LES RAPPORTS DE LA FRANGE ET DE LA RCSSIE DEPUIS
M. le colonel Stoflfel affirme qu'au début de la guerre de 1810 la Russie était liée à la Prusse par un traité garantissant à celle-ci l'intégrité de son territoire. Ce traité est de pure invention et n'a jamais existé (*). La vérité est qu'à la nouvelle de la déclaration de guerre faite par la France, indigné de la façon insensée dont Napoléon III et ses conseillers au cœur léger avaient provoqué les hostilités, Alexandre II télégraphia à son oncle Guillaume la promesse formelle de rester neutre, quelle que dût être l'issue de la lutte. Engagement fatal, pris dans une heure d'entraînement, et qui depuis a lourdement pesé sur les décisions de la Russie. Le prince
Gortchakof se trouvait à Lausanne au moment où la guerre fut déclarée ; il revint en toute hâte à Pétersbourg, mais arriva trop tard pour pallier Feifet d'une démarche qu'il déplorait. Le petit groupe de politiciens français qui rêve un accord avec l'Allemagne ne manque jamais de mettre en avant la neutralité de la Russie au cours de la dernière guerre comme un argument sans réplique contre l'alliance francorusse. M. le colonel Stoffel nous apprend avec indignation qu'à deux letlres « pleines d'un patriotisme élevé » que l'impératrice Eugénie écrivit à l'empereur Alexandre, elle reçut des réponses « qui n'étaient qu'une fin de non-recevoir polie, dont la lecture est navrante ». Sans manquer aux égards dus à l'infortune, surtout quand elle atteint une femme, on dort pourtant reconnaître que liropératrice Eugénie aurait mieux employé son « patriotisme élevé » en ne provoquant pas si légèrement sa guerre. . .
Mais, puisque cette neutralité de 1870 est la tat'le à la crème de toutes les polémiques antirusses, il peut n'être pas inutile de s'expliquer une fois pour toutes à ce sujet. Qu'est-ce donc qui autorisait la France à compter sur le concours de la Russie en 1870? Est-ce la guerre de Crimée, c'est-à-dire la destruction de notre vaillante flotte de la mer Noire et le bombardement de Sébastopol ? Est-ce le traité de Paris, qui nous interdisait à jamais l'espoir de
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LA FRANCE ET LA RUSSIE. i75
devenir une puissance maritime et nous fermait le détroit des Dardanelles? Sont-ce les encouragements prodigués par la France à l'insurrection polonaise de 1863, et les tentatives de Napoléon El pour organiser contre nous une coalition européenne ? Sont-ce, enfin, les insultes et les balles dont notre tsar a été gratifié en 1867, pendant son séjour à Paris, qui donnaient lieu à rimpératrice Eugénie d'espérer l'intervention armée de la Russie?
Ce n'est pas sans tristesse que nous remuons ces pénibles souvenirs, mais il est temps pour les hommes politiques français de renoncer aux lamentations sentimentales et de traiter sérieusement des» choses aussi terriblement sérieuses que les questions d'alliance, d'où dépend l'avenir de la patrie.
Certes, les Russes peuvent regretter la neutralité de leur pays en 1870, mais cela purement et simplement au point de vue de leurs intérêts nationaux. Encore faudrait-il préciser quelle fut, à cette époque, la faute de la diplomatie. La Russie ne pouvait ni empêcher Napoléon III de déclarer follement la guerre, ni s'opposer aux victoires de la Prusse. Avant l'ouverture des hostilités elle ne négligea rien pour amener un arrangement amiable du. différend espagnol et, d'accord avec l'Autriche, elle proposa une déclaration des neutres : quelle que fût l'issue de la guerre, les puissances neutres ne permettraient
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aux detix adversaires aucune annexion de territoire. Comme le raconte sir Charles Dilke (*), ce projet échoua par le refus de FAngleterre de s'associer à cette déclaration. L'Angleterre ne voyait pas sans plaisir sa rivale séculaire s'engager dans une aventure dont le résultat désastreux ne faisait doute pour personne.
Accuser la Russie d'avoir mis obstacle à une intervention autrichienne en faveur de la France est souverainement injuste, et cela par la simple raison que l'Autriche n'avait ni l'intention ni le moyen d'intervenir. Du reste, Napoléon III n'aurait jamais dû se faire illusion sur le secours qu'il pouvait attendre de ce côté. Déjà en 1867 le comte Andrassy lui avait fait à Paris cette déclaration très nette : « Sire, je sais qu'on vous entretient d'un traité d'alliance avec l'Autriche contre la Prusse ; jamais un pareil traité ne se réalisera. D'ailleurs, un traité n'a de valeur que s'il est exécutable ; or^je vous le déclare catégoriquement, jamais la Hongrie ne permettra à r Autriche d'entrer en guerre contre la Prusse, n C'était assez clair, et la Russie n'avait nul besoin d'arrêter l'Autriche. Dès le début de la guerre, le comte Andrassy a tenu sa promesse en arrachant à la chambre de Budapest la fameuse déclaration de neutralité.
Peut-être la Russie aurait-elle pu opposer un veto plus efficace à l'annexion du territoire français, et
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elle l'eût tenté à coup sûr sans la fatale promesse de neutralité dans tous les cas donnée par Alexandre n ; mais quand on voit en France certains politiciens mendier Talliance allemande pendant qu'une partie de leur pays se trouve sous la botte des soldats prussiens, on doit se demander si, en agissant de la sorte, la Russie n'aurait pas travaillé contre ses propres intérêts. Nos hommes d'État ont-ils prévu, il y vingt ans, qu'un jour viendrait où, malgré l'abîme creusé entre l'Allemagne et la France par les souvenirs de l'année terrible et l'annexion de l'Alsace- Lorraine, il se trouverait à la tête du gouvernement français un parti politique disposé à se mettre au service de l'empereur d'Allemagne pour une croisade contre la Russie? En ce cas, ils auraient eu certainement le plus grand tort de prêter leur appui à la France... Les tendances des inspirateurs du colonel Stoffel seraient la meilleure justidcation de l'attitude de la Russie en 1870...
Lorsque le prince de Bismarck affirmait au comte de Saint- Vallier (') qu'en 1871 il avait désapprouvé l'annexion de Metz et de la Lorraine, ces paroles étaient en contradiction flagrante avec la réalité des faits. Comme les autres conseillers de Guillaume P', Bismarck comprenait très bien que la France, nation fière et guerrière, ne resterait pas sous le coup des défaites subies, et que tôt ou tard elle chercherait à
prendre sa revanche. L'Allemagne avait donc un intérêt à rendre sa frontière aussi forte que possible, de façon à s'assurer toutes les chances de succès dans la prochaine guerre. « La possession de Metz vaut cent mille hommes, » déclara Moltke : c'en fut assez pour qu'on fit de l'annexion de cette place une condition sine qua non de la conclusion de la paix.
Sans doute, si le prince de Bismarck avait alors prévu quels seraient les effets moraux de l'introduction du service militaire universel en France ; surtout sll avait deviné que le pays resterait vingt ans en république et serait gouverné durant une longue période par le parti opportuniste... il aurait pris beaucoup moins de précautions contre un réveil possible de l'ancienne France...
La vraie faute commise par la diplomatie russe en 1870, c'est de n'avoir pas profité du désarroi général dans lequel se trouvait l'Europe pour déchirer entièrement le traité de Paris et s'assurer la possession des détroits. La neutralité une fois promise, il fallait au moins en encaisser le prix. Au lieu de cela, les diplomates russes se contentaient de modifier sur quelques points insignifiants les stipulations de 1856 et réussirent par leur modestie malheureuse à étonner le prince de Bismarck lui-même, qui pourtant les tenait en assez mince estime. Dans ses conversations arec l'ambassadeur anglais, Odo Russell, et avec son
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entourage, il ne cacha pas la stupéfaction que lui causait Timpardonnable modestie des exigences du prince Gortchakof (®).
La Russie pouvait encore s'opposer à l'absorption de toute rAllemagne par la Prusse et à la formation d'un puissant empire sur sa frontière. Cette attitude, parfaitement conciliable, du reste, avec l'engagement de neutralité pris par Alexandre II, aurait assurément rencontré l'adhésion de l'Autriche et de bien des souverains allemands.
Aussi, quand en 187S la Russie se retrouva dans une situation analogue à celle de 1870, quand elle eut acquis la conviction que le prince de Bismarck, inquiet du rapide relèvement de la France, préparait une nouvelle invasion, ni Alexandre 11 ni ses conseillers n'hésitèrent une minute à signifier le veto qui étouffa dans l'œuf les velléités belliqueuses de Berlin (').
Quelle était à ce moment la manière d'être du gouvernement français à l'égard de la Russie? La France avait alors le bonheur de posséder à la tête des affaires étrangères un homme d'État d'une haule valeur, le duc Decazes, qui comprenait les véritables traditions de la grande politique française (^^). Et^ pour surcroit de chance, le maréchal de Mac-Mahon pouvait encore, conformément aux vrais intérêts du pays, maintenir le ministre des affaires étrangères
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en dehors des compétitions parlementaires. C'est dire que les relations de la France officielle avec la Russie étaient des plus correctes. Reconnaissante du service rendu, la diplomatie du quai d'Orsay, tout en conservant la réserve et la dignité que lui commandait la situation générale de l'Europe, cherchait discrètement à raffermir les bons rapports avec le cabinet de Saint-Pétorsbourg. L'opposition d'alors, incarnée dans la personne de Gambetta, avait adopté une attitude moins nette. Au lendemain de la guerre de 1870, Gambetta avait, pour ainsi dire, senti d'instinct que la raison politique exigeait un rapprochement avec la Russie, et son zèle pour Talliance franco-russe se manifestait même d'une façon un peu trop bruyante. Mais bientôt, sous diverses influences toutes personnelles, d'ailleurs, qu'il serait inutile de signaler ici, il devint tout à coup l'adversaire irréconciliable de la nation qui, peu auparavant, venait d'épargner à la France une invasion et une guerre désastreuse. Au cours des complications orientales que le prince de Bismarck suscita pour se venger de son échec de 187S, puis pendant la guerre russoturque qui en fut la conséquence, le gouvernement russe n'eut pas d'adversaires plus acharnés que les opportunistes et leur chef. La rancune de M. de Bismarck s'était rencontrée avec l'animosité de Gambetta. Après la chute du duc Decazes et larrivée
des opportunistes aux affaires^ la France officielle commença, elle aussi, à témoigner des dispositions hostiles à la Russie.
Nous ne voulons pas insister outre mesure sur cette attitude des républicains français depuis leur avènement au pouvoir. Mais au moment où certaines voix accusent la Russie de manquer de franchise dans ses relations avec la France, nous croyons utile de rappeler grosso modo quelques incidents qui montrent trop bien comment plusieurs ministères de la République ont répondu aux avances de la Russie. C'est sans hésitation aucune que nous écrivons ici le mot' « avances ». De la part d'une nation puissante dont l'amitié et Talliance sont recherchées par ceux-là mêmes qui paraissent dominer la situation politique du monde, il y a une certaine grandeur à dédaigner les coquetteries des vainqueurs et à faire des avances aux vaincus, aux menacés 1
Lorsque s'ouvrit le congrès de Beriin, la France, pour obéir à ses intérêts, n'avait le choix qu'entre deux lignes de conduite : ou décliner toute participation à un congrès qui devait enlever à la Russie le fruit de ses sacrifices et de ses victoires pour en doter des 'puissances restées étrangères à la lutte; ou, si les gouvernants du moment ne se sentaient pas le courage d'adopter une attitude aussi nette, aussi conforme aux fières 4;raditions françaises en-
voyer à Berlin des dél^ués notoirement favorables à la Russie et munis d'instructions leur enjoignant de se mettre carrément de son côté. L'abstention se justifiait par une excellente raison : le cabinet de Paris n'avait qu'à rappeler qu'en 1871 »icune puissance n'avait songé à réunir un congrès pour reviser le traité de Francfort et en faire disparaître tout ce qu'il contenait de trop humiliant pour te vaincu, de dangereux pour l'équilibre européen et d'attentatoire aux stipulations de 1815 qui réglaient les rapports des souverains de l'Allemagne entre eux. L'intégrité de la France valait bien pour l'Europe cdle de la Turquie; du moment que TEurope avait assisté sans sourciller à la mutilation du territoire français, la France n'avait pas lieu de se mettre à la remorque d'une ennemie implacable et de l'aider à dépouiller la Russie du fruit de ses victoires.
Chose triste à dire, il ne se trouva dans tout le monde politique républicain qu'une seule personne pour conseiller cette attitude aussi fière que sage, madame Adam! Mainte fois, il est vrai, la directrice de la Nouvelle Revue a montré un plus grand sms de la politique étrangère que les innombrables ministres qui, depuis une douzaine d'années, se sont succédé au quai d'Orsay.
La Fiance préféra prendre part au congi'ès de
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Berlin et, comme il s'agissait, dans le cas donné, d'un litige entre la Russie et l'Angleterre, elle mit à la tête de sa mission un Anglais pur sang, M, Waddington. Ce choix était des plus malheureux. Aussi, chaque fois que le prince de Bismarck voulait défendre quelque proposition particulièrement désavantageuse pour la Russie, il la faisait soutenir au sein du congrès par le représentant de la France!
Ainsi avorta la tentative de rapprochement entre les deux pays si habilement entreprise en 1876, aux conférences de Constantinople, par le comte de Chaudordy et le général Ignatieflf.
C'est au congrès de Berlin, — est-il nécessaire de le rappeler? — que l'astucieux chancelier lança la France dans ces deux belles aventures du Tonkin et de la Tunisie, dont la première lui valut, outre le choléra, la haine de la Chine, tandis que la seconde eut directement ou indirectement pour conséquences le misogallisme de l'Italie et la perte de TÉgypte...
En 1879, les relations de la Russie avec les deux empires voisins se tendent à un tel point que Berlin commence à s'^inquiéter sérieusement de la possibilité d'une entente franco-russe : c'est à ce moment que le gouvernement français abandonne entièrement à M. de Bismarck la direction de sa politique étrangère et que, par une hmiineuse ins-
piration, Gambetta se décide à faire des avances à l'Autriche en lui envoyant comme ambassadeur M. Teisserenc de Bort, dont les « distractions » ne tardent pas à devenir légendaires! Ce diplomate assiste impassible à la conclusion de Talliance austroallemande, et se trouve très flatté que le prince de Bismarck daigne venir chez lui le rassurer sur les suites de ce pacte pour la France!
Et qu'on ne dise pas que le gouvernement français ignorait alors la véritable portée du conflit qui menaçait d'éclater entre la Russie et ses anciens alliés, ou qu'il avait des doutes sur la puissance miUtaire de la Russie. Nullement. Dans la fameuse scène de séduction jouée par le prince de Bismarck à Varzin devant le comte de Saint-Vallier, le chancelier représentait les forces russes massées sur la frontière allemande comme tellement formidables, qu à Berlin on se croyait tout à fait sans défense contre une invasion de la cavalerie russe. (Soit dit entre parenthèses, M. de Bismarck exagérait énormément pour les besoins de la cause.)
Quelque temps après, M. Waddington, interviewé par un rédacteur de YÉvénement (^^), lui disait que, si la Prusse et TAutriche n'avaient pas déclaré la guerre à la Russie, c'était uniquement par crainte d'une alliance franco-russe ! Quand on a cette conviction, à moins d'être un archéologue et non un
diplomate chargé des intérêts les plus vitaux de son pays, on en conclut nécessairement qu'il est urgent de se rapprocher de la Russie, tant pour garantir le maintien de la paix, que pour rendre à la France la haute situation dont les événements de 1870- 1871 Tout fait déchoir. Mais M. Waddington, qui est archéologue, se déclare, dans le même entretien, l'adversaire résolu d'une entente franco-russe, n est vrai qu'il ajoute : « M. de Bismarck n'ignore pas que j'ai toujours été opposé à un traité entre la France et la Russie. Le prince Orlof et le prince Gortchakof ne l'ignorent pas davantage... Mon prédécesseur, le duc Decazes, pensait autrement. Il était, lui, partisan d'une alliance russe... Chaque ministre des affaires étrangères a ses vues particulières (!) tout en servant une politique nationale qui ne peut guère varier (^*) 11 »
Voit-on cette politique qui, à chaque changement de personne au ministère des affaires étrangères, c'e^t-à-dire tous les six ou huit mois, change de système, est tantôt hostile à la Russie et favorable à l'Allemagne, tantôt hostile à celle-ci et favorable à celle-là, et qui reste t(mjours nationale et ne peut guère varier/
Quelques années après, a lieu le couronnement de l'empereur Alexandre m ; de nouveaux froissements s'étdent produits entre la Russie et les deux em-
pires voisins. Il s'agissait alors pour la France de se faire représenter avec éclat aux fêtes de Moscou où s'était conservé encore le souvenir du luxe fastueux déployé par le duc de Morny dans une occasion semblable. Le choix de Tenvoyé extraordinaire français avait une importance qui n'échappait pas à Gambetta ; après sa mort, ses journaux affirmaient qu'il avait eu l'intention de confier cette mission au duc d'Aumale. Ses successeurs ont envoyé k Moscou — qui?... M. Waddington, l'homme du congrès de Berlin.
Peut-on réellement en vouloir à la Russie si, quelque six mois après, elle commença à prêter l'oreille aux avances renouvelées de l'Allemagne, et si elle entama des négociations qui aboutirent au traité de 1884. Encore fallait-il, pour faire pencher la balance, l'impression fâcheuse produite à Pétersbourg par les insultes, dont le roi d'Espagne avait été l'objet dans les rues de Paris,
Par le premier paragraphe de ce traité consacré à Skiernievice, les trois puissances contractantes s'engageaient à observer une neutralité bienveillante dans le cas où l'une d'elles se trouverait en guerre avec une quatrième puissance. Dans le projet primitif rédigé par le prince de Bismarck et accepté par M. de Giers, à ce paragraphe était jointe une note additionnelle disant que cet engagement res-
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tait valable même si detuc des puissances contractantes se trouvaient en guerre contre une quatrième, c'est-à-dire que la Russie aurait été obligée de garder la neutralité lors même que rAUemagoe et l'Autriche eussent déclaré ensemble la guerre à la France. Par bonheur, cette clause n'obtint pas Tadhésion d'Alexandre III : il déclara noblement qu'il ne voulait pas permettre que dans un duel avec la France l'Allemagne disposât de deux épées contre une.
Ce fait, tout à l'honneur du caractère chevaleresque de notre tsar, est encore intéressant à un autre point de vue. Pendant sa visite à M. Teisserenc de Bort et dans sa conversation avec le comte de Saint- Vallier, M. de Bismarck affirmait hautement que la France n'était pas du tout menacée par l'alliance austro-allemande, celle-ci ne visant que la Russie. Or, ci cela était vrai, M. de Bismarck aurait-il tant insisté pour l'adoption de la note additionnelle qui n'avait de portée que si l'Autriche prenait part à une coalition effective contre la France? C'est môme à cause de cette insistance que le traité signé au mois de mars 1884, et qui devait être ratifié quinze jours après, ne le fut que plus tard à Skiernievice. Nous raconterons plus loin comment en 1887 le prince de Bismarck voulait profiter de ce retard pour forcer la Russie à garder la neutralité.
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s'il avait réussi à faire sortir un c<zsus belli de Tincident Schnaebelé. M. de Bismarck était encore en contradiction flagrante avec la vérité quand il assurait au comte de Saint-Vallier qu'aucun traité n'était signé avec l'Autriche, qu'il ne s'agissait que d*un simple protocole, et qu'il avait été communiqué à la Russie. C'est cette communication qui l'aurait décidé à renoncer à ses projets belliqueux ! Or, on sait que la Russie ne connut le texte des conventions austro-allemandes qu'au commencement de 1888, par leur publication dans les journaux oflîcieux de Berlin et de Vienne. Il s'agissait bien d'un véritable traité et non d'un accord verbal consigné dans un rapport (^').
Toutes les autres assurances données au comte de Saint- Vallier étaient aussi vraies que celle-ci. Et pourtant, de 1879 à 1886, les ministres des affaires étrangères en France acceptèrent ces affirmations du chancelier comme paroles d'Évangile, et aujourd'hui encore un certain groupe de politiciens continuent à ne jurer que par lui I
La Russie liée par le traité de Skiernievice, la France marchait dans la voie que son ennemi lui avait tracée dès l'automne de 1879, et d'ailleurs, lancée dans de déplorables aventures coloniales, l'Autriche et l'Italie ayant complètement abandonné à la chancellerie berlinoise la direction de leur
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politique extérieure* rien en Europe ne gênait les coudées du prince de Bismarck. S'étant assuré, en cas de guerre contre la France, la neutralité bienveillante de la Russie, la coopération effective de l'Autriche et de Tltalie, les sympathies de TAngleterre, dont il avait encouragé les projets sur FÉgypte, le chancelier pouvait en toute sécurité poursuivre l'exécution de ses plans ambitieux et, au besoin, choisir le moment propice pour porter à la France le coup décisif. Avant tout il s'agissait pour lui de pousser de plus en plus TAutriche dans les Balkans, entreprise devenue facile par le malheureux traité de Skiemievice qui n'avait d'autre but que de lier les mains à la Russie pour faire passer la péninsule balkanique sous la domination austro-allemande.
L'entente franco-russe paraissait encore une fois renvoyée aux calendes grecques. La « bêtise humaine » était de nouveau venue en aide au chancelier. Du reste, ce dernier, loin de s'endormir sur ses succès, veillait avec le plus grand soin à ce que rien ne dérangeât l'état de choses établi. L'ambassadeur de Russie en France, le prince Orlof, sur l'amitié duquel il pouvait compter autrefois d'une manière absolue (voir ses lettres au comte d'Arnim), par suite de son long séjour à Paris commençait à éprouver de justes sympathies françaises ; chose plus grave, il devenait accessible à certaines influences
qui le travail laieut dans le sens d'un rapprochement entre la France et la Russie : vite, M. de Bismarck réclame son rappel et, après avoir obtenu sa nomination à Berlin, fait envoyer à Paris le baron de Mohrenheim dont le dévouement, et pour cause, lui était acquis sans réserve. Le général Appert avait su se concilier les bonnes grâces de la cour et de la haute société pétersbourgeoise : sur la demande de M. de Bismarck, cet ambassadeur français, qui réussissait trop bien au gré de TAUemagne, est rappelé par son gouvernement, et cela dans des conditions tellement inusitées, tellementcontraires aux plus simples convenances internationales, que le tsar rappelle lui-même son ambassadeur de Paris et refuse d'accepter aucun nouveau ministre français à Pétersbourg ! Le baron de Mohreiïheim, dont les agissements suspects ont tant contribué à amener la crise, va trouver M. de Bismarck à Kissingen, — cette Mecque des diplomates russes en quête d'avancement, — et le prince-chancelier, en reconnaissance de ses services, lui promet que, si jamais les relations se rétablissent entre Pétersbourg et Paris, il lui fera rendre le poste d'ambassadeur auprès de la France. L'événement a prouvé que CQ n'était pas là une promesse vaine. Me trouvant à Pétersbourg en octobre 1886, lors de la reprise des relations, j'exprimai à plusieurs fortes têtes du
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ministère des affaires étrangères mon profond étonnement de voir M. de Hohrenheim revenir à Paris dans un moment où on désirait enfin améliorer sérieusement les rapports entre les deux cabinets. « Que voulez-vous? me répondit-on avec une candeur, devant laquelle je fus presque désarmé, nous savons que celte nomination est déplorable, mais M. àe Bismarck l'exige absolument ! »
Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes politiques ; le prince de Bismarck n'était pas seulement le chancelier de l'Allemagne, mais, comme un véritable ministre international, il dirigeait, de Varzin en hiver et de Kissingen en été, les affaires étrangères de tous les pays du contin^t. Soudain, en août 1886, se produit à Sofia un coup de théâtre: le prince de Battenberg, devenu un simple préfet de rAutriche, est enlevé par quelques officiers patriotes et expédié en Russie comme un vulgaire colis. M. de Giers le fait remettre en liberté. Mais quand le prince de Battenberg rentre en Bulgarie et, sur le conseil d'un sous-ordre de la diplomatie russe, envoie à Alexandre III un télégramme de plates excuses, il reçoit cette célèbre réponse; rédigée tout entière par la main de l'empereur, et qui a éclaté comme un coup de foudre sur toute l'Europe. Dédaignant les excuses et les promesses du prince de Battenberg, l'empereur l'invitait à
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quitter la Bulgarie où sa présence ne pouvait que nuire au pays. M. de Bismarck fut le premier à saisir la haute portée de cette intervention directe d'Alexandre in. Il sentit chanceler tout son édifice, il comprit que la Russie, lasse d'être depuis si longtemps trompée par lui, aspirait à reprendre sa liberté d'action. Le doute, d'ailleurs, ne lui était pas possible: quelques jours auparavant(le 19 juillet) l'illustre patriote russe Katkof venait de publier dans la Gazette de Moscou un de ces leaders retentissants qui étalent de véritables événements historiques et dans lequel il annonçait nettement cette volte-face de la politique russe (*♦).
Pour la première fois peut-être, dans sa longue et brillante carrière, le chancelier perdit la tête. Sentant son édifice artificiel crouler sous ses pieds, il commença par lâcher complètement le Battenberg. D accourut à Franzensbad où se trouvait M. de Giers et chercha avec lui les moyens de conjurer l'orage. Pour détourner l'attention publique en Allemagne, il fit répéter sur tous les tons dans ses journaux que la Russie avait parfaitement raison de châtier un traître ; qu'il n'aurait garde de s'aliéner son puissant voisin et de le jeter dans les bras de la France pour le plaisir d'un ancien « lieutenant prussien » ; tout cela entremêlé de violentes attaques contre la presse libérale allemande, ennemie du Reich, bien
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que celle-ci ne fût pour rien dans Tinsuccès subi par la politique du prince de Bismarck.
Cet échec fut décisif dans la carrière de l'illustre homme d'État : il ouvrit la série des fausses démarches, des nombreux mécomptes qui aboutirent au fiasco final du système bismarckien. « Es gelingt nichtsmehr! (Rien ne réussit plus), » disaient les Allemands stupéfaits des fautes continuelles que commettait leur grand homme, et ils avaient raison.
Un nouveau facteur venait de faire son entrée dans lapoUtique européenne: c'était la volonté ferme de Tempereur Alexandre ni de diriger dorénavant lui-même les relations extérieures de son pays. Dans les conditions données, cette direction ne pouvait être que franche, loyale et vraiment nationale. Secondé par les conseils clairvoyants du grand homme d'État et patriote Katkof, Alexandre III inaugura la politique des a mains libres », qui bientôt le rendit l'arbitre de la paix du monde. Le duel épique qui s'engagea alors entre le prince de Bismarck disposant d'immenses ressources, ayant à son service la presse reptilienne, aidé sous main par M. de Giers, M. de Mohrenheim, et d'autres diplomates russes, et Katkof, simple journaliste, qui ne disposait que de sa plume ; — ce duel se termina par le triomphe complet de la Gazette de Moscou*
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La mort même de Katkof, succombant aux fatigues d'un travail excessif et aux calomnies empoisonnées d'adversaires sans scrupules, ne réussit pas à modifier le résultat du combat. Si le peuple allemand assiste aujourd'hui avec une sorte d'indifférence à ce spectfiwîle douloureux de son plus grand homme d'État, après une vie vouée tout entière au service de la patrie, congédié par un souverain ingrat et présomptueux, c'est que la popularité est en raison directe du succès et que, depuis l'hiver de 1886-1887, le chancelier n'a fait qu'essuyer échecs sur échecs.
Voici ce que j'écrivais de Paris à la Gazette de Moscou à la date du 19 septembre 1886 sur le changement produit dans la politique générale de l'Europe par l'attitude d'Alexandre IIF vis-â-vis de la Bulgarie :
« Un grand changement vient de s'accomplir, sinon dans le groupement définitif des puissances» du moins dans leurs rapports réciproques. Le centre de gravité de la politique européenne a été tout d'un coup transporté au nord-est, la direction de la politique universelle a changé de mains. Ceux qui jusqu'à présent passaient pour les maîtres des destinées de l'Europe sont rejetés au second plan et réduits presque à l'état de satellites dans un système où ils étaient naguère des soleils. Le changement s'est opéré d'une manière pacifique, sans effu-
sion de sang, sans coups de canon, sans conférence de diplomates. Il s'est eflfectué presque tout seul, simplement, parce qu'en face d'une conflagration générale imminente, les hommes d'Ëtat européens ont senti le besoin de rentrer en eux-mêmes, de passer en revue leurs forces, de mesurer celles de leurs adversaires, et de faire cesser l'incorrection introduite dans les rapports diplomatiques par l'arrogance provocatrice des uns et l'effacement non motivé des autres. Cela a suffi pour que la vérité, qui sautait aux yeux de tous, en dehors des diplomates volontairement aveugles, devînt subitement évidente à tout le monde, et si l'on a pu s'étonner de quelque chose, c'est de l'aveuglement qui régnait jusqu'alors. Cette vérité, c'est que, depuis la guerre franco-ailemande, la Russie possède une situation prépondérante en Europe, que de sa décision dépend la paix ou la guerre, et que le traité de Francfort ne conservera de valeur qu'aussi longtemps que la Russie le voudra. Cette vérité, Bismarck la connaissait depuis longtemps. Mais il espérait non sans raison la masquer devant les parties intéressées, à l'aide de finesses diplomatiques et d'un jeu de bascule savamment appliqué aux alliances. C'est ainsi qu'on le voyait aujourd'hui renouvelant la ligue des trois' empereurs et le lendemain cajolant le marquis de Salisbury, abusant M. Ferry par le mirage d'un rap-
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prochement franco-prussien et donnant sous main à lord Rosebery le conseil de proclamer le protectorat anglais en Egypte, encourageant la France à envoyer ses meilleures forces au Tonkin et fournissant en même temps aux Célestes des instructeurs militaires, des armes perfectionnées et des cuirassés; aujourd'hui provoquant une réunion des trois empereurs et le lendemain poussant le Battenberg à ime révolte ouverte contre la Russie. Cette politique ne pouvait pas durer éternellement. Un seul coup de foudre a suflR pour dissiper les nuages qui obscurcissaient rhorizon... La Russie n'a eu qu'à dire : « Je ne veux plus être « trompée, » pour mettre finàFindigne comédie qui n'a duré que trop longtemps... »
La première conséquence de la volte-face politique opérée par la Rusisie dans l'automne de 1886 fut l'ordre de l'empereur de reprendre les relations diplomatiques avec le cabinet de Paris (**). On espérait alors à Pétersbourg que la France s'y ferait représenter par un des trois militaires particulièrement bien vus à la cour et plusieurs fois désignés durant les pourparlers. Grand fut donc le désappointement causé par le choix de M. de Laboulaye. Cette impression, hâtons-nous de le dire, n'avait rien de désobligeant pour le nouvel ambassadeur. Loin de là; M. de Laboulaye, ayant rempli précédemment à Pétersbourg les fonctions de secré-
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taire d'ambassade, y avait laissé les meilleurs souvenirs. Néanmoins, sa nomination à ce momentlà fut une grave faute, dont les relations des deux pays n'ont pas cessé de se ressentir depuis lors. Je l'appris de ]a bouche de Katkof qui allait quitter Pétersboui^ et je n'oublierai jamais de quel air navré il m'annonça cette nouvelle. Les négociations destinées à établir les bases des relations nouvelles entre les deux pays avaient à Pétersbourg leur centre naturellement indiqué^ et cela pour de nombreuses raisons faciles à saisir. Nous ne voulons en signaler qu'une. La diplomatie russe est composée des éléments les plus hétérogènes, parmi lesquels l'élément russe est entièrement effacé. On y trouve des transfuges des pays les plus divers, quelques-uns venus du dehors, la plupart fixés en Russie depuis plusieurs générations, mais tous complètement étrangers, complètement indifférents aux intérêts nationaux et aux traditions du pays qu'ils exploitent.
Vous rencontrerez là des Polonais d'origine autrichienne hostiles à la Russie au triple titre de Polonais, d'Autrichiens et de catholiques, rêvant le rétablissement de la Pologne sous le patronage de l'Autriche, et surtout opposés à tout rapprochement entre la Russie et la France; des Allemands des provinces Baltiques étrangers à la Russie par leur langue, leurs sympathies et leur religion, des fils de juifs
polonais transformés en gentilshommes suédois, des Levantins qui ont servi et trahi tous les gouvernements...
Tous ces éléments hétérogènes ont envahi notre corps diplomatique au temps des Nesselrode, des Rozzo di Borgo et autres; ils ont complètement démoralisé ce personnel autrefois si russe, si fier et si glorieux par les services rendus notamment sous Pierre le Grand, Elisabeth et Catherine. En vrais gardiens du sérail, ces impuissants écartent avec une jalousie féroce tout homme pénétré de vrais sentiments nationaux. Le plus souvent besogneux^ ils ne voient dans leurs fonctions qu'un moyen de se procurer des titres, des décorations et de l'argent ; — quel que soit le gouvernement qui paye leur luxe ou leurs dettes, ils sont satisfaits. El tout Russe servant sa patrie avec dévouement et désintéressement est sûr, pour cela même, de s'attirer leur inimitié.
Il était donc à prévoir que nos diplomates habitués de longue date à se prosterner devant le grand muphli de Varzin, auquel beaucoup d'entre eux devaient leur position, seraient forcément les adversaires acharnés d'un rapprochement entre la France et la Russie, qu'ils chercheraient par tous les moyens à contrecarrer et à paralyser la volonté de l'empereur. Le gouvernement français n'ignorait pas
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cet état de choses, et son devoir était d'envoyer à Pétersboui^ un ambassadeur possédant par lui-môme assez de prestige pour devenir persona grala chez l'empereur et à la cour. Or, à défaut d'un diplomate de très haute envergure, d'un grand seigneur capable de se créer une situation éclatante, il fallait choisir quelque militaire sinon illustre, du moins très connu.
Pour ménager la chèvre de Berlin et le chou du Palais- Bourbon, on envoya M. de Laboulaye, — et voilà pourquoi nous pataugeons depuis deux ans, pourquoi une conflagration peut éclater du jour au lendemain, sans que les liens entre les deux pays soient irrévocablement scellés devant le danger commun...
Les incidents de l'hiver 1886-1887 sont encore trop rapprochés de nous pour qu'on puisse, sans inconvénient, lever dès aujourd'hui tous les voiles. Il nous suffira d'en esquisser en quelques traits le caractère général.
En présence de la nouvelle attitude d'Alexandre III, le prince de Bismarck ne pouvait plus douter que, la triple alliance arrivant à son terme fin mars 1887, la Russie ne renouvellerait pas ce marché de dupe. De là à entrevoir le cauchemar d'une alliance entre la France et la Russie il n'y avait qu'un pas. Ce péril était imminent. Sans parler d'autres indices.
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on pouvait être édifié à cet égard par le langage de la Gazette de Moscou et celui de la presse française qui, nous nous plaisons à le constater, montrait alors, comme si elle pressentait le danger à venir, une unanimité vraiment patriotique.
La France donnait encore à M. de Bismarck d'autres sujets d'inquiétude. La politique d'aplatissement devant l'Allemagne paraissait condamnée. M. de Freycinet était revenu à la présidence des ministres assagi par le souvenir des mécomptes qu'il avait autrefois éprouvés dans ses avances successives, tantôt à l'Angleterre, tantôt à l'Allemagne ; il semblait cette fois incliner sérieusement vers un accord avec la Russie. Le général Boulanger, le nouveau ministre de la guerre, semblait déployer une grande activité fiévreuse et cherchait l'occasion de faire parler de lui. L'adoption du fusil Lebel par l'armée, les expériences avec la mélinite, certaines tentatives pour remédier aux défectuosités de la disposition des troupes françaises à la frontière de l'Est, tout cela indiquait clairement que la France reprenait conscience de sa force et qu'elle entendait bien renoncer à l'humiliante posture des dernières années.
La sécurité à laquelle le nouvel empire germanique s'abandonnait depuis 1884, fit place à de réelles alarmes, et M. de Bismarck se vit dans la
nécessité de ressaisir la direction de la politique européenne qui menaçait de lui échapper.
Convaincu que les meilleurs artifices étaient ceux qui lui avaient réussi jusqu'alors, le chancelier ^ eut recours de nouveau. Les menaces mêlées de cajoleries lui avaient toujours donné d'excellents résultats : il essaya des unes des autres avec une ardeur fébrile, adressant les cajoleries à l'Est et les menaces à l'Ouest. L'Europe et, en particulier, la Turquie et l'Autriche seront un jour bien étonnées quand elles apprendront les stupéfiantes propositions faites alors par M. de Bismarck à la Russie pour la décider, soit à renouveler le traité de Skiernievice, soit à conclure une double alliance, soit enfin à vendre sa neutralité dans le cas d'une guerre francoallemande. Celte dernière était bien résolue dans VesfHt du chancelier, et, cette fois, les menaces adressées à la France n* étaient pas vaines.
Plus la froide réserve opposée par Alexandre III à toutes ces avances paraissait invincible, plus s'affermissait à Berlin la conviction qu'il était urgent d'en finir avec la France, avant qu'elle fût parvenue à transformer son armement, et pendant que la Russie était encore obligée à la neutralité par le traité de Skiernievice. En réalité, cet engagement expirait le 21 mars 1887 ; le traité avait été signé le 7 mars 1886 pour une durée de trois ans et devait
être ratifié dans les quinze jours. La vèritohlç ratiiication n'ayant eu lieu qu'au mois de septembre â Skiernievice, on pouvait à la rigueur, à l'aide d'une interprétation forcée, r^arder le mois de septembre comme le dernier terme jusqu'auquel la Russie était forcée de conserver une neutralité bienveillante à l'Allemagne, en cas de guerre avec la France. On voit que les délais pour une pareille guerre n'étaient pas bien larges et, au début de 1887, elle était chose absoluwient décidée. Tous les préparatifs et concen- -trationS préalables à une mobilisation ont eu lieu. Déjà l'ordre était donné dans toutes les places fortes de la frontière — même à MayenccI — de faire partir toutes les familles d'ofiQciers; la voiturer même dans laquelle le vieux Guillaume devait suivre son armée était prête! Il ne s'agissait que d'entraîner d'abord la Russie dans quelque folle expédition en Rulgarie, sous promesse d'abandonner l'Autriche si elle s'avisait d'intervenir, puis de trouver quelque bon prétexte pour une déclaration de guerre qui aurait laissé tous les torts apparents du côté de la France. On se rappelle toutes les excitations, toutes les provocations parties de l'Allemagne pendant l'hiver de 1887 (*«).
M. de Rismarck, trompé par ses agents sur les véritables dispositions de la France, espérait toujours provoquer quelque éclat, quelque acte bruyant
et inconsidéré qui lui aurait permis de présenter aux Allemands le peuple français comme Tagresseur. Heureusement, pendant ces mois critiques, la France fit preuve d'un sang-froid, d'un calme et d'unâ sagesse dignes de toute admiration. ' -
Alexandre III avait encore présente à la mémoire Ta manière perfide dont le prince de Bismarck et le comte Andrassy avaient entraîné la Russie dans la guerre de 1877 ; les propositions mêmes les plua séduisantes venant de Berlin ne purent Témouvoir ; il déclara nettement qu'il dédaignait toutes les pro vocations de la Bulgarie et qu'il était décidé à rester l'arme au bras et libre de tout engagement pour surveiller les événements dans l'ouest de l'Europe.
Quant au but que M. de Bismarck voulait atteindre par une guerre contre la France, il l'avait franchement avoué dans son mémorable discours de janvier au Reichstag : <k Si nous sommes vainqueurs, la paix aura un tout autre aspect qu'en 1871. Nous rendrons la France incapable pour longtemps de faire alliance avec qui que ce soit (fur ein Menschenalter bundnissunfâhig) .
Voyant la Russie inébranlable, M. de Bismarck joua son dernier atout : il suscita l'incident Schnaebelé.
Cette fois encore, le sang-froid et la calme fermeté du peuple français mirent en défaut les calculs
du chaocelier. L'explosion e^rée n'ayant pas eu lieu immédiatement, l'affaire Schnaebelé put être arrangée : dans une lettre autographe qu'Atexan- -dre m fit remettre directement à Guillaume P'' par le comte Mouravieff, l'empereur de Russie exprimait sa pénible surprise de voir le prince de Bismarck chercher un casm belli dans une provocation aussi flagrante, et il priait son jancien allié de mettre fin à «n incident aussi menaçant pour la paix européenne. On sait le reste : Guillaume P'» passant par-dessus la tête de son chancelier, donna person- ■ nellement l'ordre de relâcher le commissaii^ de police français.
Depuis le mois de mars 1887, la paix de l'Eufope n'a pas été sérieusement menacée. La Russie a conservé son calme dédaigneux devant les nouvelles provocations de la Bulgarie. L'élection du prince Ferdinand de Coboui^ à Sofia, la protection déclarée dont l'Autriche a couvert cette violation du traité de Berlin, les discours agressifs prononcés par M. de Kalnoky et le comte Andrassy devant les délégations, tout cela s'est heurté à la ferme volontéd'Alexandre III de ne pas se laisser entraîner dans .une guerre en Orient, dont la triple alliance profiterait pour ouvrir les hostilités contre la France. La conviction que le;, prince de Bismarck était le véritable metteur en scène de toute la comédie jouée à Sofia ne pouvait
que confirmer le tsar dans sa résolutiom Ainsi, ^u point de vue politique, la campagne entreprise par le prince de Bismarck pour ramener la Russie dans le giron de la triple alliance a complément' échoué. Toutefois, pendant un moment, le chancelier se crut sur le point de ressaisir son ancien allié: une conspiration souterraine, où trempèrent les séides de M. de Bismarck aux ambassades russes de Paris et de Berlin, réussit^ à ébranler' pour quelques instants la position de katkof, en procédant contrè-lui à Taide de dénonciations calomnieuses et de fausses lettres inventées. Surmené par un travail surhumain et paf une excitation cérébrale extraordinaire, touché par ks jpremières atteintes d'une maladie cruelle, le grand patriote russe fut frappé au cœur par le succès même momentané de cette intrigue, iont l'inspirateur était le chancelier et l'exécuteur — M. de Mohrenheim, flanqué de quelques acolytes : il mourut peu de semaines après. Pendant la terrible agonie de ce chrétien convaincu, sa dernière pensée politique — l'entente franco-russe — ne cessa pas un seul instant de le préoccuper. Nous sommes persuadé qu'en prononçant ses dernières paroles: a Dieu...' Dieu!...» il lui recommanda Uienlalement la Russie et la France (")...
Le triomphe de ses ennemis fut pourtant de courte durée : j'eus le bonheur, après une longue
et minutieuse enquête, de dépiéler tous les (ils de là ténébreuse intrigue et de réunir les preuves de Finfamie dont s'étaient rendus coupables les adversaires de mon grand ami. Si cette démonstration, malheureusement trop tardive, ne put le sauver, elle arriva du moins à temps pour faire éclater la vérité devant notre souverain. Au point de vue politique, la nouvelle machination de M. de Bismarck a donc fait long feu...
Dégagée des liens de l'alliance allemande, la Russie put bientôt reconquérir aussi son indépendance économique. M. Wychnegradski venait d'être placé à la tête du ministère des finances. Sur mes instances, Katkof sut le convaincre qu'il était nécessaire pour la Russie de secouer le joug onéreux des financiers berlinois et de transporter en France le marché de ses fonds d'État. J'eus l'iusigne bonheur d'être désigné par Katkof pour préparer les voies et moyens de cette vaste opération. Elle réussit à merveille, grâce au peuple français qui répondit à notre appel avec un empressement extraordinaire, empressement dû en majeure partie aux sympathies politiques et à la reconnaissance pour le service rendu par Alexandre III à la France en 1887. La confiance dans le crédit russe ne vint que plus tard. Je tiens à constater ce fait tout à l'honneur du public français : quand, avec l'autorisation du ministre des
LA FRANCE ET LÀ RUSSIE. Wl
finances, je commençai à Paris la campagne en faveur des fonds russes, les manœuvres du chancelier de Berlin et de sa presse reptilienne avaient plus qu'ébranlé notre crédit. La guerre économique conduite par M. de Bismarck avec un acharnement sans pareil exerça même à un moment donné une action si funeste sur le change et les fonds russes, que ces derniers descendirent à un cours où on ne les avait pas vus pendant les crises les plus terribles ■ de notre vie nationale. Là où ses cajoleries avaient échoué, le chancelier comptait réussir par la menace d'une ruine financière. Cette fois, ce furent les capitalistes français, grands et petits, qui trompèrent ses espérances. Les violents efforts de M. de Bismarck ne purent retarder pour longtemps Taffranchissement économique de la Russie. J'avais négocié la première conversion en avril 1887 ; en juin, elle a brillamment réussi, et, dès le mois de juillet de la même année, je fus en mesure de soumettre à M. Wychnegradski les projets de conversion de tous les emprunts cinq pour cent pour lesquels le concours de la haute banque française nous était entièrement assuré. Or, la dernière de ces opérations est en train de s'accomplir au moment où j'écris ces lignes : le retard amené par l'intervention du chancelier allemand ne fut donc pas bien considérable. En revanche, il permit à la Rus-
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sie de faire ses conversions à des taux bien plus élevés qu'au début. Le public français, ayant eu le temps de ramasser sur le marché les fonds russes dont FAIlemagne se débarrassait à vil prix, fit une excellente affaire, tandis que le public allemand perdait dans cette circonstance et des centaines de millions et sa foi en l'infaillibilité de son chancelier...
Dans Tordre politique, les résultats de cette campagne économique sont plus considérables encore : ils prouvent d'une manière éclatante, irréfutable, que le vrai peuple français, celui qui travaille, qui produit et qui épargne, est jusqu'au fond de son âme pénétré de la nécessité d'une entente entre la France et la Russie. Tandis que certains politiciens à courte vue hésitent et balancent, le bon sens populaire français n'hésite pas, lui. La perspicacité du véritable souverain de la France lui a promptement fait comprendre où était en réalité l'intérêt du pays. Les bavardages de vieux doctrinaires tombés en enfance ou de quelques vieux officiers français à qui leur obscurité pesait ne changeront rien à ce fait capital : le peuple français a été unanime pour sauver le crédit de la Russie menacé, il a acquitté sa dette de 1873 et de 1887. Les liens entre les deux peuples ne seront que fortifiés par cette réciprocité de services et d'intérêts. Le tsar
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et le peuple russe ne se méprennent pas sur la véritable signification de Tempressement, avec lequel le public français accueille chaque nouvelle émission de titres russes. Les maladresses de quelques gouvernants républicains et les intrigues de nos diplomates ne parviendront pas à effacer l'impression de ces plébiscites d'un nouveau genre, où les bulletins de souscription remplacent les bulletins de vote, sans que le verdict soit moins sincère, à coup sûr, dans le premier cas que dans le second.
Étant données ces manifestations si hautement sympathiques, je crois pouvoir glisser sur les nombreux impairs — soit dit par euphémisme — de plusieurs cabinets français. Dès le mois de décembre 1886, le gouvernement russe enjoignit à tous ses agents diplomatiques en Orient de procéder, dans chaque circonstance grave, d'accord avec les représentants de la France. Ces instructions furent généralement exécutées. M. de Montebello put s'en convaincre quand l'ambassadeur russe appuya ses démarches pour amener le sultan à refuser sa sanction aux fameux arrangements conclus par sir Drummond Wolff. Les ministres et les diplomates français ontils toujours, eux aussi, observé une attitude correcte envers la Russie? Hélas 1 plus d'un incident prouve le contraire. Sans la conviction bien ancrée chez les amis de la France qu'on ne peut rendre le peuple
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français responsable des erreurs commises par certains de ses ministres d'occasion, dans plusieurs cas une véritable rupture aurait éclaté entre les deux pays. Rappelons seulement la déplorable affaire de Sagallo où, pour complaire à M. Crispi, le plus implacable ennemi de la France, un ministère radical fit bombarder une mission religieuse russe; et, dans un ordre de faits moins important, des indiscrétions coupables, pour ne pas dire de criminels abus de confiance commis par des ministres trop enclins à se prosterner devant M. de Bismarck ; la mission de M. Lesseps (") à Berlin au moment même où Alexandre III venait de refuser d'une manière définitive tout engagement en cas de conflit sur le Rhin; on pourrait citer bien d'autres choses encore,.. Heureusement Alexandre III reste inébranlable dans ses résolutions, dès qu'il les a reconnues conformes à la justice et au bien de ses peuples. Q regarde haut et passe outre à toutes les petites vilenies des diplomates, que ceux-ci soient Russes ou Français. Les nombreuses fautes des uns et des autres n'ont donc pas altéré l'état de choses créé entre les deux pays par les événements de 1886 et 1887.
LES BASES d'une ENTENTE ENTRE LA RUSSIE ET LA FRANCE
11 nous reste à rechercher si cette situation est réellement conforme à des intérêts permanents et s'il est désirable qu'elle soit consolidée par une alliance effective et durable. Dans cet examen nous écarterons complètement le côté sentimental, qui n'a rien à faire dans les questions de politique étrangère, où est en jeu l'existence même des peuples. Nonobstant les sympathies indubitables qui existent entre la Russie et la France, ces deux nations ont été plus d'une fois aux prises l'une avec l'autre dans des luttes meurtrières, comme, malgré leur antipathie réciproque, les Allemands et les Russes se sont liés par des accords qui ont duré près d'un siècle. Les
2i2 LA RUSSIE CONTEMPORAINE.
politiciens français s'imaginent à tort que la prétendue inimitié qui divise la Russie et TAllemagne doit forcément amener dans un bref délai une guerre à mort entre les deux pays. C'est une erreur grave, qui deviendrait funeste si elle prenait racine dans l'esprit du peuple français. Les deux empires du Nord savent trop bien quels sacrifices énormes leur coûterait la guerre une fois engagée, pour s'y décider par de pures considérations de sympathie ou d'antipathie ! Il n'y a pas encore longtemps, la Russie n'avait aucune raison plausible de désirer, ni même de prévoir une lutte avec l'Allemagne. Nous avons du côté de l'Occident la frontière définitive qu'exigent nos intérêts, et nous ne pouvons rien prendre à la Prusse qui nous soit d'une utilité quelconque.
Si les relations entre les deux puissants voisins se sont tendues de manière à rendre une conflagration, dans un avenir plus ou moins prochain, sinon certaine, du moins très probable, cela tient à deux ordres de faits dépendant l'un et l'autre de la guerre de 1870-1871.
D'une part, cette guerre a rendu inévitable une reprise des hostilités, qui sera d'autant plus avantageuse à la France qu'elle sera plus reculée. De là chez les hommes d'État allemands le désir assez naturel d'écraser l'armée française avant qu'elle ait recouvré toutes ses forces, et aussi avant que les
germes de désagrégation contenus dans le nouvel empire aient eu le temps de se développer.
La Russie étant fermement résolue à ne plus laisser écraser la France et surtout à ne pas admettre la disparition de ce pays comme grande puissance européenne, — il s'ensuit entre les deux empires voisins un conflit d'intérêts qui s'est manifesté pour la première fois en 1878 et pour la deuxième en 1887.
D'autre part, les conditions dans lesquelles s'est formé le nouvel empire germanique forcent la Prusse d'entretenir les meilleures relations avec l'Autriche et de la pousser vers l Orient pour qu'elle y trouve des compensations à la perte de sa situation séculaire en Allemagne. Le nouvel empire, en effet, ne s'est pas construit comme l'aurait souliaité le noble prince qui, pour le malheur de ses sujets, ne régna que quelques mois : au lieu de se former, suivant Je rêve de Frédéric III, par l'absorption de la Prusse dans l'Allemagne unifiée, il s'est créé, conformément à la conception de Guillaume P'' et de M. de Bismarck, par la domination prussienne sur l'Allemagne asservie. Cette dernière création est beaucoup moins viable que ne l'aurait été la première, et la condition essentielle de sa vitalité repose sur la renonciation expresse des Habsbourg à touffe velléité de reconquérir leur ancienne position. Le génie du prince de Bismarck ne s'e&t jamais fait d'illusion
à ce sujet. Aussi eut-il grand soin en 1866 de respecter l'intégrité du territoire autrichien, pour laisser la porte ouverte à une réconciliation. Contrairement à l'assertion du colonel Stoffel, le kronprinz soutenait de toutes ses forces le chancelier contre l'aveugle entêtement de Guillaume P', qui alors — comme souvent aussi plus tard — ne voyait pas toujours bien clairement où le menait la pohtique de son grand ministre (").
En 18 il, à la veille de la proclamation de l'empire allemand, le premier soin du prince de Bismark fut de rassurer l'Autriche sur les conséquences futures du nouvel état de choses. Une circulaire confidentielle du secrétaire d'État, M. de Thile, fit entrevoir à l'Autriche des compensations en Orient et indiqua en termes assez clairs que, si cette puissance rencontrait la Russie sur le chemin de ses ambitions, le futur empire allemand ne pourrait pas hésiter entre ses anciens liens avec l'Autriche et ses sympathies pour l'empire des tsars ('•).
Le chancelier resta fidèle à ses promesses: quand, en 187S, l'intervention du cabinet de Pétersbourg en faveur de la France évoqua dans son esprit le spectre d'une alliance franco-russe, il s'empressa de faire provoquer par Tes agents du comte Andrassy les troubles de la Bosnie et, peu à peu entraîna la Russie dans la campagne de 1877, qui aboutit au
lamentable traité de Berlin. Seul, le général Ignatiefif voyait clair dans le jeu du prince de Bismarck ; mais en vain il essaya d'empêcher cette guerre : tous ses efforts se brisèrent contre les agissements du chancelier secondé par l'aveuglement des autres diplomates russes. M. de Chaudordy rappelle à ce propos que, grâce au comte Ignatieff, aidé par lui et par le marquis de Salisbury, le conflit soumis à la conférence de Constantinople était en voie d'apaisement, lorsque l'intervention brouillonne du délégué allemand fit évanouir tout espoir de pacification.
Les difiicultés que la circulaire de M. de Thile avait prévues entre Vienne et Saint-Pétersbourg, commençaient à se dessiner sur l'horizon politique et, après que le congrès de Berlin eut arraché aux Russes le fruit de victoires chèrement achetées, les rapports de la Prusse et de la Russie perdirent beaucoup de leur ancienne cordialité. Nous avons vu plus haut avec quelle perfidie le prince de Bismarck exploita le traité de Skiemievice pour détruire l'influence russe dans les Balkans, — en quoi» soit dit en passant, les diplomates ou agents russes l'aidèrent puissamment par leurs maladresses, — comment enfin ses velléités belhqueuses dirigées contre la France en 1887 amenèrent une rupture entre les anciens alliés.
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Les hommes politiques français, que le jeu des hasards parlementaires fait arriver au pouvoir, doivent donc se bien pénétrer de la conviction que ce sont là les causes uniques du refroidissement entre la Russie et TAllemagne. Le jour où, pour le malheur des deux pays, les maladresses criminelles décès hommes amèneraient la Russie à ne plus considérer le maintien de la France, en tant que grande puissance continentale, comme une condition indispensable de l'équilibre européen, ce jour-là disparaîtrait la principale cause de discorde entre les deux puissances orientales. Et, malgré leur peu de sympathie réciproque, les deux peuples pourraient ijenouer Tancienne chaîne...
Que les partisans de la politique de M. Ferry le comprennent : si, sacripant la cause de l'avenir, on ne considéiait en politique que les avantages immédiats, on se lierait toujours avec l'État momentanément le plus fort, puisque c'est celui qui pourrait oiBfrir le plus d'avantages comme prix ^ son amitié. Or, n'est-il pas évident que TAUemagne est en mesure d'oflfrir plus à la Russie que la France, et que l'Allemagne n'aura pas besoin de sacrifier un seul mètre du terrain conquis, le jour où elle sera assurée de l'amitié de la Russie? Si néanmoins la Russie préfère s'entendre avec la France plutôt qu'avec l'Allemagne, c'est que, déd^gneuse d'avan-
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tages seulement immédiats, elle ne jse laisse guider dans sa politique extérieure que par ses intérêts permanents et traditionnels. Le malheur de la France est justement que, depuis un siècle, à force de n'avoir que des gouvernements provisoires, destinés à une existence éphémère, elle a perdu jusqu'au souvenir de sa politique traditionnelle. En dehors de la Restauration, qui, elle, chercha à reprendre les anciennes traditions de la monarchie et qui réussit même à établir des liens très étroits avec la Russie; en dehors de quelques tentatives faites par Napoléon 1®', toute la politique étrangère de la France dans le courant de ce siècle fut aussi contraire aux traditions du pays qu'à ses intérêt^ les plus vitaux. Le gouvernement de Juillet courut après l'amitié de l'Angleterre, la plus vieille et la plus irrécgnciliable ennemie de la France. Napoléon III ne s'inspira que de rêves humanitaires ou de fausses considérations dynastiques; aussi pendant le second Empire, la France accumula tant de fautes politiques qu'aucune autre nation n'aurait pu y survivre. C'est Napoléon III qui a créé l'Italie une et qui a fondé l'empire allemand; c'est lui qui a affaibli l'Autriche au point de l'amener à la situation subalterne où nous la voyons aujourd'hui; c'est lui qui, par la guerre de Crimée, a sauvé la position de l'Angleterre en Oiitnt et qui, en détruisant
la flotte russe de la mer Noire, a rendu possible la perte de TÉgypte. Oubliant Sébastopol, la Russie se rapproche de la France et, pour la récompenser de son attitude bienveillante en 18o9, Napoléon, quelques années pins tard, ne trouva rien de mieux à faire que de commencer contre elle la campagne diplomatique de 1863!
En un mot, la politique extérieure de Napoléon III consistait simplement à épuiser toutes les forces vives de la nation pour lui créer de puissants ennemis et lui aliéner tous ses amis. Aussi, à Theure de la lutte suprême, la France ne trouva ni chez elle ni au dehors les ressources dont elle avait besoin pour défendre son existence (**).
La République ne pouvant pas poursuivre une politique dynastique, les fautes qtfelle commet dans la conduite de ses affaires étrangères sont dues surtout à la profonde ignorance des députés qu'un hasard aveugle envoie inopinément au quai d'Orsay. Le nouveau ministre n*a pas plutôt réussi à jeter un coup d*œil furtif sur une carte géographique de l'Europe et à distinguer vaguement la Roumélie de la Roumanie, il a à peine eu le temps d'apprendre la situation approximative des États Scandinaves et les noms des principaux pays accrédités auprès de la République, il vient seulement d'acquérir un peu d'assurance devant les imposants huissiers du mi-
LA FRANCE ET LA RUSSIE. 2i9
nistère, qu'une coalition quelconque le renverse ; à moins qu'effrayé soudainement des graves dangers que ses bévues peuvent faire courir à la France, lui-même ne saisisse la première occasion de démissionner.
Mais ce rare privilège n'appartient qu'aux ministres des affaires étrangères qui cumulent ces fonctions avec celles de président du conseil 1
Une politique suivie est-elle possible dans ces conditions, et faut-il s'étonner des difficultés que la Russie rencontre dans ses tentatives pour traiter avec la France? Par une étrange aberration, M. le colonel Stoffel trouve, au contraire, dans le fait que la politique russe est conduite par la volonté d'un seul homme, un obstacle à une entente ! 11 oublie que cet homme est le représentant de la monarchie héréditaire russe et, comme tel, incame en lui les traditions séculaires du pays. C'est justement la multiplicité des tètes dont dépend en France la direction de la politique étrangère, qui constitue le grand obstacle. La forme républicaine n'y est pour rien. Bien des monarchies, à commencer par la Russie elle-même, ont maintes fois traité avec les États-Unis. Où gît le mal, c'est dans la faiblesse du pouvoir exécutif qui, par crainte d'une interpellation parlementaire, n'ose prendre aucune initiative, même dans le cas où la constitution de 1873 l'y autorise; le mal, c'est
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aussi l'existence éphémère des cabinets, qui les empêche de poursuivre une politique de longue haleine. On est enfin arrivé en France à rendre le ministère de la guerre presque stable et indépendant des crises ministérielles. Serait-il donc si difficile de revenir à la tradition du maréchal de Wac-Mahon et de faire de môme pour le portefeuille des affaires étrangères? Ou s*imagine-t-on que la sauvegarde des intérêts vitaux d'une grande nation dépende moins d'une bonne politique extérieure que d'une solide organisation militaire?
Ces intérêts sont-ils identiques ou conciliables avec ceux de la Russie? Voilà la question primordiale qui domine toute la discussion. Je vais l'aborder avec la même franchise, la même sincérité que les autres points brièvement touchés plus haut. M. le colonel Stoffel, M. Barthélémy Saint-Hilaire et les autres apôtres d'un rapprochement avec l'Allemagne croient confondre la Russie en disant qu'elle ne se contentera pas de rendre à la France l'Alsace et la Lorraine, mais que l'alliance avec le gouvernement français est aussi pour elle un moyen de poursuivre des buts personnels! Nous acceptons carrément ce reproche; nous dirons même que s'il existait en Russie un homme politique capable de s'allier avec la France à seul fin de reconquérir l' Alsace-Lorraine, sans poursuivre en même temps un but national
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russe, il serait fou à lier et mériterait d'être enfermé dans un cabanon ! Les deux personnages que nous venons de nommer sont pourtant d'âge à comprendre que le temps est passé où la France jouait en Europe les Célimène, daignant se laisser adorer par les autres peuples, sauf à les berner quand Toccasion s'en présentait. La politique étrangère, dans cette fin de siècle, ne se joue pas sur les tréteaux d'un théâtre. Elle met en branle à la fois les plus sauvages passions et les plus hauts intérêts de l'humanité. Ses comptes rendus s'écrivent avec des torrents du sang, à la lueur des villes incendiées, et parmi des désastres innombrables. Tout cabotinage est donc criminel quand il s'agit de choses aussi terriblement graves.
Il faut nécessairement qu'une entente entre deux pays repose sur le principe : Do ut des, à moins d'être un marché de dupes. L'entente peut ne porter que sur une question de détail et n'être que temporaire; mais si elle touche aux intérêts essentiels et permanents de ces nations, elle impose de lourds sacrifices aux parties contractantes et doit, en raison même de ces sacrifices, être calculée 3ur de longues durées. J'ajouterai tout de suite que s'il ne s'agissait entre la France et la Russie que d'une entente du premier genre, d'un marché fin courant où la France dirait à la Russie ;, « Passe
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moi l'Alsace, je te passerai la Bulgarie, » je serais le premier à détourner ma patrie d'une opération pareille. Voilà plus de dix ans que, de ma propre initiative, poussé uniquement par Tamour des deux pays, celui dans lequel je suis né et celui où j'espère mourir, j'ai pris sur moi la tâche de convaincre les hommes influents de ces deux nations que l'union leur est impérieusement commandée, aussi bien par leur propre intérêt que pour celui de la paix et de l'équilibre européen. Mais, si cette union ne devait aboutir qu'à une entente passagère, j'aimerais mieux renier tous mes actes des dernières années et con- • seiller aux deux peuples de poursuivre chacun son propre chemin.
Les raisons en sont trop évidentes; il vaut mieux ne pas y insister (**).
Si je persiste à lutter, c'est précisément parce que j'ai la profonde et inébranlable conviction que les intérêts des deux pays concordent dans toutes les questions principales, que les idéals historiques qu'ils poursuivent dans leur politique étrangère — et une nation qui renonce à ses idéals historiques est une nation fatalement condamnée à la décadence — ne se contredisent et ne se contrecarrent jamais, qu'ils ont les mêmes adversaires et les mêmes ennemis sur tous les points du globe. Telle est aussi l'intime et instinctive conviction du
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peuple français ; ce n'est donc pas à lui que je m'adresse ici, mais à certains hommes d'État dont les uns reculent devant l'acte décisif parce que, sous la funeste impression de l'année terrible, ils ont perdu toute foi dans l'avenir politique de la France et ne voient plus pour elle de gloire à rechercher que sur le terrain des arts, des sciences, de la littérature et de l'industrie; — les autres, parce qu'ils craignent en engageant leur pays dans une politique active, de perdre la haute main sur la conduite de ses destinées, et, avec elle, tous les profits qui en découlent; Les premiers semblent excusables de n'avoir pas une haute opinion d'une nation qui leur a abandonné la direction de ses affaires. Mais, quand (m a de pareilles désespérances dans l'âme, on ne prétend pas au gouvernement d'un grand pays, on se fait poète décadent, et on écrit des romans, où l'on jette la boue à l'armée la plus ancienne et la plus glorieuse du monde, à l'armée qui produit encore des Bobillot, des Dominé, des Négrier, des Courbet!
Pour ce qui est des autres, je ne les accuserai pas d'être égoïstes ou de manquer de patriotisme. Il est si humain, quand on est à la tète du gouvernement, de croire sincèrement que les destinées de la nation sont dans les meilleures mains et que ce serait un désastre national si elles passaient
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dans celles des autres!... Mais je leur rappellerai seulement que les gouvernements antérieurs sont tombés précisément pour avoir subordonné les grands intérêts du pays à leurs mesquins intérêts personnels et que, chute pour chute, il vaut mieux tomber sur le champ de bataille, la poitrine trouée d'une balle que renversé par un coup de pied reçu ailleurs.
I/erreur de ces hommes politiques consiste surtout en ce que, au lieu de considérer la conclusion d'une entente avec la Russie comme la meilleure garantie de la paix européenne, ils n'en attendent que plaies et bosses. Pourtant, ils n'ont qu'à voir ce qui assure le mieux même la paix précaire dont nous jouissons : la triple alliance dont le provocateur Crispi formait le plus vilain ornement, ou Tattilude si ferme et si digne d'Alexandre 111 qui, devant toutes les menaces et tous les mouvements des agités de la triple ou quadruple alliance, reste inébranlable dans sa décision de ne pas laisser troubler la paix du monde?
La France et la Russie unies par un traité d'alliance purement défensive, visant uniquement une attaque du côté de l'Allemagne, qui osera tirer un seul coup de fusil sans leur permission? Si la paix actuelle est précaire, si la crainte d'une conflagration générale pé.<e si lourdement sur l'Europe, la raison en est très simple : c'est que V entente franco-
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rtisse n'est pas encore scellée par un traité formel. Aussi longtemps quon se flattera à Berlin de pouvoir détacher la Russie de Ventcnte avec la France^ les menaces de guerre ne cesseront pas et V Italie continuera à se ruiner en armements dans l'espoir de se rattraper sur le inche butin que le prince de Bism^arck a montré en France à ses convoitises. Aussi longtemps que les maladresses des gouvernants français laisseront supposer à V Europe que la France pourra un jour se faire la complice et la vassale de V Allemagne^ V Autriche-Hongrie se ruinera, elle aussi en armements motivés par Vespoir de futures conquêtes en Pologne et dans les Balkans. Le jour où un traité d'alliance défensive franco-russe sera signé et rendu public, V Autriche et V Italie n'espéreront plus rentrer dans leurs frais — et la paix de V Europe sera assurée.
Voilà ce que certains politiciens français à courte vue, troublés par les insinuations de la presse internationale aux gages de M. de Bismarck, ne comprennent pas ; comme ils ne voient pas non plus ce fait qui crève les yeux, que le jour où, ne se contentant plus d'intrigues d'antichambre, ils essayeront de réaliser leur pernicieux projet d'entente avec TAllemagne, ils seront honteusement balayés par le peuple français. Je défie un parti politique quelconque de rester trois jours au pouvoir en France
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si, en cas de crise, il se déclarait opposé à une entente avec la Russie !
Ce qui elfraye les politiciens russophobes, est-ce donc la pensée des avantages que, le cas échéant, notre pays retirerait de Talliance en question?
La politique nationale russe n'a pas de desseins cachés ; elle Ta maintes fois affirmé à la face du monde entier : elle tend à obtenir — et tôt ou tard certainement elle l'obtiendra — Touverture du golfe Persiqueet de la Méditerranée. La Russie occupant la septième partie du globe terrestre ne peut pas rester éternellement séparée des grandes mers, ni emprisonnée pendant de longs mois par des mers de glace. L* empire russe n'est pas un État avide d'agrandissements (*') ; le traité de San-Stefano, si injustement décrié, en est lui-même la preuve ; qu'attribuait-il à la Russie pour prix de ses victoires? L'Autriche a enlevé à la Turquie deux provinces, l'Angleterre a pris Tîle de Chypre et TÉgyple ; la France, la Tunisie ; — qu'est-ce que cette Russie, dont on se plaît à dénoncer l'avidité, a exigé pour elle-même à San-Stefano, où elle était maîtresse absolue de dicter la paix ? Batoum, un port sans valeur pour les Turcs ; Kars, une forteresse qui menaçait sa frontière, et la rétrocession en Bessarabie de quelques districts russes dont le traité de Paris l'avait amputée! Et celp, pQurdeux milliards de roubles dé-
pensés et cent milJe soldats perdus pendant la guerre !
Ce n'est donc point par esprit de conquête qu'elle veut occuper le détroit des Dardanelles, c'est pour ne pas laisser ses principaux ports commerciaux et militaires dans la mer Noire exposés à la première flotte ennemie qui viendra les bombarder, c'est pour donner un libre essor à son commerce extérieur...
La garde des détroits confiée à la Russie, It-s intérêts de la France sont- ils menacés ou lésés quelque part ? Bien au contraire : V accès libre de la Russie à la Méditerranée est pour la France dun intérêt vital et, disons-le hardiment, plus considcrable encore que la possession de l'Alsace et de la Lorraine.
Même dépouillée de ces deux provinces, la France n'a pas cessé d'être une puissance grande et. forte ; croit-elle le rester en perdant sa position dans la Méditerranée? Or, cette position est déjà considérablement amoindrie par l'Angleterre possédant Gibraltar, Malte, Chypre, l'Egypte et Aden ; l'entrée en scène de la flotte italienne menace de lui porter le dernier coup.
Hypnotisée par la perte de Metz et de Strasbourg, la France a toujours les yeux fixés sur la frontière de l'Est, elle ne voit pas que ses destinées futures
se joueront dans le Sud, dans la Méditerranée. Certes, l'Allemagne est une ennemie terrible pour la France. Mais Thégémonie de TAUemagne n'est qu'un accident passager. A moins, peut-être, que Guillaume n se fasse catholique et se laisse couronner par le pape, l'empire germanique ne parviendra jamais à la domination universelle : des raisons s'y opposent, qu'il serait trop long de développer ici, mais dont la justesse est reconnue par le prince de Bismarck lui-même (**).
Mais un ennemi autrement sérieux, un adversaire autrement implacable pour la France, est et a toujours été l'Anglais ! A chaque pas dans sa vie nationale, la France a dû soutenir contre lui une guerre à mort, et cela est tout naturel. Les deux peuples aspiraient depuis des siècles à la prépondérance maritime en vertu de l'adage éternellement vrai: « Qui mer a terre a. » De là une lutte qui, grâce à la politique de Louis XV et aux cataclysmes produits par la Révolution, a abouli au triomphe de l'Angleterre.
Aujourd'hui, la Grande-Bretagne est incontestablement la maîtresse du monde. En Asie et en Amérique, elle possède d'immenses territoires ; l'Australie lui appartient tout entière, et prévoyant que le XX® siècle sera rempli par la lutte pour l'Afrique, elle est en train de s'y tailler un vaste empire qui
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LA FnANCE ET LA RUSSIE. 229
ira de T Egypte jusqu'au cap de Bonne-Espérance, de rembouchure du Congo jusqu'à Zanzibar et au Zambèze (").
La puissance maritime de la France est encore le seul obstacle qui empêche l'Angleterre de régner sans partage sur la mer. C'est pourquoi celle-ci poursuit sa rivale d'une haine féroce, qui ne sera assouvie que par la chute complète et irrémédiable de la France. Non contente de lui avoir autrefois arraché le Canada, les Indes et d'innombrables îles, l'Angleterre se montre résolument hostile à la France partout où cette dernière a quelque intérêt à défendre. Au Tonkin comme à Madagascar, en Egypte comme aux Nouvelles-Hébrides, partout, jusque dans la Nouvelle-Calédonie et à Terre-Neuve, la France rencontre le même adversaire acharné. Aussi le nombre des bons jobards français qui ont regardé l'Angleterre comme la meilleure amie de leur pays est-il incalculable!... Sans remonter à la monarchie de Juillet et à la guerre de Crimée, combien de ministres républicains se sont proternés devant cette « alliée naturelle » delà France! Un seul déjeuner avec une altesse royale a suffi pour convaincre Gambelta que le bonheur de la France consistait à tirer les marrons du feu pour les fidèles sujets de cette altesse. M. de Freycinet, pendant de longs mois, n'a juré que par l'Angleterre, et maint député radi-
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cal est devenu anglophile pour avoir goûté Thospitalité large de quelque grand seigneur britannique. Tout dernièrement encore, n*a-t-on pas fêté à Paris M. Gladstone qui Ta évincée de TÉgypte et qui, selon Taveude sir Charles Dilke, son ancien collègue, en refusant en juillet 1870 de s'associer aux démarches de la Russie et de TAutriche, a permis à la guerre d'éclater? Quant aux académiciens orléanistes, ils croiraient délaisser les saines traditions de la monarchie parlementaire, s'ils n'en continuaient pas les erreurs funestes...
Tout cela, naturellement, n'a pas modifié l'attitude de l'Angleterre, trop intelligente de ses intérêts pour ne pas persister dans sa grande politique traditionnelle, que les nigauds seuls croient diminuer en l'appelant égoïste (") ; elle n'a donc pas hésité une minute à entrer dans la triple alliance dirigée contre la France. L'espoir seul de voir la marine italienne aux prises avec la marine française a suffi pour décider l'Angleterre à s'associer avec l'Italie. Elle n'avait garde de manquer une si belle occasion d'aider ses deux concurrents méditerranéens à s'entr'égorger : que leurs flottes se détruisent Tune l'autre, qu'ils bombardent réciproquement leurs ports de guerre et de commerce, n'est-ce pas tout ce que peut désirer de mieux la a perfide Albion » ?
En pareil cas, les hommes d'État anglais n'hésitent
jamais, surtout si, par surcroît de bonheur, Thypocrisie nationale y trouve son compte. Jl est si commode d'expliquer Tadhésion à la triple alliance par le désir de contribuer au maintien de la paix I Au moment de la distribution des dividendes, — toute la politique anglaise n'étant qu'une entreprise commerciale, ce mot n'est pas déplacé, — l'Italie recevra la Tunisie, peut-être avec l'Algérie, et cédera l'Abyssinie à l'Angleterre, qui, pour se dédommager, mettra aussi la main sur le Maroc...
C'est dans la Méditerranée que l'isolement de la France la menace des plus grands dangers, et il ne prendra fin que quand la Russie, maîtresse des détroits, fera flotter son pavillon maritime à côté de celui de la France. Il n'y a donc aucun antagonisme, mais au contraire une identité complète entre les intérêts français et les visées politiques poursuivies par la Russie. Sans la destruction de la marine russe opérée pendant la guerre de 1854-55, l'Angleterre n'aurait pu s'emparer de l'Egypte; ce sera peut-être grâce à la flotte russe de la mer Noire que la terre des Pharaons recouvrera son indépendance.
Et qu'on ne s'imagine pas que la garde des détroits implique la chute de l'empire turc ou même la perte de Constantinople pour le sultan. Pas du tout. La Russie n'a que faire de cette ville et préférera tou-
Jours y voir le sultan plutôt qu'une autre puissance européenne. Qu'on n'oublie pas que ce prince joint à sa qualité de souverain temporel celle de « commandeur des croyants », qu'il est le successeur du khalife du monde maliométan. La Russie, comme la France, possède de nombreux sujets musulmans. Ces deux nations auront donc tout intérêt — surtout au moment où s'engagera la lutte pour le continent africain — à avoir le sultan de leur côté... Loin de le déposséder de Constantinople, elles devraient, par leur puissant appui, s'efforcer de grandir son prestige, de même que le devoir des peuples catholiques est de maintenir le pape libre et respecté à Rome.
Les intérêts de la Russie se rencontrent encore dans l'extrême Orient avec ceux de la France : les deux pays ont, toujours grâce aux intrigues anglaises et allemandes, un adversaire redoutable dans la Chine qui, à la première conflagration en Europe, cherchera à prendre sa revanche au Tonkin et sur l'Amour... Et même, si j'avais un conseil à donner à Ja France, ce serait d'abandonner le plus tôt possible, et de son plein gré, le Tonkin, quitte même à laisser pour compte aux mandarins annamites le monument de Paul Bert. En conservant quelques points facilement défendables de la côte et en s'assurant de sérieux avantages commerciaux, elle pourra maintenir sur l'Annam un protectorat plus ou
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moins nominal. Autrement, il est à craindre qu en cas de guerre européenne, le fameux empire indochinois ne devienne, pour la France, un terrible embarras.
Une armée nombreuse, bien équipée, qui ne le cède à aucune autre, une marine pouvant rivaliser avec celle de TAngleterre, des ressources matérielles inépuisables, Tesprit guerrier héréditaire dans la race gauloise, ce sont là autant de conditions dont la réunion permet à la France de reprendre sa place au premier rang des premières puissances du monde et d'aspirer encore à un rôle très brillant dans rhistoire future. Mais deux ombres assombrissent son horizon : c'est, dans le présent, Tincohérence de sa politique avec l'isolement qui en résulte; dans l'avenir, l'infécondité relative de la famille française. Tandis que les États qui entourent la France voient leur population s'accroître considérablement, la sienne reste presque stationnaire. Dans un temps peu éloigné, d'ici à vingt ou trente ans, l'équilibre de forces fondé sur le nombre d'habitants sera profondément troublé à son désavantage. Une entente, non pas momentanée mais perpétuelle, avec la Russie est le moyen de parer à ce double danger. La France sortira de son isolement actuel et, grâce à la croissance vertigineuse de la population russe (2,50 pour cent par an), les effets
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politiques de la rupture d'équilibre indiquée plus haut seront paralysés dans Tavenir. Dans vingt ans la population de la Russie dépassera cent cinquante millions d'âmes; avec les quarante-cinq millions qu'aura alors la France, le nombre sera encore de leur côté...
L ENTENTE FRANCO-RUSSE ET l'aUTRICHE-HONG RIE
Ce serait une profonde erreur de croire que Tenteote franco-russe une fois fermement établie, le groupement des puissances que le prince de Bismarck a entraînées dans sa ligue contre la France n'en sera pas affecté. Loin de là. L'Angleterre, il est vrai, restera probablement rivée à TAUemagne; les liens entre les deux pays sont trop multiples et trop solides pour être relâchés. L'Italie aussi continuera forcément à se mouvoir dans Torbite du nouvel empire. Quand un peuple a été asservi pendant de longs siècles, il lui faut presque des siècles pour retrouver la dignité d'une nation libre. Les Italiens ont été, durant des centaines d'années, écrasés sous la
botte tudesque. Il est tout naturel qu'à peine affranchis ils aient repris leur attitude séculaire, et qu'ils aient môme cherché à mordre la France, leur libératrice. Selon toute apparence, ils conserveront cette position, au moins aussi longtemps qu'ils n'auront pas touché le prix mérité de leurs trahisons.
Mieux vaut, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi : cela permettra d'attirer à l'entente franco-russe l'Antriche-Hongrie, dont l'existence est également menacée par l'Allemagne soumise à la Prusse et par l'Italie où se remue l'irrédentisme.
Le prince de Bismarck a si fortement mis son empreinte sur la manière de penser de ses contemporains, que ridée de voir l'Autriche devenir l'alliée de la Russie paraîtra paradoxale à bien des lecteurs. L'homme qui a brisé la puissance des Habsbourg, qui les a chassés de l'Allemagne et de l'Italie, est arrivé à leur persuader que le nouvel empire germanique est leur seul ami, leur seul soutien en Europe, et que, par contre, ils ont tout à craindre de la Russie, leur vieille et fidèle alliée ! Telle était la puissance suggestive de cet homme extraordinaire, qui, servi par une presse habile et insinuante, a réussi à s'emparer de lesprit public dans l'Europe entière et à le façonner à son gré.
L'ancien chancelier n'était pas seulement après
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Disraeli le plus grand homme d'État de notre époque, il en était aussi le journaliste le plus influent et le psychologue le plus pénétrant. Une des manifestations les plus éclatantes de sa puissance psychologique est certainement d'avoir inspiré à ses adversaires une telle conviction de sa supériorité qu'ils lui ont abandonné la direction suprême de leurs affaires. Et pendant une dizaine d'années on a assisté à ce spectacle sans exemple : la politique extérieure de presque tout le continent gérée par un seul ministre I Les divers leaders européens croyaient rendre im service signalé à leur pays, en confiant le soin de ses intérêts à M. de Bismarck, sentant très bien devant sa haute intelligence leur parfaite nullité. Un détail auquel ces naïfs n'avaient pas songé, c'est que l'homme d'État éminent se doublait chez M. de Bismarck d'un fervent patriote, et qu'il aurait trahi ses devoirs envers l'Allemagne en n'abusant pas de la confiance dont l'honoraient ses collègues des affaires étrangères!
Peut-on, sans la plus grande injustice lui reprocher d'avoir empêtré la France dans le Tonkin, d'avoir épuisé les forces vives de TAutriche-Hongrie dans la poursuite d'une politique, dont le succès serait la ruine de cet empire, d'avoir expulsé la Russie des Balkans au profit de l'invasion allemande, d'avoir forcé l'Italie à s'endetter de plusieurs mil-
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liards afin d'assurer à Tempire allemand la possession de rAlsace-Lorraine !
Mais les faits accomplis ont une grande force suggestive, lors même que le prince de Bismarck n*en est pas l'inspirateur. L'entente franco-russe une fois sortie du domaine des aspirations vagues et devenue un 'facteur réel et décisif de la politique continentale, on sera frappé du revirement général qui se produira dans Topinion des peuples et des rois. I-.es ministres les plus aveugles recouvreront subitement la vue, et la domination qu'ils ont subie pendant les dix dernières années au grand préjudice de leur pays ne leur apparaîtra plus que comme un lointain cauchemar.
La chute de M. de Bismarck facilite étrangement cette transformation. Il n*est rien de tel que l'insuccès pour découronner le génie aux yeux du vulgaire. La force exerçant toujours une attraction irrésistible, l'entente franco-russe deviendra bientôt le centre d'une nouvelle constellation politique.
C'est à l'aide d'un mirage et d'un spectre que le prince de Bismarck est parvenu à convaincre les Habsbourg que la Prusse est leur meilleur soutien et que la Russie menace seule leur puissance. Le mirage s^e«t montré, comme de juste, sous le ciel bleu de l'Orient; le spectre est apparu au Nord, couvert d'un linceul de neige. Le premier a ébloui les
augustes hôtes de la Hofburg en faisant entrevoir à leurs ^ux la conquête des Balkans, la possession de Byzance, la formation d'un puissant État slavo-catholique sous la protection bienveillante de r Allemagne luthérienne. Le spectre qui servait d'épouvantail, c'était le fameux parti panslaviste que personne n'a jamais vu, qui n'a jamais existé, et dont tout le monde parle comme d'une puissance ténébreuse, disposant de montagnes d'or, ayant à son service des agents innombrables et d'une habileté surnaturelle, occupé à saper par des mines souterraines l'Occident pourri, afin de fonder sur ses ruines on ne sait quel empire fantastique avec la croix orthodoxe et le knout pour emblèmes ! Il y a bien des gens qui croient à Croquemitaine, aux esprits frappeurs, à l'intelligence du suffrage universel et à la politique humanitaire de l'Angleterre l
Pourquoi ne croirait-on pas à l'existence de l'invisible parti panslaviste ? Et comme c'est peu connsdtre le Slave en générât et le Russe en particulier que de s'imaginer qu'ayant des montagnes d'or à sa disposition, il en sacrifierait seulement une parcelle pour détourner quelques officiers bulgares de leurs devoirs, dont ils n'ont d'ailleurs aucune idée, plutôt que d'aller dépenser le tout sur les boulevards de Paris ou sur le tapis vert de Monte-Carlo.
240 LA nUSSlE CONTEMPORAINE.
Que dire aussi de Thabilelé de ces mystérieux agents qui auraient dépensé des monceaux d*or pour aboutir aux beaux résultats qu'on sait ! Mais avec quelques millions de roubles bien-employés, ils auraient obtenu que le roi de Roumanie fût renvoyé par aes propres soldats dans le château de ses ancêtres ; pour une somme beaucoup moindre, Stamboulof se serait chargé de ficeler le Cobourg et de l'expédier à Vienne comme un simple colis postal; et avec bien moins encore on déciderait les mômes journaux qui agitent deux fois par jour le spectre panslaviste à soutenir mordicus que BerUn est menacé par une invasion turque, que la France va émettre son nouvel emprunt sur la place de Rome* et qu'en politique M. de Bismarck est une oie et ftf . de Giers un aigle I
Qui a le premier inventé l'existence d'un parti panslaviste? A ce bienfaiteur resté anonyme, l'Allemagne devrait bien élever un monument à Varzin, on reconnaissance des inappréciables services qu'il a rendus à l'heureux possesseur de ce domaine.
Mais il est temps de détrui/e la légende du parti panslaviste. Ce parti n'a jamais existé en Russie^ par la simple raison que dans cet heureux pays il n'existé pas et ne peut exister de partis politiques. On y trouve bien quelques coteries qui s'en donnent le nom, entre autres cette association d'assas-
siûs appelés nihilistes, que la coupable complaisance de certains gros personnages a laissée se former vers la fin du dernier règne, mais dont les tendances ne sont pas plus politiques que celles des compagnons anarchistes dévaliseurs d'hôtels privés. Répétons-le donc encore une fois, un parti panslavlste organisé, ayant un centre, des cadres, des moyens d'action, et rêvant de réunir tous les Slaves sous le sceptre des tsars, cela n'existe pas et ne peut pas exister. En Russie, c'étaient les souverains eux-mêmes qui se chargeaient de conquérir les territoires qu'ils jugeaient nécessaires à leur pays; c'étaient eux, selon l'expression courante, les vrais « ramasseurs (Sobirateli) de la terre russe ». Et aucun plumitif à la solde de M. de Bismarck n'a encore osé accuser un tsar russe d'avoir été le chef des panslavistes. Ce qui a pu donner naissance à la légende, c'est qu'il existait à Moscou vers le milieu de ce siècle un petit cénacle littéraire composé de quelques esprits éminents, comme les Aksakof, les Khomiakof et autres, Ce groupe de slavophiles, qui fut toujours fort restreint, s'occupait surtout de recherches historiques et s'intéressait aux origines des pays slaves ; il maudissait Pierre le Grand, coupable d'avoir imposé à la Russie la civilisation occidentale au lieu de laisser l'État moscovite se développer d'une manière autochtone, exécrait Péters-
bourg en tant que capitale et se plaisait à porter dans l'intimité l'ancien costume national russe. Depuis longtemps ce cénacle a disparu; le dernier survivant, M. Samarine, emploie ses loisirs à fulminer dans le Novoié Vrémia contre Ivan le Terrible et Pierre le Grand, auxquels il reproche d'avoir travaillé à la grandeur de leur pays par des moyens que condamne la civilité puérile et honnête... Tout cela, on le voit, n'est pas bien méchant et n'a rien qui soit de nature à troubler le sommeil de François- Joseph...
On a souvent commis l'erreur de désigner Katkof comme le chef des panslavistes ! Or, l'illustre publiciste, qui en général était peu liant et se tenait à l'écart de toutes les coteries, était loin de sympathiser avec le groupe des slavophiles dont les rêvasseries vagues répugnaient à son esprit éminemment pratique.
Maintenant, c'est au comte Ignatieff qu'on attribue la direction imaginaire du prétendu parti panslavisle. En réalité, le grand diplomate russe se borne à présider la Société de bienfaisance slave, société autorisée par le gouvernement, dont les séances sont publiques et qui emploie ses ressources plus que modestes à soulager des misères dans les pays slaves des Balkans; c'est ce qu'elle a fait, notamment, lors de la dernière famine au Montene-
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gro. Cette institution philanthropique a aussi fondé quelques bourses en faveur des jeunes gens serbes ou bulgares qui viennent faire leurs études en Russie.
Que le peuple russe nourrisse pour les Slaves du dehors des sympathies, fondées sur une certaine communauté d'origine, rien de plus naturel, encore que les dernières expériences faites en Bulgarie aient légèrement refroidi ces sentiments affectueux ; — que le tsar russe, protecteur attitré de Torthodoxie, étende sa protection sur tous les peuples orthodoxes, tant slaves que grecs ou roumains, — rien de plus juste encore. Mais dans tout cela qu'y a-t-il de menaçant pour la cour de Vienne?
La réalité des faits est celle-ci : la Russie a toujours été Tamie et Talliée la plus fidèle de Tempire autrichien. Jamais les armées de ces deux pays, pourtant voisins, n'ont lutté Tune contre l'autre, tandis que les troupes russes ont combattu sur d'innombrables champs de bataille à côté des troupes autrichiennes et toujours pour la défense de l'empire des Habsbourg menacé. Faut-il rappeler les campagnes de Souvarof en Italie et en Suisse, la campagne de Paskievitch en 1848?
Les véritables hommes d'État russes, ceux du temps de Pierre le Grand et de Catherine II par exemple, ont toujours cherché, et non sans raison, à régler la question d'Orient d'accord avec l'Au-
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triche. Telle est aussi la recommandation expresse contenue dans le célèbre testament de Pierre le Grand, qui, tout apocryphe qu'il est, n'en répond pas moins aux traditions de la politique nationale russe. Deux circonstances ont, dans la seconde moitié de notre siècle, troublé cet accord : l'ingratitude par laquelle, suivant le mot du prince Schwarzenberg, l'Autriche a étonné l'Europe pendant la guerre de Crimée, et la malheureuse partialité de nos diplomates pour la Prusse dans ses démêlés avec l'Autriche. Mais sont-ce là des raisons pour que TAutriche-Hongrie renonce à son indépendance politique en faveur de la nation qui lui a porté en 1866 un coup presque mortel?
Il y a encore les prétendues menaces de guerre de la Russie en 1879 qui ont jeté TAutriche-Hongrie dans les bras de l'Allemagne ; et même si les avis du comte Andrassy (*'') avaient été écoutés en cette circonstance, la flère maison des Habsboui^ se serait par traité reconnue vassale des Hohenzollern 1 Et pourtant rien n'était plus faux que l'intention prêtée à la Russie d'attaquer l'Autriche et l'Allemagne en 1879. Elle l'aurait voulu, que cela lui était absolument impossible. Mal remise des suites de la campagne contre la Turquie, elle n'était même pas prête à entreprendre une guerre offensive contre une seule puissance.
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Que la Russie fût fort mécontente des résultats du traité de Berlin, c'était on ne peut plus naturel, comme il Tétait aussi que, trompée par le prince de Bismarck, elle exhalât à ce propos sa mauvaise humeur; ce qu'elle fit d'une façon plus bruyante qu'habile.
Il est bien possible, ainsi que le disait le chancelier au comte de Saint-Vallier, que le général Milutine rêvât d'entraîner la Russie dans quelque aventure. Mais lors même que c'eût été le cas, personne mieux que le prince de Bismarck ne pouvait savoir que ni la haine contre l'Autriche ni les tendances panslavistes n'entraient pour rien dans ce désir.
M. de Bismarck savait également qu'en Russie les questions de guerre et de paix ne dépendent que du tsar et qu'Alexandre II ne se serait pas laissé entraîner dans une entreprise guerrière. Néanmoins, le chancelier, aidé, il est vrai, par le comte Andrassy, parvint à alarmer François-Joseph au point de lui faire signer le traité d'alliance austro-allemande. L'archiduc Albrecht, le glorieux vainqueur de Custozza, le plus fidèle ami de la Russie, fut pris de même aux artifices du chancelier. Quoi d'étonnant à cela ? Le comte de Saint-Vallier et, à sa suite, le gouvernement français se sont bien jetés dans les bras du plus cruel ennemi de la France, uniquement parce qu'il leur a persuadé que l'Allemagne était menacée d'une agression russe!
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Z4b LA RUSSIE CONTEMPORAINE.
Mais des suggestions aussi fantastiques ne durent pas éternellement : le moment viendra — et il est bien plus rapproché que le vulgaire ne se Timagine — où rAutriche-Hongrie comprendra de quel côté se trouve pour elle le véritable danger. Elle se convaincra sans peine que le spectre du panslavisme n'est qu'un spectre, et que son rêve de fonder un empire slavo-catholique risque d'être suivi du plus terrible réveil.
La Russie ne peut convoiter la moindre parcelle du territoire austro-hongrois sans nuire à sa propre sécurité. Prendre la Galicie ? pourquoi ? Pour s'annexer quelques centaines de mille Petit s-Russiens socialistes, animés du plus détestable esprit, un demi- million de juifs polonais crevant de faim et un million de Polonais catholiques gâtés, qui pis est, par le régime parlementaire ! Atteindre la Bohême à travers la Silésie, la Galicie et la Moravie, donner la main aux Croates à travers toute la Hongrie? Mais des idées pareilles ne peuvent venir qu'à des fous furieux. Par contre, tout le monde sait ce que convoite l'Ilalie et ce que peut recueillir l'Allemagne, une fois la succession de l'Autriche-Hongrie ouverte. Dans un moment de franchise inaccoutumée, M. Crispi, aussi irrédentiste au fond que M. Imbriani lui-même, a déclaré que Talliance avec l'Autriche-Hongrie était le plus sûr moyen pour l'Italie d'obtenir Trieste et
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le Trentin, et c'est vrai. Aveugle qui ne prévoit pas la chute de Teinpire austro-hongrois s'il s'obstine à poursuivre le mirage de la domination sur les Balkans. Cette poursuite l'entraînera dans une série de guerres meurtrières avec la Russie, et un moment viendra où l'Italie pourra mettre la main, au moins sur le Trentin. Quant à Trieste, M. Crispi s'illusionne s'il croit sérieusement que l'Allemagne se dessaisira jamais volontairement de ce port merveilleux...
On ne change plus après des siècles d'existence le caractère d'un organisme politique; vouloir transformer l'ancien empire romain en un empire slave, c'est simplement vouloir en précipiter la dissolution. Quand un État se compose de tant d'éléments centrifuges, il lui est, sous peine de mort, interdit de poursuivre une politique d'expansion. La concentration est pour lui le seul moyen de salut.
Dangereuse pour l'Autriche, la politique imposée à la Hofburg par le prince de Bismarck l'est mille fois plus encore pour la Hongrie.
Dans l'hypothèse la plus probable, cette politique après des guerres sans fin aboutira à l'écroulement de l'empire et à l'éparpillement de ses membres. Dès lors, la Hongrie, avec ses quelques millions d'habitants, se trouvera noyée dans une masse de pays slaves, sans frontières naturelles et sans issue vers la mer. Si, par miracle, l'Autriche réussit réel-
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lemeut à se transformer en empire slave, le royaume de Saint Etienne cessera encore plus sûrement d'exister en tant qu'État libre et indépendant. Ainsi donc, quelle que soit l'issue de la politique actuelle, elle sera fatale à la Hongrie.
Les Hongrois possèdent un grand sens politique, ils comprendront tôt ou tard vers quels abîmes ils sont poussés par les combinaisons d'Andrassy-Bismarck. Que dis-je? Ils Tout déjà compris, témoin la courageuse campagne que l'opposition de la chambre de Pesth a menée avec une énergie et une persévérance rares contre M. Tisza, et qui s'est terminée par la chute de ce valet du prince de Bismarck.
Quand une certaine partie de la presse austrohongroise cessera de puiser ses inspirations dans les fonds guelfes, elle comprendra, elle aussi, que ses perpétuelles attaques contre la Russie et la France n'ont aucune raison d'être et vont à rencontre des véritables intérêts de l'empire. La haine de la Russie, qu'elle ne se lasse pas de souffler chez les Hongrois, en évoquant les souvenirs de 1848, est trop inepte pour mordre longtempa sur l'esprit chevaleresque des Magyars.
Même au plus fort de la lutte, les militaires russes ont maintes fois montré plus d'estime et de sympathie pour les braves honveds que pour leurs alliés autrichiens. On se souvient des nombreux
duels qui ont eu lieu après la chute de Vilagos enti*e des officiers russes et autrichiens à propos de k manière blessante dont ces derniers traitèrent les nobles vaincus. Les vétérans de 1848 n*ont certainement pas oublié, non plus, la généreuse indignation de Nicolas P*", quand le gouvernement autrichien, au mépris de la capitulation de Vilagos, commença à exécuter les prisonniers hongrois. C'est en envoyant Orlof, porteur d'une lettre autographe conçue en termes irrités, et en menaçant de faire enlever ces prisonniers par sa garde, que le tsar parvint à sauver la vie au général Gôrgey età d'autres...
Les hommes d'État anglais, satisfaits d'avoir trouvé dans l'empire allemand une puissance prête à faire leur jeu sur le continent, se sont désintéressés de l'empire des Habsbourg et parlent avec la plus grande indifférence de sa prochaine disparition. L'Italie et l'Allemagne, en futurs héritiers qu'ils sont, s'appliquent à accélérer cette fin par tous les moyens dont ils disposent. Pour la Russie, la France et le reste de V Europe, V écroulement de t Autriche' Hongrie serait un désastre d'une portée incaku^ lable. Quand on voit quelles terribles convulsions, quelles guerres sanglantes a occasionnées depuis deux siècles l'agonie de lempire ottoman, on est saisi de véritables angoisses à la pensée des cataclysmes qu'amènerait la chute de l'empire austro-hongrois
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situé au centre de l'Europe, et étant donné l'enchevêtrement de ses nationalités aussi diverses qu'hostiles. C'est à la France et à la Russie d'épargner à l'Europe de si effroyables catastrophes en prêtant leur puissant concours à- l'empire des Habsbourg . François-Joseph, malgré la grande douleur que lui a causé la mort de son fils, est trop conscient de ses devoirs envers Dieu et ses peuples, trop pénétré des glorieuses traditions de sa race, pour se désintéresser du sort de ses États et les laisser aller à la dérive.
Peut-être aussi les diplomates russes et français, ayant perdu depuis la chute de M. de Bismarck leur guide et leur conseil, voudront-ils racheter leur déplorable attitude des dernières années en se mettant consciencieusement à la besogne pour trouver les bases d'une accession de TAutriche-Hongrie à l'entente franco-russe. Il ne leur sera pas très difficile de les établir sans porter atteinte aux situations acquises et en tenant compte des sacrifices accomplis. - Par l'accession de son empire à l'entente entre la France et la Russie, François-Joseph se -trouvera enfin membre d'une véritable ligue de paix.
POST SGRIPTUM
Depuis rimpression de cette étude, un nouveau fait vient de se produire : quelques journaux anglais et italiens annoncent mystérieusement que Guillaume n se prépare à proclamer la neutralité de TAlsace-Lorraine, que Léon XIII offre sa médiation entre la France et l'Allemagne, enfin que M.^ Galimberti — ce prélat aux visées si humanitaires et si bienveillantes pour la France I... — est chargé des négociations.
S'agit-il d'une nouvelle illusion du grand rêveur du Vatican, ou d'un vulgaire ballon d'essai ? L'illusion est trop enfantine pour être admissible. Le bruit mis en circulation par quelques journaux ne
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25i LA RUSSIE CONTEMPORAiNE.
prouve qu'une chose : on cherche à détourner Tattention publique en France des grandes augmentations d'effectifs en Alsace et de l'activité fiévreuse qui règne à Rome, au ministère de la guerre, depuis la visite du général de Waldersee.
Cette nouvelle prouve aussi que le duc de Cumberland n'est pas encore sur le point d'obtenir la restitution des fonds guelfes...
Aux hommes politiques qui ont le redoutable honneur de veiller à la sécurité de la France, je ne ferai pas Tinjure de supposer qu'ils puissent être dupes de ces manœuvres de la Prusse.
Mais quelques journalistes français ont eu la naïveté de reproduire et de répandre ces racontars; l'opinion publique peut malheureusement se laisser égarer. Il est donc utile de dire quelques mots dû nouveau projet attribué à Guillaume II.
Les grandes idées du jeune empereur sont des éclosions spontanées. Guillaume II n'a ni le temps ni l'habitude de faire ses confidences aux journaux. Il aime à surprendre l'opinion et non à la préparer. Personne, sans en excepter lui-même, ne connaît la veille la grande pensée du lendemain. Les prétendues indiscrétions des journaux manquent par conséquent de toute base sérieuse.
D'ailleurs, la neutralisation de l'Alsace-Lorraine ne dépend pas de la seule volonté de Guillaume II.
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LU Fa4NCE ET LA RUSSIE. 253
Ces provinces apgaitiennent à TEmpire (Reichs^ lânder) et non à la Prusse. Les autl*es souverains de TÂliemagne et le peuple allemand, qu'on aurait tort de traiter en « quantité négligeable », ont aussi leur mot à dire...
Le projet 'd'une neutralisation des pays annexés n'a jamais été pris au sérieux par de véritables hommes politiques, attendu que, loin d'empêcher une guerre entre les deux nations, il ne ferait que la précipiter. En effet, que deviendraient dans ce projet les deux formidables forteresses de Metz et de Strasbourg ? Continueraientelles à être occupées par Tarmée allemande? En ce cas, la France resterait sans frontières et aussi exposée qu'aujourd'hui à une invasion. Et si ces forteresses étaient rasées ou recevaient une garnison alsacienne, tout le monde ne devine-t-il pas ce qui adviendrait un mois après?...
Malgré vingt années de république (est-ce bien malgré qu'il faut dire?), l'engouement pour les personnalités sévit en France plus que jamais. Il a suffi à Guillaume II de se défaire plus que cavalièrement de l'homme qui a fait la grandeur de son empire, il lui a suffi de montrer la velléité de régner à coups de décrets, — réglant même le port du monocle, — pour que, dans l'imagination de bien des Français, de croquemitaine qu'il était, il se
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254 LA nussiE contemporaine.
transformât en Louis XIV, en Napoléon P*", presque en sauveur de l'humanité.
Qu'on est plus clairvoyant dans la petite République helvétique! Aux subites gracieusetés de Guillaume II et de Crispi envers la France, le Conseil fédéral a vite compris que le danger d'une conflagration se rapprochait, et il s*est empressé d'expédier dans les montagnes quatre compagnies chargées de hâter la construction des forts, destinés à barrer les passages du Saint-Gothard !
Les membres du Conseil fédéral suisse sont des hommes sages et avisés. On comprend que la République helvétique ait pu durer des siècles...
Le 18 avril 1890.