‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 17 sur 53 · ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION

lanl la noblesse à participer, dans une large mesure, à la nomination des fonctionnaires locaux, l'ne différence essentielle entre les deux époques est que jjidis les assemblées et les élections delà noblesse étaient fictives, puisque tous les nobles étaient éloignés de leurs provinces par le service ' obligatoire de l'Etat. 11 n'en est plus de même maintenant: en 1702, un oukaze de Pierre 111 a rendu la liberté à la noblesse. Beaucoup de seigneurs qui vivent sur leurs terres, en oisifs, peuvent s'occuper d'affaires locales, t*l leur oisiveté a même été une des causes de la réforme de 1775. L'Etat en a voulu rei)rendre, d'une façon détournée, et sous couleur de privilèges nobiliaires, les forces que le libéralisme de Pierre 111 lui avait enlevées.

En («Mpii concerne l'administration centrale, Catberine 11 s'est beaucoup moins préoccupée des vœux de la Commission de Moscou. (!elle-ci aurait désiré que le Sénat fût réellement « dirigeant » ; l'Impératrice le subordonna, au contraire, à un corps nouveau, le Conseil impériai. Ce conseil, dont l'idée première î.ippartenait au comte Panine, aurait dû jouer un rùle politique; après les nombreuses réductions opéré«'sau projet de Panine, il fut une sort»' de Conseil privé, d^nt firent partie quelques grands personnages, le procureur général Via/emski, Panine lui-même ; à partir de 1709, l'Impératrice présida régulièrement ses séances, en même temps qu'elle cessa de paraître à celles du Sénat.

Celui-ci se trouve donc confiné, une fois de plus, dans son rôle administratif et judiciaire. Réorganisé, partagé en six départements, il devient, surtout après les réformes de 1 775, la Cour suprême cliargée de surveiller tous les fonctionnaires et de trancber en dernier appel tous les litiges. Il est en même temps une sorte de Corps législatif; il publie des oukazes, concurremment avec ceux de l'empereur ; il enregistre ces derniers et les interprète. En principe, toute décision de caractère général doit passer par lui.

% LA nissiK Al' XVIII' sik<:lk

« On eftl (lit, «'crit un conh'mjjorain, que rKmjiin' r'tait administn' par dos corps (Irliln'rarils, par h* Sr-nal <•! par I<»s Collèges (!«' la j^iicrrc, (le la iiiariiu' «'l dos aiïairos rlraii^t'n's, qui venaient après lui dans la hiôranliie oflieielle. » Kn fail, il n'eu ('liiil riot). Calliorine II, en t'Wi'i, comme sos pn-dccesseurs, a soustrait les allaires les plus imj)ortaut«'s aux lenteurs et aux indiscrétions de l'organisalion coll«''pale, et les a confiées à des gens à elle qui, sans porter le titre de ministres, en ont exercé les fonctions. I^e l*rocureur général Via/.emski est ministre, à la l'ois, <le la justice, de l'Hiitérieur, de la police, des linances; Czernichef et, après lui, Potemkinc, (le la j^uerrc ; Paiiiue, des aiïaires étran^jères ; Betski, des beaux-arts. I^e contrôle des l!ons«'ils sur ces hauts |)ersonnages est tout à fait illusoire. Maîtres de la confiance de l'Impératrice, ils inspirent, modilient ou cassent toutes les décisions, et sont les véritables dé-positaires de l'autocratie.

l-ln (b'iiuilive, (latlieriue II a peu innové dans l'administration centrale : sa grande œuvre a été la réforme des gouvernements. Tous les contemporains reconnaissent la secousse bienfaisante qu'elle a donnée à la société russe, la vie nouvelle qu'elle a développée dans les villes de province. Mais en ce qui concerne ses effets administratifs, les avis sont plus partagés. Les panégyristes du règne assurent qu'elle a développé le commerce et le bien-être général, diminué l'arbitraire et le désordre des administrations locales. Mais il «semble bien, d'autre part, que, malgré les progrès réalisés d'une époque à l'autre, la réforme de Catherine II ait été, comme celle de Pierre le Grand, trop dispendieuse et trop compliquée. Quelques unes de ses créations ont été purement fictives ; ce n'est pas un fait banal, que l'aventure de Derjavine cherchant partout, en I 787, en compagnie du gouverneur de Petrozavodsk, une ville érigée en chef-lieu, qu'il s'agissait d'inaugurer solennellement, et qui n'avait jamais existé. Dans les villes réelles, il fallut supprimer, après

I/ADMIMSTUATION 97

quelques années, beaucoup de fonctions — par exemple, la plupart des instances internnédiaires de la justice — qui auraient coftté trop cher, et pour lesqu«'lles, du reste, on ne trouvait pas d'hommes. Beaucoup de stipulations des nouveaux règlements étaient obscures, et le restèrent, malgré les questions réitérées des gouverneurs de provinces ; les guerres de Pologne et de Turquie avaient tourné d'un autre côté les préoccupations du gouvernement. Enfin les abus restèrent les mêmes; la lenteur dans l'expédition des alîairès, les exactions, la vénalité continuèrent comme par le passé. Peut-être y eut-il un certain progrès dans les capitales, parce que le contrôle y était plus elï'ectif, l'opinion publique moins indulgente, et les appointements payés |dus régulièrement, depuis la création des assignats. Mais en province les vieilles mœurs ne changèrent pas. L'affaire du commissaire Akichef, sous Pierre le Grand, apourpendant, sous Catherine 11, celle du « second major » Hogojine, qui» pour un rouble d'impôt, en exige dix des paysans, meta la torture les récalcitrants, et, quand il est enfin dénoncé et poursuivi, ne peut être condamné, faute de témoins assez audacieux pour déposer sur ses crimes. Les exemples de ce genre sont légion. Plus haut dans la hiérarchie, les abus ne sont pas moindres: le gouverneur de Pololsk raconte au conseiller de Catherine, Sievers, en badinant, comment il a acheté tel bien avec le produit des quittances de recrutement qu'il a vendues contrairement à la loi, etc. Knfin, tout près du trône, des fortunes fiibuleuses sont amassées, non seulement par les favoris, que l'Impératrice récompense à son gré, mais encore par les favoris des favoris qui trafiquent de toutes les charges.

A cette situation, rien, ou presque rien n'a été changé par les courtes années du règne de Paul I". Elles ont bien débuté par une large épuration du personnel — au profit de nouveaux fonctionnaires destinés à ne pas valoir mieux que

•JH |,A MlSSn-: Al WIN" SIKCLE

les uncions ; d'autre pari, l'Kmpcrcuresl revenu sur le point principal de l'dMivn' <lii rèf;n«' pr«M<'Hl»*nt, en n'tahiissanl le» (!()ll«*';('s à IN'lcrshonr^, c'esl-à-diro en- ri-unissant sous sa main les adniinislralions que sa mère s'élail elïorcre de déccnlraiiser. Mais ces mesures ont inoins conlrihiic an mince pio^rcs n''alis«' par le rc<;n(', (jn'un l'ail dont Paul I ' n'a certes pas soupi'onnc les consé(jucnccs. l'ai- sa rigueur excessive à r('f,Mrd des officiers, il a dégoûté du service militaire et fait relhier dans le service civil l)eaucon|> de jeunes nobles, bien ('levés et riches (|ui y ont apporlé* un nouvel esprit.

Kn résumé, le xvin' siècle n'a pas réussi à changer le piincipe fondamental de l'ancienne adminisiralion : (pi'une charge est une récompense, dont Ut fonctionnaire doit vivre et se rassasier. Le gouvernement a beau multiplier le contrôle et les règlements, changer le personnel, le rehausser par de nouveaux grades, faire appel à l'opinion publique, au\ pelils journaux, par exemple, qui ne cessent, sous (Catherine II, de stigmatiser les abus ; après chaque tentative de réforme, on revient à la même antienne de la jx'rsistance des abus. Aussi bien le progrès ne pouvait-il être l'o-uvre d'un siècle de révolutions et de favoritisme. L'administration n'est passable que lorsque le gouvernement est stable, l'opinion exigeante, les fonctionnaires imbus de traditions d'honneur professionnel et assurés de voir leurs services exactement rémunérés. Or, aucune de ces conditions n'était réalisée dans la Russie du xviii* siècle.

Page 1