‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 10 sur 53 · LE PROGRES DE L'EUROPEAMSATION · texte numérisé non relu

LE PROGRES DE L'EUROPEAMSATION

« les jours heureux qu'il a passés dans ce pays les hom- j

mes d'un vrai mérite et les femmes aimables qui purent lui ' faire oublier qu'il y était un étranger ». Le fait est que si les voyageurs russes ne sont pas dépaysés à Paris, le voyageur français est chez lui à Pétersbourg, voire à MoscouyS'il entre dans un tbéàtre — les théâtres publics ou privés pullulent dans les deux capitales — il y entend le répertoire de la Comédie-Française; dans les salons, il retrouve les conversations commencées à Paris, les mêmes jugements, les mêmes ignorances, et — sinon les mêmes mots — du moins des mots que Paris ne désavouerait pas. Pourtant, bien des traits l'avertiront que toute cette culture est de fraîche date. Comme jadis, à la Cour d'Anna loanovna, on exagérait le luxe grossier des Cours allemandes, maintenant, dans les salons russes, on exagère, ou parfois on imite à faux l'esprit et les modes françaises^Lescepticisnie léger des conversations parisiennes y tourne parfois en cynisme : Thesby de Belcour, qui a vu Moscou en 1772, trouve que la société n'y a ni bon ton, ni décence. Les dames russes, dit-il, copient ce qu'il y a de moins bon en France : dans leurs ajustements à l'instar de Versailles, elles ne réunissent qu'c^ se donner l'air (le femmes entretenues, ou, par un excès de décoUetage, de nourrices. Il serait difticile de répéter ce qu'il dit de leurs moHirs, d'accord avec Sabatier de Cabres.

Ni l'un ni l'autre, ils ne sont des témoins bienveillants : leurs appréciations ne sont pas plus à généraliser que celles de Ségur. Kn tout cas, les Russes n'ont pas été plus indulgents. De bonne heure, lagallomanie, avec ses conséquences réelles ou su|)posées, est devenue la cible de patriotes qui, nourris de littérature française, protestent, souvent en français, contre laiiénationa/ixition de la société russe. En 1770, Fione-Vizine esquisse, dans le portrait du chevalier Cacadou, la caricature des précepteurs qui viennent, des bords de la Seine, « inspirer à leurs élèves le mépris du tout ce qui est

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russe, l'arïumr de (oui ce qui csl IVatH-ais »>. Lesjournaiix saliricjues ruillrul (•(!ll«'('Mlu<alioiihrillank' ««t su|MTri(i«'llf, louU.' (le mois, cl (le mois élruugers, << ({ui {irépan* à la Hussie, au lieu (le (ii^^ncs ciloyons, des hjivards, des danseurs, des Iu'tos de IJK'àh'e, des poupées ». I il peu plus tard, Sim<'on VoroU/.orie<^M-elle (ravoili'li' (3lev«' à la IVaUJaise. « (ielle l)e||e

éducalion,si coûteuse, ne mène f|u'à l'ifi^norance el au dédain du pays au(juel nous devons l'exislenee ». C'est eneore là le moindre de ses dédauts, au jugement «les vi(Mix Moscovites. r*oui" les moralistes à la lju;on du prime (llitelu-rhatof, la France est responsable de tous les péchés russes : si la haute société est frivole, déjiensière, joueuse, déhanchée; si les jeunes gens y l'ont monln* d'un allit'isme grossier; si h?s divorces se multiplient, c'est la faute à Voltaire. Après 1789 le gouvernement partagera cette opinion, el les dernières anni'cs du siècle — et particulièrement le règne délesté de Paul V — seront mar(ju«'^es par une série de mesures contre les importations fran(;aises, livres ou colifichets de toilette — du reste, sans résultat : « l'Age français » de la société russe durera longU'mjis encore.

A-t-il été une période de décadence ou de progrès? la question peut à peine se poser. Si les monirs russes du XVIII* siècle ont été aussi mauvaises qu'on le prétend, leur corruption s'explique par des souvenirs du passé ou des influences de Cour; l'influence française n'y est pour rien. Tout au contraire, nos livres du xvin" siècle, presque tous imprégnés dune philosophie déclamatoire, mais sincère, ont éveillé dans leurs lecteurs russes des sentiments que les magisters allemands n'avaient pas réussi à leur inculquer. Quand le poète Soumarokof s'avisa de soutenir que cette basse littérature de romans el de contes affadissait les cœurs, d'un bout à l'autre de la Russie des témoins se levèrent pour protester qu'après avoir lu les livres français, ils se sentaient meilleurs. » Non seulement ces œuvres ne mont

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pus fait de mal, écrit Bolotof, mais par elles mon esprit s'est oriK; de notions utiles, mon coMir de sentiments tendres et nobles. » 11 est de l'ail (pie la société russe des trente dernières années du siècle vaut mieux que les générations précédentes : elle n'est peut-être pas plus vertueuse, au sens absolu du mot, mais elle est plus humaine. Klle est j préoccupée de |)rogrès moraux, comiiïê~jadis on avait été \ préoccupé de progrès techniques : elle songe même à des ^ progK's politiques et sociaux, (le Siméon Voron/of que nous avons vu regretter son éducation française, voyage en province, au sortir de Pages, et s'indigne des abus qu'il constate : d'où lui viennent ces accents généreux, sinon de son éducation? Le Vof/(i(fe de Pétersbourg à Moscou, de Radichtchef, un vrai |)ainphlet anti-esclavagiste, procj^e d'idées françaises — tout comme la plupart des tentatives de riT^TOies deTlatherinc II. Il s'en faut donc que la adture française ail toujours rendu dédaigneux de leur pays les Russes (lu'elle a pénétrés : bien au contraire, en portiinl la connaissance de la civilisation occidentale et des aspirations généreuses du siècle, jusque dans les coins les plus recidés de la Russie, elle a éveillé la conscience nationale, mieux que les ouka/es de Pierre le Grand, créé l'opinion publique, et propagé, au moins dans la caste dirigeante, la passion de progrès que le Tsar av;iit été presque seul à ressentir, au commencement du siècle. En ce sens, nous pouvons conclure par le mol de Vinski : u Les Français ont fait plus pour la Russie (|ue loul le reste de l'Europe. »

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