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LES MINISTRES

Nous avons insisté plusieurs fois sur le manque d'idées politiques général chez les ministres russes et sur la rareté des vrais hommes d*État en Russie. La folle tentative des déœmbristes (1823), les exécutions qui l'ont suivie et les tendances réactionnaires qui ont dû prédominer sous le règne de Nicolas expliquent, en partie, pourquoi un pays si riche au siècle dernier en gouvernants de premier ordre en a produit si peu dans le nôtre. L'insuffisance de nos ministres et les déboires gouvernementaux, qui en découlent tiennent aussi à d'autres causes plus permanentes, parce qu'elles sont inhérentes à l'oi^anisation même des ministères et à la manière dont fonctionne le comité des ministres.

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Cette organisation, ainsi que nous l'avons dit, ne date que du commencement de ce siècle ; dès son origine, il ne manqua pas d'hommes assez clairvoyants pour en prévoir les funestes conséquences et assez courageux pour les exposer à l'empereur. L'illustre historien Karamsine, entre autres, le fit en termes très éloquents dans son célèbre mémorandum : VAncienne et la nouvelle Russie.

Le plus grand inconvénient, le véritable danger de cette institution des ministères, qui a coïncidé avec la décadence de l'activité sénatoriale, était de substituer en réalité le pouvoir ministériel au pouvoir impérial. Le tsar, dans la nouvelle situation qui venait d^ètre créée, n'avait plus guère d'autre source d'informations sur les affaires du pays que les rapports personnels qui lui étaient faits isolément par chaque ministre ; à ce point de vue, il se trouvait donc absolument à la merci de la bonne foi et de la compétence d'hommes, dont la valeur morale et intellectuelle n'avait pas encore été sérieusement mise à l'épreuve; celle-ci, du reste, n'existait le plus souvent que dans la présomption qui avait amené leur nomination. La situation résultant de l'organisation des ministères n'était pas beaucoup plus avantageuse au point de vue des actes du gouvernement : l'empereur les approuvait sur la proposition d'un ministre, mais il n'en pouvait que difficilement

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juger ropportunité, la justice et les véritables conséquences.

Libre de tout contrôle sérieux, ayant la plus grande latitude pour surprendre la bonne foi de l'empereur, pour lui présenta les hommes et les choses du gouvernement sous le jour Je plus favorable à ses intérêts, à ses ambitions et à ses inimitiés personnelles, le ministre russe n*a pas tardé à devenir le véritable maître de son ministère; il y peut commettre les plus graves abus de pouvoir, les plus criants actes d'arbitraire. La responsabilité devant l'empereur insuffisamment instruit des choses n'est qu'une pure fiction et si, par extraordinaire, quelque parcelle de la vérité arrive à la connaissance du tsar, tout ce que risque le ministre, c'est d'être nommé membre du Conseil de TEmpire, en conservant un gros traitement. Mais la plupart du temps il échappe à cette prétendue punition, car on sait combien, même dans le cas de concussion avérée, la preuve est difficile à faire contre un haut fonctionnaire; aussi peut-il continuer à compromettre par ses agissements coupables les intérêts de l'État et le prestige du trône.

Souvent, d'ailleurs, les souverains, par un sentiment exagéré de délicatesse, hésitent à renvoyer un ministre, dont la culpabilité ou l'incapacité n'a pas été établie d'une façon irréfutable ; comme quelque-

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fois un particulier, ayant un domestique d'une probité douteuse et d'une paresse ou d'une incapacité •certaine, le garde néanmoins à son service, tantôt par bonté, tantôt par crainte de tomber encore plus mal avec un autre.

Et puisque dans une question qui exerce une influence si considérable sur le sort de l'autocratie russe, c'est-à-dire sur le sort même de la patrie, nous sommes décidé à dire toute notre pensée avec une franchise complète, mettons les points sur les û

En général, les empereurs russes n'aiment pas les changements de ministres ; persuadés que la fréquence des mutations de cabinet est une des plaies du parlementarisme et fait le plus grand tort à la marche régulière des affaires gouvernementales, ils évitent autant que possible de déplacer le haut personnel administratif. Leurs prémisses sont irréprochables; dans les pays parlementaires, TÉtat a beaucoup à souffrir du changement fréquent des ministères (ce n'est pas en France que cette vérité élémentaire a besoin de preuves), mais la conclusion n'en est pas moins erronée. Oui, dans un pays parlementaire, les mutations ministérielles trop souvent répétées sont un mal, mais il n'en va pas de même — au contraire — dans un pays autocratique, où c'est précisément le trop long maintien d'un ministre aux affaires qui présente le plus d'inconvénients.

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Et cela est facile à démontrer. Dans un pays parlementaire, la direclion politique, Torientation gouvernementale est donnée par le ministère, qu'un déplacement de la majorité dans la Chambre a mis au pouvoir. Chaque changement de cabinet indique donc Tadoption d'une ligne politique nouvelle, — ce qui, au point de vue de toutes les affaires, mais surtout de la politique extérieure et des questions militaires, produit des effets désastreux.

Les choses se passent tout différemment dans un pays autocratique. Là, la direction est donnée à la politique gouvernementale par le souverain luimême et par lui seul. Le ministre ne doit être qu'un commis chargé d'exécuter les desseins du monarque. La politique est donc immuable — et sur beaucoup de points cette immutabilité persiste même pendant plusieurs règnes. En outre, le déplacement d'un ministre n'a rien de comparable avec le changement d'un ministère tout entier; non seulement la direction poUtique ne varie pas, mais les traditions, les errements en vigueur pour l'expédition des affaires ne subissent ni interruption ni modification sensibles.

Mais, si le changement d'un ministre n'offre aucun mconvénient dans une autocratie, une existence ministérielle trop prolongée peut porter une atteinte sérieuse aux intérêts les plus vitaux de l'Empire et

même au prestige du souverain. En effet, on ne sait ce que c'est en Russie ni qu'un cabinet homogène, ni qu'un premier ministre intervenant dans les actes de ses divers collègues. La discussion dans le comité des ministres ne roule que sur des questions d'une importance secondaire et chacun de ces hauts fonctionnaires est maître absolu de ses actes sous la seule réserve d'en rendre compte à l'empereur, devant qui il est responsable. Mais, faite par l'intéressé, on devine ce que peut être cette reddition de comptes; il ne faut pas au ministre beaucoup d efforts d'imagination pour présenter ses faits et gestes sous le jour le plus avantageux et toute sa responsabilité se réduit en dernière analyse à l'art de déguiser la vérité au souverain ; pour plusieurs c'est même tout simplement l'art de mentir avec impudence.

Madtre absolu de son ministère, le titulaire arrive forcément à le considérer comme un fief, un bien lui appartenant en propre. Ses tchinovniks deviennent pour lui des hommes liges auxquels il doit aide et protection ; les divers revenus de ses domaines sont partagés enlre lui et ses vassaux favoris, A l'instar de tout bon seigneur féodal, il regarde comme un devoir, — et c'est même souvent le seul devoir qu'il remplisse convenablement — de faire des incursions sur les domaines de ses voisins et de leur enlever autant de butin que possible. Dans

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Tespèce, ces domaines ce sont les autres ministères; on voit donc les ministres russes conlinuellement aux prises entre eux pour s'arracher non seulement les bribes du budget, mais des départements entiers. Il existe même des ministres qu'une fatalité particulière condamne à succomber toujours dans ces luttes et à être constamment dépouillés par leurs collègues. C'est le cas, certainement, du ministre des voies et communications, auquel on a enlevé à peu près tous ses départements.

Les ministres deviennent ainsi les véritables détenteurs du pouvoir et, conmie le pouvoir en Russie est autocratique, de véritables autocrates. A moins d'être des anges — et on n'a pas encore réussi à découvrir des ailes à nos ministres, pas même h ceux qui avaient volé — ils ne peuvent pas ne pas commettre quantité d'actes arbitraires et surtout de msAadresses. Le pouvoir du souverain circonvenu et trOTipé n'existe plus que de nom, tandis que sa responsabilité subsiste tout entière. Plus se prolonge le séjour d'un ministre dans le fief qu'il a conquis, plus il s'habitue à le considérer comme sa propriété privée, plus s'enracine chez lui la conviction que son souverain est un gêneur; il en vient même insensiblement à en vouloir à son maître des mensonges qu'il est obligé de lui débiter, il s'irrite de porter un joug même tout d'apparence... Nous avons

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connu personnellement de ces ministres et maintes fois nous avons été consterné de la manière irrévérencieuse dont ils osaient parler du souverain en s'entretenant avec leurs subordonnés.

« Règle générale: quand un ordre de l'empereur n'est pas exécuté dans les trois jours, il ne le sera jamais », nous dit un jour un des ministres d'Alexandre II. Il s'agissait dans l'espèce d'une question secondaire en elle-même, mais qui avait alors une importance capitale, vu la situation troublée des écoles supérieures. Le sort du règne nous apparut irrévocablement fixé, quand nous entendîmes un de ses principaux instruments parler ainsi de la volonté du souverain.

Loin donc d'être un inconvénient dans une autocratie, le changement des ministres est, au contraire, souvent une nécessité gouvernementale de premier ordre. En principe, un autocrate ne doit pas permettre à un ministre de s'éterniser dans ses fonctions, même, ou plutôt surtout, quand il lui découvre des capacités tout à fait transcendantes et quand des services réels ou fictifs ont rendu ce ministre trop populaire. Le danger qu'il se trouve un Bismarck parmi nos gouvernants ne nous paraît pas imminent; mais Bismarck lui-même a fini par devenir si encombrant et si dangereux que son souverain s'est vu obligé de s'en débarrasser.

Ajoutons à ce propos, qu'un empereur de Russie ne devrait jamais tolérer que ses ministres poursuivent une popularité de mauvais aloi, qu'ils parcourent le pays en triomphateurs, président des banquets auxquels on souscrit plus ou moins spontanément, se fassent faire dans leurs voyages des réceptions solennelles avec arcs de triomphe, feux d'artifice, et, enfin, se démènent comme de vrais ministres parlementaires, forcés de s'appuyer sur l'opinion d'en bas afin de s'imposer en haut. Dans une autocratie, de pareils honneurs ne doivent être rendus qu'au souverain ou à son héritier présomptif...

Les empereurs n'ont pas été sans remarquer les nombreux et graves inconvénients que présente le fonctionnement du pouvoir ministériel et plus d'une fois ils ont cherché à y remédier en établissant un certain contrôle sur les actes des ministres. Mais le plus souvent les remèdes ont donné des résultats pires que le mal, et le contrôle est resté absolument illusoire.

Pour corriger les abus de la toute-puissance ministérielle, plusieurs empereurs, et surtout Alexandre II, avaient pris pour règle de maintenir toujours en équilibre, dans chacun de leurs cabinets, les tendances diverses et contradictoires qui se partageaient le monde politique. Loin de rechercher l'homogénéité ministérielle, Alexandre II aimait à faire entrer dans

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le ministère les représentants des opinions les plus opposées. Celte étrange combinaison dénotait chez le feu tsar Tintention très noble et très généreuse de garder la plus parfaite impartialité entre les avancés et les rétrogrades et d*empôcher le gouvernement d'incliner plus d'un côté que de l'autre. Mais le plus clair résultat de cette politique était de faire verser la machine gouvernementale en pleine anarchie. Et il ne pouvait en être autrement. Vunilé du pouvoir dirigeant exige absolument Vaccord complet dans V exécution j sous risque d'engendrei* le désordre général, La lutte acharnée entre les divers ministres, loin de rester circonscrite au cabinet, se transportait dans leurs bureaux, dans leurs administrations provinciales, jusqu'aux confins les plus reculés de l'Empire. Le public comptait les coups, la presse prenait ardemment parti pour l'un ou pour l'autre ; chaque ministre avait, d'ailleurs, ses organes et ne se gênait pas de déverser des ordures sur la tête de son cher collègue. Bornons-nous à rappeler pour mémoire l'antagonisme qui exista entre le comte Tolstoï, ministre de l'instruction publique, et le comte Milutine, ministre de la guerre, ainsi que celui qui mit aux prises le comte Timachef, ministre de l'intérieur et le comte Pahlen, ministre de la justice. Ayant constaté l'ignorance et le défaut de préparation des jounes gens qui se faisaient inscrire comme étudiants.

le comte Tolstoï s'était décidé, sur les conseils de Katkof et de Leontief, à organiser, en Russie, renseignement secondaire classique et voulait interdire l'accès des facultés à tous ceux qui n'étaient pas munis d'un certificat de maturité^ délivré par les nouveaux lycées. De son côté, M. Milutine s'empressa de supprimer toutes les écoles de cadets^ de les transformer en lycées qui n'avaient de militaire que le nom et d obtenir que les facultés s'ouvrissent aux médiocres élèves de ces établissements hybrides. 11 ne s'agissait, à la vérité, que d'une admission à titre provisoire, mais dans ces occasions le provisoire en Russie dure souvent plus que le permanent. En outre, comme l'Académie médico-chirurgicale se trouvait dans son ressort, le ministre de la guerre en entr'ouvrit largement les portes aux séminaristes qui, à l'inappréciable avantage d'ignorer les langues classiques joignaient celui, bien plus grand encore, de manquer de toute instruction et de toute éducation. La réforme de l'enseignement secondaire, si laborieusement préparée, était ainsi complètement paralysée dans ses effets, quoiqu'elle eût toutes les sympathies d'Alexandre II. Le comte Tolstoï était opposé à l'admission des femmes dans les facultés, le comte Wilutine eut hâte de créer une faculté de médecine pour les femmes. L'Académie d'artillerie et l'Académie médico-chirurgicale fournissaient pourtant

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un contingent plus que suffisant à la conspiration nihiliste M...

Le comte Pahlen, en haine du ministre de Tintérieur, encourageait (soin superflu I) les tendances radicales de ses juges et de ses procureurs. Trouvant, non sans raison, qu'une magistrature en coquetterie réglée avec les conspirateurs nihilistes rendait impossible toute administration régulière, le comte Timachef était forcé de laisser libre carrière à l'arbitraire des gouverneurs, qui ne demandaient qu'à sévir. Si Ton ajoute à ce désordre les intrigues souterraines de la troisième section, qui augmentait encore le gâchis pour rehausser son rôle et masquer sa complète impuissance à tenir en respect quelques milliers de misérables, on comprendra sans peine que l'équilibre, conçu dans une pensée généreuse et savamment entretenu ait abouti à la catastrophe du 1®*" mars 1881. Le char gouvernemental tiré en avant

1. Professeur à la faculté des sciences de TUniversité, en même temps qu'à l'Académie médico-chirnrgicale, nous avons eu le douteux plaisir d'être aux premières loges pour assister à rédifiant spectacle de cette lutte entre deux ministres. Nous avons pu aussi voir, par exemple, des sous-inspecteurs de l'Université fomenter avec zèle l'agitation parmi les étudiants de l'Académie et vice versa. Partisan Impénitent de Tordre social et obstinément réfractaire aux beautés séduisantes du nihilisme, c'est nous qui avons payé les pots cassés pendant les troubles ainsi provoqués par les sous-ordres des deux ministres.

par les radicaux et en a^ri^TC par les conservateurs devait inévitablement verser en route.

Mais même, quand les divergences entre les ministres ne donnent pas naissance à des antagonismes aussi caractérisés, elles ne laissent pas d'être très nuisibles , car elles constituent un véritable oIh stacle à la marche régulière des affaires de TÉtat. D'abord ces conflits sont une entrave matérielle à la prompte exécution des mesures souvent les plus urgentes. Plus préjudiciable encore est la déconsidération qu'ils font rejaillir sur la haute administration en général. Dans tous les cas, l'absence d'homogénéité dans le ministère est loin de porter remède aux abus de pouvoir des différents ministres, ou de mettre obstacle à l'omnipotence ministérielle, si dangereuse pour l'autorité du souverain.

C'est encore, au fond, par une erreur de principe qu'on s'est souvent refusé en Russie à avoir un ministère homogène. On était d'avis que l'homogénéité ne pouvait être obtenue que par la création d'un poste de président du Conseil ou de premier ministre. Or, les monarques russes se sont toujours montrés hostiles à cette institution et en cela ils ont eu parfaitement raison. Un premier ministre dans un pays autocratique serait une anomalie aussi dangereuse pour le pouvoir du souverain que pour les intérêts de la nation. Les dix ou douze

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petits autocrates placés aciuellement à la tête des ministères présentent déjà de graves inconvénients, par la manière dont s'exerce leur autorité. Réunir les pouvoirs que tous détiennent isolément et en investir un seul premier ministre, ce serait mettre le souverain tout à fait à Tombre, Je réduire au triste rôle d'un roi parlementaire, en un mot, fausser entièrement tout le système politique de la Russie. Un gouvernement, quel qu'il soit, doit rester immuablement fidèle aux principes sur lesquels il repose. Introduire, même par contrebande, le rouage d'un régime parlementaire dans la machine autocratique, c'est vouloir en détraquer la marche et en briser tous les ressorts.

Les défenseurs du système des premiers ministres invoquent surtout cette considération, que si la fonction n'existe pas de droit en Russie, elle n'en a pas moins été exercée de fait sous plusieurs souverains. Les wremenchtchiki, — les favoris qui sous certains princes ont accaparé pendant quelque temps tous les pouvoirs. — n'étaient en réalité que des premiers ministres. Mais l'histoire de ces toremenchlchiki est justement le meilleur argument contre la fonction : tous ils ont été haïs par leurs contemporains et maudits par la postérité ; tous ont été aussi funestes au prestige du souverain qu'au bien du pays. Il y aurait donc folie à vou'oir transformer

en institution permanente un accident temporaire, dont les résultats ont été désastreux.

En réalité, Ja présence d'un premier ministre n'est nullement indispensable pour qu'un cabinet soit homogène, c'est-à-dire pour que la direction générale imprimée aux affaires de tous les ministères soit la même, pour que les ministres, au lieu de se combattre et de se contrecarrer, agissent tous d'accord dans les grandes lignes de leurs attributions. Il suffira pour arriver à cet état de choses — dont l'absence rendrait à la longue tout gouvernement sérieux impossible, — que l'empereur exerce luimôme les fonctions de premier ministre, que le Conseil des ministres institué il y a quelques dizaines d'années fonctionne d'une manière régulière et permanente et soit présidé par le souverain en personne. Le comité actuel des ministres pourrait ou être supprimé ou continuer à fonctionner, en ne s'occupant que des questions secondaires, de détails administratifs exigeant le concours de plusieurs départements, etc.

Eu assistant aux discussions du Conseil des ministres, l'empereur aura le moyen le plus efficace de savoir la vérité, de juger les membres de ce Conseil d'après leur réelle valeur et de donner ses décisions en pleine connaissance de cause. Impossible à un ministre d'essayer de tromper l'empe-

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reur en présence de tous ses collègues; il ne pourra plus lui faire ces rapports mensongers qui sont, au contraire, si faciles à la faveur d'une audience personnelle. Savoir le vrai et voir juste sont les deux conditions absolument indispensables pour Texercice bienfaisant d'une autorité souveraine; comment y arriver avec des rapports à huis clos où le ministre est à Taise pour présenter les faits comme bon lui semble, inventer les récits les plus extravagants et obtenir le consentement impérial à des actes que le souverain serait le premier à repousser avec indignation, s'il en connaissait le véritable caractère? Le ministre a cent chances contre une de n'être ni démasqué ni démenti. Comment et par qui le serat-il ? A supposer même qu'on apprenne au dehors ce qui s'est passé dans le cabinet impérial, qui osera porter devant l'empereur une accusation contre un ministre? Un de ses collègues? Mais outre que la preuve de sa culpabilité n'est jamais facile à établir, peu de ministres pourraient se résoudre à une bassesse, comme serait celle de dénoncer un collègue. L'entourage immédiat de l'empereur? Il s'y trouve, des hommes très dignes, très honorables et, ce qui vaut mieux encore, sincèrement, profondément dévoués à la personne du souverain; mais lequel d'entre eux, à moins qu'il ne fût directement invité par l'empereur à parler, se permettrait de le faire, alors sur-

tout qu'il s'agit d'accuser un > ministre? Tous reculeraient devant le risque d'une pareille délation. Les personnes privées? Mais coftiment leur voix parviendrait-elle jusqu'à l'empereur ? Supposé même qu'il puisse l'entendre, qui aimerait à se faire dénonciateur anonyme, et qui aurait le courage civil de se faire accusateur public d'un ministre tout puissant, alors surtout que les preuves évidentes sont impossibles à produire, comme cela arrive presque toujours?

Reste la presse. Ah! certes la presse en Russie pourrait, à ce point de vue, jouer un rôle grand et utile. Faire parvenir au pied du trône la vérité, exprimer hardiment des opinions réfléchies, donner des conseils qu'on croit salutaires à l'État, avertir le souverain des dangers qui le menacent, lui et le pays, — quelle vocation plus belle? En Russie ce rôle est beaucoup moins malaisé à remplir que chez les nations où les divisions politiques rendent l'expression de la vérité presque impossible à un organe de la presse. Là, chaque journal appartient à un parti ou à un groupe et, lors même qu'il ne dépend ni d'aucun établissement financier ni du gouvernement, il est forcé d'envisager chaque fait, même le plus , minuscule, sous langle visuel de son parti et de l'arranger ou de le dénaturer, selon les exigences de la cause qu'il sert. En Russie, où les partis poli-

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tiques sont inconnus, rien de semblable n'empêche un journaliste d'écrire ce qu'il croit être la vérité. Mais, hélas! s'irn'y a point de partis, il y a des coteries, qui en sont les réductions mesquines, mais implacables dans leur étroitesse d'esprit ; il y a aussi les intérêts de boutique, les envies et les jalousies personnelles; H y a surtout un autre mal dont les journalistes russes souffrent autant que la plupart de leurs confrères occidentaux — c'est l'ignorance, c'est le manque d'instruction politique et de maturité intellectuelle, qui fait que la presse est en réalité le plus puissaîit propagateur de fausses notions, de faits inexacts et de jugements erronés. Il y a quelques années, un écrivain politique allemand proposait d'exiger de tout directeur de journal et de tout journaliste un brevet universitaire. Ce projet serait peut-être le plus sûr moyen de transformer en un instrument utile et bienfaisant une institution, que ses propres apologistes en sont venus à ne considérer que comme un mal inévitable. A moins de recourir à quelque mesure de ce genre, il serait bien difficile d'obtenir un journalisme éclairé.

Qu'on ne s'imagine pas que le régime légal de la presse en Russie soit un obstacle à la libre expression de la vérité. Nullement; une législation identique a été appliquée bien plus rigoureusement en France sous le second Empire : a-t-elle empêché les publi-

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cistes véritables d'exprimer hautement leur opiuion et de juger les actes du gouvernement avec une sévérité, souvent même exagérée? Quand il s'est rencontré en Russie des journalistes joignant à un grand talent les lumières de l'homme d'État, des hommes comme Katkof par exemple, n'ont-ils pas joué un rôle politique considérable, n'ont-ils pas souvent fait une opposition acharnée aux ministres en exercice et parfois même amené leur chute? Mais ce sont là des cas excessivement rares, et si les articles de la Gazette de Moscou ont pu trouver accès au Palais d'Hiver, c'est seulement grâce aux services tout à fait exceptionnels, que l'illustre directeur de ce journal avait rendus à la patrie dans des moments de crise terrible, comme pendant l'insurrection polonaise, l'anarchie nihiliste, ou à la fin, quand il s'agissait d'arracher la Russie aux liens de la triple alliance. Sans le crédit tout particulier que Katkof s'était acquis par un tel passé, sa voix toute vibrante de souffle national, toute empreinte de la plus haute s&gesse politique, ne serait parvenue jusqu'au souverain que par échos et par accident.

La presse 'est donc, elle aussi, presque impuissante à faire entendre la vérité en haut lieu. La discussion des grands intérêts de l'État en séance du Conseil des ministres présidé par l'empereur peut seule remplir ce but.

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Ce mode de procéder aura encore l'avantage d'alléger d'une manière notable le travail écrasant, presque surhumain qui incombe au souverain par suite de la nécessité d'étudier tous les rapports que chaque ministre lui présente individuellement. Mis au courant de la plupart des questions par sa présence au Conseil, l'empereur n'aura plus, au moment où il devra apposer sa signature au bas d'un rapport, qu'à s'assurer si la décision, qu'on lui soumet est réellement celle qu'il a approuvée.

Grâce aussi à la participation du tsar aux séances du Conseil, on ne verra plus se produire un cas qui ne devrait jamais se présenter dans une autocratie et qui pourtant est loin d'être sans exemple : celui où le Comité des ministres prend une décision contraire à l'avis bien connu de l'empereur et même à Tordre donné par lui. De pareils faits sont absolument inadmissibles : une fois que s'est manifestée la volonté impériale, le ministre n'a plus qu'à obéir bu à se retirer. La prétention de faire une politique autre que celle du souverain est simplement un acte de haute trahison. Parfois l'empereur est obligé de renvoyer une affaire à un nouvel examen du Comité des ministres, parce que ce dernier a pris à la majorité des voix une décision contraire à sa volonté. 11 n'en sera plus ainsi lorsque le souverain assistera aux délibérations. . .

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Ajoulons qu'obligés de soumettre leurs actes à la discussion contradictoire de leurs collègues et cela en présence de Tempereur, les ministres seront forcément amenés à les mieux peser, à envisager les questions avec une plus grande largeur de vues et à être bien plus circonspects dans les solutions. Ils s'inspireront davantage des besoins de la politique générale, ce qui mettra beaucoup plus d'harmonie dans les mesures émanant des divers départements ministériels et empochera des surprises malheureusement trop fréquentes aujourd'hui. Il n*est pas rare en effet qu'un ministre prenne le plus innocemment du monde une décision qui se trouve faire échec à toute une politique laborieusement suivie par un collègue dans l'intérêt de l'État. (Nous ne rappellerons qu*un cas très récent : les mesures que le ministre de l'intérieur a ordonnées contre les juils et le contre-coup fatal qu'elles ont eu sur la politique économique de son collègue aux finances.) Quoi de plus nécessaire, par exemple, qu'une harmonie complète, une entière conformité d'idées et d intentions entre les ministres des affaires étrangères, de la guerre, de la marine et des finances ? Or, cet accord parfait, c'est en vain qu'on se flatterait de l'obtenir au moyen des ordres môme les mieux concertés, si chacun des ministres, chargés de les exécuter, les reçoit séparément.

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Voici une autre raison qui rend des plus désirables la discussion de toutes les grandes affaires de TÉtat dans un Conseil des ministres. Chez nous, les détenteurâ des portefeuilles, pour la plupart excellents fonctionnaires dans leur spécialité, ne méritent guère le nom d'hommes d'Élat, parce qu'ils manquent d'idées politiques générales. Or, cette lacune provient en très grande partie de Taction isolée des ministres, du défaut de cohésion entre eux et de leur indiffé rence pour les affaires qui ne sont pas de leur ressort immédiat. Qu'on nous permette une comparaison empruntée à un ordre d'idées qui nous est familier. On sait combien le développement scientifique fut contrarié dans certains pays par l'isolement des Facultés qui, au lieu d'être réunies en une seule Université, formaient des écoles spéciales sans lien entre elles. L'esprit des maîtres et des élèves ne pouvait que se rétrécir dans ces occupations exclusives, trop spécialisées. Les grandes idées générales, les larges vues, qui s'élaborent par un contact entre les diverses sciences, faisaient défaut et rendaient impossible cette envolée de l'imagination sans laquelle il n'y a pas de véritables progrès scientifiques. Eh bien I nos ministères ressemblent un peu à ces écoles : ils sont trop isolés, trop spécialisés ; il manque à leurs chefs le contact si utile pour élargir leurs vues, pour élever leurs aspirations, pour en-

richir leurs connaissances. L'organisation du Haut Collège au siècle dernier était bien autrement propice à Téclosion des hommes d'État, que le Comité des ministres actuels. Aussi Pierre le Grand, les deux Catherine, Elisabeth et même Paul V" ont-ils eu de grands ministres, de grands diplomates et des chefs d'armée de premier ordre. . .

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