‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 28 sur 53 · SES ÉLÉMENTS; SES DIFFERENTES CLASSES · texte numérisé non relu

SES ÉLÉMENTS; SES DIFFERENTES CLASSES

qu'il y a quarante millions de Russes à la veille des grandes luttes contre Napoléon.

Sur ces quarante millions d'àmes, trente-sept ou trentehuit aj)partiennent à la classe paysanne ; c'est donc par elle qu'il faut commencer la revue des din'érentes classes. La plus importante ensuite est celle des nobles qui fournit à i'Klat ministres, fonctionnaires, ofliciers. Vient ensuite le clergé, et, en dernière ligne, la classe des marchands et des bourgeois.

Leur nombre, leur aspect, leurs diverses catéf^ories.

Les paysans libres ou à demi-libres. Leur répartition géographique ; leur diminution

constante au xviii siècle.

Les serfs. Leur condition, en droit cl en fait. Leurs charges. La traite de» «.'rf» ;

la Justice des seigneurs.

L'opinion publi(]ue et le servage. Le gouvernement, ses efTurls pour améliorer

le sort des serfs. Les troubles a^'rairesel la révolte de Pou^'atcbof.

L'européanisalion de la classe dirigeante, fait capital de l'histoire intérieure de la Russie, au xviii" siècle, ne s'est étendue en aucune façon aux autres classes : celle des paysans, qui formait alors les 90 centièmes de la population de l'Empire, a conservé en tout sa façon de vivre d'avant la Réforme. L'Européen est surpris quand, arrivant par mer à Pétersbourg, comme Ségur, en compagnie de Russes, grands amateurs de Champagne et de philosophie française, il rencontre pour la première fois, dans la rue, « des gens vêtus de peaux de moutons, avec de longues barbes, des bonnets fourrés, de longs gants de peau sans doigts, des haches suspendues à de larges ceintures de cuir ». Il ne s'étonne pas moins quand il visite les izba^ les maisons de ces sauvages, avec leur pièce unique, le banc qui court le long de leur misérable clôture de rondins, les rayons char-

gés de pots, unique armoire du ménage, dans un coin la sainte image, l'icône en bois, la lampe allumée jour et nuit devant elle, et, vis-à-vis, le poêle énorme sur lequel, dans les haillons et la vermine, pêle-mêle, couche toute la famille.

Sur la condition du pii\ san russe, au xviii' siècle tous les témoignages con cordent. De tout temps mi sérable, le moujik ïe^i maintenant plus (juejamais.

L'impôt retombe presqu»exclusivement sur lui, et cfl impôt a triplé ou quadruj)!' depuis le siècle précédent D'autre pari, l'armée, jadicomposée surtout de noblo et de mercenaires, l'est maintenant surtout de paysans, et nous avons vu de quels abus s'accompagne le recrutement. C'est la conée

niv^innp 'iiicci nui -i pnnc ^^a^san kl5=e au xvui' =iL.Lh, d'après la paysanne aussi qui a COns- gravure de UaUlein.

truit Pétersbourg, Kronstadt, creusé le canal du Ladoga, etc.: des centaines de milliers de paysans y ont péri. Ce n'est pas tout : exploité à outrance par l'Ktat, le paysan l'est encore par son seigneur. La plupart du temps il est serf: selon l'expression courante, il n'a que son àme à lui, et cette àme, la misère, l'ignorance, les promiscuités de Vizôa, et la tyrannie du maître la réduisent à bien peu de chose. L'Européen con(;oit à peine qu'un peuple puisse vivre dans une situation qui, s'écrie Lady Rondot, « lui laisse à peine ligure humaine » et, comme Chappe

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d'Auleroche, il conjecture que ce peuple ne grandira jamais, et que i'Ktat russe, fondé tout entier sur le servage et l'oppression, (inini |)iir s'écrouler.

Pourtant, à y bien regarder, le tableau n'est pas partout aussi noir qu'il le paraît au premier abord. Les paysans n'appartiennent pas tous à des maîtres impiloyjibles. Jusqu'en 1702 les monastères en possèdent quelques <entaines de mille dont le sort est assez doux. Après la sécularisation des biens du clergé par Pierre III, ces paysans d'église se confondent avec les paysans dits de la couronne, et ceux-ci — à peu près le tiers de la population rurale — sont bien, en principe, les serfs du Tsar, mais c'est là un servage évidemment moins dur que celui des paysans attribués à tel ou tel j)ropriétaire noble. A mesure (ju'on s'éloigne du vieux noyau moscovite, pour se rapprocber des frontières de l'Kmpire, ce demi-servage devient insensiblement la liberté. Dansles provinces de Novgorod, de Vologda, les paysans sont souvent des métayers, libres de passer d'un domaine sur un autre : le voyageur Coxe remarque que leurs cbaumières sont plus propres qu'en Moscovie, leur nourriture meilleure. Plus au nord, dans la région des forêts où le gouvernement n'a jamais établi de propriétaires nobles, les paysans ne connaissent, en fait de maîtres, que les voiévodes et leurs agents : encore les voient-ils fort peu. Ils sont libres, relativement aisés, et grâce au voisinage de nombreuses colonies de Vieux Croyants, ils jouissent d'une vie morale plus baute que celle des paysans du Centre. C'est dans un de leurs villages, sur les bords de la Dvina, dans une hutte de pêcheurs, qu'est né et a grandi Lomonossof.

Dans l'Est, au delà de l'Oural, dans toute l'immense Sibérie, les paysans sont libres : de même dans le Sud, dans les provinces frontières que menacent encore les nomades, Kirghizes, Bachkirs ou Tatars. La population rurale s'y compose, en grande partie, de serfs marrons devenus de

libres Cosaques. A côté d'eux, le long des « lignes » édifiées jadis pour protéger la Moscovie, vivent les descendants des miliciens qui les gardaient. Ils sont encore libres, et maîtres de leurs champs: pourtant, dès 172U, Pierre le Grand conteste leurs droits, en dépit des parchemins qui les garantissent. Peu à peu, ils se rapprochent des serfs.

Tourguénief nous a conservé, dans les Récits d'un chasseur^ la touchante histoire de VOdnofivoretz, du paysan libre, qu'un grand seigneur — le propre grand-père de Tourguénief — a dépouillé de ses biens, et fait taire à coups de fouet.

La même transformation s'opère avec les Cosaques, du moins avec ceux de la Russie méridionale. En effet, de marche constammentdisputée, la steppe devient, au xviii^ siècle, grâce au recul des Turcs et des Tatars, la plus riche des colonies russes. Des propriétaires moscovites s'y établissent avec leurs serfs. Au sein même des communautés cosaques, par un lent mouvement de dissociation, les chefs des villages en deviennent peu à peu les propriétaires. Pour se confondre avec leurs voisinsi les propriétaires grands-russes, il ne leur faut plus qu'enlever aux paysans le droit de passage d'un domaine sur un autre. Pendant tout le siècle ils s'y sont appliqués. Après avoir failli,

Femme moscovite, d'aprèi Leprince.

lOfi i.A lUSSIK AT XVIII' SifcCKE

une première fois, atteindre leur but sous Klisabetti, ils y arrivèrent sous (-allicrinc II. (l'est i'ifnjM'ralrire pliilosoplif qui a élahli le serva^^e en Pelile-Hussie, (1«î même qu'elle Ta \ tîtendu, dans d'autres parties de l'Kmpire jusqu'alors indemnes,en y (lis(ril)uantà ses favoris des centaines de milliers de paysans de la couronne.

Ce servage (]ui gagne tant de terrain au xviii* siècle, n'était pas, même en Grande-Hussie, d'institution très ancienne. De bonne lieure les princes y avaient dû, pour nourrir leurs lioninies d'armes, les répartir, les mettre en subsistance, en quelque sorte, chez les villageois: leur créer, dans les cani|iagnes, des bénéfices, à la fa(;on de nos Mé-rovingiens avec leurs leudes. Mais ce fut seulement à la lin du xvi' siècle, que ces bc-néliciaires devinrent bîs propriétaires des paysans, quand Boris (iotlounof enleva à ceux-ci le droit de passer, le jour de la saint Georges, d'un domaine sur un autre. Le servage élait établi, mais il s'en lallait qu'il lût nettement défini. Encore au xvii* siècle, au moment où le tsar Alexis fait composer son ot//oj(>nj^, son code, la situation des serfs est ce qu'il y a de plus confus. Nul ne sait où s'arrêtent leurs devoirs et qui peut posséder des serfs: on rencontre des serfs de serfs. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en dépit des distinctions encore établies par Alexis, les serfs [hriépostf^ye] tendent à se confondre îivec les esclaves (kholopy). Ceux-ci, prisonniers de guerre ou débiteurs insolvables, ou descendants des uns ou des autres, avaient toujours pu être échangés ou vendus, au gré du maître : les serfs, au contraire, dans la conception première du servage, ne pouvaient être séparés ni de leur famille, ni du village natal. Mais cette conception, aucun texte de loi ne la fortifiait, et, dès le temps d'Alexis, on relève des exemples de serfs vendus exactement comme des esclaves.

Pierre le Grand n'y changea pas grand'chose. Il s'est pourtant préoccupé du détriment que pouvaient causer à l'Etat,

1C8 r,A FirsSIK Al' XVIII' SifeCI.K

(l'iino pari, l'exlonsion ahiisivc du sorvaf^e dans les r«*gions qui iKî le cofinaissaicnt pas encon;, d(; Tanin', r«'xpl<)ilalion à (Jiilianco des paysans (l('jà asservis. En 17il, il s'oppost; à TtHablissonnent du servago dans la /*rimori<% la région voisine d<; la mer IMancln*. D'aud»* pari, en 1719, un onkaze prescrit aux voiévodes de si;:naler les abus des seigneurs; après enquôte et décision du Sénat, les coupables seront privés de leurs droits, leurs biens sécjuestn's ou transmis à j leurs bériliers. Kn 1722, un certain (iolovine, convaincu 'd'avoir fait mourir un serf à force de niîiuvais trailem<'nts, est condamné à dix années de travaux forcés. En même temps, le Tsar essaye d'empéclier le commerce des serfs ; dans un onkaze de 1721, il s'indigne <l<; la barbarie des nobles qui vendent leurs gens « comme du bétail », et déclare que si Ton ne peut empècber complèlemenl cet abus, on devra du moins ne le permettre «pi'en cas d'absolue nécessité, et sans jamais diviser les familles. Il est du reste admis, dans l'intérêt de l'armée, que tout propriétaire non noble, tenu de fournir des recrues à l'autorité militaire, pourra se les procurer en aclielanl des serfs.

Avec toutes ces restrictions, l'Edit de 1721 ne faisait guère qu'exprimer des pla vota. Le commerce d'esclaves continua : les abus d'autorité des seigneurs ne furent ni relevés ni réprimés ; il aurait fallu pour cela une armée de fonctionnaires incorruptibles. iMème les mesures prises pour protéger le nord de la Russie contre l'introduction du servage, furent tournées et violées, sinon du vivant du réformateur, du moins aussitôt après sa mort. Il n'améliora donc pas la condition des serfs ; il l'aggrava plutôt en confondant perpétuellement, dans ses édits fiscaux, Khoinpy et kriépostnije. 1 D'ailleurs, ce n'était pas au moment où il rendait tellement plus dur le service des nobles, qu'il pouvait les atteindre dans leurs moyens d'existence, en limitant leurs droits sur les serfs.

Le premier de ces droits était le droit à la corvée, à la , harclitdiina. Les paysans devaient au seigneur plusieurs jours de corvée par semaine. Pendant longtemps le nombre de ces jours n'a pas été fixé par la loi; aussi certains seigneurs ne laissaient-ils pas aux paysans le temps de cultiver leurs propres champs. H en est résulté des famines dont les édits imp«''riaux se sont indignés à maintes reprises, mais sans résultat. Sous Paul l" seulement, la corvée fut limitée J à trois jours par semaine; mais cet ouka/e ne fut pas plus respecté que les autres, et elle resta, en fait, le plus arbitraire et le plus capricieux des impôts.

Une autre forme des redevances du serf est celle de VabruJi. Généralement, le paysan àl'abrok n'est |dus soumis à la corvée; il peut aller en ville, exercer un métier, sous charge de payer au seigneur une somme fixée d'avance. ' 11 y gagne en ce sens que, libre de s'éloigner, il n'est plus directement soumis à la tyrannie seigneuriale: la contrepartie est que cet éloignemenl, qui le sépare des siens, lui est quelquefois imposé. Le seigneur, en effet, gagne plus à ïabrok qu'à la corvée, surtout quand ses terres sont pauvres, et ses paysans quelque peu industrieux. Aussi estime-t-on que, dans le dernier quart du siècle, environ 60 0/0 de la population serve, dans le centre et le nord, sont à Vabrok. \ La proportion est retournée dans les gouvernements dits de terre noire, où la fertilité du sol et la rareté de la maind'œuvre rendent plus précieuse la corvée.

Les seigneurs jouissent encore du droit de transporter leurs paysans d'un domaine sur un autre. Ce droit, que les oukazes n'ont jamais réussi à régler, n'a pas été sans créer des ennuis à l'administration. Il est arrivé souvent que les collecteurs de rimj)ôt, se présentant dans vu\ village, n'y trouvaient plus personne : maîtres et serfs étaient partis pour une destination inconnue, presque toujours pourtant pour les régions du sud ou de l'est que les victoires russes

1*0 LA lU'SSIK AI' XVIII' SIK<:i,E

vcnaic^nl (rouvrira la coionisalinii. haiis sa célèbre Chronif/t/r lie famille, Timolliro AUsakof nous a laissr? If^ <-iiri«Mix riu'il (rime mi^raliori d»' <•«• geinc, accoiripli»' |)ar son j^raudpère, avec la plupart «le ses serfs, du f^ouvernement de Samara datis celui (TOufa.

l^iiliii les sci^in'urs (lisj)OS('iil absolument d«'s esclaves altîulu's au service de la maison, «les dvorovye. Parmi ceux-ci il n'y a plus seulement, au xviii* siècle, les descendants des kholo/nj, des eschives de la Hussie du moyen àfçe, mais encore beaucoup de serfs (b'-lacliés «b; la f^lèbe. C'est qu'en elTet il «!n faut des (juantilés. <« 11 y a vin^tans, écrit PybbUof en 1710, (b's nobles illustres se <'ont<'nlaienl de deux ou trois domesti(pies. 11 en faut bien plus à leurs enfants. » Cette progression s'exj»li(jue, d'abord par le peu de sécurité dont on jouissait dans les campagnes — il fallait une véritable garnison dans les maisons s<'igiieuriales un peu isolées — ensuite, par la mode el la j)erle iusignilianle qu'il y avait à, transformer un serf eu dvoroKdi, alors surtout que les autres serfs devaient continuer à |)ayêr Vuhro/nXç: leur camarade absent, et de plus fournir au maître les vivres néces-. saires à sa domesticité. Aussi voit-on des seigneurs transformer en dvorovye la douzième ou la dixième partie du I nombre total de leurs serfs : les Cberometief, par exemple, arrivent à en loger des milliers dans leurs diverses maisons.

Occuper cette masse de paysans travestis nT'lait pas chose aisée. Un certain nombre seulement étaient attachés au service personnel des maîtres; les autres étaient répartis dans divers ateliers. Chacune manoir un peu bien tenu avait ses équipes de fdeuses, brodeuses, selliers, etc. Cette partie de la domesticité produisait donc un revenu appréciable surtout quand, parmi ces artisans forcés, il s'en trouvait d'hai biles. Nous verrons des seigneurs se composer des orchestres ■ de serfs, voire même un corps de ballet, une troupe de co-

médie, et spéculer avantageusement sur la vente ou la location (les serfs ainsi éduqués.

Nous avons dit qu'au xvii* siècle il y avait déjà eu des exemples de ventes de serfs. Ils se multiplièrent quand la distinction outre esclaves et serfs eut complètement disparu, et surtout quand les exigences du recrutement, sous Pierre le Grand, eurent donné une grande impulsion au commerce des remplaçants. Un contemporain cite des propriétaires qui avaient vendu, pour l'armée, tous leurs serfs adultes, et dans les villages desquels il ne restait que des femmes, des enfants et des vieillards. Peu à peu, les progrès du luxe et des jeux du hasard propagèrent l'abus jusque dans les provinces les plus reculées, en dépit des elVorts contraires du gouvernement ; il a beau défendre <le vendre les paysans sans la terre, et de diviser les familles, les tribunaux eux-mêmes, dans les cas de vente judiciaire, passent outre aux ordonnances. Les serfs sont devenus une valeur mobilière, qu'on donne aux marclianils,en appoint de compte; aux médecins, i en honoraires ; qu'on joue aux cartes, comme on le ferait ' d'assignats de 10 ou de 20 roubles. >-

Le commerce d'hommes se fait au grand jour. De bonne

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