‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 18 sur 53 · L ARMEE · texte numérisé non relu

L ARMEE

L'année russe avant le xviii* siècle.

L'arnioe de IMerre le (îranil. — Sou lecruteineut ; les levées de acrfs, leur enrégi-

meiitement. — Les offii-iers d'origine éltan^'ére, d'origine russe. L'or^caiiisalion. — La Garde. — Les dillerents curps ; leurs effectifs. Les services

lechniques et l'administration ; leurs insuflisances. Les victoires russes au xviii' siècle, leurs causes. Les chefs : Souvoruf. Les

soldats.

|)t''S h'S (l('l)iits d<' l'Iii^loiit' ni>>t'. n(ui> \(iNuiis les ilesceri- (lanls (lo Hiirilv (Miloiiri's ile troupes armées, de droujinns^ auxtjuelles ils tiennent plus qu'à leurs autres biens. « Avec lie l'or el de l'argent, dit Saint Vladimir, je ne pourrais me pioeurer une droujina : avee une droujina j'acijuerrai, eomme mon père et mon aïeul, de Tor et de Taraient. » Plus tard, (juand aux guerres entre princes russes a succt'd»' la hille, d'un coté contre les Tatars, de l'ajutre contre les Li- Ihiianiens et les Polonais, les droujinas n ont plus sulli : il a ,^ l'alli'i de véritables armée^Aux tidèles des anciens princes apanages, aux enfanta ùoitirs, réunis désormais autour des princes de Moscou, s'ajoute, aux xiv' et xv' siècles, la cavalerie des bénéficiaires nobles, convoqués seulement en temps de guerre; puis, au xvi' siècle, des canonniers dressés au maniement des armes à feu inventées en Occident, et

les strieltzi/ (tireurs, monscjiiclain'su, formés <»n n''gim<'nts porniaiiciils cascriiés à Moscou. Au xvii* siècle enfin, l'cxlciision (!<' rKnipirc oblige les premiers nomanof i\ former, sur les fronlières les plus vulnérables, des répmenls (le milices dans lesquels a|»|)araissenl «léjà, de plus en plus nombreux, des instructeurs étrangers, allemands pour la plujmrl, dont la solde et l'enlrelien pèsent lourdement sur la Hussie ; sous Alexis Micliaïlovitcli, le hiidfçel de lapu«*rre absorbe j)lus de la moitié des recettes de llitat.

Tels sont les éléments de l'armée russe à l'avènement de Pierre 1'". Avec ces troupes disparates, mal arnnM-s. mal disciplinées, il ne pouxail Naiucre ni les Sué'dois, ni même les Turcs. Il lui fallait des ingénieurs et des officiers européens; il les a donc engagés par centaines, et parfois leur a <'onfié, ce que ses préd«'*cesseurs n'auraient osé faire, les jiliis bauts commandements de son armée. Il a créé des fabriques de fusils et de canons. Il a supprimé les strieltzy,{vo\) indoi'iles, et foiulu les milices en de nouveaux régiments, faciles à transporter des marais de Kinlandeaux ste|)pes delà mer .Noire. A la fin de la guerre suédoise, il a 200.000 hommes sous les armes, et leur entretien absorbe les quîitre cinquièmes de son budget. Cette armée lui a conquis l'accès de la Baltique; sous ses successeurs elle con(juerra celui de la mer .Noire, détruira la Pologne, et portera la gloire des armes russes jusqu'au canirde l'Iùirope, sans que son organisation ait été sensiblement modifiée. D'un bout du siècle à l'autre, elle restera l'armée de Pierre le Grand.

Le fonds où elle recrute ses soldats, c'est la i)Opulîrtion serve des campagnes. Les hommes libres de toute catégorie, ou sont dispensés du service, ou servent dans des conditions spéciales. D'autre part, le recrutement ne pèse ni sur les gouvernements de la Volga, ni sur ceux du Sud. Les cosaques fournissent des contingents irréguliers; sous

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Elisabeth on formera en Pelite-Hussie des régiments de hussards, mais les fantassins grands-russes restent rélément le plus nombreux et le meilleur de l'armée, au grand

Cavaliers moscovites, d'après uoe tcravure sur boi?, du xvi* siècle.

dommage de la région qui les fournit. Sous Pierre le Clrand seulement, elle a perdu, du fait de la guerre et du recrutement, près du quart de sa population.

En efl'et, il faut à l'Etat de gros effectifs, et, bien que le soldat une fois enrégimenté doive rester sous les drapeaux

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lanf (jn'il <'sl valide, ces «'llcclirs soiil' ^on^lamIlll•lll a ii'iiouvclcr. Les ^ucniîs presque coiilimielles loiil nue éiioriiie coiisonimalioii d'Iiommes: irn^mo en lemps de paix, pur siiUe du mauvais eiil relien, la niorlalili' esl gran<le dans les régimenls : il s'en lanl enlin (pie loiiies les recrues rejoignent leur corps. D'aliord, les propri«''laires nobles, auxquels ces levées portent grand préjudice, s'arrangent, moyennant finances, avec les officiers recruteurs, pour leur livrer, en dépit des ouUa/.es, ou des malades, ou des infirmes, ou les serviteurs indociles «loni ils veulent se débarrasser. I)e celte mauvaise ([ualilé' des recrues résulte un énorme déchet sur leur (luanlilé. f)n a beau les emmefiei' au ré- , gimenl, eiK'lialnés i\ou\ à deux, la longueur du trajet, qui dure parfois plus d'un an, leur oll're d'innombrables occasions de désertion ; ils retournent au village, ou s'organisent, dans les forêts, en bandes de brigantls. deux qui ne réussissent pas à fuir, mal nourris ou pas nourris du tout, réduits à vivre des champignons qu'ils cueillent le long de leur route, désespérés d'avoir quitté pour toujours leur vilhige, et souvent aussi leur femme et leurs enfants — car le paysan russe se marie très jeune — se laissent décimer par la faim et les épidémies. Mais la f)rincipale cause du déchet, c'est le vol (les recrues. Il arrive que les officiers recruteurs les détournent, les envoient dans leurs propres villages, ou les vendent à de riches propriétaires ; leur disparition est mise au compte des épidémies. 11 y a même des exemples de levées faites uniquement dans l'intérêt de quelque grand personnage : Potemkine a levé des serfs, avec femmes et enfants, pour coloniser ses domaines de Crimée; ils sont, du reste, presque tous morts en roule. On conçoit donc de quelle somme de soutîrances a été suivie, pour le peuple russe, l'introduction du système militaire auquel la Russie a dû ses succès : l'écho de ces souffrances se conserve encore aujourd'hui dans les « chants de lamentation » sur le départ des soldats.

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iu;i

Arrivé au régiment, le nouvoaii soldat a peu de chances d'y d«ipasser le ^rade de sous-oflicier. A la vérité, un ouka/e de Pierre le Grand réserve aux sergents une place d'oflicier sur huit, mais il est tombé en désuétude, avant même d'avoir été formellement abrogé par Klisabeth. Les officiers se recrutent, presque uniquement, parmi les<''lningers entrés au service russe, ou les Russes de caste noble.

En ce qui concerne les premiers, nombreux dans les armées russes longtemps a vaut la Héforme, l'ierre I" n'a innové qu'en en faisant, non seulement des instructeurs, mais encore des généraux :

c'est un (iordon qui écrase, en l(j!>0, les strelizt/ révoltés ; c'est un prince de Croy qui perd la bataille de Narva. Jusqu'à la tin

du règne de Pierre, et après lui, particulièrement sous Anna loanovna, ces étrangers pullulent dans l'armée, attirés par la solde élevée (double do celle de l'ofticier russe de même grade), et l'avancement rapide qu'on leur donne toujours ; à un moment, sur cinquante-deux colonels d'infanterie, il y a vingt-deux étrangers, etc. Pour la plupart, ils sont allemands; les autres nationalités sont peu représentées, si ce

Soldat du corps Dts Streltzy au xvii* d'après Leprince.

sifeci^,

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n'est iï la tin du sircjr, où l"amv(M' (l«'s «'rrntfr»'»^ rrlal»lil l'équilil)!!' en tavcnir dos Français.

C«îs «'tran^ors ne; méritent pas toiijour> la l'ortiinc qui les attend en Hussie. Parmi eux, il y a bien des av<'nluriers titrés, sans nulle valeur. T«'l, par exemple, ce prince de llessellomhour^que Pierre le (irand avait importé en Hussie pour lui faire é'pouser la tsnrrvna Klisahelli. I)édaifçn«' par elle, il n'en lut j)as moins l'ait colonel, f,'('néral major, « fiénéral en <dief », général feld-maréchal, sans avoir ni éducation, ni <Ii^nit('', ni courage au feu. Tel aussi ce colonel de Bismark, j)arti de Prusse pour y avoir tué son ordormance dans un moment de vivacité; réfugié ù la cour «l'Anna loanovrui, il y épousa la belle-sonirdu favori, ce (jui lui valut aussitotle grade de général major, [)uis, au bout de (juelques mois, celui de « général en chef ». Disgracié après la chute de Biren et mis en jugement, il a, pour toucher ses juges, une bonne excuse; il ne sait pas \\n mot de russe. .Mais l'incapacité de quelques-uns ne doit pas fain» méeonn;Mtre les services que, pris en masse, ils ont rendu à l'armée russe. Ils ont initié, non seulement i\ la discipline et aux procédés techniques de l'Kurope, mais encore à son code d'honneur militaire, celte masse obscure d'ofliciers indigènes qui, après avoir longtemps rempli les cadres subalternes, linira par éliminer ses maîtres même de la Géîiéraiité.

Nous avons déjà dit que sauf exception très rare, ces officiers appartiennent au corps de la noblesse, c'est-à-dire des serviteurs héréditaires de l'Etat, investis de bénéfices à charge de service militaire. Seulement, avant le xviii* siècle, ce service n'était que temporaire, accidentel; avec Pierre le Grand il devient permanent comme la guerre elle-même. Une série d'oukazes détermine l'âge auquel les jeunes nobles devront se présenter aux revues mstituées dans les principales villes de l'Empire, et les corps de troupes et les écoles dans lesquelles on les versera, suivant leurs aptitudes. Ces

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oiikazos ne piV'voient pas, du moins sous Pierre le Grand, la date à laquelle les nobles pourront être libérés ; ils sont traités, à cet égard, tout comme les serfs. C'est seulement sous Anna loanovna qu'ils obtiennent la limitation de leur temps de service à vingt-cinq années. En 1702, l'ierre 111 leur accorde la liberté complète. A celte époque, en elîet, il n'y a plus à craindre de pénurie d'olliciers. Des nobles, les uns restent librement au s«*rvice; les autres s'empressent d'y faire entrer leurs (ils, soit par l'Ecole des (Cadets que le marécbal Miinicb a fondée en 1737, soit en les engageant directement dans les régiments, surtout dans ceux de la- (iarde, où l'on a plus de cbances d'avancement rapide.

Les f/vardisfcs, en ell'et, placés plus près de la source des faveurs et du lliéùtre des révolutions, débutaient dans l'ai'mée de ligne avec des grades (jue leurs collègues, pauvres bères blancbis sous le barnais, n'obtenaient souNcnt qu'après vingt ou trente ans de services. Le mimoiriste Engelbardl raconte qu'inscrit dans la (iarde grùce à l'inlluence de son père, il y devint sous-oflicier, |>uis adjudant (b' Potemkine, surtout pour sa belle prestance : après deux ans de service d'anticliambre, il fut nommé second-major au régiment de Ka/.an, sans rien savoir du métier. Souvent les grantls cbefs payaient en grades les services de leurs créatures : Langeron a connu un capitaine ancien barbier du comte Razoumovski, qui daignait encore le rosser cbaque matin. Parfois aussi les gradesétaient vendus; du tempsde Potemkine, le lieutenantcolonel Slavilski, vice-président du Collège île ffuene, en tenait boulicpie ouverte. Enfin, au-dessus de tous les abus, se déployait sans contrôle la libn* fantaisie du souNerain. On raconte cjue Paul I" apercent \\\\ jour, en queue d'une liste d'ofliciers proposés pour l'avancement, le nom d'un certain Kicb. Il le nomma lieutenant, capitaine le lendemain, major le surlendemain : le quatrième jour, il lui accorda une audience, au grand émoi des bureaux delà guerre qui ne con-

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iiJiissait'iil aiiciiii Kidi. \'a\ dt-sopoii- <Ic «anse, on iiua'îiiia (le !<' (Ir-clai'cr niorl siihilcinciil. On s'a|M'r('iit plus lanl (pu; Paul avait |)ris pour un nom un(; sitnpjt' iiorilun; de scrilx*.

T('ll«' (sl. rii oriiri(M"S <*l en sol(lal>, la iiiali(Tft prcmiiTc (le rarfm'M' russe. La ivparlilion de ces <*léni<'nls eu dilVt renls eorps (?sl 5\ peu prvs la ni("^me tpie celle des arnutes europr-cnnes. Kn (T'Ie est la Maison de l'Krnpereur, sa (lard**. Ses prinei|>aux corps sont, en infanterie, les n'-ginienls Preohrajenski, Semiouowski et ismadovski : en cavalerie, le r(*ginrienl des cuirassiers et celui de la (iarde à cheval. Son efï'eclir est dillicile à évaluer : les ('lais ofliciels, au milieu du siècle, le portent à Hi.iOO hommes, n>ais dans ce nomhre, il y a beaucoup d'oHiciers, de sous-officiers, voire nn'me de soldats^/ A/ suite, tous nobles, (pii n'ont jamais paru à leur réfïiment. Il y a plusieurs milliers de ces j;ardes liclifs sous C.alherine II, (pii s'en accommode fort bien : elle juge, non sans raison que plus ses gardes sont loin, plus elle est en sftrel(''.

Le rôle militaire de la (îarde, de la mort de Pierre le Grand à la tin du si(»cle, est à peu près nul. <Jn ne l'envoie pas en campagne : la simple menacede la faire |)artir pour le llolstein, sous Pierre III, est une des causes de lavènement de Catherine 11. En dehors des jours de coup d'Etat, elle n'a qu'un rôle de parade, qu'elle remplit à merveille. Le Trésor ne lésine pas sur ses uniformes, et les gardes y ajoutent du leur, par vanité ou par spéculation, au moins sous Catherine IL Officiers et sous-officiers s'y ruinent à l'envi, et s'endettent, sauf à se refaire quand un coup de faveur les aura bombardés dans les hauts grades de la véritable armée, dont ils seront souvent, suivant l'expression de Langeron. « la honte et le fléau ».

La masse principale de cette armée est formée par ses cinquante et quelques régiments d'infanterie. Distribués dans

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tout l'Empire, ils portent des noms de provinces ou de villes (jui, d'ailleurs, ne correspondent nullement, ni à leur lieu de garnison, ni ù leur n'-giou de re<rulement. Il y a des régiments de Kazan, de Sibérie, d'Astrakhan, de Mou-

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Kalmouk a cheval.

rom, dingermanie, de grenadiers de Moscou, etc., etc. Beaucoup de ces noms ont survécu jusqu'à ce jour.

La cavalerie comprend, vers le milieu du siècle, vingtneuf régiments de dragons et trois de cuirassiers. Pendant la guerre de Sept Ans, on y ajouta de nouveaux régiments de grosse cavalerie (cuirassiers, grenadiers à «heval . |»nis de

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cavalerie l('^<''n'( hussards ), «(Mix-ci n'cnil«'S m lNlilt-|{Mssir el dans les colonies serbes du Sud; à res eorps il faiil ajouter les conliii^'enls irréfçuliers des (losaques, des Haelikyrs et dos Kaliiiouks (|ui ne rendent que fort peu de services mililaires.

L'arlillerie enfin se divise en artillerie réf;imenlaire, à raison de six pièces — sur le papier — par réfçinient dinfanleri<', el en artillerie de caFiipa^jne, Il y a un <-orps du p'nie à iN'lersIiour^', avec des; d'-lacliemenl^ «'-piirs. i\m\< rKmpire.

L'elïeclif total de tous ces corps de troupes a été en augmentant jM'Fidant tout le xviirsiècle. On l'évaluait, vers 17i(», à 200.(100 lioiniiies ; sous Anna loanovna, à 2!{0.000 ; sous Klisahelh, à 270. (KM»; sous Catherine 11 enfin, à 400.000. (>omine la France avait alors environ 180.00(> hoFurnes sous les armes, la Prusse et l'Autriche loo.ooo, l'armée russe aurait été, dès lors, la phFs nombreuse du monde, mais il s'en fallait (jifc tous ses cor|)s eussent réellement les effectifs porl(''ssiir leurs états de solde. Kn 1700, Sahatier de Cabres leur attribue cFivii'on 220.000 hommes, dont l.'io.ooo pour l'infantei'ie, 50.000 pour la cavalerie, 25.000 pour les autie.*; armes. A la fin du siècle, LangeF'on compte 150.000 fantassins, 30.000 cavalioF's, 10.000 artilleurs; avec lui nous restons loin des iOO.OOO soldats des statistiques officielles. Si de ces chiffres nous défalquons les troupes dites de garnison, puis les régiments de la Carde, nous arriverons à la conclusion, confirFiiée par toutes les guerres du siècle, que la Russie ne dispose pas, pour entamer une grande guerre européenne, de plus de 80 ou 100.000 homFiies. Sa puissance oITensive est donc sensiblement moindre que celle de la France, de l'Autriche ou de la Prusse.

Mais la valeur d'une armée ne se mesure pas uniquement à ses effectifs. 11 faut tenir compte de son armement, de son état matériel, de sa discipline, de son instruction, des ta-

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lents d»' ses chefs, et par-dessus tout, de l'énergie morale des unités qui la composent.

Liirinement des troupes russes, au xviii" siècle, n'offre plus rien de particulier. L'infanterie a l'énorme fusil des autres armées ; rartillerie, les mêmes modèles de canons, et de plus, des oi>usiers inventés, pour la gu«'rre contn* la Prusse, par Pierre Chouvalof; ohusiers qui ne donnèrent pas tout ce qu'on avait attendu d'eux. Kn géné'ral, cette artillerie était lourde, mal attelée, difficile à servir. La cavalerie n'était pas mieux équipée ; toutes les relations témoignent de son (Hat lamentable. On eut beau décuirasser les cuirassiers, en 17if) ; ils ne purent jamais fournir une charge sérieuse. Les dragons élaieul médiocres ; seule, la casalerie légère était passabh', parce que les chevaux y appartenaient aux cavaliers, et par suite, étai«*nt nourris et soignés.

Ce n'était pourtant pas que l'argent manquât : la Russie du wiii' siècle fait d'énormes déjienses pour son armée. Sous r*ierre le Grand, le budget de la guerre monte à 80 0/0 du budget total : jamais au xviii" siècle, il ne descend au-dessous de i(i 0/0. Lu ITSO, il est d'environ 20 millions de roubles, ce qui correspond, toutes proportions gardées, au l)udget milihiire d«* la France à la même date. Il n'est insuflisant qu'à cause des gaspillages et des concussions.

On vole, autour du Collège de guerre, sur toutes les fournitures, et à peu près impunément. <« La commission des vivres et celle des uniformes, dit Langeron. sont composées des plus grands coquins du month*... J'ai vu quelquefois qu'on leé poursuivait, maisje n'en ai jamais vude punis.» Aussf les places dans les !)ureaux de la guerre sont-elles fort recherchées ; on en fait grand commerce à Pétersbourg. Les mêmes vols se répètent, du reste, dans tous les corps de troupes. Les colonels gagnent sur la nourriture de leurs hommes, sur leur équipement, sur l'argent même qu'ils extorquent aux paysans chez lesquels on les cantonne pendant

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riiivci*. « IMiisi<'urs colorH'ls, dit Sr^iir. rn'onl avenu* (ju'ils ^jifçnaicnl de !{ à i. ()()(> roubles anmicUeincul sur irurs rr^iinciils (riuliiulcrie, et que ceux de cavalerie proruraient 18(100 roubles à leurs cbefs. » Ces ehiffres sont inslruetiTs, surtout si on les eonipare à eelui d«'S niis<'*rables appointements d'un eolonel, ()72 roubb's, soit, selon le rabul (Ut dilapide d'Auleroelie, environ '2A)(H\ l'ranesde notre monnaie.

I.c ^uuvcnn'UH'ut avait poiiilaiit institué un >.\>t«'nie «le eonliole (|ui laissait bien loin derrière lui toutes la paperasserie des antres armées europi-ennes. (chaque (b''pensc d'un eorps de troupes «levait être portée snr plusieurs registres que timbraient et parafaient tous les ofiieiers de ee <'orps : dans cluujue n'ijiFuent trente seribes «'taient occupés à les tenir à jour. La plupart du temps, ees innombrables signatures étaient donrH'es les yeux H-rFué-s, par eoinplaisauce ou pai- Muillionnèlet(', et le seul résultat du système était de multiplier les complices de ebaque méfait, et de rendre impossible la recbercbe des responsabilités. Il eût été plus eflieaee de donner aux officiers uw^ solde suffisante |)our vivre, ou tout au moins de ne pas les acculer aux malversations par des retards fréquents dans le paiement de leurmaijîre solde. Il aurait fallu, d autre part, limiter les progrès du luxe introduit dans l'armée par les officiers de Cour. Langeron raconte que ce luxe est général ; qu'à part quelques Allemands économe^,, tous les officiers supérieurs luttent de dépenses. Ils tiennent table ouverte, ont des musiciens cousus d'or, des maîtresses qu'ils dotent et marient à leurs subalternes, se font suivre par des multitudes de chariots. En 1750, le feld-marécbal Apraxine, au début de la campagne de Prusse, en a 300 pour lui tout seul.

C'est le soldat qui paye tout ce luxe. H est mal vêtu ; les brillants uniformes de la Garde éblouissent l'Européen qui débarque à Pétersbourg, mais les régiments de province sont déguenillés. Il est mal nourri : seules, son ingéniosité, son

Le ohand uuc Paul Pbtrovitch, d'après la gravuic de Skoroduumof.

112 I.A IH'SSIK AI' XVIII' SifcCLK

îiplilud»' ù tous les mrlirrs, ({iii (''tonin* l»'s «Hran^rTs, ol plus ciicon; sou liahitiidc <lo s'assori»*!' à ses cainaradi'S, pour lonncr av<'C eux un pclil groupe roopc-ralif, un (trU'l, l'«'Uipêclient (le mourir (le faim. Il n esl pus soifçhé : on m; sait. «ians nue arrin'M' russ<', w ijik' son! «jrs arnluilariro i-l {\i'<. liùpilajix niililaiiTs ; apivs cliaijuf balaillc, les hh's.srs m''Urenl par milliers. Quand les «'pidrinies s'en mêlent, les n'»- ^imenls fondent ; dans les rarnpa^Mics contre les Tures, à IraviTS les sl('p|><'s du sud, il rsl rare «|u'un eorps ap<*n;oive reuuemi avant d'avoir |)erdu la moiti»'- de son ellrelif.

Ces troupes si mal entretenues sont peu ou mal instruites. Il arrive |)ourtant()ue It'iirsofli<i«'is oMicnncnt d'ellesdi'Nperfoiinanccs surprenantes : Langeron vit un jour le ré«;inienl des dragons de Smolensk se mettre, sur un signe de son colonel, à danser la polka : mais ils poussent moins loin, et pour cause, l'instruetion militaire. Kugelhardl, nommé major, ne savaiUpas faire mano'uvrer son halaillou ; beaucoup crolliciers sortis, comme lui, de la tîarde, étaient dans le même <'as. Les ofliciers de ti'oupes connaissaient mieux la routine du métier, mais ils man(|uaient de cofinaissances techniques. Même parmi les élèves de TEcole des Cadets, en (lépit, ou peut-être à cause de son vaste programme d'études, on avait peine à recruter de bons ofliciers d'artillerie ou d'état-major. Au siège de Choc/im par le prince Galitzyne, toutes les bombes russes passent par dessus la ville assiégée pour aller tomber sur le village polonais d'Ivanilsa. Il n'y a, dans aucune armée russe, délat-major organisé sur le modèle d'Occident : en 1 769. le général Bauer essaye d'en former un, mais, après lui, il n'en subsiste que le nom. Il y a bien une multitude d'officiers à la suite de chaque général, mais ils ne sont là que pour son service particulier. Aussi les opérations des armées s'accomplissent-elles dans un désarroi inexprimable. Il arrive que les équipages qui sont immenses, sont placés pêle-mêle

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au milieu des troupes : les soldats les conduisent, y déposent leurs armes; « on dirait l'émigration d*im peuple' ». Ce peuple ne sait guère où il va : les cliels n'ont pas de caries ; il n'existe pas de service d'exploration. A tout moment, pendant la guerre de Sept Ans, nous voyons les Prussiens surprendre les Russes, en dé|)it des Cosaques, (pii battent la cam|)agne, mais s'occupent de pilliige plus que de renseignements. Du reste personne ne leur en demande.

Tout ce qui est instruction spéciale, règlements, organisation des trou|)es, est réputé le monopole des officiers d'origine étrangère ; mais ils étaient loin d'être tous savants au même degré et de la même façon : Engelhardl nous fait assister au désarroi causé dans un régiment par les discussions de deux officiers, l'un saxon, l'autre frain;ais, qui veulent le faire manœuvrtîr, chacun suivant la méthode de son pays. Kn général pourtant, les méthodes prussiennes dominent : introduites dans l'arm»'»' par le maréchal Munich, ^ elles s'y sont maintenues longtemps, grâce surtout à la prussomanie de Pierre 11 et de Paul 1". Or, combinées pour produire des automates, elles pèchent par l'excès et la minutie put'rile des prescriptions ; en les imitant sans discernement, les Russes exagèrent encore leurs défauts. Paul l*\ « le premier homme du monde pour écurer un boulon d'uniforme^ », réduisait l'art de la guerre à des détails de parade : il disgracia Souvarof coupable de n'avoir pas caché son dédain des queues poudrées, des guêtres à vingt-six boutons, et des formations à la prussienne.

En déhnitive, les étrangers ne reconnaissent guère aux troupes russes qu'une supériorité, leur discipline. Elle est plus rigoureuse que celle de l'armée prussienne elle-même. Bien (jue le soldat soit docile de nature, et du reste façonné à l'obéissance par le servage, les verges, les baguettes, le

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