L'ADMINISTRATION
scribes. « Si Votre iMajesté ne veut que des serviteurs honnêtes, (lisait à Pierre le Procureur g;énéral lagoujinski, il faut qu'elle nous chasse tous, et moi le premier. » C'est qu'en elîet le mal tenait à des causes contre lesquelles les clifilimenls les plus sévères ne |»ouvaient rien.
D'abord l'Empire était trop ^rand pour son personnel administratif qui, trop disséminé, échappait à toute surveillance. Les tournées des reviseurs étaient trop rares, trop rapides : il fallait un contrôle permanent. Pierre crut se le procurer en créant les fiscaux, à Pt'lersbour^ en 1711, dans les provinces en 17li, à raison de quatre par gouvernement. Leur rôle élail de surveiller les fonctionnaires et de dénoncer les abus. IMus tard, ils devinr«*nt des procureurs sans que leurs atlribuliuns fus.^^ent modifiées. Au-dessus d'eux, à côté du Sénat et des administrations centrales, Pierre avait déjà créé le Général Itevisor, remplacé en 1710 par le Procureur gémi al et plusieurs llcketme'utery . Mais tout cet appareil d'espionnage et de délation ne servit à ritMi : à Pélersbourg, le Procureur général, pris entre l'Lmpereur et le Sénat, resta dépourvu des moyens matériels d'assurer son contrôle : en province, les //scawjT, stimulés par l'appAt de la moitié des biens des dénoncés, déployèrent tant de zèle, qu'ils excitèrent la haine universelle, et qu'il fallut les mettre eux-mêmes en surveillance.
Pierre le Grand essaya encore d'autres moyens. D'une part, à côté de la u graine d'orties » de l'ancienne administration, des scribes venus des prikazes, il introduisit dans les bureaux des étrangers, des nobles, des roturiers de toute catégorie, des paysans même : de l'autre, il essaya de donner à ce personnel bariolé le sentiment d'une sorte d'honneur professionnel, de le rehausser dans l'estime publique, en lui conférant des grades, comme aux officiers. Kn 1719, il créa le « tableau des rangs •» : tous les fonctionnaires civils ou mili-
88 |,A Kl >Mh AI \ \ Il r >ll.i.l.l,
taii'cs Y ('laicril rrparlis en (jiialor/c dassos. Toiil «'ii lias de ce tal)l('aii, il y avail, du «-ùlt' iiiililairo, le |)orl«>dra|)<'au, du côté civil, le refçisirateiir ; à l'autre extrémité, le pénéralissimo ci le conseiller d'I-^lal cITcelif : dans rinler>alle s'échelonnaient doii/e grades militaires, el autant de jçrades civils. Tous ces grades, ces Ichines s'équivalaient d'une colonne à l'autre, et tel assesseur, tel conseiller était major ou caj»ilaine : ils déterminaient les préséjinces, el même le luxe (ItMiuipages, (!«• \ éléments ou d(; meubles au(]uel chacun avait droit. Tout se trouva dépen<lre du « tchine »• dans la vie russe, et l'on sait le mot, dans le Revisor de Gogol, d'un tc/iitiovni/, à son confrère : " Tu \oles trop pour ton grade ! >>
Kn fait, si rinslilulion du » tableau des rangs » donna plus de coln'sion el de discipline au personnel administratif, «die ne changea ri<'n à ses habitudes de malhonnêteté. Pour les faire disparaître il aurait fallu, avant tout, dispenser les tchinovniks de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance, en les payaulré'gulièremenl. Le réformateur y songea. En 17il, quand il supprima les distributions de paysans et de terres, avec lesquelles l'Etat payait auparavant ses serviteurs, il fixa le taux des a|)pointemenls en argent attribués à tous les grades militaires; en 1715, il en fit autant pour les grades civils; en 1719, lors de la promulgation du « tableau des rangs », il remania, en les confirmant, ses dispositions de 1711 el de 1 71 5. Seulement, comme l'argent manquait, il admit tacitement que, jusqu'à nouvel ordre, la plus grande partie des agents de l'État vivrait sur son casuel. En fait, il n'y eut de payés, pendant son règne, que les hauts dignitaires, les employés étrangers (sauf exceptions assez nombreuses), et les troupes qui se trouvaient près de lui : encore avons nous vu qu'au moment de sa morl, à Pélersbourg, les régiments des Gardes n'avaient j)as reçu de solde depuis plusieurs mois. Dans ces conditions, il
L ADMIMSTHATION H9
était superflu de songer à une réforme réelle ; la Russie n'était pas encore assez riche pour se payer une administration honnête.
En résumé, Pierre le Grand avait créé à la hâte, sur des modèles étrangers et mal compris, des institutions trop savantes, trop compliquées pour le personnel dunt il disj)Osail, et pour le peuple qu'il s'agissait de gouverner. Il s'en aper(;ut, du reste, dès que la guerre lui laissa quelques loisirs ; à la veille de sa mort il allait procéder à une réforme de ses réformes (jui les aurait rendues, sinon plus nationales, du moins plus simples. En tout cas, qu'on se le représente, comme le fait son contemporain Possochkof, luttant seul contre l'ignorance et les vices de millions d'hommes ; qu'on diminue son mérite, au contraire, en le monti*anl, comme ses plus récents historiens, soutenu, parfois dirigé par une sorte (ro])inion puhlique ; de qurdcpie façon entin qu'on apprécie l'audace et les insid'tisances de son «l'UNre, elle a pour elle d'avoir vécu, d'avoir résisté aux réactions, et linalement, par une lente adaptation, de s'être accommodée à la réalité russe.
Sa stahilité s'est manifestée au lendemain de la mort du réformateur. Après lui, le pouvoir tombe, de mains en mains, jusque dans celles de grands seigneurs hostiles aux réformes. Ils les continuent pourtant. Les nombreux oukazes qui, tant sous le gouvernement du Conseil secret (jue sous celui de Catherine V\ d'Anna loanovna et d'Elisabeth, s'eflorcent de limiter le pouvoir et la vénalité des voiévodes, sont la suite et le complément d'oukazes semblables promulgués par Pierre le Grand. Les suppressions d'emplois opérées par Catherine P", étaient projetées depuis deux ou trois ans : on s'était vite aperçu qu'au prix des nouvelles institutions, une seule province coûterait plus à administrer (pie précédemment l'Empire tout entier. D'autre part, on ne peut considérer comme des transformations de
90 I.A m >SIK Al W II I MhCl.i:
la macliirw admiiiislriilivc, les rliaii^«'m<'uls à viif (|iii s'opèrent, tout L'ii liaiil (le la liiérardiit', auprès du soux-rain. Après Pierre le (îrand, le rôle (ju'il avait fait jouer k son Cabinet, passe à un llaut(lous<>il seen-l qui se superpose au Sénat et fait office à i'or«'asion du ('onscil de n'-f^fuc»*. Sous Anna loanovna, ro Haut (!(»ns<'il disparaît, et le Sénat reprend pla<'(; immédiatement au dessous du souverain ; mais (jiK'hjucs mois plus lard, il n-cide d'un écludon ; des « cabinets-ministres » reprennent le rôle du Haut (ion.seil secret. Même spectacle k l'avènement dKlisabetli ; elle pro- . clame soliMinelIcment que toutes les affaires passeront par le Sénat, mais bientôl, comme sous Anna loanovna, b's plus imporlanics lui sonl soustraites et réservées aux conlidents immédiats de l'Impératrice. Kn fait, le Sénat ne pouvait Aire vrainicîil m diri'>;eanl » sans gêner et limiter I»' pouvoir autocraticpie du souverain, (l'est bien pr)ur cela (|ue le rêve de tous les libéraux russes, au xyiiT siècle, a été de développer sçs attributions, et que cbaque souverain, au contraire, aussitôt monté' sur le trône, s'est créé un « cabinet •>, comme Pierre le (îrand lui-même, pour ne laisser au Sénat et aux Collèg;es que le menu fretin des affaires courantes.
Kn délinilive, depuis la mort de Pierre le Grand jusqu'aux j)remièrcs années de (^atberine 11, il y a des cbangements fréquents, mais peu de progrès réels. L'administration supérieure reste lente et incertaine. Cinq Collèges sur neuf sont encore à Moscou ; les autres sont à Pétersbourg, mais ils en parlent tous les ans, avec leurs paperasses, en une fde immense de chariots, pour suivre le souverain dans ses déplacements. Les sénateurs, en dépit des oukazes, continuent à ne pas venir aux séances : leurs archives sont dans un tel désordre que lorsque Catherine II leur demande de faire la somme des revenus de l'Empire, ils arrivent, à grand peine, au chiffre de seize millions de roubles ; or, il y en avait vingt-huit millions. « Ils n'avaient
PoKTRAir Dc t:Aiat.iii.Nt; il, pciut pdf Uencilelti, gravé par Bartolozzi.
J 92 I. A ni ssiE AI w II I' sii;<:i,K
int'mc pas de «arlc de îiiissie, raronic rim|)rralrirf : je fus ()l)li^éo d«' leur en faire clierelier une, pour cinq roubles, à l'Académie des Scienees. » (Juaiil aux re(|uèles privées, aux appels de toule espèce qui s'entassaient dans les colVrcs du St'nat, ils n'en sorlaieiit (jue lorsque les re<juéranls avaiiiil ln>uv«'' moyen dinltresser à leur «anse, à beaux écus sonnants, sinon les sénateurs eux-mômes, du moins leui's scribes. Quand enlin une dé'cision était prise, il fallait la faire cxé-cub-r, et ce né-lait pas un«' mince affaire. Un oukaze du Sc'uat mettait deux mois pour aller de Pétersbourg à Saralof, par exemple. Arrivé à destination, il était rarement exé-culé- tout de suite : c'était l'habitude des fonctionnaires provinciaux de nr* se mettre en branle (ju'au troisième oukaze.
La vénalité' (Hait toujours la même, en déjtit des oukazes ; car sa cause princi|»ale, l'irri-^ularité dans le ser\ice des appointements, subsistait encore, (ionstamment, les envoyés étrangers à Pétersbourg signalcjit à leurs gouvernements que les employés et les troupes no sont plus payé-s depuis un an, di\-liuil mois, ou plus ; telle décision ministérielle ordonne que, si les fourrures envoyées par les gouverneurs de Sibérie se vendent bien, on paye de leur du les fonctionnaires civils, en argent; sinon, qu'on les paye en marchandises, quand on pourra. Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que, pour les masses, la vénalité continue à ne pas être un péché. — « Qui voler, sinon le Tsar? grâce à Dieu, sa maison est comme une coupe pleine; jamais on ne la videra ! » — et qu'en 1 740, un des « aiglons >» de Pierre le Grand, Tatichtchef, essaye de la justifier en
droit. » Je puis bien accepter de qui j'ai obligé Je prends
ce qu'on m'apporte, et je ne suis coupable, ni devant Dieu, ni devant le Tsar. »
Pourtant, d'autres écrivains, Possochkof, Féofane Prokopovitch, Kantémir, etc., tlétrissent le mal russe, et peu à