LES ORIGINES
priinter, sans déchéance, au monde extérieur. Le scandale qu'en ('prouvent les couches profondes de la population est pour beaucouj) dans le schisme qui, dans la seconde moitié du xvir" siècle, commence à agiter la Hussie. D'autre part, la faveur croissante des étrangers lèse beaucoup d'intérêts. A la vérité, ni les hoiars, t<jujours en possession exclusive des grandes charges, ni les moujiks, conlint'*s dans leurs huttes, n'ont à en soullVir: mais les marchands se plaignent amèremenf. « Nous sommes ruinés, écrivent-ils, en 16i6, » dans une suppliqye au Tsar : nous sommes obligés de » subir les prix des étrangers : celui d'entre nous qui essaye » de nouer des relations directes avec les pays d'outre-mer, » ils le persécutent, et le réduisent i\ la mendicité : par ») frîiude, par corruption, ils ont ublciiu des exem|)tions de » droits qui nous rendent impossible toute concurrence. » De plus, on s'aperçoit que les étrangers appefés en Russie pour enseigner aux Russes des arts nouveaux s'ellorcent, avant tout, pour garder leur monopole, de ne pas former d'élèves : Dans Falk, de Nuremberg, fondeur à Moscou, qui a remar(jué l'intelligence de ses ouvriers russes, s'arrange toujours de façon à les éloigner au moment décisif de la fonte. Enlin, non contents d'exploiter les indigènes, ils les méprisent : ils s'isolent, vivent entre eux, conservent leur langue, leurs coutumes, leur religion hérétique, sans toujours garder les qualités ou les connaissances qui les avaient fait appeler en Russie. Peu à peu, il en résulte un mouvement de réaction dont nous trouvons l'expression dans les écrits de Krijanitch et de Possochkof. "
Krijanitch, lui-même un étranger, un Croate immigré à Moscou, se plaint de l'autorité que les étrangers ont su s'y acquérir : mieux vaut mourir, s'écrie-t-il, que de se soumettre aux Allemands. Lu peu plus tard, le Moscovite Possochkof accuse les étrangers, en bloc, de prendre pour des imbéciles les Russes orthodoxes, détenteurs de la vraie foi; il
2i LA lUSSIi: AI XVIII' SifcCI.E
les qualilic, avec loiir Luther et leur (lalvin, de chiens, «le loups d'enfer. Il faut se passer d'eux et, pour cela, h's déposséder de leur siipt-rioril»'' Iccliiiicjuc. ruais roiurnenl s'y prendre? Il faut, (lisent Possotlikof et Kiijauiteh, app<'ler des maîtres, des savants, des artisans, ouvrir des écoles, traduire des livres utiles, réorganiser l'arnu'e, etc., etc. I)e hon conseil en bon conseil, ils lerniinent leurs diatribes contre les étrangers pai' de \«''rilal)les plans iVeuro/téanisu/ion de la Hussie : rien n'y manque, pas même l'introduction du tabac.
Kn somme, tout on avouant la néecssité de continuer, d'accentuer même la politique déjà vieille des emprunts à l'Europe, Krijanilch et Possochkof voulaient pourtant préserver de toute intluence europr-enne les ma*urs et les opinions des Moscovites. Il aurait fallu alors suivre le programme que tracera plus tard, au futur Pierre le (irand, le testament du Patriarche .loachim : exclure des emplois les étrangers, brûler leurs livres, ébfver entre la Hussie et l'Hurope une muraille de Chine. L'n programme de relations mutuelles et d'einprunts, si mitigé qu'il fût, ne pouvait fiboutir qu'à l'assimilation, et le règne de Pierre le Grand en est la preuve.
PIERRE LE r.RAXD
Sa vocation européenne. La guerre avec les Turcs, le premier voyaje en Europe ;
ses réâullats.
Tranâronnatioii du costume et des habitudes. Émancipation des femmes ; création
(l'une société russe : la Cour.
L'éducation : les idées anciennes et les besoins nouveaux. Le» étudiants russes à
l'étranger, en Russie.
Jusquà la cliiite de la rt'gente Sophie, rien ne décèle en Pierre AlexieicviUli iiii futur rr'forinateur. 11 n'est encore, en 1081), qu'un ^rand patron dont les «'drangers ne trouvent à louer que la vivacité d'esprit et les goûts militaires. [\,n fait, ils ne le connaissent guère: c'est seulement après la révolution de 1089, qu'il appelle auprès delui q^ielques-uns d'entre eux pour lui monlrer, qm la mano'u\re des armes européennes, qui la fabrication des explosifs, et surtout celle des feux d'arlilice, sa première passion et l'origine de toutes ses curiosités. Or, il ne pouvait passer des journées entières avec desEluropéens, à manipiderdes poudres, sans parler desgii erres d'Europe, des puissances, de leurs intérêts, des rapports que la Uussie pouvait avoir avec elles. 11 eut la chance, pour son début, de tomber sur un maître capable de répondre à ses questions, sur l'Écossais Gordon. Très instruit, très au
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<'()iirant (!<' I<i ))(»lili(|ii<* ('iii-opr'ciiiic, il sut roiiiiiuiiiitiiicr au Tsar rinlt'TÙl avec Iccjuel il la suivait : (-'«'st sarisdout»' à sou instigation ({u'en 109!J Piorre confoclionna un fou (l'artifi(*e en riiouncur des coalisj^s d'Auj^shoui"^'. L'o'uviv ainsi commencée, le (jcncvois Lcfort radicva ; moins iuslruil (juc Gordon, mais jeune et ^ai compagnou, il itispira au Tsar le goftt de la vie i\ l'europée'nne. C'est lui (]ui le conduisit à la slohode allemande. !*i«*rre y assista àdcs frtcs. à des oftices; il y dansa, en costume euro|)<*eu, y but à la m«jde du temps, c'est à dire avec excès, y prit incarne une favorite. L'étiquette qui jadis faisait du Tsar, au fond de son Kreml, un demi-dieu ina<'cessihle, aviwt déjà subi des accrocs sous Alexis Milvliaïlovitch ; en tOîKi, elle a vécu, et l'on peut prévoir que le nouveau maître ne s'en tiendra pas à une révolution d'étiquette.
Déjà en 1()!)2, de la même fac;on (piil s'était mis àJ'écoIe de Gordon pour devenir artilicier, il se |)laça, pour devenir marin, à celle des charpentiers hollandais jîidis appelés en Russie par son père, tn lOl).*!, il construisit, de ses mains tsariennes, un vaisseau qu'il fit évoluer sur le lac de Pereiaslavl. Mais qu'était ce lac ? une mare. Le Tsar va voir la mer, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait vue; il trouve, à Arkhangel, une ville presque toute entière européenne, une multitude de vaisseaux étrangers : il ose même, au grand désespoiç de sa mère, monter sur ces vaisseaux et courir des bordées sur la mer Blanche.
Dès ce moment le projet de visiter l'Europe était arrêté dans son esprit. La guerre contre les Turcs, qui occupa les années suivantes, retarda le voyage, tout en en fjiisant mieux sentir la nécessité. Pendant ces deux années, en effet, on dut appeler, pour attaquer Azof, des officiers et des ingénieurs européens, et, faute de pouvoir les choisir avec discernement, on eut des déceptions. Pierre put se convaincre qu'il n'aurait de bons collaborateurs qu'à la condition
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crallcr les chercher dans leur pays, et de perfectionner, par hi m(Mne occasion, les connaissances techniques (jui lui permettraient de tdut contrôler.
C'est à cette intention — et non pas |)n''cisément pour apprendre « à mieux régner », 'comme Ta dit Voltaire, — .qu'aussitôt la guerre finie, F*ierre parlît pour rKuro|)e, en
L'ÉCOSSAIS GoiUtON, C0N8EILLEH DE PlEHRK LE GraND.
simple volontaire adjoint à la grande amhassade de Leforl. Fidèle à la devise du cachet dont il se servit pendant tout c»' voyage « je suis un étudiant, et j'ai besoin de maîtres m, il passa la meilleure part de son temps à visiter des ingénieurs, des cha^iliers, des forteresses, à compléter des cahiers de cours, à manier la hache et le compas avec tant d'ardeur que (iuillaume III, peu avisé ce jour là, le prit pour un monomane. En réalité, ses préoccuj)ations n't'taient ni exclusives, ni étroites. On raconte qu'à son arrivée en Prusse il entendit parler d'une salamandrç conservée chez un apothicaire ; il
2H i..\ lussiK AI" wiii' sif:<:i,K
y coiinil. Il t'ii (il aiiliml parloiil où il y avait dr's colNM-lions rares, des musées, des iiisliluls s(i<'nlili(pios. IVesque «l't'lupe en éla[)e, nous pouvons suivre le d«''\('loppenienl de ses curiosités. INmi à p«'U il apprit à coiinallrf l()nt«*s les sciences el tous les arts (ri]iir(»j)c, et clia(pi<' rt'vt'-lalion nouvelle' eut pour résultat, d'al>ord ren;çîi;;eni<'nt au service russe de nouveaux sp(''(ialistcs, puis l'envoi eu Oceident de nouveaux étudiants russes (|ui dun'ut, coniine le Tsar lui-mèuje, s'initier chacun à un<' science particidière, et tous, en bloc, «'i toutes les habitudes européennes.
Pour Iravailh'r plus aisé-menl, IMerre avait depuis jouglemps renoue»', saufdaiis les occasions scdennelles, au vieux costume moscovite : les étudiants (pi'il éparpillait en Kuroj)e durent en faire autant. Ils ne pouvaient, dans leur nouvelle vie, continuer à porter « leur |)apier dans leurs bottes, leur mouchoir dans leur bonnet, leur arjjent dans leur bouche » comme les Russes dépeints par Krijanilch. Plus tard, rontré-s cho/ eux avec de nouv<'lIes habitudes, avec le bn'vet de supériorité (pie leur conférait leur séjour à l'étranger, ils gardèrent le costume européen, sans beaucoup émouvoir leurs |)roches ; nous avons déjà vu que les hautes classes étaient préparées à un changement dans les modes. Il faut voir avec quelle sérénité le prince Kourakine annonce, dans sa correspondance, les oukazes qui imposent, tantôt le costume hongrois, lanlùt le costume allemand. Par contre, le peuple se scandalisa de ces innovations : quand on vil à Moscou le Tsar habillé en uiéme/s, des troubles éclatèrent dont le résultat fut la proscrij)tion du vieux costume, devenu séditieux. Los gravures du temps nous montrent Pierre, dès son retour en Russie, coupant lui-môme, ou faisant couper tout ce qui, dans le costume de ses boiars. dépassait la mesure des costumes européens. Puis les oukazes se succédèrent, proscrivant robes, cattans, bonnets, longues barbes, ou les frappant de lourds impôts. Peu à peu, par
Pierre 1", emperblr de RuSîie, d'après Gotlfricd Kneller (1698).
30 LA lU'SSIi; AI Wlll- SiKCI.i:
la forco (les <li()s<'s, U' Tsar su Iruiiva «loue avoir r«''ali>»'' !«' prciiiicr article du programme dr; Krijaiiitcli, duiil il iravait prohahlciiK'iil jainais cnlendii parler.
A la vérité, Krijanileh aurait voulu quft cette traiisforoiation <'xlérieure «les Russes respectât leurs habitudes nationales. Mais ne s'é-lail-il pas |daint lui-même de^ ^rossiere> incartades de certains ambassadeurs moscovites, qui, sous Alexis Mil\liaïlovit<li, avaient div<'rli les capitales europé«'nnes ? Avec les habits de l'Occident, il fallait bien en prendre les usages. Le Tsar lit donc traduire de rallemaiid le « Miroir de la Jeunesse » qui, plusieurs fois réédité, de \H)() à 1725, enseigna aux « tins cavaliers >» moscovites l'jirt de s<' moucher décemment et de bien s<* tenir à table, sans remettre dans le plat les os à demi rongés^ Kn somme, le « Miroir de la Jeunesse » est le manuel de la civilitt* puérile et honnête, indispensable dans une société naissante, surtout à partir du jour où les femmes, tirées définitivement du terem par Pierre le Grand, font brusquement leur entrée dans ce monde nouveau.
Lue légende rapporte (pi'à l'Age de trois ans, le futur réformateur se trouvait un jour, avec sa mère, caché derrière une porte de la salle du trône, pour épier la réception d'une ambassade étrangère. Tout à coup, l'enfant poussa la porte et Nathalie apparut, confuse, aux yeux des boiars et des étrangers! Vraie ou fausse, Tanecdote caractérise à merveille le rôle de Pierre. Dès 1700, après son premier retour d'iuirope, il essaye d'organiser des réunions de dames et de cavaliers, à la mode d'Occident. La tentative échoue, surtout à cause de la guerre et des perpétuelles absences du Tsar. 11 la reprit après son voyage en France. Cette fois, il n'eut plus à lutter contre l'esprit bigot et routinier de Moscou : la Cour avait été transportée dans une capitale toute neuve, Pétersbourg, bâtie en face de l'Europe, et pleine d'Européens, commerçants,, officiers, fonctionnaires, et
PI EURE LE (.l{A.M) :{|
mémo princes ou princesses importées (rAlleniagne,à ^^rands frais;, pour européaniser la dynastie elle-même. Ce terrain nouveau se trôùvâTôut préparé pour Toukaze de 1718 sur les « assemblées )i, qui durent se tenir, à tour de rôle, chez tous les dignitaires et clie/ l'Kmpf'reur lui-même : tous les fonctionnaires d'un cerlaiii^rang y étaient conviés, avec leurs familles, pour jouer, boire, causer. (Iin-^i . à leur gré : il ne leur était dé'fendu qîïé"lîÇT^ster chez eux. Kntrr tcmprr, d au-
ArKHANGKL au commencement du XVIII* 8IÈCLK.
très oukazes avaient prescrit de ne plus marier les tilles sans leur consentement; de célébrer, six semaines au moins avant la noce, des tiançailles après lesquelles les fiancés pourraient se voir, s'apprécier, et rompre, si bon leur semblait : comme la société, le mariage devait être européen.
11 va sans dire que la partie de lanalion touchée par ces oukazes eut quelque peine à s'y conformer. S'il n'était pas toujours facile aux cavaliers de s'habiller à l'occidentale, ce l'était encore moins aux dames. On avait beau leur exposer, dans les lieux de réunion, dés poupées attifées à la dernière mode, les artistes capables d'exécuter ces costumes et ces coili'ures compliquées faisaient souvent défaut. Un con-
32 LA lirsSIK AT XVIII' sificij:
lomponiifi nous montra les dîiriK's de Moscou cncombranl, plusieurs jours àruvance, la houliqur de ruiii(ju<' pcrruipiicr de la ville, et une fois coiffées, reslanl assises, jour et nuit, de peur (reiidoFiinia^er rrdiliee de leur coiiïiire, Kt tout cela n'était rien : il l'allail savoir comment se tenir dans ces lerrii)les assemblées, chose si nouvelle que Touka/e n'avait pu troux'r d«* mol russe pour en rendre approximativement ridée, \'A\ dépit de leurs maîtres à danser, aventuriers fran(;ais ou prisonniers suédois, les boiarines de la veille, transformées en demoiselles (rhonneur ou en « dames à portrait », sanj^lées dans leurs corsets, encombrées d'énormes paniers, juclii'es sur de liîiuts talons, faisaient pileuse ligure, pendant la polonaise ou l'allemande, en face de leurs cavaliers, eux-mêmes fort mal à l'aise dans leurs bas de soie, leurs habits étriqués et leurs ^ants. La présence du Tsar qui prêchait d'exemple, poussait les couples, inventait des lij^ures nouvelles, exécutait, au témoignage de Bergholtz, << d'étranges cabrioles », n'était pas faite pour diminuer l'embarras des novices.
I*eu à peu, pourtant, la souplesse slave reprit ses droits. Au contact (h'S étrangers qui remplissaient la nouvelle capitale, les tinsses — ceuxdu moins des hautes classes — seuropéanisèrent si bien que les observateurs étrangers de la lin du règne conviennent que la Cour de Russie est devenue « une des plus magniliques de l'Europe » ; on y rencontre, dit Bergholtz, des cavaliers et des dames dignes des salons les plus raftinés d'Occident. S'il y a quelque chose à leur reprocher, c'est sûrement tout le contraire de la gaucherie. La liberté d'allure des dames les étonne, et aussi leur habitude de boire avec excès. En cela, il est vrai, le Tsar est le premier coupable : c'est lui qui fait de l'ivrognerie un devoir pour ses convives, dans les fêtes bizarres qu'il imagine sans cesse, noces de bouffons, mascarades, banquets où Ion voit sortir d'énormes pâtés, à la table des hommes, une naine, à
.14 LA mssii: M XVIII' SIKCLK
colle dos (lamos, un nain, tons doux «'tranjîomont <oslum*''S. Les olnm^ors no sont pas soûls à so scandaliser d<; ces lantaisios qui, jointes tï d'aulres licences, explicjuenl l'accusation d'avoir dônioralis»'' la soriét»' russo. porléc pins lanl contre l*ierr<; par un |)ailisan <l('s vieilles eoiihune». le prince Chtclierbatof.
Il est diflicilo do «Imo si !«' rélorjualeur a n'-elleinenl nui à la moralité do ses sujets : en foui cas, il a sin^ulièremonl élar^M lourespril. Avant lui, on »lé|»il des ellbrts do souverains ou de boiars isolés, la Moscovie en était encore aux profçramnios pé(laf^o<^Mquos jadis esquissés, au xvi' siècle, dans lo Mrnayier du po|)e Silvoslro. Kn<oro après 17n(), l*osso<likof bourre ses livres de recommandations sur les prières h dire chacjue jour, les signes de croix nécessaires })our éloip;nor le Malin, la vertu éducatriee d<'s coups do bAlon, l'intluence néfaste des livres d'Occident, o le bavardage slupido >» do Kopornity. Mieux vaut s'en tenir aux bons vieux livres de piété, en prônant soin de les porter, par respect, non dans les poches dos culolU'S, mais sur la poitrine.
Ces préjugés de ses sujets. Pierre 1" ne s'est jamais soucié de les ménager, non qu'il fût irréligieux, mais, religieux ou non, il lui fallait, avant tout, des techniciens formés en Europe. Dès IGl)2,il envoie un certain PostniUof à l'université de Padoue; en 1694, nouvel envoi de Russes à Padoue et à Venise. En 1695, déjà moins préoccup** des choses méditerranéennes, c'est en Hollande qu'il adresse des étudiants. En 1697, pendant la grande ambassade de Lefort, il sème partout, dans les études les plus variées, les jeunes nobles qu'il avait emmenés avec lui. Rentré chez lui, il fait partir, chaque année, de nouveaux contingents d'étudiants, si bien que vers 1720, il n'est pas en Europe de ville un peu importante qui n'ait sa colonie de Russes.
Ces étudiants ne font pas toujours honneur à leur pays. On en cite, à Venise, qui ne sortent de chez eux que pour
PIEHItE KE (.11 A. M»
(iourir les tripots: à Toulon, le commandant du port est ol)iigé de les désarmer, tant ils sont querelleurs et grossiers. A Londres, ils assomment des citoyens anglais, se retranchent derrière leur (jualilé de Husscs |)0ur ne pas comparaître devant les tribunaux, et par contre, invoquent les lois anglaises quand on leur intime l'ordre de revenir à Pétersbourg. Partout on les accuse de dettes, parfois d'indélicatesses. Leur excuse, c'est qu'ils sont misérables ; les subventions que l'Etat leur a promises, arrivent souvent en relard, quelquefois pas du tout. D'autre part, dénués d'instruction première, ils ne comprennent rien, la plu|tart du temps, aux le(;ons des maîtres étrangers. En général, le plus sûr profit de leur voyage est dans ce qu'ils ont ap|)ris,au liiisard, à côté de leurs éludes ollicielles : cet à côté, langues étrangères, usages, curiosités nouvelles, a sa valeur, mais il ne se laisse guère apprécier par les commissions d'examen établies à Pétersbourg : il n'est pas matière à questions. Le Ts;u-,qiii lit'iil à des connaissances |)ositives,est donc amené, de bonne heure, à reconnailre la nécessité tie préparer à leur mission, en Russie même, ses missionnaires scientiliqpes.
l*our cela, il fallait des livres et dés maîtres. Les livres, on s'en procura, en traduisant, comme sous Alexis Mikliaïlovitch, mais en bien plus grande quanlilé', des ouvrages européens de toute espèce. Histoire, géographie, jurisprudence, économie polili(jue, navigation, sciences militaires, furent bientôt représentées en Russie par d'innombrables traductions : on eut pèle-mèle PutVendorf, le Miroir de la Jeunesse, Vauban, Esope. Le Tsar lui-même contrôlait le travail de sa brigade de traducteurs. <« Il faut, leur recommandail-il, se garder de traduire mot à mot... d'abord lire le texte, bien en pénétrer le sens, et alors seulement s'elforcer de reproduire, en russe, les idées de son auteur. » Il prescrit aussi d'éviter les développements inutiles « dont les iVUemands bourrent leurs livres, pour les faire paraître plus
:i6 LA lUSSIK Al' XVIII' sii;r:i,K
gros ». l'Jili<* h'iiips il cornmnnd»' «1rs <'Mrils (I<>stiii(''K jWiiin? coni|)i'('ii(lr«' à SCS sujcls l'iilililt' des n'rurriM's, <*l dos « inlernuMlos » (-omiqncs, pour loiiriu r en ridicule les partisans du pass»'*. A Iravcrs cliaciirH' d«' cvs pn*nii«'n's uMivres russes, on dcvincî ro'uvri' L*uroj)«''<'riri(' «orn-spondanlf, muis qu'iiuporl*' : lo Tsar n'a que fairo d'originalili''.
Pour foimor dos Icclcurs h tous ces livres, il fallait des écoles. IMerre en cn-a beaucoup, f< écoles de cliiiïres », c'est-à-dire «'coles iirirnaires, dans les n'-giments ; séminaires dans les villes inTporlantes ; a<adérnies de guerre ou de marin»', dans les capitales. I.a plupart de ces inslituls prolessionnels furent pourvus délcves au moyen de conscriptions régulières de jeunes nobles, astreints à s'instruire, bon gré mal gn',S()us peine de perdre les privilèges de leur caste. Le résultat de toutes ces rigueurs fut médiocre : les programmes étaient trop toulfus ; les jeuiu;s élèves — parfois assez Agés pour avoir femme et enfants, comme le mrnioirisfn Nepliouief — trop |)eu dégrossis; les professeurs, aventuriers venus de partout, voire des bagnes d'Europe, trop insuflisants. Il n'y eut d'exception, à cet égard, que dans les « écoles de cliitTres »; l'enseignement y étant tout à fait élémentaire, les captifs suédois ou livoniens y suflisaient. A l'autre bout de la biérarcliie des établissements d'instruction, à l'Académie de Saint-Pétersbourg, fondation de la fin du règne, les résultats auraient pu être excellents, si les savants que l'Empereur y avait attirés à grands frais, les Hermann,les Bernouilli, les Euler, avaient pu enseigner en russe. Ces maîtres éminents se trouvèrent si dépourvus d'auditeurs capables de les comprendre, qu'à un moment, on dut leur en embaucber en Allemagne. En attendant que le Gymnase installé près de l'Académie pût lui fournir des élèves nationaux, elle se transforma en un atelier voué aux travaux les plus disparates : ses membres procédèrent aux premières enquêtes scientifiques sur la
'■se J 2 «
d Os
:»H I A m SSIK Al' XVIII' SIKCLE
Russie, rodigôrnul <les calendriers, Iraduisirenl <les livres de toiile sorl<', composèreFif , ]K)ur h's souverains ou Ifs favoris, des odes trioinj)lial('s. (In Iciii" lit mrrne r«''<^ler d«*s hallds.
En défmilivc, IMerre le Grand n'a n'Missi, ni à donner à ses sujcis (oiile la cullure eiirojjtM'rinc, ni rn«^nie à mettre à leur (lisj)()sition tous les moyens de raccjui'rir; sous leurs habits à la française, en dépit des oukazes, ils restèrent, longtemps encore, à peu près aussi incidles (pie par le passé. 11 y a j)()urtanl un ahlme entre les générations du eommencenKMit et d«' la lin du règne. Le Russe d(' 1720 a vécu à Pétershourg. Il y a rencontré journellement des Kuropéens: il a sul)i leui" inlluence, imité leurs usages, exécuté parfois leurs ordres. De; Pétershourg il a pu se rendre dans des villes allemandes récemment devenues russes, à Revei, à Riga. Parfois il a vu l'Kurope elle-même ; il a fait la comparaison de ses moMirs avec les vieilles mo'urs moscovites. De goûts et de tendances il est devenu un Kunipéen.
A la vérité, les couches profondes de la nation ont remarqué ce changement surtout pour s'en scandaliser, et pour en souffrir, car la nouvelle politique a entraîné force guerres et force augmentations d'impôts : mais môme à ces masses taillables et corvéables à merci, l'utilité de la réfome n'a pu complètement échapper. Elles ont compris la leçon de choses qui se dégageait des journées de Narva et de I*oltava. Leibniz n'a pas tort de voir, dans la défaite des Suédois, un des grands faits civilisateurs de l'histoire du monde : c'est le prestige de la gloire militaire qui réconcilie avec la réforme l'orgueil des boïars et la misère du peuple ; ce sont les bénéfices de la victoire qui l'ont rendue intangible. Pouvait-on jamais abandonner les provinces conquises? Il fallait donc garder l'instrument de leurconquète, l'armée, avec ses officiers étrangers, et rester, bon gré malgré, une puissance européenne, avec une capitale, une cour, une diplomatie, des institutions européennes : tout se tient dans l'œuvre dt Pierre le Grand.
l.F. PROr.RfcS DE l'eUROPÉAMSATIoN JUSQL'a LA FIN DU SIÈCLE
Les tentatives de réaction, leur échec : le rèj,^ae des Allemands et la continuation de
l'œuvre do Pierre le Grand.
La seconde niuitié du siècle; Elisabeth et (Catherine II; l'émancipation des nobles.
L'iniluenoe rran«;aise.
L'européanisatiun complète des classes dirigeantes.
Dans les seize années qui suivent la mort prématurée de Pierre le (îranil, trois souveraines, Catherine 1", Anna loanovna, Elisabeth Petrovna, deu.\ souverains, Pierre II et Ivan VI, et une demi-douzaine de régents se sueeèilent au pouvoir, et c'est tout au plus si l'on peut noter une tentative de réaction, alors que, pendant la minorité de Pierre II, le gouvernement est tombé aux mains des chefs du vieux parti moscovite, des princes (ialitzyne et Dolgorouki. Ils font revenir la Cour à Moscou, l'expurgent d'un certain nombre de dignitaires étrangers, mais n'osent toucher aux institutions. Quand ils essayent de donner à la Russie une constitution aristocratique, cette tentative, contraire à toutes les traditions nationales, inspirée par l'exemple de la Suède, démontre à quel point les adversaires de l'européanisation sont eux-mêmes imprégnés d'européanisme.
Comme les institutions, la Cour resta la même. Cathe-
40 I.A lUSSIK AT XVIli' SIÈCLE
rine V conliniui lii tradition du Matin», à cola près qu'autour d'elle on but moins, mais (lu'on dr-pensa plus au jeu, en f«Hes et en eoslumes : les rr-sidnils «'iiropiM-ns à l'étershourfij se plaifçncnt fort des frais énormes auxquels elle les oblifçc. Ils purent refaire leur hourse sous ÏMerre 1! dorit le rèj^uf si court se passa en parlies de chasse. Avfc Anna loano\na et son entourage allemand, la cour redevint occidentale et luxueuse, à la vérité, d'un luxe un peu barbare. Tel courtisan arrivait au Palais en carross<* <loré traîné p.ir «les haridelles de pavsan ; tel atitre «Halait pour un million de
diamants sur un habit crasseux.
Les (•Iran'^ers se Fno(juai«'nt fort
de ces s|)lendeurs de p;ir\enus;
élÊBP^^i^^ d'autre part, ils s'indignaient
des fantaisies barbares de rim|)('ratri(e, des traitements (jncllc inlligeait à ses ser\i- L"Éi>Lr.ATioN DK Uoi.oTO|., tcurs, à des courtisans, à un
d après son dessin, dans ses Mémoires.
prmc»' DolgoroMKi. par exemple, mis ofticiellement au rang des boulions de l'Impératrice. Mais telle Cour d'Occident, celle du Roi Sergent, par exemple, n'était pas plus raffinée. L'essentiel, dans ce pays autocratique, était que la Cour fût ou parût europé-enne. L'effort vers la culture des autres classes de la nation s'en trouvait soutenu et encouragé.
Combien cet efl'ort était pénible, nous le savons par les Mémoires des contemporains. La masse des hobereaux, dont les oukazes continuaient à exiger un minimum d'instruction européenne, n'avait pas d'écoles à sa disposition ; il lui fallait recourir à des maîtres particuliers. Le futur major d'artillerie Danilof eut pour premier précepteur le sacristain Broudasty ; le travail — écriture et lecture — durait tout le jour, sous le fouet du maître, sans autre délassement que quelques mauvais tours joués à son chat. Bolotof, autre
Catherine I, impératrice de Russie.
42 I.A insSIK AT XVIII' SifiCLK
arlillf'iir, <l(''l)ii(;i avec le sj-rf Arlanion, livs doux, Ip<«s cou- S(M('n<;i('iix, (|tii lui ajipril à lire dans la Viedc<< Siintx, mais il passa ensuite aux mains du sous-oCfii-ier Mullcr, ({ui lui enseigna l'allemand à coups de l);\l<)u. Tous ces précepleurs à bon mîirclK', Fone-Visiue les a d)'*pciuls dans sa c()m«Mlie JjC Duilais, sous les (rails du vieux soldat IVilsrlxine «d du co(dier alh'mand Vralmaun '.
(ne fois défçrossi par les N'raimarm cl l«'s Tsilyrkine, «les qu'il sait lire, écrire, et (juehjiu' peu compter, le jeun»* nohle peut se faire admettre dans une «''cole de l'Klat,mais hupielle choisir? I^es établissements fondés par Pierre le (irand dépérissent depuis sa mort; en quatre ans, de 17iO à \T,\\, le (jymuase <le Saiiil-IS'tersbourg est tombé* de 120 à. 45 élèves ; après \'\\\, on n'y trouve plus que des roturiers. C'est dans les collèges militaires que s'entasse maintenant la jeune nobless»;. En I72(i, hanilof entre à l'i^cole d'artillerie: il s'y trouve avec sept cents coiulisciplcs, ignorants et miséreux, rassemblés de j)artout; pour professeur, il a le bas officier Alaboucliof, toujours ivre, jadis condamné à la déportation pour assassinat, (jui consacre la majeure partie des classes à d'amples distributions de coups de fouet : c'est seulement après (juatre ans d'efforts, que, le triage des maîtres et des élèves ayant fini par s'opérer, on peut commencer à travailler régulièrement. Au surplus, le gouvernement d'Anna loanovna, ou pour mieux dire, de sa caman//a allemande, "est marqué par un progrès sensible des établissements d'instruction. En 1731, le maréchal Munich fonde l'École des Cadets, sur le modèle des collèges militaires d'Occident : le certificat délivré, en 1740, au Cadet Osterwald (plus tard précepteur de Paull), témoigne qu'il a appris le russe, l'allemand et le français, qu'il connaît bien l'histoire moderne, la fortification, les mathématiques, le droit naturel, le dessin, l'escrime, l'équitation, et sait