‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 8 sur 53 · Voir plus loin, p · texte numérisé non relu

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I,E r»nOGRÈS DE I/EI'ROPÉAMSATIO.\ VA

danser le menuet. Peut-être ce certificat est-il trop beau pour qu'on puisse le prendre à la lettre : presque toujours, ce que les Cadets apprennent le mieux, c'est le maniem«*nt, d'armes, les mathématiques, enfin et surtout la langue allemantle.

C'est en elTet la caractéristique de ce temps, que la <idture y est surtout allemande. Sur quatre professeurs, dans les écoles fondées par PFerre le Grand, il y a toujours au moins deux Allemands ; il en est de même dans les Cuilè(/es auxquels il a confié l'administration de l'Kmpire : dans la Généraiitt'f, le corps des hauts fonctionnaires civils <'t militaires, on constate, en 1 TiM . «|u'il y a six Allemands pour un étranger d'autre nationalité, et pour quatre indigènes. Les Russes se sont beaucoup plaints de cette inondation d'Allemands : ils leur ont reproché d'avoir été ignorants parfois, souvent brutaux, et toujours dédaigneux de la matière supposée inerte qu'ils étaient appelés à pétrir. De l'histoire et de la vie russe, ils ignoraient tout : à ri'lcole des Cadets, par exemple, les |>rogrammes faisaient une large part à Ihistoire tlu Saint-Kmpire, et oubliaient celle de Russie. Mais pouvait-on mieux, pour commencer ? De longue date, les Allemands avaient été nombreux en Russie ; il est assez naturel qu'au temps de Pierre le Grand, lui-même élève de la doboiie allemande, ils aient été les premiers à profiler de cette aubaine d'un |)euple à civiliser, c'est-à-dire à exploiter. Oui d'ailleurs était mieux qu'eux en mesure d'approvisionner la Russie de princesses pour ses Grands-Ducs, d'olliciers pour son armée, de fournisseurs pour ses courtisans, de maîtres d'école pour tout le monde? Ils ignoraient la Ftussie, c'est possible : pourtant, en 1738, l'historien Tatichtchef recommande à son fils d'apprendre l'allemand, parce que les meilleurs ouvrages sur la Russie sont écrits dans cette langue. Ils ont été brutaux, mais à l'exemple de Pierre le Grand, et cette brutalité

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a (lonnô aux Hiisses des liaiiitiidcs de discipline miniiticiise. Enfin, s'ils n'ont n'-piindu en Russie (ju'une inslructicju primaire, ils l'onl prt'parre à la eullun* suprrifure (jui va lui venir, sous les rè^Mi»'s d'Klisal»*'lli et de (Catherine II, avec le triomphe de l'inllu' m • li un .li-r.

(le triomphe des riiiii(;.ii>, nu le fail dalrr [)arrois d<' la révolulion de I7tl. \'M cllcl, aussi h*d sur ÏÏ^TroiïT*,'TnisaT)e1h se débarrassa de la camarilla allemande des derniers rèj^nes : dans ladour rcuouv^'h'c l«'s hahiludcs franr'aisrs prin-nl h* dessus, popularisées par le hiillautaudiassadeur de France, La (Ihétai-die. Il ne faut pourlantpas imaginer une volte-face cOmplèrC^el soudaine : en ce temps, où l'inlluence française dominait toiile l'Kurope, imih-r N'ersailh's n'élail pas forcémeul lourncr le dos à l'AIlcmagru', cl d'ailleurs la fj;allomanie n'avait pas attendu Klisabeth pour pénétrer en Hussie.La vraie manju»' de répo(jU(' nouvelle, ce nesl [)as tant la substitution d'une cidtureà une autre, que le dévelo|)|)ement de la culture en général. Les générations péniblement dégrossies par l'époque pn-cédente arrivent à leur maturité sous Elisabeth. La douceur relative de son gouvernement leur permelde parler et de penser avec une liberté inconnue jusqu'alors : un peu i)lus tard, la suppression, par Pierre III. du service obligatoire des nobles, leur donnera les larges loisirs sans lesquels il ne peut y avoir de goùljet d'affinement. Enfin, la vogue de la littérature française vient juste a point fournira ce public nouveau des ouvrages plus assimilables que les in-folio jadis traduits de l'allemand sur l'ordre de Pierre le Grand.

Des romans français avaient pénétré en Russie déjà sous Alexis Mikhaïlovitch. Vers la fin du xvif siècle, des traducteurs anonymes avaient fait passer en russe ï Ariane, de Desmarets de Saint-Sorlin, la Cléopâtre de La Calprenède, Charles iVOrléaiu, de M"' d'Aulnoy, etc., et ces traductions circulaient, en manuscrit, avec un succès dont témoignent

PuniKAlT h hl ISAHK-ni l'Iti-MlLliK

Heint par HokololT; gravé par Tchemesow, 1761.

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les iniilf'diclioris inscrilcs en prcrni^'rc |»ii^'<' «oiiln* 1rs cm- |rriiiil<'iir^ iiidi'licals (|iii ne n'iidriiiciil pîis 1rs livn's pivlés. Aux lUisses, las de leurs légendes greco-orien laies, les romans français apporlaienl du rnMif, eoiips d'ôpi'e. «'«vasions, ('iilt'vrmciils, et, sons un drgnisenirFil ^ree et romain, les Knrdjx'cns du xvii* sied*'. Kn exeilanl la cnriosilé d«* leurs lecteurs, nos romanciers se trouvèrent être les ccdlahoralcurs de Pierre le (irand. Ils l'aidèrent cniorc. (juand il «n'-a la société russe à coup d'ouKa/es, en ronrnissanl aux Moscovites, novices dans l'art d'exprimer et même de sentir « le doux, 1»' fendre <'t le passi«)nné' », une ample provision de mots et de sentiments romanescjues. Avec (juelle rapidité leurs élèves s'instruisent, nous en pouvons juger par «leux lettres d'amour écrites, l'une en i 700, l'autre en 17iO. Dans la première, encore gauche et rude, l'amant assure l'amante <pril ne l'oublie j)as, et Teiigag** à se bien j)«»rter; dans la seconde nous voyons dédier Cupidon, ses traits aigus, Vénus, son ris perfide, etc. ; toute la mythologie de nos petits poètes.

Initiés t^ ces grùces nouvelles, les Russes n'écrivent pas que des lettres ; ils imitent les romans français dans des récils (ju'ils croient nationaux. Telle, par exemple, l'histoire du matelot Nassili, envoyé par le Tsar en (îo/a/if/ia, en Hollande, pour y apprendre les arts d'Occident; il fait une grosse fortune, la perd dans une tempête, aborde dans une île inconnue, y délivre « la princesse de Florence », que des brigands avaient enchaînée, et linit par l'épouser à la face de Florence. Telle aussi Ihistoire du boiar Alexandre qui s'en va mener en Europe la « vie de cavalier », et remplit Paris et Lille de ses aventures parfois scabreuses. Ces mauvaises imitations de romans médiocres préparent le terrain pour les œuvres qui arrivent de France, dans la seconde moitié du siècle, œuvres d'imagination encore, mais chargées de préceptes philosophiques, politiques ou moraux. << On com-

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mence par Ni/iajioi', ('•crira plus tard Karamzino à propos d'un roman d'aventures, et l'on finit i)ar la Ao/trc/ir Héloise. » Dès 1725, Télémaque est traduit, et il le sera encore huit ou dix fois dans le courant du si«'ele : puis ce sont les contes de \ oltaire, les romans de Tahlié Prévost, de Marmontel, de Jean-Jacques, de Mercier. En trente ans, on traduit trois cent soixante romans Cran^'ais : (latlierine 11 elle-même, pendant un voyage sur la \ Ol^a, daij^nr mrttre la main à la traduction du />W/.S7///r de Marmontel. A la vérité, ces travaux hâtifs ne sont pas toujours irréprochables : on rend ces mots de Voltaire. « Certes, ce lurent de grands hommes » par « Les Certes furent de grands hommes », mais qu'importe à un public neuf qui veut lire, lire toujours !

Cette passion dr l«rlun', que l«(U> lt> .Mfint»ires sip:nalent à jiartir de 1 750, se développe d'abord dans le monih* des oflicierSi pour cmrse : ils sont l'élément le plus instruit que la Russie de Pierre le (Irand ait h'jiué à l'époqur suivante : puis les guerres fréquentes, en leur faisant voir du pays, stimulent leur curiosité, et leur donnent |)arfois la possibilité de la satisfaire. Bolotof fait la campagne de Prusse avec quehpu's bons livres dans son sac, les uns apportés de Russie, les autres achetés à Ktinigsberg. Le soir Nenu, au bivouac, dans la boue gluante de Pologne, il s'assied sur un tambour, devant sa lente, et se met à lire J élémuifue. « Je ne puis dire à quel point il m'a prolité. La douceur de son style a éveillé en moi le goût de la poésie, enflammé mon désir d'apprendre, de lire, de lire encore. Par lui j'ai connu Jes monirs, la mythologie, les guerres des anciens... Jour et nuit je n'avais plus en tète que vieilles armures, épées, casques, boucliers... Il a été la pierre angulaire de mon instruction. » Plus lard, rentré en Russie, Bolotof lit le roman de l'abbé Prévost, ï Histoire de M. Cleveland, fils tmturel de Cromwell ; il y retrouve les voyages de Télémaque, avec

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rAinériqiH* <'ii |»lns, 1rs rnômcs personnages, eu liaiuls à la rran(;ais(!, la mùmo (!il(î modèle, (|iii n'est plus Salente, mais la libre, la sag<', la gftn»'rense Arij^Hflcrre ! L»« livre lu, Hololof je |)rète à ses eaniara(l(;s ; il l'ail !<' loiir du n^ginieul. hans la (jarde, où l'on est riche, on se monte de bonne beure de vraies bibliolli(''(jii«'s : \ i^'el visite relie du r«*{;çiment SemionovsUi, vers 171)0, et à son grand élonnement, il n'y trouve rien d<' niiiilaire, rien de russe ; « ce nT'taient (pic Prévost, (pie Dorât, que Florian : partout des roses et des amours »> ! Quand l'ouka/e de Pici-rc ||| permet aux nobles de (piitter le service pour vivre sur leurs terres, ils y emportent les " goûts acquis à la capitale ou dans les camps. IVu h peu des j imprimeries, des librairies se fondent, ft Moscou (Pabord, ■ puis dans Joutes les villes un peu imporlantes, et ces librairies suscitent de nouvelles levér-s de lecteurs. A Hogorodsk, j près de Moscou, raconte BolotoP, personne ne lisait en 1770 : I dix ans |>!iis lard, les librairies de Moscou y envoient livres, ^^ revues, journaux, m«'*mes étrangers : chaque poste y est attendue avec impatience. A Penza, Vinski tombe sur des gens qui lui parlent de Nonotte et de Fréron, et les traînent dans la boue. Dans le lointain Orenbourg, l'aïeule des Aksakof, (jui s'y marie en 1770, connaît déjà tous les classiques français : il est vrai que la société du lieu en est scandalisée. Dans les châteaux perdus, au fond des solitudes que la poste ne connaît pas, les messagers de la civilisation arrivent pourtant : ce sont les gagne-petit que Karam/ine nous dépeint dans les dernières années du siècle — non sans exagération — chargeant leur balle, presque autant de livres que de rubans.

Ces livres ne sont pas toujours des traductions du français,* mais souvent l'œuvre originale elle-même. La connaissance de notre langue s'est répandue, à partir de 1740, avec une étonnante rapidité. Bien qu'on n'aie jamais cessé d'apprendre l'allemand — nous verrons encore des Russes aller finir leurs

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