‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 29 sur 53 · I.K MAIUMIAM) DE VOLAILLES ET DE GlItlKK · texte numérisé non relu

I.K MAIUMIAM) DE VOLAILLES ET DE GlItlKK

d'après Leprince.

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heure, en Pelile-Hussie, sous l'influence des mœurs turques ou lalai'<'s, dans les provinces l)alti(jues, malgré la rivilisation allemande dont elles se larguent, on a vendu des serfs au marché, avec les moutons et les hœufs. Dans la seconde partie du siècle, ces mauirs gajçnent les provinces vraiment russes. A l'étershourg, ville de i)rogrès, on procède surtout par annonces de journaux : en voici quehnies échantillons . aussi instructifs, assurément, que des articles de fonds :

1797, n° 38 de la Gazelle de Pf^lcrshourg : « A vendre un perruquier et une vache de bonne race. »

17î)H, n° Ulî: « A vendre... toute une famille, ou un jeune honime et une jeune fillo séparément. [>o joune homme est sain, robuste et sait friser les dames. La fille, i)ion fait(.' et bien portante, nommée Marfa, âgée de quinze ans, sait coudre et broder. On peut les examiner, et les avoir ù un prix raisonnable. »

1799, n" 60: «A vendre une lille de treize ans, de figure très agréable, etc. »

Aucune précaution n'est prise, dans ces annonces, pour masquer le véritahle caractère de ces ventes. Ailleurs que dans la capitale, il se dissimule encore moins. Le voyageur \ hongrois Sawa Tekely raconte qu'en 1787 il renconira, sur le marché de Toula, un groupe de quarante jeunes fdles. Il demanda ce qu'elles faisaient là. « On est en train de les vendre. » — « Comment I vend-on les gens comme du bétail? » — « Demandez le leur vous-même. » Tekely s'approche des jeunes fdles, qui l'interpellent en chœur. « Achète-nous, seigneur, achète-nous ! » — « Quoi ! si je vous achetais, vous me suivriez partout où il me plairait de vous mener? » — « Ça nous est égal... toi ou un autre ! »

Le même Tekely parle de serves envoyées à la ville par leurmaître,et misesà un abrok élevé, qu'elles doivent gagner par n'importe quel moyen. D'autre part, certaines dames de Moscou achetaient des petites filles, qu'elles élevaient avec soin, et revendaient, une fois élevées, à 500, 1.000 roubles,

OU plus, alors que la marchandise brute ne leur avait coûté que de 25 à 100 roubles la pièce, suivant les temps.

Ce commerce donnait lieu aune active exportation. « De » temps en temps, raconte en 1820 un vieux serf du gou- )) vernement de Saratof, notre maîtresse prenait une tren- » taine de jçarçons et de filles. Nous les conduisions en troïka » au marche d'Ouriopino. Là, nous les mettions dans une » tente, et les vendions, la plupart du temps, à des Armé- » niens. S'il arrivait un tchinovnik, la maîtresse disait » qu'elle louait des serfs... Quels cris il y avait au village, » quand la maîtresse se préparait à aller à Ouriopino ! >» Les Arméniens que nous voyons figurer ici, étaient les grands fournisseurs des harems turcs et persans.

Il ne faudrait pas généraliser les cas de ce genre : il n'en est pas moins vrai que le maître trafique à son gré de sa marchandise humaine. La loi ne protège pas plus le serf contre les spéculations que contre les abus d'autorité, les mauvais traitements et les cruautés des maîtres.

En Occident, les droits de haute ou basse justice des seigneurs sur les ])aysans existent depuis longtemps, et des emblèmes significatifs les rappellent aux intéressés : en Pologne, sur les terres du prince Lubomirski, parexem|)le, il y a partout des fourches patibulaires que Polemkine fait abattre, dès qu'il entre en possession, après le premier partage de la Pologne, des biens des Lubomirski? Est-ce à dire que le propriétaire russe n'a pas les droits du polonais? En réalité, personne n'en sait rien. 11 y a des exemples, dès le commencement du xviii* siècle, de serfs torturés ou mis à mort par leurs maîtres ; on cite à peine un cas ou deux où ces maîtres aient été punis. La loi ne prévoit pas, en eflet, leurs abus d'autorité. Comme l'Etat n'est pas directement intéressé dans ces menus faits d'économie domestique, il les ignore. On s'explique alors la polémique de Chappe d'Auteroche et de Catherine II. Chappe avait dit que les seigneurs

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russes pouvaient punir de mort leurs esclaves: Catherine essaya de contester le fait. « Les bons ou mauvais traitements, écrit-elle, dépendent moins de la loi (juc (b* la plus ou moins grande moralité des maîtres, » Au fond, les deux affirmations concordent.

Nous sommes exactement rcnsi'i^'né's sur les châtiments inflip''s aux serfs par les codes que beaucoup de seigneurs s'amusaient i\ se rédiger.^ Tous les délits y sont prévus, avec leurs peines. « Le plus souvent, ce sont les bîiguelles, le » fouet ou le bâton. On les inlligr- iiabiluellrmcnl dans l'écu- » rie, ou dans tout autre endroit éloigné, pour que les cris » du [)atient ne Iroublcnl jcis la Ir.nKjnillité dn seigneur. » Il va sans dire que ces détails d a|»pli<alion varient à Tinfini. Tel justicier tient à présider lui-même aux exécutions : Alexandre I*arlikof condamne les serfs à être fouettés, selon la gravité du dé-lit, pendant tout le temps qu'il met à fumer une ou deux pipes. Certains j»ropriélaires aiment à «condamner à la réclusion, à la mise aux fers, au pain et à l'eau. D'autres préfèrent la peine du talion ; si le cuisinier a manqué un plat, il le mangera — ce qui ne le dispensera pas du fouet. Dans plusieurs maisons, il y a des châtiments parlicidiers pour les serves: celle-ci aura .sa natte coupée ; celle-là perdra son nom et ne s'appellera plus que d'un sobriquet, sous peine de 5.000 coups de verge. Du reste, en dépit des règlements, toutes ces peines se distribuent au petit bonheur, parfois sans motif, simplement pour distraire le maître. Le mémoiriste Danilof nous raconte comment sa vieille tante faisait fouetter son cuisinier, pendant qu'elle mangeait sa soupe, pour se donner de l'appétit. Les extravagances et les cruautés de ce genre n'étaient pas rares.

De tous les châtiments, le plus rigoureux paraît être la déportation en Sibérie. C'est le seul qui soit de création officielle, et c'est aussi celui qui est entré le pus tard dans les usages. En effet, c'est seulement en 1760 que, pour coloniser

Le sol'per russe, d'aprèâ Leprince.

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S\ la Sibérie, le f^oiivernemetil jnojjosa aux propriétaires d'y enl'voyer Iriirs serfs indociles : il prenait à sa cliarfçe les frais d'expédition, et s'engageait àd(''fal(|ner les déportés du non>bre des recrues que les expéditeurs pourraient cire appelés à fournir. Il était du reste bien enleiidu (jue (hiKjMe serf déporté, toujours accompagné de sa famille, serait libre, une fois rendu en Sibérie. C^es (lisj)ositions, avantageuses à l'Klat, auraient pu l'entre aïkîsi îiux serfs, si elles avaient été scrupuleusement observées. Vax fait, les propriétaires ne tinrent pas compte, grâce à la complicité des tcbinovniks, de l'inlerdiction de diviser les familles ; d'autre part, trop beureux de s'acquitter à vil prix de l'impôt du sang, ils envoyèrent en Sibérie, de prélV-rence, des inlirmes, des estropiés, des vieillards. L'Ktal, de son côté, qui s'était cbargé' de leur transport en Sibérie, s'en acquitta fort mal. Beaucoup de déportés mouraient en route, de fatigue ou de privations; ceux qui arrivaient s»'ulemenl à Kazan étaient déjà en si piteux état, que parfois il fallait les rapatrier. On entassait les autres sur des bateaux, nids d'épidémies, qui les transportaient, par la Volga, jusqu'à Samara. Ils y restaient longtemps, en guenilles, sans toucber les deux kopeks que l'Ktat leur allouait pour leur nourriture quotidienne. Partis enfin pour Orenbourg, ils mettaient six mois à y arriver : il leur en fallait encore le double, ou plus, pour atteindre la région de la Sibérie qui leur était réservée, et là, malgré le subside que le gouvernement leur octroyait pendant un temps, les survivants — à peine un quart du nombre total des dé|)ortés — débutaient toujours dans la misère. « Je » les ai vus en route, écrit l'astronome Pallas : parmi eux, il y » avait des malades, des mutilés, des fous, une foule de vieil-

» lards incapables de marcber. Beaucoup étaient mariés

» En Sibérie, ils m'ont raconté, en pleurant, combien ils re- )) grettaient leurs enfants, tout en trouvant leur situation bien » plus douce qu'en Russie. Ils n'avaient plus de maîtres. »

Aucun code, aucun édit n'accorde aux maîtres le droit de faire périr leurs serfs. Pourtant, nombreux sont les cas où les punitions excessives entraînent la mort. Presque toujours, quand ces mauvais traitements se produisent dans un accès de colère, ils sont le fait des maîtres : c'est ainsi que le maréchal Kamenski, dans un moment d'impatience, casse la tête, contre un poêle, à deux de ses hKjuais. Quand les violences sont calcidées et tournent en suj)plice long et ralliné, elles sont le faittles maîtresses. Masson observe que les femmes russes sont j)lus cruelles que les hommes; ce qu'il explique ^)ar leur moindre culture et leur plus grande oisiveté. Le fait est que la plupart des actes de monstrueuse cruauté signalés par les Mémoires ou les actes judiciaires, ont eu des femmes pour auteurs. Citons la princesse Kozlovskaïa qui fait fouetter ses serfs par ses femmes, les lait attacher à des poteaux, lance les chiens sur eux, fouette ellemême, à l'occasion, avec des raftinements qu'il serait diflîcile d'indi(juer. La comtesse Sollykova garde trois ans, près de sa chambre à coucher, son perru(|uier enfermé dans une cage de fer, de peur qu'il n'aille ébruiter qu'elle porte perruque. Lne autre Soltykova, celle que le peuple a surnommé, i d'un sobriquet méprisant, la Saltylchik/m, la Barbe-Bleue russe, fut accusée par ses serfs d*èn avoir fait périr soixantequinze, dans les pires supplices : ai)rès enquête, la justice la reconnut coupable d'au moins trente-huit meurtres.

Ij'n récent historien remarque que la Saltylchikha était certainement folle, et qu'il n'y a pas à tirer de son cas des conclusions sur l'état de la société de son temps. C'est possible : en tout cas, ce qui est encore plus etlrayant que ces cruautés, c'est l'impunité dont elles ont joui pendant longtemps. Vingt et une fois des plaintes furent portées contre elle, et vingt et une fois, avec la complicité des chefs de la police de Moscou, elle réussit à étoutler l'alfaire. En 1772 seulement, ses paysans purent faire arriver, coup sur coup,

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plusieurs su|)|)li(ju<îs ù rirn|)«'*nitrice. Les auteurs des premières furent l'ouettôs, pour infraction à la loi (pii défendait (le s'adresser dirfMicnient à la souveraine : h-s auteurs des dernières réussirent à |)rovo(iuer l'ouverture dune instruction (]ui dura six uns. Kn 1778 enfin, le Sénat condamna lu SaUylciiiklia aux travaux forcés, à Ncrtcliiusk. (latlicrifie 11 changea la peine en réclusion perpétuelle dans un couvent, réclusion qui mit lin aux cruautés de la coupable, mais ne rempècha nullement de mener, jusqu'à su fin, une vie des moins éditiantes.

Ce serait donc une erreur de croire, après f'diappe, que les pires cruautés des maîtres étaient légitimes. Lu loi, jusqu'à un certain point, et, d'autre i)art, ro|)inion publique les condamnait. A la vérité, dans la première moitié du siècle, elle ne s'en était pas trop émue. On y estimait volontiers que c'étaient là des affaires privées, dont l'État n'avait pas à se mêler, à moins pourtant qu'il ne se trouvât lésé luimême par la misère et l'oppression des serfs. C'est là le point de vue de Possochkof notamment, qui, à plusieurs reprises, exprime, presque dans les mêmes termes qu'eux, l'adage des physiocrates « pauvre paysan, pauvre royaume — pauvre royaume, pauvre roi ». Il faut donc que l'Ktat réprime les abus trop graves, et nous avons vu qu'en effet Pierre le Grand s'en est préoccupé. Du reste, personne ne songe à l'abolition du servage. L'opinion courante est qu'affranchis, les serfs ne feront plus rien. Possochkof le dit expressément, et après lui, tous les écrivains, depuis l'historien Tatichtchef jusqu'à Bolotof, qui est pourtant fort doux, ami des lumières, et ne parle jamais qu'avec horreur des procédés cruels de certains propriétaires.

A partir de 1762, de nouvelles tendances apparaissent. On se met à discuter le principe même du servage : est-il légitime que les paysans asservis jadis aux nobles pour leur permettre de servir l'État, restent serfs, alors que Pierre III

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a libéré leurs maîtres de toutes leurs obligations ? Puis, au nom (le la philosophie et de l'humanité, on gémit sur l'oppression des humbles; on s'indigne de labarbarie des grands, barbarie dont il n'y avait pas eu d'exemples, afiirme-l-on, au bon vieux tem|)s. En 1708, la Société d'économie politique, à Moscou, met au concours, à l'instigation de l'Impératrice, celte question qui implique toute celle du servage. «• En quelle mesure les serfs peuvent-ils avoir des biens propres? >» Plusieurs des mémoires présentés dénotent un sentiment très vif des misères du peuple ; « Je ne vois pas de gens plus malheureux que nos paysans, écrit le gentilhomme Poliénof. La loi ne les protège en rien. Ils sont soumis dans leurs biens et leur vie, à toutes les violences, etc. » Et il conclut en projjosant — solutiou fort anodine — une réédition solennelle des oukazes qui interdisent de vendre les serfs sans la terre. Un peu plus tard, la question fut reprise à la Commission législative de Moscou. Grégoire Korobine, député de la noblesse de Ko/lof, demanda la limitation du pouvoir des seigneurs sur les biens de leurs serfs. Le député Protassof objecta qu'on ne pouvait protéger les biens sans protéger aussi les personnes ; (ju'il faudrait donc affranchir les serfs : que pareille solution était au pouvoir de l'Impératrice, mais qu'il serait nécessaire, en tout cas, de n'y arriver que graduellement. Finalement la proposition fut rejetée, dans la Commission où siégeait Korobine, par dixhuit voix contre trois.

La discussion n'en continua pas moins, dans les salons, et dans la presse, entre les réformateurs et les esclavagistes, dont le poète Soumarokof se lit le porte-drapeau. « 11 n'est » pas possible de donner la liberté aux serfs russes, » écrivit-il dans une brochure célèbre : les nobles pauvres » ne pourraient plus trouver ni cuisiniers, ni cochers, ni » laquais. Ils seraient forcés de faire des courbettes .'i leurs » serviteurs, pour les conserver. 11 v aurait des contesta-

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M lions ('•pouvanlables «'iiln* propri^'lairos et paysans : il » laïKlrait hcauconp de réf^iincnls [mur les ralmer. Ce sérail » une ^MK'irc ii)|cslitH> coiiliiiiH-llt», laiidis (|im' inaiiilcnant » les propri«'lair<'s vivent lran(inill('nH'nt sur leurs terres »... « Où (le temps en temps leurs serfs l<»s rgoi-ffent », «écrivit (lallierine 11 <'n marge de la broeliure. Le fait est que les ])arlisans (lu vieil étal de choses IVrnu'nt volontairenu'ut les yeux sur les mîiux (ju'entraine le servage, |»our ne voir que les inconvénients prohlémali(|ues qui n'-sulteraient de sa suppression : niaiwpu' de eoclit-rs. ou de cuisiniers capables de l'aire, comme écrit Soumorokof, une f< fracassée » de poulet. Les anti-esclavagistes, de leur côté, rappellent constamment Taltention sur les excès de certains proprié-laires, sur la misère où végètent des créatures humaines, et ces excès et cette misère, ils les commentent avec la sensibilité qu'on peut attendre d'écrivains nourris à l'école de Rousseau. Le type; du genre est le passîige où Radichtchef, dans son voyage sentimental de l'étershourg à Moscou, raconte son attendrissant entretien avec un vieux serf que les exigences de son maître ont réduit au dernier dénùment.

Entre esclavagistes et anti-esclavagistes de ce temps, il n'est pas très facile de prendre parti. Les arguments des premiers sont ridicules, ceux des seconds sont généreux ; il n'en est pas moins vrai que l'abolition immédiate du servage aurait eu i>our conséquence la ruine de la classe dirigeante indispensable à la Russie d'alors. D'autre part, le contemporain Boltine, un des adversaires de Korobine à la Commission de Moscou, a raison quand il observe que si l'on n'éduque pas les serfs, si l'on affranchit pas leur âme avant leur corps, on leur fera peut-être plus de mal que de bien.

Restaient les moyens termes, la répression des abus, la réglementation des droits de seigneurs, etc. Mais pouvaientils avoir une efficacité réelle? Toute l'histoire de Catherine II et de Paul I" démontre que non.

Calherine II a été préoccupée, pendant la première et le meilleure moitié de son règne, des moyens de réformer le servage. Autour d'elle, des hommes, comme le comte Panine, nourris des idées de la philosophie occidentale, se sont efforcés détourner en lois les intentions confuses de l'impé-

La construction d'une izba, d'après Lepriiice.

ratrice. Panine lui a proposé, aussitôt après son avènement, de lixer Yahrok exigible de paysans et de limiter la corvée à quatre jours par semaine. Catherine n'osa pasallersi loin; ce n'était pas au moment où, étrangère, elle venait de prendre par un coup d'Etat le trône du petit-tilsdePierrele Grand, qu'elle |)ouvait risquer de mécontenter la noblesse. Un peu plus tard, elle songea, dit-on, à proclamer que tous les enfants de serfs nés après 1785 seraient libres. L'oukaze préparé à ceteflet ne vit jamais le jour, et tinalement l'Impéra-

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Irice se borna à n'MHliterlcs disposilions des anciens ouka/es (|iii condamnaient, «^n termes values et p'nt'raux, les abus de poiivoii- des seigneurs. Mais comme elle fit passer l'adminislralion des |»r()Nin<es, à j)arlir de 1 7H.*i, rnlre b-s mains ^ des nobles, l'application de ces onka/.es se trouva contiée à ceux-là mêmes cpTrlb' aiirail pu ^•'•ner. Il n'est pas sftr, du reste, que les paysans y aient penlu : le procès de la Sally- Icbikba, et d'autres affaires retentissantes, avaient démontré à (juel j)oinl les fonctionnaires j'-taient disposés à pactiser, moyennant finances, avec les pin'S excès. I)'autres mesures (le rimpi'ratrice eurent des etiets plus graves, par exemple (juand elle défendit aux paysans, sous peine de fouet et des travaux l'orct's, de lui pi-('senler des snppli(jues, ou (juarnl elle aggrava le droit de dr-porlalion en Sibr-ric? attribué aux seigneurs en 1760. Nous avons déjà dit, qu'elle a consacré l'établissement du servage en I*etite-Hussi<'. Knfin elle a distribué à ses favoris plus de 400. 000 âmes, prises, il est vrai, la plupart du temps, dans les provinces annexées où il fallait substituer à rinfluence des anciens propriétaires polonais celle de |)ro|>i'iélaires russes.

Paul I" a essayé, avec plus d'énergie que sa mère, d'agir en faveur des serfs. Il a défendu de les faire travailler les jours de fête, fixé la corvée à trois jours par semaine, révoqué l'oukaze qui interdisait d'adresser directement <les suppliques au souverain, défendu aux propriétaires petitsrussiens de vendre des paysans sans leur terre. Enfin, il a ordonné la mise sous séquestre des biens dont les propriétaires ne nourrissaient pas leurs serfs en temps de .famine. Mais toutes ces mesures sont restées sans effet: le moyen de les faire respecter, un corps de fonctionnaires probes, manquait à Paul comme à ses prédécesseurs, et, d'autre part, son règne très court a été suivi, sous Alexandre l", d'une réaction en faveur des nobles.

A peu près abandonnés par le gouvernement, il ne restait

iiux serfs qu'à se défendre eux-mômes. Ils l'ont tenté. Il ne faudrait pas croire à la légende de la résignation passive du moujik : môme les dictons populaires qui sont censés l'exprimer. « Notre corps est à l'empereur, notre ànie à Dieu, noire dos au seigneur », impliquent une limitation des droits du seigneur. Au fond du cœur, les paysans conservaient, très vivant, le souvenir de l'ancienne liberté, et toutes les fois que l'oppression les a poussés à bout, ils ont réagi avec une énergie qui serait devenue irrésistible, si l'oppression et les abus, dont nous avons cité des exemples, avaient été des faits constants et réguliers.

La façon la plus simple d'écliappcr au seigneur était la fuite. La Russie du xviir siècle est pleine de serfs marrons (jui deviennent de plus en plus nombreux à mesure qu'on approclie des frontières. Isolés, ils errent d'un bout de l'Empire à l'autre : groupés, ils s'établissent partout où il n'y a ni propriétaires ni tciiinovniks. (les cobuiies de fugitifs, recrutées sans cesse par de nouveaux arrivants — on calcule que de 1719 à 1727 seulement, 200.000 paysans se sont sauvés de chez leurs maîtres — sont considérables, surtout dans le Sud, où les terres fertiles et disponibles ne manquaient pas — et dans l'Ouest, le long de la frontière polono-lithuanienne, que les fugitifs franchissaient à la première alerte. Kn 1734, sous Anna loanovna, les paysans de plusieurs districts de la frontière s'enfuirent en masse en Lilhuanie. Il fallut faire de véritables expéditions, et violer le territoire polonais pour ramener en Russie quelques-uns de ces fugitifs. Au surplus, les fuites continuèrent et les mesures de rigueur à l'égard des fugitifs dont les oukazes sont remplis, ne lirent jamais rien contre une habitude, que certains historiens expliquent par la « nature errante » de l'homme russe, et qui résulte simplement de son horreur du servage.

Lue autre forme, plus dangereuse, de la résistance du paysan, est la fuite accompagnée de brigandage. Nous avons

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(l<''jà (lit, à propos de rdiiorme dornosticib' des résidences st'ifj;n(MiriiiI<'s, (juo nulle part |<'s «•ampa'^ncs n'<'taient sûres. Kllrs «'lair'iil |)ar<'oiiruos par d«'s handes où tontes I«'s classes (le la socii'lt' «'lai<'iil repivsenli't's, mais où les sitCs marrons formaient toujours la majorité. Sous Oatlierine II, une de ces bandes fut toutenti«'re caplun''»* par les troupes : on y trouva trois prêtres, un diacre, trois clercs tonsures, quatre déserteurs, dix paysans libres et soixante-cinq serfs fup;ilifs. (les bandes étaient commandées, quelquefois par des f^entiisbommes ruini'S, b* plus souvent par des serfs. Le biigaud le plus fameux <lont la légende j)opulaire ait conservé le nom, Vanka Kaïne, était un serf, nommé Ivane Ossipovilcb, que son îiiaîlrc avail mallraifé. et fait atlacber, dans sa cour, à côté d'un ours. Ecbapjx', il devint cbef de bande, puis policier, et encore une fois cbef de bande, jusqu'au jour où il fut pris, Knoutf' etdéport('. Il va sjinsdire, du reste, que les brigands de ce genre n'(''pargnaient pas les |>aysans restés soumis — tous les Mémoires du temps nous dt-peignent l'anxiété dans laquelle vivaient des villages, pourtant populeux— mais c'élail surtout aux propriétés nobles qu'ils en voulaient, et puis aux postes de douane, aux magasins de la ferme de l'eau-de-vie et de la gabelle — et, en cela, ils sont les précurseurs des révoltés dont les exploits ont fait trembler la Russie de Calberine II.

Déjà, dans la première moitié du xviii' siècle, les révoltes de paysans ont été fréquentes. En général, elles n'ont pas eu grande gravité : strictement locales, elles sont des révoltes, non contre le servage, mais contre un propriétaire ou son représentant. Elles se terminent presque toujours sans effusion de sang : pour apaiser les paysans, il suffit de les persuader — ce qui, à la vérité, n'est pas toujours facile — que les autorités locales et les nobles ne les trompent pas, que la volonté du Tsar est vraiment qu'ils se soumettent. Si l'on est amené à employer la force, à faire tirer les soldats.

LES PAYSANS 18 j

c'est que leur apparition et leurs coups de feu sont, pour les moujiks, le signe indéniable de la volonté du Tsar. Après 1762, les choses ten(l<'nt à s'aggraver. Les paysans, (|ui n'ont pas oublié comment et |)Ourquoi le servage a été inslilué, voyant que Pierre III vient d'aliVanchir les nobles, attendent l'ouka/e qui les affranchira à leur tour. Ils se persuadent bientôt, malgré tous les démentis du gouvernement, que cet oukaze est fait, et que s'il n'a pas encore étt" publié chez eux, c'est que les seigneurs du district l'ont intercepté au passage. De là une excitation qui grandit encore quand les serfs entendent4)arler de la réunion à Moscou d'une commission législative convoquée, dit-on, pour améliorer leur sort, su|)primer ou diminuer Vabrok et la corvée. Les troubles locaux deviennent tle plus en i)lus fréquents. Il n'y a plus d'année où l'on n'en signale. Lnlin, en 1 709, éclate la Hougatclio/tchina.

La terrible révoile (jui, sous les ordres ilu Cu>aquc iugitif Emelian Pougatchof, mil à feu et à sang toute la Uussit* delà Volga, diffère des révoltes partielles que nous venons de signaler en ce qu'elle a la chance de commencer dans le pays qui avait vu, au xvii' siècle, lagrande révolte de StcnkaHazine, et où tous les éléments inllammables se trouvaient dès longtemps accumulés. Autour de Pougatchof, à côté des serfs, vinrent se ranger des Cosa(|uesde l'Oural, irrités de la diminution progressive de leurs privilèges, des ouvriers des fabriques de l'Oural, enfin des allogènes, Bachkyrs, Tatars ou Kirghizes.

Aux Cosaques, Pougatchof promet le maintien éternel de leurs libertés, la jouissance absolue et sans charges de leurs pêcheries, la fourniture gratuite du blé, du plomb et de la poudre, des gralitications en argent, entin le libre exercice de leur culte — presque tous étaient vieux croyants : aux ouvriers de l'Oural, c'est la suppression du travail dans les mines et dans les fiibriques, la réduction de la capitalion à

1H(1 I.A lUSSIK AI XVIII' SIKCLK

trois kopcks pjir lùl«», lu (iimiiiiilioii du prix du s<'l, de moins rrN'rpicnh's Icv/fcs d'Iionmics ; ù Ions il pronu'l la lihcilt' complùN! ; il n'y aura plus ni propri^Haires, ni impôts, ni Icliiiiovniks. Oirimporlr aux paysans, après n»s promi'sses, (pin Ponj^alchof soit on non I*i<*rr(' lil ? I*ar le fail, il n'y aura pins d«' Isar ; co sofm \o royaume d«'s pjiysans, Ir ninujitsknie /sftrs/r«t, (pii nsl au iocid d<; tous 1rs n'-vfs du prupl»? russe.

VA jtour n'»alis«'r leur rôve, les révolh'S se mirent à exlciruincr, pailoul où ils lo pouvaient, nobles et fonctionnaires, mémo les <'nlanls: il ne fallail pîis (pu* la semence maudile put ^n'rmor de nouveau, ils en brûleront à petit feu : ils en (écrasèrent sous des tas de planches, rpj'on grossissait, planche par planche, juscpi'à la mort des supplici('s : ils en fusillèi-enl pareil bas pour Fnieux leur traverser les entrailles: un propriétaire, accus(* d'avoir mesun* trop avaremeiitle sel à ses esclaves, fut ('corché, et ses plaies saupoudrées de sel : une autre, disait-on, avait fait périr l'enfant de sa nourrice, pour que son enfant à elle eiU plus de lait ; on l'éventra, et dans sa plaie béante, on logea son enfant, etc. Après la fin de la révolte, la statistique oflicielle constata que 0().> nobles avaient été- j)eudus, 'AHi tués à coups de bâton ou de fouet, 121 fusillés, 72 empalés, (Ji décajMtt's, 15 noyés; iO() avaient péri dans des supplices jusqu'alors inédits, que les statisticiens ne surent comment classer. Pourtant, au milieu de ces horreurs, il y eut des exemples d'humanité. Un certain nombre de maîtres furent épargnés sur les prières de leurs serfs ; et les documents relèvent le cas d'un révolté que ses camarades pendirent, parce qu'il avait crevé les yeux d'un seigneur dont personne ne se plaignait.

On conçoit la terreur qui s'empara de toute la noblesse russe. Beaucoup de nobles des provinces de la Volga, qui d'abord s'étaient réfugiés à Moscou, s'en sauvèrent quand ils y entendirent acclamer, sur les places publiques, le nom de

Poiigatchof. Même au delà de Moscou, jusqu'à Novgorod, le peuple attendait de grandes nouvelles. Sur la façon dont

PuLi jAiClloF.

il les accueillerait, jiersonne ne pouvait avoir d'illusions : « Nous étions tous persuadés, écrit Bolotof, que toutes les canailles, et d'abord nos serfs et nos domestiques, étaient du côté du brigand. » Le même Bolotof raconte que, lors-

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qu'on forma, dans son dislricl, iino ospêco de milice de paysans. |M)iirniaintcnir l'ordr»', il la passa en revn<*,«'l (pi'avisanl un des nnliricns, un |j;t''anl, ii r«'xln»rla à Ijien l'aire son devoir. « Moi, répondit l'auln', me balln' contre mes frcrcs ! .l'aimerais mieux eml^roclier sur ma pi(jue une di/aine de hoïars comme loi. »

GrAce aux {généraux Panim; et Miclielson, la nWolte ne put gagner Moscou, et Pougatcliof, amené prisonnier dans une caf!;<' (!<' fer, fut exécuté* devant une foule immense. !)(; Moscou, la n'-pression s'étendit jusque dans les moindres des villapjes n'voltés. On installa partout des potences» des échafauds, des roues. Dans les villages où l'on ne put mettre la main sur les principaux coupaliles, on pentlit un homme sur trois, et l'on fouetta les autres. Les révoltés avaient pardonné quelquefois ; les seif^nèurs furent sans pitié. Le peuple il conservé le souvenir de leur inexorahilité dans la légende du serf que son maître est en train de pendre. Trois fois la corde casse, et trois fois le maître refuse de faire grAce.

Et pourtant celle répression terrible n'empêcha pas les troubles de recommencer, dans les dernières années du règne de Catherine II, et surtout à l'avènement de Paul I". Partout, avec une foi aveugle dans la justice du Tsar, les moujiks continuèrent à espérer ralfranchissement, auquel ils avaient droit, puisque les nobles étaient affranchis. Ce sont les propriétaires et les tchinovniks, pensaienl-ils, qui empêchent le tsar de réaliser sa volonté. Au fond ils n'avaient pas tout à fait tort : si le pouvoir suprême a maintenu le servage et l'a laissé s'étendre pendant tout le xviii' siècle, c'est que ce pouvoir suprême, tout autocratique qu'il fût ou crût être, était dans la dépendance de la caste qui entourait les empereurs, leur fournissait officiers et fonctionnaires, les proclamait et, quelquefois, les détrônait.

Ses origines-

PieiTo le (iraiiil et la noblesse ; les charges nouvelles qu'il lui impose. — I^ résistance dos nobli'S : leurs victoires successives. La suppressiua du service obli);atoire par Pierre lll ^17(.t2'. — Catherine II : le biplôine de 1785.

La vie des nobles : leurs diverses catéjîories. — La noblesse pauvre, au service, dans ses villages. — L'aristocratie : ses richesses, l'emploi qu'elle en fait. l

En Uiissio, comme en Occiilciil. lu noblesse — eest-a-ilire lu caste militaire pourvue de liels — a été formée d'éléments fort disparates. Le plus respectable par son origine et son histoire, est constitué par les descendants des anciens princes apanages (jui ont survécu au\ suspicions tsariennes. Mais, peu nombreux, dépouillés de toute influence par les transplantations de province en province qui leur ont été im})osées, qu'ils soient issus de Hourik, comme les Dolgoroukijes Viazemski,les \ olklionski,oude Guédimine, comme les Galit/yne et les Troubetzkoï, ils se perdent, au xvii* siècle, dans la masse des nobles de service ou d office [sloujïlie /iouc/i). Ceux-ci descendent, quelques uns, des enfants boiars d'autrefois; la plupart, d'aventuriers étrangers. Les Homanof, les Golovine sont venus de Litbuanie ; les Cherémétief, les Soltykof, de Prusse ; les Tolstoï, les Boutourline, d'Allema-

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gne; les TcliiUlH'rine, de Venise ; les Triierkasski, du Caucase, etc. LesOiiroussof, les ApraxiiH*, l«»s Toiir;;in*ni«*f,«*lr.,se vantent d'avoir pour aneèlres des mourzas tatars. Mais tous, Russes de vieille souehe ou russiliôs, ils sont privés de celle atlaelie étroite au sol, qui caractérise la noblesse d'Ocjidenl. S'ils posscdcnt des serfs et dos terres, c'est que le Tsar n'a pas eu d'autre monnaie pour payer leurs services : encore ces terres sont-elles presque toujours, non des alleux [rolrhiîiy], mais de simples Ik' tu' fiers i/tomifs/ia), (|U«' les prika/cs de Moscou |)euvent reprendre ou retailler à volonté. Le noble n'y est jamais, en quel(|ue sorte, qu'en subsistance : quels (pie soient son Afçe et ses services, un ordre du maître peut toujours le rappeler à Moscou, l'envoyer en mission lointaine, le verser dans l'armée. II s'y rend h ses frais, avec ses provisions, ses cbevaux, ses pens, en nombre proportionné à l'imporlance de son l)énéfice, et souvent «les années se passent, dans la boue des conlins polonais ou suédois, ou dans la steppe, en face des Tatars, avant qu'il puisse rentrer au village, y mettre au clou l'arquebuse et le sabre, surveiller ses récoltes, gouverner ses i)aysans, et engendrer des enfants auxquels le Tsar accordera sans doute des villages, puisque, comme leur père, ils seront ses serviteurs. Au reste, personne, dans la noblesse, n'a de droits envers l'F^tat : si pointilleux qu'ils soient entre eux, si vives que soient leurs querelles de préséance (miestniichestvo) , les nobles ne peuvent même pas fermer leur classe aux intrus qu'il plaît au souverain d'y introduire : vis-à-vis desprUazes et des voiévodes, ils sont des inférieurs que leur soi-disant noblesse ne met à l'abri d'aucune espèce de châtiment. Dotés de serfs par l'État, ils sont eux-mêmes des serfs de l'État.

C'est sur ces serfs de l'État qu'est tombé tout d'abord le poids des entreprises de Pierre le Grand. Il les a soumis à des obligations que leurs aïeux n'avaient jamais connues. Sous Alexis Mikhailovitch, telle guerre de douze ans

LA NOBLESSE r.»l

avait paru interminable ; sous Pierre le Grand, les guerres durent, presque sans interruption, de 1006 à 1725. Pour ces guerres, tous les nobles sont réquisitionnés, de l'Age de quinze ans à la décrépitude ; à moins dinlirmités ou de blessures graves, ils servent, dans l'armée ou sur la Hotte, sous les ordres des étrangers détestés. Les congés sont rares et courts. Encore n'est-il pas toujours possible de les passer au village : les oukazes ordonnent aux nobles de se bâtir des maisons à Pétersbourg, et d'y dépenser leurs maigres revenus, à la façon et sous la surveillance des étrangers. Heureux encore celui qu'un oukaze imprévu n'a pas versé dans les bureaux pour y servir à côté des barbouilleurs de ' papier, de la « graine d'orties » si fort méprisée par la noblesse.

Mais la pire de toutes les obligations est celle de s'instruire. Jadis, (juand on vivait sur la tradition peu cuinpliquée des ancêtres, le jeune noble [nedorosi) restait au village, s'y mariait à quinze ou seize ans, et, hors cela, ne faisait rien jusqu'à son appel au service, qui pouvait venir fort tard. Maintenant, le Tsar exige qu'il étudie u la mathématique » et les langues d'Kurupe, dès 1 âge de dix ans, et que son travail soit constaté dans des revues régulières {smotry)^ qu'il ne dédaigne pas, à l'occasion, de présider lui-même. Tout à fait ignorant, le nedorosi est incorporé dans un régiment, et le mariage lui sera peut-être interdit : dans le cas contraire, on le promène d'école en école, on l'expédie parfois à l'étranger ; quand il en reviendra, ce sera |)Our retomber dans l'armée, sur la Hotte, ou dans quelque administration lointaine, jamais pour rentrer tranquillement au village.

Ivan Ivanovitch Nepliouief raconte, dans ses Mémoires, qu'il était déjà marié et père de famille, et du reste illettré, quand il fut appelé à Novgorod, avec les autres jeunes nobles de la région, pour y être examiné par Menchikof. Le résul-

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tiil (le son exiiinon fut qu'à son j;ran«J (l»*sos[)oir, on lo retint H Novgorod, à l'iM-olo. Six mois plus lard, ««n raison (!<' sos pro^ivs, on le lil passer à .Narva, dans un cours sup«''ri«Mir, puis à INUershourf;,à rAcadéniie de marine, et enfin à Hev«'I. où (>!) rciiihanjua sur la lloll».', en (jualllr de bas-oflicier. il croisail d('|)uis (juei(|ues mois sur la |{alli«iu<', lorsque le Tsar le désifijna, avec plusieurs camarades, pour aller servir sur les fî^alères de Venise. 11 y resta deux ans sans rien recevoir de Hussic que les maigres subsides dislrihu/'s. à des inlerv.iilcs for! irrt'gulicrs. par le minislrc russe à Venise, il avait déjà appris l'italien, et couru toute l'Adriatique, quîmd un nouvel ordre l'cxjn'dia à (!adi\. Ilciidii à destination, non sans peine, il n'y put rien l'aire, faute d»? savoir l'espaj^nol, et implora son rappcd, qui lui fut accordé en 1722. Ln an plus tard, il est attaché aux travaux du port de Pétersbourfi;, où le maître le voit souvent et le prend eti j;ré ; si bien (jue, comme il faut à (lonstaiiliuople un agent parlant litalien, on l'y bombarde ministre de Russie. Il y restera de longues années. IMus lard, nous le retrouverons dans l'Oural, soumettant les Bachlvirs, et livrant leurs vallées à la colonisation russe.

En somme, Niepliouef a été payé de ses peines, mais la masse des nobles qui peinaient obscun'ment. loin du Tsar, a moins profité de la ré'forme. D'abord, les gratifications en terres et en paysans furent suj)primées ; désormais, les nobles ne recevront plus — et pas régulièrement — que des appointements en argent. C'eût été leur ruine, sans une compensation inattendue : l'habitude de donner des />om?>*tia disparaissant, celle de les reprendre disparut aussi: alleux et bénéfices se confondirent, au grand profit des bénéficiaires. D'autre part, le Tsar surveilla fort peu les rapports entre paysans et seigneurs. Il en résulta une accélération du mouvement qui tendait à faire des serfs une chose, un capital exploitable et transmissible à volonté, comme en Pologne ou en Allemagne. .. ■

Pierre III, emi>ereuk ut IIlssie, d'après Feucher.

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C'est du reste le rêve de Pierre que d'assimiler ses noble» îï ceux d'Oceidenl. Kn même temps qu'il leur impose à tous la |>eri"U(nie, l'épée et l'hahil à la fran(;aise, ii f;ralifle ses favoris de litres européens (///<//, hanm), à la place du vieux titre de hoiai\ qu'il laisse tomix'r en désuétude; il les organise en corporation, sous le nom polonais de c/UiaÂ/ietsivo^ et leur acconh^ certains privilèp-s. celui d'avoir des armoiries [(jurrby) comme en Kurop«î, el d<î léguer tous leurs biens, transformés en majorât, à celui de leurs enfants qu'ils voudront favoriser aux dépens des autres — privilège (]ui jurait avec (outes les traditions russes et (jui fut insu|»portable aux nobles. Mais, tout en b(juleversanl leurs babiludes. le Tsar n'entend pas clianger leur condition légale. Il n'a ni restreinl leiirs obligations, ni adouci les peines dont ils étaient passibles : lui-même a souvent bàtonné des nobles, el ses ofticiers en ont fait fouetter, cliemise levée. D'ailleurs, de par le Tableau des Rangs, la qualité d'un liomme dépend, non de son origine, mais de sa place dans la biérarcliie administrative ou militaire, de son tchine. Il n'y a pas <le gentilsbommes en Russie, disent les voyageurs du xviii* siècle ; il y a des majors, des capitaines, des conseillers, des assesseurs, etc., etc., parfois lils de pope ou de moujik, mais anoblis par leur tchine. Un abîme sépare des nobles d'Europe ces nobles de pacotille. Seulement, en les initiant aux cboses d'Occident, le Tsar leur a ouvert les yeux sur cet abîme, et toute leur histoire, au xviii' siècle, sera celle de leurs efforts pour le combler, pour secouer le joug de l'État, el réaliser enfin l'assimilation dont on ne leur avait donné que la vaine apparence. Déjà, sous Pierre le Grand lui-même, la lutte est vive entre l'État, toujours en quête de serviteurs, el les nobles qui se dérobent à ses appels. Certains ne quittent leur mai- ^ son qu'au troisième oukaze ; d'autres errent de ville en ville, en dissimulant leur qualité, se font inscrire dans les corporations de marchands, ou dans les prikazes de Moscou, ou à

l'académie gréco-latine, avec des fils de pope, ou s'enga'jent au service d'autres nobles. A tous ces réfractaires le Tsar fait une chasse acharnée ; ceux qu'on retrouve sont faits soldats ou matelots; on confisque les biens des autres, leurs noms sont affichés sur des potences, au milieu des places publiques. En 1722, un oukaze les met hors la loi ; on pourra les tuer et les voler impunément. Mais ces rigueurs extn^mes servent peu : la Russie est assez grande pour cacher tous les réfractaires, et les policiers y sont toujours miséricordieux pour qui les supplie la bourse à la main. L'inanité des édits de proscription est attestée par les amnisties qui, de guerre lasse, les suivent toujours de près.

Après Pierre le Grand, la noblesse recommence à respirer. Ce n'est pas que VrAdi renonce à ses droits ; jusque sous Elisabeth, les oukazes du réformateur sur les réfractaires, et l'obligation de servir et de s'instruire sont confirmés et renforcés périodiquement par de nouveaux oukazes. Mais d'une part, le service est moins dur. |)arc»' qu'il y a des j)ériodes de paix ; d'autre part, l'incertitude de Tordre de succession au trône permet aux régiments des Gardes, à plusieurs reprises, de disposer de la couronne. Or, les Gardes, c'est la noblesse : la classe tout entière profite des concessions qui leur sont faites.

La loi de Pierre le Grand sur les majorais et l'indivisibilité des héritages disparut la première. Aucune mesure, en efi'et, n'avait été plus vexatoire pour les nobles, habitués jusqu'alors à répartir leurs biens, à peu près également, enlre tous leurs enfants. Pour échapper à l'obligation d'en déshériter une partie, ils avaient imaginé les subterfuges les plus variés, ventes simulées, souscription de dettes fictives, etc., etc., dont il était résulté, la plupart du temps, d'interminables et ruineux procès. Aussi le premier des vœux présentés à Anna loanovna, en 1730, fut-il celui d'un retour aux anciens usages en matière de succession, et Tlmpéra-

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trice s'y rendit iraiitant plus volontiers, qu'après tout l'Etat n'(Hait guère intéressé à maintenir la législation de Pierre le (Jrand.

Quant à rinstruction obligatoire, si dure (jurllc fût pour les familles pauvres perdues au fond des eainpagnes, les protestations eessèrentde bonne beure. L'opinion publi(|ue, la mode, et le s«'ntim«'nt (jue dans n'importe quelle «arrière, on ne pouvait réussir sans instruction, tirent plus (jik* les ouka/es pour babituer la noblesse au nouveau régime. Il n'était du reste pas bien exigeant; certaines ap[)an'nces de «'ulture pouvaient facilement tenir lieu de la réalité. La plupart du temps, les Mitrophanouchka et les Skotunnc^iUmi Fone-Vi/.ine a dépeint, dans le Mineur, l'ignorance crasse et la paresse, se transformèrent simplement en V Ivanouc/tka du lirïyadn'r, également ignare, mais qui a vu l'Europe et sait entrelarder ses phrases de mots étrangers, incomprébensibles au vulgaire. '

Ce fut naturellement contre le service obligatoire que la noblesse tourna son principal effort, sans pourtant l'attaquer de front dès le début. Elle demanda d'abord le droit, pour chacun de ses membres, de choisir son genre de service, militaire ou civil, ce qu'Anna Leopoldovna accorda, mais avec tant de restrictions que la concession fut à peu près illusoire. Le gouvernement ne fut guère plus généreux en ce qui concernait la limitation du temps de service. Lors de la crise de 1730, il avait été beaucoup question de le réduire à quinze ou vingt ans : en 1 739 seulement, Anna loanovna consentit à le ramener à vingt-cinq ans. Heureusement pour les nobles, et surtout pour les nobles riches, les abus corrigeaient les rigueurs de la législation. Beaucoup de familles inscrivaient leurs enfants au service, dès leur plus bas âge, sans les y envoyer, et les années ainsi supposées faites comptaient pour la retraite et même pour l'avancement : Bibikof, par exemple, inscrit au

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