‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 46 sur 53 · iK I. A m ssiK Al XVIII' sikclk · texte numérisé non relu

iK I. A m ssiK Al XVIII' sikclk

Son |»lus f^iiifid in(''ril(» a i''{^'• dr» cféçr un<; langue russp ('( rilc. iNOiis iivoiis (i«''jji dit (ju'îivanl lexviii* siècle, la langue lilirTiiirc ('tail un nirlanp' de russe ci de slavon. (!<• jargon aililicici, d(''jiï |)<'ii (•aj)ai)l(' (r«'\|niiii»'r iinr jx-iisr»' |Min'iii«'iil moscovite, se trouva, dès le j)n*mier jour de la H«''forme, impuissanl à rendre des penst-es euro|n''eiines. Hon ^vr mal gré, les Iradurleurs durent lainï le sacrifice de leur slavon. « Ne t'irrite pas, électeur, écrit Trediakovski, dans sa pré- » face du Voyage à l'Ile d'amour, de ce que j'ai traduit ce » livre, non pas en slavoFi, m.iis en russe. .le l'ai lait ainsi » parc<' que le slavon est une langue d'é-^lise et que ce livre » est mondain.... ensuite le slavon est obscur pour beaucoup » d<' nous, et comme, dans ce livre, je cliante l'amour, il » faut que tous comprennent... et puis le slavon me s<*mble » dur. » Trediakovski revient souvent sur ce dernier ar^fumenf , et, par conire, il exalte les qualités de la langue russe. « Elle réunit la douceur et la ricbesse de la langue grecque. » et l'ampleur et la majesté- dé la laliiK'. » Lomonossof, d'ordinaire en désaccord avec Trediakovski, reprendra un |>eu plus tard le m«*me panégyrique : « La langue russe, non » seulement par l'étendue des espaces où elle règne, mais » encore par sa propre expansion et sa richesse, est grande » devant toutes celles de l'Europe... Cliarles-Quinl, empe- » reur des Romains, avait coutume de dire qu'il faut parler » espagnol avec Dieu, français avec ses amis, allemand » avec ses ennemis, italien avec les femmes. S'il avait connu » la langue russe, il aurait certainement ajouté qu'on peut ^ » la parler avec tous. Car il aurait trouvé en elle la majesté » de l'espagnol, la vivacité du français, la force de l'alle- » mand, la délicatesse de l'italien, et, en outre, la richesse, » la concision pittoresque du grec et du latin, etc. »

Une telle langue pouvait et devait se passer de vocables slavons, et même de mots européens. Or, depuis Pierre le Grand, il n'était pas de Russe instruit qui ne jugeât néces-

sairt' d'introduire dans ses phrases, pour quatre mots russes, au moins deux mots fran(;ais, ou allemands, ou italiens. Dès 1708, un des diplomates de Pierre le Grand, le prince Alexis Kourakine, écrivait de Venise à ses amis russes qu'il était mamorat d'une tchitadinLa, devenue sa medressa, et qu'à son sujet il avait eu un ducllo avec un gentilomo. Après Pierre le Grand, l'invasion des mots étrangers avait continué : dans un des parcs d'Anna loanovna, il y a des fantany, des alléi, des armitaji, des kackkadyy une rangereia (orangerie), des peremidg (pyramides), et même un escalier de /tarad. A la même époque, dans une escarmouche contre les Turcs, les Russes sont battus parce que leur colonel a pris à contre-sens les ordres, en russo-allemand, de son supérieur. Tatichtchef, (|ui rapporte le fait, en prend texte pour demaudei- l'épuration de la langue et l'expulsion des intrus. Dans celle croisade, il est aidé par Lomonossof, par Tredialvovski, par la plupart des écrivains. Ils n'ont pas complètement réussi ; il suflil, pour s'en assurer, d'ouvrir n'importe quel livre russe d'aujourd'hui. A la Russie des temps nouveaux, il fallait une langue bariolée, comme ses coutumes, ses institutions et ses mœurs. Du moins le russe a-t-il Hni par s'assimiler, par digérer, en. quelque sorte, la plupart des mots étrangers dont le xviii* siècle l'a bourré, comme le fran(;ais a absorbé beaucoup des mots latins et grecs i'orgés par la Renaissance.

Le russe glorilié et purifié, il fallait lui créer une grammaire, des foinies fixes. C'a été en grande partie l'œuvre de l'infatigable Trediakovski. Il tache de simplifier l'orthographe. Il propose de modilier la forme de quelques lettres, d'en supprimer d'aulres, de déterminer, une fois pour toutes, les désinences de certains cas, d'écrire comme on prononce, d'indiquer d'un trait la syllabe frappée de l'accent tonique, etc. Ces propositions ne furent pas toutes bien accueillies. Lomonossof les écarta, pour la i)lu[>art, de sa

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f^ramniairo (jiii, |)iiljli('M; en 1752, devin! rajMdofiH'nl ciassi- (jiK', et Trediakovski ne gagna, à son inilialiv*'. (jiie le surnom (h; Trissoiinus.

Dans loiilc «'diicalion lilir-rairc, la |>(Mli(jiir «•( la rlp-lori(|ue su('(('dt'nl à la grammaire. Il lallail «'\j)li(|uer aux Russes ce que sont ces tragédies, ces conu'dies, tous ce» genres d'écrire dont les Occidcnlaiix leur ral)all«'nl les oreilles. Ici encore nous n'ironvons Trissotiniis. La plupart de ses traductions sont précé'dées de «'Opieuses préfaccAi où il s'inspire, le plus souvent, des traités de littérature publiés (Ml Trance. (le fut la Lettre à rAcadf'tinr, de Ft''n<'lon, qui lui suggéra la pensée de (aire promulguer par la Sociale des amis de la littérature russe (fondée en 1733), les règles de celte litléiaturc encore à venir. Pour sa part, il lit une poétique et une rhétorique que les o'uvres correspondantes de Lomonossof ne tardèrent pas à faire oublier. Du reste, les unes comme les autres s'insj)irent du fran(;ais, et, jusqu'au xix" siècle, ce sera l'abbé lialteux qui, sous divers noms, régentera les lettres russes.

Il ne restait, après ce travail préparatoire, qu'à mettre des œuvres sous eliacune des rubriques du manuel. La première colonne remplie fut celle de Tode : Trediakovski, Lomonossof, Uerjavine brillèrent successivement dans ce genre, dont la longue vogue s'explique par ce fait qu'il rapportait bonneurs et gratifications — dans les fêtes de Cour, il était le complément naturel des illuminations et des feux d'artifice : puis il ne coûtait pas beaucoup d'efforts; on était toujours sur d'un succès en montrant, comme Derjavine, les béros russes qui parcourent le monde en brandissant le tonnerre et se demandent : « Où le jeter encore? » L'épopée vint ensuite : il fallait à la Russie une Hossiade, et Kheraskof la fit, d'après Voltaire. Xous avons déjà dit combien d'auteurs s'étaient adonnés au tbéàtre, à la tragédie surtout, qui comme Fode et l'épopée, prêtait à de patriotiques ampli-

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(ications. Successivement, tous les genres littéraires (^Europe apparurent en Russie; il le fallait bien, puisque la Hél'orme consistait précisément en la transplantation méthodique, en Russie, de tout ce qui était européen. Peu importait l'originalité ; pour le moment, la Russie se familiarisait avec les trésors littéraires des temps passés et des autres pays; elle apprenait rorlliograplie, la grammain'. le style : elle faisait ses classes. Le xix* siècle devait montrer si elle en avait profité.

11 serait injuste pourtant de n'acconler à toutes les œuvres russes du xviii' siècle qu'une valeur médiocre d'exercices scolaires. Reaucoup d'entr»* elles ont pour nous un inté'rét indépendant de l«'ur l'orme litlé-raire. Les ode^ les plus pompeuses, les tragédies les mieux léchées ne sont plus lues par personne, taudis (jue les écrits informes de tel ou tel fiscal, de tel fermier de l'eau-de-vie, de tel ou t<'l apprenti officier ou marin, nous sont souvent prjticieux parce qu'ils révèlent les pensées, les regrets, les désirs des générations (|ui ont vécu la transformation de la Russie.

Déjà sous Pierre le Grainl. il y a noi^hre de mémoiristes. Nous avons déjà parlé de Nie|>liouief. D'autres Russes envoyés en Kurope, comme lui, pour y faire des éliules, ou pour représenter le Tsar, des Cheremelief, des Kourakine, des Tolstoï, des Matviéief ont laissé des jouriuiux de roule, ou des lettres qui peignent au vif l'àme russe de ce temps, avec ses préjugés et ses curiosités passionnées. Mais aucun d'eux n'est })Ius instructif qu'un Russe qui n'a jamais quitté la Russie, Ivan Possochkof, roturier né vers 1663, près de Moscou, élevé on ne sait où, mais sûrement dans un milieu fort hostile aux innovations : la première fois qu'il est question de lui, c'est dans un procès intenté, pour propos séditieux, à quelques moines de ses amis et à lui-même. Plus tard nous le retrouvons, successivement mécanicien.

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fahricanl (!(» carlos, de loilrs, rciriiicr <l«' l'i-au-dr-Nir, nioiinayeiir, etc., el loiijoiirs «Mrrivaiil, d alionl des o|>us(iil»'s contre les Vieux Croyants, puis une instruction morale à son fils, enfin un Iraité '< liichessc et pauvreté », qu'on a parfois connparé à la « Dune royale » de V'aiihan, A (pii lui valut, après la mort dt* Pierre le (irand, «l'rtre iiutan-éré parles gens qu'il y avait attaqués. 11 mourut en prison, en 172S.

S«*s (l'uvi'cs religieuses et morales, les premières eu date, soûl loul iinpr(''^uées de l'esprit du pass«'. Il y rf-elame l'emploi du bras séculier contre les dissidents, et ramène toute la morale à des procédés mécanifjues, pour combattre " l'Kunemi », le diable, il explique combien de prières il faut dire, à quels moments et dans quelles postures ; le respect (|n'il faut témoigner aux prêtres, aux moines, aux sainls. aux meudianls. à tous les amis du maiire suprême dont il s'agit de capter la faveur ; le cérémonial à suivre à l'égard des icônes, des livres de piété, des reliques ; la tenue nécessaire à l'église. Ou'on se garde bien d'y regarder les femmes, et surtout d'y porter perruque : sa vivacité à ce sujet fait penser aux gens du j)euple qui voyaient, dans les mannequins à perruque exposés cbez les coiflfeurs, des idoles inventées i)ar le tsar anléclirist. lui somme, ce qu'il prêche, c'est la morale et la religion du xvr siècle, celle du pope Silvestre dans son Ménagier, le Domostroi. Un détail |)0urlant révèle la différence des époques. Silvestre voulait qu'on acceptfit les maladies avec résignation, sans eflorls pour les combattre : Possoclikof admet qu'on ait recours au médecin, même juif ou allemand, et ce libéralisme inattendu fait déjà pressentir le réformateur de « Richesse et pauvreté » .

Le point de départ de ce dernier traité est encore tout religieux. Comme les écrivains des époques précédentes. Possochkof voit les fondements du bonheur public dans la moralité du peuple. Mais cette moralité laisse beaucoup à

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désirer en Russie, caria religion, son essence, est inconnue on mal comprise de la plupart des Russes. Même des popes ne savent rien des saints mystères, ni de la morale de l'Kvangile. Il faut instruire ces ignorants, l'onder des séminaires, apjieler des maîtres instruits, et, cela fait, assurer la situation matérielle du clergé, le délivrer des soucis humiliants. Nous avons vu que ce programme a été celui de Pierre le Grand, et que, s'il ne l'a pas exécuté, <;'a été faute de ressources. D'autre part, Possochkof veut une justice rapide, des magistrats intègres, des lois exactes, rédigées par les délégués des dilVérentes classes de la nation : c'est déjà la Commission législative de Moscou qu'il réclame. Enfin, pour tirer les paysans de leiir misère, il veut mieux répartir les impôts, répandre l'instruclion, fonder partout des écoles, dùl-on y appeler des maîtres étrangers. Kt c'est ainsi qu'a|)rès avoir débuté, dans ses traités religieux, par des imprc'calions contre les diables il'Ofcident, Possocbkof en arrive, (juin/e ans plus lard, à vouloir, romnie l'ierre le Grand, les mettre partout,

La lutte ou la conciliation de la science é-trangère avec les vieilles croyanT'és, c'est le problème qui a hanté tous les esprits, dans la première moitié du siècle. Kantémir ne s'est guère occupé d'autre chose dans ses satires. Avec leurs titres j)liilosophi(iues [de la diversité des passions humaineSy des défauts humains, de l'éducation, etc.» ; les (liirysippe, les Cléarque, les Longin qui nous y sont présentés ; les vers de Roileau et les dictons français qui les émaillent, elles semblent étrangères h la vie russe. En réalité, la philosophie, les noms grecs et les réminiscences françaises n'y sont que le voile transparent de discussions et de polémiques alors jdeines d'actualité. Comme Possoclikof, Kant«*mir s'en prend à la vénalité des fonctionnaires, à la comédie de justice qui masque l'exploitation éhontée du |)euple.

M Veux-tu être juge? mets une perruque bien bouclée, insulte

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» celui (lui présoiiUî une re(ju<*'le les mains vides, nu-prise les larmos » des pauvres, dors sur ton fauteuil, tandis (jue le greflier lit le » procès-verbal. Si quelqu'un prétend le rappeler les lois civiles. » le droit naturel ou le droil populaire, crache-lui h la ligure, dis- » lui qu'il radote en prétendant imposer aux juges une charge si inlo- » Icrable : c'est raiïaire des sous-diacres de grimper sur «les ^lon- » ceaux de papier: il suftit au juge di* savoir signer la sentence... »

Mais les adversaires favoris do Kanlérnir, ce sont ceux de Pierre le Grand et de Feolaiie IMokopovilrli, Ii-s partisans de la barbarie d'anlan, les ignorants (jui méprisent la scienre <( parce qu'elle irajontera jamais une bicbis an tronpe.ui paternel » et qui peiiseiil qu'on réeollail plus de blé, quand on ne savait pas le latin ; les petits m;illres qui se plaij^nent qu'on use trop de papier à im|)iimt'r dfs livres, et craignent d'en manquer pour leurs |)apillolt('s ; les fanatiipies enlin qui voient dans la scienee la mère de toutes les lié'résies.

« Les schismes et les hérésies ont été enfantés par la science : » plus un homme a étudié, plus il divague. Celui qui dépérit sur les » livres tombe dans l'athéisme, ainsi grogne et soupire Criton, son » chapelet à la main, et il nous prie, le saint homme, avec les larmes » aux yeux, de réiléchir sérieusement sur les maux infinis que la » science a déjà causés parmi nos enfants qui, jusqu'ici paisibles et » soumis, marchaient sur les pas de leurs aïeux, et, exacts au ser- » vice divin, écoutaient avec recueillement ce qu'ils n'entendaient » pas. .\ujourdhui, au scandale de l'Eglise, ils se sont mis à lire la » Bible, ils l'interprètent, ils veulent savoir la raison de tout, etc., » etc. »

Parmi ces ennemis de la science, il n'y a pas que des popes ou des moines ; il y a aussi des prélats, et Kantémir ne les épargne pas plus que les autres.

« Habille-toi d'une robe noire ; mets par-dessus, avec orgueil, un » manteau bigarré ; suspends à ton col une chaîne d'or, laisse flotter » ta barbe sur ton ventre, fais porter devant toi le bâton pastoral ; » étale-toi dans un carrosse pompeux, et distribue les bénédictions à » droite et à gauche... Chacun te reconnaîtra pour un archipasteur et » t'appellera respectueusement « mon père » ! »

LA UT ri:iiATi lii. 1. 1 i.i:^ i hi. i;> i»»-»

Ksl-ce Ijien là, comino les contemporains l'ont ciii. 1»' portrait de Georges Dachlvoi", l'arelievr'que de Kazaii pour ieciuel les Galitzyne et les Dolgorouivi avaient songé à rétablir le patriarcat? En tout cas, par modestie ou par prudence, Kantémir rie se sou<'ia jamais de voir ses O'uvres imprimées.

Nous retrouvons les mêmes développements dîins les œuvres de Taticlilch<'f. Celui-là aussi est un partisan des idées nouvelles, au point de s'être fait accuser d'impié'té, voire d'atlnysme; mais, à la dill'érence de Kantémir, il s'occupe d'histoire plus que de poésie, du passé |)lus ({ue du présent. Dans son « Dialogue sur C utilité des sciences », il démontre, comme Kantémir, que l'ignorance est un mal, même au point de vue religieux, car les hérésies sont les faits des ignorants, et il cite Avvakoum, Tapolredu raskol. r)ans son « Testament dun père », l'éloge du ti'avail trahit à chaque page l'élève de Pierre le Grand ; de même les tirades sur les devoirs du citoyen et du fonctionnaire. (|ui v<i»l'"îistent, du reste, avec la façon peu scru|)ideuse dont Tatichtchef luimême s'en est acquitté, à Astrakhan ou ailleurs. (Ihemin faisant, il énumère les devoirs du bon propriétaire, l'exactitude dans les comptes, la justice à l'égard des serfs, la honte pour les vi<'illartls, les entants, les iidirmes. 11 conclut par l'éloge de l'éducation nouvelle; un honnête homme, dit-il, doit voyager, apprendre les langues d'Europe, surtout l'allemand, car les meilleurs livres écrits sur la Hussie sont en cette langue.

Cette remarque suflirait à dater l'ouvrage de Tatichtchef (écrit vers 1733). Plu* tard on ne s'est plus guère préoccupé que d'œuvres françaises, etleur intluence a donné à la littérature une impulsion que les circonstances politiques ont singulièrement favorisée. Avec Catherine II la tolérance monte sur le trône; les auivres delà première partie du siècle, que leurs auteurs n'avaient pas osd publier, voient entin le jour ; de nouveaux auteurs surgissent ; des imprimeries se fondent :

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