dit-on, et maudit le jour où elle est revenue en Kussie, attirée par Tespoir d'un mariage, et par de belles promesses faites au nom de Tempereur.
Telle est la situation de la race de Béla, actuellement régnante. Il semble qu'elle va s^éteindre, ce qui produirait un changement dans le gouvernement. Si ce change* ment amène un régime plus doux, une constitution plus tempérée, ce sera bien heureux pour le pauvre peuple, si opprimé aujourdhui, et sous un joug intolérable.
CflAPITRE VI.
Cauronnement, ou inauguration
des empereurs.
Voici quelles sont les cérémonies du couronnement.
Dans la grande église de ^otre-Dame, qui se trouve dans Tenceinte de la résidence impériale y on élève un théâtre recouvert d'un tapis, sur lequel sont placés le bonnet impérial et une robe d une très belle étojffe. Le jour du l'inauguration arrivé, le patriarche entre avec les métropolitains, les archevêques, les cvêques, les abbés et les prieurs, revêtus de leurs riches ornements pontificaux. Viennent ensuite les diacres, avec les chantres. Dès que Tempereur met le pied dans l'église, ceux-ci commencent à chanter: Fuisse vivre de longues années % noble Fédor Ivanovitch etc. . • .1 Le patriarche, les métropolitains et le reste du clergé repondent par un hymne, en
fonae de prière^ qu'ils chantent tons ensemble à grand bruit. Lorsque Thymne est terminé^ le patriarche et l'empereur montentsur le théâtre, où un siège attend Tempereur. Le patriarche dit à l'empereur des'asseoir^ et lui même s'assied à ses côtéssur un autre siége« Il incline son front vers la terre, et récite la prière suivante:
Seigneur Die^^ roi des roîsy seigneur des seigneurs f toi qui par V entremise de ton prophète Samuel as choisi ton servi" teur David, et Cas sacré roi de ton peuple d^ Israël, écoute aujourdhui nos prières p regarde de ton sanctuaire ton serviteur Fédor, que tu as élevé ei choisi pour régner sur tes peuples saints; consacre le avec VhuHe de la bénédiction , protège le de ta puissance y placée sur sa tète une couronne Hor et de pierres précieuses^ accorde lui de longs jours, mets le sur le siège de la justice, fortifie son bras, et soumets lui tous les peuples barhares Remplis son cœur de ta crainte, éloigne le des fausses religions et de toutes lee erreurs y et accorde lui les grâces de la sainte église universelle, afin qu^il soit pour^ ton peuple un juge éguitable, qu'il protège
les enfanta du pauvre^ et qu'il arrive enfin à la me étemelle*
Le. patriarche dit cette prière à voix basse. Fuis il ajoute à haute voix:
Louange et glaire à Dieu^ le JPère, le Fila et le &t. Eepritl
La prière terminée, il ordonne à des abbés de prendre la robe et le bonnet impérial^ ce qui se fait avec grande solennité, tandis quil dit à haute voix:
La paix aaà avec tcual
[Ensuite, il commence cette autre prière:
Inclinez voils avec nous, et priez celui ^i règne aur toutea choaea. Oarde le.
Seigneur, sous ta sainte protectù>n. Inspire le, pour que aea actiona soient bonma et saintes^ Faia que la juatioe triomphe pendant sa vie, afin que nous paissons vivre tran^tUesy aana httea et aana malice.
Lorsque le patriarche a prononcé cette prière à demi-voix, il ajoute, d'une voix haute:
Tu es le roi de Vvmvers et le sauveur de nos âmes. Louanges toujours et toujours h Toi, le Fère, le FHa et le 8t Esprit.
Alors, prenant la robe et le bonnet im-
Digiti^uG Uy
périal, il bénit Tempereur, en faisant le signe de la croix, et en disant:
Au nom du Fère, du Fila et du St Esprit, Les métropolitains, les archevêques, les ' évêques Tiennent chacnn à leur tonr faire ce qu'a fait le patriarche. L'un après l'autre, ils donnent leur bénédiction à l'empereur, avec deux doigts. Ensuite, le patriarche fait une autre prière, qui commence ainsi:
Trha sainte Vierge, mhre de Dieu etc. . . .
Après quoi un diacre dit, de toute sa voix:
Lorigues années au noble Fédor^ le bouy Vhonorabley le favori de Dieu, grand prince de Vladimir et de Moscou , empereur et monarque de toutes les Russies etcj
£t les autres prêtres et diacres, qui sont un peu éloignés, et du côté de l'autel ou de la table, répondent en chantant:
Longues années I Longues années au )iohle Fédor!
Les prêtres et diacres placés aux deux côtés de l'église reprennent à leur tour le même chant; puis les Voix s'unissent, et ils chantent tous en chœur, avec un bruit de tonnère:
Langues années au noMe Fédor, le bon.
î honorable , le- favori de Dieu , grand pnnce de Vladimir et de Moscou^ empereur de toutes les Russies etc. . . .!
Cette cérémonie tenniiiée, le patriarche ^'avance, puis les métropolitaius, les archevêques, les évêques, ensuite les nobles, et «nfin tous les assistants. Chacun d'eux à son tour vient faire hommage à lempereur,
courbant la tête, et en frappant du front la terre à ses pieds.
Voici quel est le titre que l'empereur prend après son inauguration:
Fédor Ivanovitchy par la grâce de Dieu, Orand Seigneur et Empereur de toutes les Bussiea, Chaud Prince de Vladimir, de Moscou et de Novgorod, Moi de Kazan et Asù aJckanj Seigneur de I?shov, Grand Prince de Bmolemk, de Tver, de Youghorie, de Fermie, de Viatka, de BouLgharia et autres lieuxj Seigneur et Grand Ptince de Ifovgorod du bas-pays, de Tchemigov, de MiazaUy de Polotskoy , de Jiostov^ de Yaràslavly de BiélozérOy de Livome, Oudorie^ d^Obdorie et de' Condensa, maître de toute la Sibérie et du Nord, Seigneur de plusieurs autre pays etc. ...
Ce titre nonmie toutes les provinces de
l'empire^ et constate ea grandeur. Anesî en sont ils heureux et fiers^ et obligent ils, non seulement les Russes^ ^maîe encore les étrangers qui ont à parler ou à écrire à l'empereur^ de répéter cette formule depuis le premier mot jusqu'au dernier. Cela soulève des difficultés et parfois des querelles entre eux et les ambassadeurs Tartares et Polonais^ qui refusent à Tempereur le ûtre de Tsar, qui signi&e empereur, et qui ne veulent pas répéter tout au long la formule.
Moi même, lorsque j eus une audience de l'empereur, je jugeai à propos de le saluer en disant seulement: Empereur de toutes les RiLssieSy Grand Prince de Vladimir, de Moscou et de Novgorod^ Roi de Kazan et Roi d^ Astrakhan. J'omis le reste de propos délibéré, sachant qu'ils tirent gloire de ce que leur titre est plus long que celui de la reine d'Angleterre. Mais cela fiit pris en si mauvaise pai% que le chancelier, qui avec le reste des nobles était auprès de l'empereur, me dit, à haute voix et d'un ton de colère, d'ajouter le reste du titre. répondis que le titre de l'em* pereur est trop long pour qu'un étranger
puisse se le bien rappeler^ et que ce quej'en arais dit suffisait pour montrer mon.
respect pour le reste. On ne m'en tient cependant pas quitte^ et il fallut que je donnasse a mon interprête Tordre de compléter le titre.