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russe, et violemment épris des traditions nobiliaires et îéodales (les cours alh-mandes. Le 18 février 17(12, Pierre III 'supprima le service ohlijçaloire. Dans le préambule de son manilt'sie, le souverain conslalait (jue les édits de Pierre le Grand étaient devenus inutiles ; que l'amour de la patrie et le /.Me j)our le service s'»*lai<*nt n-pandus, daris les nouvelles génénilions, assez pour qu'<jn pût renoncer aux mesures coercitives. Les nobles sont donc déclarés libres de servir ou ne pas servir: ils resteront cbez eux, iront ii l'étranger, s'occuperont à leur guise. Du reste, ce don généreux ne va pas sans reslri<lions. Le monarque aura toujours le droit d'appeler au service tel noble qu'il voudra. Dans cbaque j)rovincc,(les nobles élus par leurs pairs resteront à la disposition du Sénat. Knlin, ceux qui n'auront jamais servi nulle part seront exclus des réceptions de la (^our, des fêles et des réunions publiques.

L'oukazede Pierre III fut accueilli avec enlbousiasme par la noblesse, au moins par celle qui n'avait jamais été assez ricbe pour tricber avec les règlements. « Je ne puis dépeindre » quelle joie cet acte mil dans le cœur de tous les nobles M de noire pays, écrit Bololof... Tous sautèrent de joie, et » bénirent la minute dans laquelle le souverain daigna le » signer... Et il y avait de quoi! Jusqu'alors la noblesse russe » avait vécu pieds et niains liées. » Par contre, dans la baute administration, malgré la proposition émise au Sénat d'élever une statue d'or au libérateur, on s'en tint généralement à l'opinion de Volynski. Après le renversement de Pierre III, le bruit courut partout que son édit serait rapporté. En fait, les conseillers de Catberine II en avaient peutêtre le désir, mais non la force, et tout ce qu'ils purent faire, ce fut d'édicter « des règlements pour encourager Tamourpropre des nobles et leur zèle au service ». Ces règlements (oukazes de 1763, 1774, 1775), sous couleur d'agrandir les droits de la noblesse, lui imposèrent une bonne part de l'ad-

ministration provinciale, etconfirmèrent, en les aggravant, les dispositions de Pierre III sur les nobles qui n'auraient jamais servi. D'autre part, ils fixèrent les prérogatives personnelles de chaque membre de la noblesse; droit exclusif de posséder

Maison ue campagne de la princbsse Dachkof, d'après une gravore do xvm» siècle.

des terres et des serfs, d'exercer certaines fonctions ; avantages en matière d'impôts ; faculté de faire le commerce, de fonder des fabriques ; exonération des châtiments corporels, etc. Il va sans dire, du reste, que le Diplôme (Gramota) de 1785 fut souvent remanié, en dépit du surnom pompeux de Charte constitutionnelle de la noblesse russe, que lui ont décerné certains historiens; qu'en particulier F^aul 1" revint, au moyen d'un artifice de langage, sur la suppression des

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châtiments corporels, et qu'enfin heaiicoiii) de concessions faites sur le papici- riii'cnl fort mal n'S[)ect«''»'S ilans la pratique.

C'est ce queconsliitent, à la (in du siècle, deux voyageurs français. " Si l«»s onUa/es l'IaitMil pon(lu<'ll<'m«'nt e\«M iiir-s, écrivent-ils, aucune noblesse ne jouirait de plus beaux privilèges, mais il y a souvent loin d'une loi promulguée à une loi exécutée, et c'est le cas où se trouve la noblesse russe. » Pétersbourg légifère : les ouka/es organisent la noblesse en corporation, en chlin/^liclstro, sous I*ierre le Grand ; en dvoriansivo^ sous Catherine 11: en fait, les gouverneurs de province ne voient toujours enelIfMjue h'<. fjcns de servicf iVuuirefois, qu'un groupe d'individus, unis, à la vérité, par un lien légal, mais divisés d'intérêts et de sentiments, et, par suite, dépourvus de toute force collective.

Nous avons déjà dit de quels éléments hétérogènes avait été formée la noblesse russe : le xviii* siècle n'a fait qu'ajouter il sa bigarrure. D'abord, tous les grades conférant la noblesse, la corporation s'est enrichie de recrues peu propres l'i accroître son prestige: -en 1785 seulement, il fut ordonné que les cinq derniers rangs n'anobliraient plus leurs titulaires. Ensuite, la transformation politique de la Russie eut pour résultat l'inlroduclion dans la noblesse, d'une foule d'Allemands, et d'un certain nombre de Hollandais, de Français, d'Écossais, d'Italiens, etc. L'Orient donna à son tour. En 1726, plusieurs familles princières de Grousie viennent s'établir à Moscou : à leur tête est leur tsar, Bakhtang VI, dont descendra le héros de 1805 et de 1812, Bagration. En 1744, de Kalmouks transférés à Pétersbourg sort la lignée des princes Dondoukof. Sous Catherine II, c'est une inondation d'Arméniens, de Lazaref, de Davidof, d'Argoutinski-Dolgorouki, soi-disant descendants d'Artaxerce Longue-Main. Enfin les conquêtes elles-mêmes

introduisent dans la noblesse des éléments hétérogènes ; les barons baltiques d'abord, qui, grAce à leur cohésion, à leur culture, aux avantages que leur ont assurés les traités tl'annexion (pas de service obligatoire, etc.), grâce surtout à la faveur dont les Allemands jouissent à la (lour. prennent la tête de la noblesse, et lui communiquent une partie de leur esprit féodal; les Polonais ensuite, dont beaucoup ne sont que des fermiers libres' trop hùtivement reconnus nobles par la législation russe, dont (pielques-uns pourtant, les Sangouschko, les Czartorysivi, les Had/iwill, les Sapiéha, etc.,. sortent de souches illustres, qui remontent parfois, au delà des siècles de l'union polono-lithuanienne, jusqu'aux temj)s de la Russie primitive.

Tous ces nobles, vieux Husses ou nouveaux Russes, nobles historiques ou nobles de service, se jalousent ou se méprisent. Mais nulle part l'abtme ne se creuse aussi profonilt'nienl qu'entre la noblesse» pauvre éparse dans les campagnes, et l'aristocratie riche des capitales.

Le noble pauvre ne fait, la plupart du temps, qu'une pauvre carrière. Dans les régiments, il laisse les hauts grades aux (/varriistes, aux ofliciers de Cour ; dans les bureaux, il n'a quelque avancement qu'en se confinant en province. Sorti (lu service, il vit dans son village perdu, dans un château qui ne diffère guère dune izôti de paysan. Clouvert d'un toit de chaumes ou de planches moussues, ce château ne comporte, la plupart du lemi)s, qu'un rez-de-chaussée. On y accède par un perron di\jelé, entouré de débris de vaisselle. A l'intérieur, il n'y a parfois que deux chambres, planchéiées et plafonnées sommairement, éclairées par des fenêtres à carreaux, non de verre, mais de papier, et si basses qu'en se penchant au dehors, on peut de la main toucher la terre. 11 y a d'ailleurs des maisons cossues, où, le long du vaste corridor qui traverse le rez-de-chaussée, se groupent, d'un côté, la salle à manger, la cuisine, l'office, les chambres des dômes-

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tiques dos deux soxes, et do l'iiulre, les cliîimbres do inallros, chambres d'IiiviTOU d'été, qu'on ferme allernativemeiil pendant toute une saison. Mais le tout est pauvrement nnMiM»'*. Des banes courent le long des murs ; les chaises, les fauteuils elles divans soûl du lux(^ Aux murs sont accrocluM-s des icônes, et quelquefois des gravures grossières, salies par les mouches, comme la Prise de Cttslrin, qui, dans la Fi//e (hé Capitaine, de Pouchkine, décore le logis du vétéran Mironof. Dans de rares armoires, et sur des tables souvent boiteuses, s'étale la vaisselle, plus ou moins ébréchée, où reluisent parfois des pièces d'étain, legs des ancêtres. Les lits sont inconnus; on couche sui des divans. Ouant à la propreté, elle est médiocre. La vermine circule partout. Il faut lire, dans la Chronique île Famille, d'Aksakof, le récit des terreurs (jue d'énormes rats firent éprouver à sa mère, lors de la première nuit qu'elle passa chez les parents de son mari, à la campagne.

Dans ces maisons si peu confortables, la vie est monotone. La meilleure partie de la journée se j)asse à fain' cin(j ou six repas : le reste du temps, le chef de famille chasse, ou parcourt ses champs, ou fait la sieste. Les cérémonies religieuses et les banquets qui les suivent, sont une de ses grandes distractions : à Pâques, à Noël, les fêtes durent plusieurs jours. On se visite, de voisins à voisins ; on se reçoit, avec l'hospitalité qui est restée traditionnelle en Russie. Dans ces occasions, la jeunesse danse: les personnes mûres ou âgées jouent aux cartes. C'est en vain que, depuis Pierre le Grand, des oukazes défendent de jouer de l'argent ou des serfs : le faro, le quintet, le lombar (la bête hombrée) etc., font rage dans les maisons seigneuriales, et plus d'un noble s'y ruine. Mais la grande ressource, ce sont les procès. Dans les cantons où vivent côte à côte de nombreuses familles issues de la même souche, il est rare qu'elles n'aient pas à se disputer un lopin de terre ou de forêt. On va donc à la ville, devant les juges, et

nr-T^WfejFSJ^

Cette maison — celle de* pa- I ents du mémuiriste Uulotuf — nous est représentée ici telle qu'il l'a connue dans son enfance, vers 17;{<). La pièce n" 1 èlail la cliaml)re de ses parents ; le n* 'i, une <-hambre d'enfants ; le n* 3, une 'lianibre de dumestiques ; le n*' i, '», 6, de grandes antichambres, plus tard coupées en plusieurs h ambres ; le n" 7, 8. l», non -haulTés, servaient d'oftices ou de cabinets de débarras. Le mobilier était des plus simples, même dans la chambre on se tenaient habituellement le» maitres (N* 1). Le ^rand |)uèle de faïence en occupait une partie : dans le coin oui faisait l'angle de la maison, en face du poêle, se trouvaient les saintes images avec leur lam|»e toujours allumée : un banc, un rayon le long du mur, un lit, une table la i;aniissaient : Bolotof constate <|u'on ne connaissait ni canapés,ni fauteuils, ni commodes. Dans les autres pièces, il y avait des bancs, des lits (très sommaires .une grande table, une armoire, si noire qu'il fallait la gratter au couteau jKiur s'aperi;evoir qu'elle avait été |>einte.

Les nmrs n'étaient pas garnis de papier; les fenêtres étaient toutes petites : toutes les chambres, sauf celle des parents de Holotof, étaient sombres et tristes. Plus tard, devenu homme, Bolotof se bâtit une autre maison plus claire et plus gaie ; mais, à cela prés, semblable à la première.

Maison de gentilhomme CAMPAUNAnD, dessin de Bolotof dans ses Mémoires.

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comme ils sonlcorriiplihlcs, el la h'gislîilion fort confuse, les aiïainîs ne litiisscnt |)as. Plusieurs des cahiers jUM'serilés h la (Commission <l(! Moscou se plaignent forl de (-('<> longueurs : on essaya d'y romt^dier, mais sans succès.

Après la H'forme adminislralive de Catherine II, h'S assemhléiis périodiques de la nohlesse, dans les cheis-lieux de district ou de province, devinrent une appoint précieux. A la vérité, on y jouait et huvait beaucoup, et certains tahleaux de ces assemblées, tracés par des «-ontr'mijorains, ne sont pas éditiants. Il est permis de croire pourtant (|u'on s'y occupait, entre temps, des affaires pour lesquelles on était convoqué, et (jue les discussions (jui s'en suivaient ouvraient beaucoup d'esprits aux pensées nouvelles. Leur institution coïncide, d'ailleurs, avec les grands progrès qui marquent la première moitié du règne de Catherine II, alors que le retour dans leurs foyers de beaucoup de fonctionnaires libérés, et, d'autre part, ladilTusion des livres, provoquent l'éveil intellectuel des provinces même les plus reculées, et diminuent, en faisant naître une classe nouvelle, YintelUgence, la distance entre la moyenne ou petite noblesse et l'aristocratie.

Cette distance, nous avons vu comment les habitudes administratives du siècle l'avaient respectée ou agrandie. Les coups d'Etat et les révolutions y avaient contribué aussi, en multipliant les favoris, et, par suite, en créant des fortunes colossales. Sous Pierre le Grand, Menchikof arrive à posséder .. 30.000 serfs, plusieurs villes en Ingrie et en Oukraïne, 1 3 millions de roubles — qui feraient beaucoup plus aujourd'hui — 25 kilogrammes de vaisselle d'or, etc., etc. A la fin du siècle, un autre parvenu, Bezborodko, à force de grappiller sur les entreprises de l'Etat, a des villages par dizaines, des lacs en Crimée, des pêcheries sur la Caspienne, des objets d'art innombrables, des monceaux de bijoux et de vaisselle d'or, des diamants dont il est couvert jusqu'aux souliers.

Quand une de ses maîtresses, une chanteuse italienne, est expulsée de Russie par ordre de Catlierine II, il lui donne 500.000 roubles pour la route. A ravènement de l*aul I", il manque d'être disgrûtié, nHahlit sa faveur par d'audacieux traits de courtisanerie, et reçoit 1 2.000 âmes de plus. Encore sa fortune est-elle modeste à côté de celles des grands favoris, des Hazoumovski,des Orlof, des Potemkine, des Zouhof, etc. Il est diflicile de faii-e le compte des dizaines de millions de roubles, el des dizaines de milliers de paysans russes, litiiuaniens ou polonais, que Catherine II a données, ou laissé prendre à ses élus, et à leurs créatures. 11 va sans dire, que ces fortunes mal acquises sont instables, et que, de temps en temps, surtout dans la première moitié du siècle, tropporlunes

confiscations font passer de mains en mains les donations faites à de précédents favoris, sans que d'ailleurs l'État y gagne rien.

Cette instabilité môme est une des raisons qui, en dépit des édits somptuaires, poussent les grands seigneurs à un^luxe excessif. Luxe de maisons, d'abord: à la chute du ministre Volynski, en 1737, on lui enlève assez d'hôtels et de villas pour loger une douzaine de familles notables. En général un propriétaire riche a autant de maisons que de domaines.

Le PHiNCE Alkxamuhb Oamilovitcu Mencmikok.

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et ces maisons sont parfois des palais : Chappe, allant à Tobolsk, visite une maison des Deniidof surles bords de la Kjiinu : il y a là douze serres, pleines de citronniers et d'orangers, un lliéàlre, des dépendances de toute espèce. Du reste, le maître vit, la plupart du temps, à la ville, à Pétersboiir^ on à Moscou ; <'ar, ainsi (pie le n'marquc (latberine 11, en s'en j)lai^nant, il est volontiers abscntéisie, estimant que nulle part on ii'administre mieux sa fortune que près de la source de toute fortune. Mais son liôtel, dans l'une ou l'autre des deux ca|)itales, ne difière j)as essentiellement de ses maisons des cliumj)s. (le sont toujours les mêmes conslrut'tions longues et basses, avec les mômes portiques, les mômes colonnes, les mêmes ornements en stn<; ou en plâtre, le même parc, les mêmes communs, le même mobilier, plus ricbe peut-être, mais toujours métiiocrement entretenu. Le vrai confort est à i)eu près aussi absent de la maison princière que de la bicoque d'un propriétaire rural.

Le vrai luxe du ^land sei^neiir, c'est, avec l'étendue de sa maison et de son pare, la quantité de gens qu'il y entretient. Il a cliez lui — en plus des liôtes de passage, toujours magnifiquement accueillis — une foule de |)arasiles, parents pauvres, clients, voisins, aventuriers variés, qui, une fois introduits, ne s'en vont plus. Viennent ensuite les étrangers : pour être bien posé à Moscou, vers la fin du siècle, il faut entretenir, avec deux ou trois lévriers danois, des nègres, des Français, des Allemands, coureurs, précepteurs, cuisiniers, cochers, secrétaires, etc. Tout ce monde est servi par une nuée de domestiques serfs. Les maisons qui en contiennent plusieurs centaines ne sont pas rares; la seule énumération de ceux des Razoumovski tient plusieurs pages d'un inquarto. D'ailleurs, ils ne coûtent pas cher. Les voyageurs nous les dépeignent vêtus d'habits troués, couverts de peaux de moutons, pieds nus : leurs bottes ne servent que pour les grandes occasions. Pour se nourrir, ils ont leur potager,

LA NORLESSE

leur volaille, leur bétail. Les terres du maître les plus voisines fournissent aux manques possibles ; elles expédient, à termes fixes, de longs convois de provisions. A Texceplion des objets fabriqués d'origine européenne, la maison seigneuriale n'achète rien ; elle se suffit à elle-même.

GHKiiUlRE ET .\LEMâ OrLOP,

à Moscou, pendant la peste, d'après un tableau contemporain.

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Le gouvernement des domestiques est, la plupart du temps, confié à des intendants. Parfois le maîlre rédige un règlement, une conslilulion de sa maison : nous possédons plusieurs de ces documents. Dans son *< ordre général » de 1785, V.J. Lounine explique longuement à son personnel comment il faut recevoir, à sa descente de voiture, une dame inconnue, s'informer de son nom, le reporter à la maîtresse de maison, comment placer les chandelles dans les chandeliers, recueillir les gros bouts pour les appartements inté-

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rieurs, les petits pour les refondre ; tenir des comptes exacts de la dépense, surloul en vins; pn'-senter des rapporis riiaqne jour aux cliefs des dillérents services, etc., etc. Louninc avoue, en terminant, qu'il ne compte pas sur une observation rij;oureuse de son ordonnancM', et en ellet, six ans plus tard, il est obligé de constater <jue rien ne va comme il voudrait. 11 se remet donc à léf^iicrer, en s'inspirant rette fois, des idées les plus pliilantliropicpies. Pourètre « à la fois aimé et craint », il assurera à scsfîcnsune vie confortiible, « à chacun son lit, la table abondant»' et projire »>, et par surcroît la vie morale : il saura « récompenser les bons, avertir, réformer, punirles vicieux, etc., etc. ». Il va sans dire qu'il en est de la seconde ordonance comme de la première.

La plupart du temps, en effet, les maisons sont mal tenues parce que les maîtres sont indolents, et encore plus les maltresses de maison. Les contemporains nous montrent la dame russe dans son intérieur, somnolente, entourée de ses esclaves. « L'une lui conte des histoires, tandis qu'une naine lui g^ratte la tète ou la plante des pieds, et qu'un bouffon la • fait rire. Ce sont les moeurs persanes. » Il est juste d'ajouter que ces mœurs, très répandues à l'époque d'Elisabeth — ellemême ne vivait guère autrement — ont disparu des capitales à l'époque de Catherine, mais pour persister longtemps dans les |)rovinces reculées.

A côté des indolents, il y a les excentriques. Un Skavronski, grand mélomane, fait apprendre le solfège à ses domestiques ; il n'est permis de lui parler qu'en psalmodiant. Pour servir à Vassili Golovine son thé du matin, il faut sept hommes, qui s'avancent processionnellement, disant des prières, et portant l'un le samovar, l'autre un balai, etc. ; son dîner et la fermeture des volets de sa chambre, le soir, mobilisent une véritable armée. La nuit, sept filles veillent ses sept chats, qui sont attachés respectivement aux sept pieds d'une table ; malheur à elles si l'un d'eux s'échappe !

etc. On pourrait citer par centaines des folies de ce genre.

Enfin, certains maîtres prétendent dresser leurs serfs aux arts européens. Ils ont un orchestre, des acteurs, des actrices, fornnés à coups de bâton, et leur font jouer du (jliick ou du Beaumarchais. « J'ai assisté à des représentations chez M. B.,., écrit un contemporain': ses dvorovye apparaissaient d'abord à rorchostre; le rideau levé, ils lùchaient leurs instruments, et sautaient sur la scène. Le maître, en robe de chambre, était dans les coulisses, pour encourager ou réprimander. Une fois, pendant la représentation de Didon, le jeu (l'une actrice ne lui |)lut pas; il courut sur la scène, et lui donna un grand souftlet, en ajoutant : « Après la représentation, tu iras à l'écurie recevoir ta récompense ! (le fouet). » Et Didon, toute meurtrie, continua à chanter

Toutes ces fantaisies faisaient la vie dure aux serfs et aux serves, plus encore h celles-ci qu'à ceux-là; elles pouvaient avoir le maliieur de plaire au maître. Four une serve qui devint comtesse (llieremetief, à la tin du siècle, combien d'autres furent soumises aux pires tiaitements. Les voyageurs européens qui voient ces mœurs de près, s'en scandalisent fort, et ne trouvent pas assez d'épitiiètes pour tlétrir la barbarie des nobles russes. Ils ne sont pas seuls, du reste à en juger ainsi. Dans son opuscule sur la corruption des mœurs, le prince Chtclierbatof fait un tableau etfrayant de la démoralisation de ses contemporains, dont les causes sont, assure-t-Jl, l'exemple de la Cour et l'intluence de l'Europe, et le résultat, l'abaissement politique de la noblesse.

Nous avons vu par quelles causes s'explique en réalité cet abaissement. Il n'est pas vrai, d'ailleurs, que la démoralisation ait été générale : les Mémoires, surtout ceux de la seconde moitié du siècle, nous présentent nombre de familles qui, pour être indolentes ou peu cultivées, n'en sont pas moins respectables. Quant aux iniluences néfastes dont parle Chtcher-

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