‹ La Russie contemporaineChapitre 18 sur 22 · APRÈS CRONSTADT · texte numérisé non relu

APRÈS CRONSTADT

«... Mais les faits accomplis ont une grande force suggestive... L'entente franco-russe une fois sortie du domaine des aspirations vagues et devenue un facteur réel et décisif de la politique continentale, on sera frappé du revirement général qui se produira dans l'opinion des peuples et des rois. Les ministres les plus aveugles recouvreront subitement la vue, et la domination qu'ils ont subie pendant les dix dernières années au grand préjudice de leur pays ne leur apparaîtra plus que comme un lointain cauchemar... La force exerçant toujours une attraction irrésistible , V entente franco-russe deviendra bientôt le centre d'une nouvelle constellation

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politiqtce... » Voilà ce que nous écrivions il y a seize mois (p. 238). Jamais prophétie ne s'est plus vite et plus complètement réalisée. Cronstadt, Pétersbourg, Moscou retentissent encore des acclamations enthousiastes scellant, selon le mot du tsar, « les profondes sympathies qui lient la France à la Russie », et déjà quel revirement soudain, quel <;hangement de décor politique dans toute TEurope ! La reine Victoria éprouve un besoin subit de «aluer Tescadre française et de fêter chez elle la glorieuse marine du pays voisin, elle qui, pour aller chercher la santé sous le climat bienfaisant <ie la France méridionale, a dix fois traversé Paris sans jamais se départir d'un blessant incognito, sans jamais saluer le chef de 1 État ou même adresser quelque remerciement banal à un de ses représentants.

Le lord-maire de Londres, fraîchement créé baronnet pour ses platitudes envers Guillaume II, est pris, lui aussi, d'une envie irrésistible de recevoir dans le Guildhall-Palace les marins français, encore tout émus des accolades russes. A Vienne, à Berlin, à Rome, où la nouvelle des premiers saluts échangés à Cronstadt avait été accueillie par un ricanement bête, une stupéfaction subite succède au rire quand t)n cpprend la visite si cordiale du tsar à l'escadre française, quand on lit que, selon sa signiflcative

expression, il Jui « tient au cœur » d'exprimer ses sentiments envers la France, quand on entend son toast à Camot et à la nation française, prononcé aux sons de la Marseillaise. . .

Et lorsque sur toute l'étendue du territoire de la République retenlit Técho de l'enthousiasme de Moscou, lorsque les cris unanimes : « Vive le Tsar I vive la Russie ! » sont poussés dans toutes les villes, presque dans tous les villages de la France et de TAlgérie,. ce n'est plus de la stupéfaction qu'éprouvent les^ fauteurs de la triple alliance, c'est delà consternation,. La France n'est plus isolée, la République n'est plus mise au ban de l'Europe; non seulement elle est redevenue grande et puissante, mais elle a retrouvé des alliés et, par là, elle reprend sa part d'influence sur les destinées du monde. Devant l'éclat de cette force irrésistible qu'on appelle l'alliance franco-russe» l'hégémonie allemande, qui depuis vingt ans pesait d'un poids si lourd sur la politique européenne, s'écroule comme un château de cartes, comme l'empereur Guillaume II a dégringolé l'escalier sur le Hohenzollern. Les intrigants qui s'étaient accrochés à cette hégémonie pour faire figure en Europe sont saisis de frayeur ; les faibles qu'elle terrorisait se rassurent ; la Suisse rompt brusquement les négociations qui devaient l'enchaîner à la triplice; le roi de Serbie fait annoncer de Pétersboui^ sa

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25s I.A nUSSIE CONTEMPORAINE.

visite à M. Carnot et ne s'arrête même pas à Berlin , le Cobourg hésite à rentrer dans sa chère Bulgarie et le sultan lui-même rappelle tout d'un coup à l'Angleterre qu'il serait temps de penser à l'évacuation de l'Egypte,

Tel est le « revirement général dans l'opinion des peuples et des rois », telle est « l'attraction irrésistible » que nous avions prédite à l'entente francorusse!

La visite de l'escadre de l'amiral Gervais à Cronsladt a-t-elle abouti à la conclusion formelle du traité d'alliance, dont depuis douze ans nous préconisons Turgente nécessité pour assurer la paix du monde, ou s'est-on contenté seulement d'une simple convention militaire ? Nous avouons franchement l'ignoi-er ; d'ailleurs, nous le saurions que nous ne le dirions pas, dès lors que les gouvernements des deux pays s'efforcent de tenir la chose secrète, — en quoi ils auraient parfaitement tort si un traité d'alliance existait réellement. La seule supposition de son existence a complètement bouleversé la constellation politique des États, la certitude aurait produit des résultats bien plus considérables encore, en mettant fiQ à toutes les tentatives, à toutes les intrigues pour ébranler ou du moins pour troubler l'accord établi. Nous avons dans notre première étude (p. 225) suffisamment insisté sur les avantages

qu'il y aurait pour la paix européenne à rendre public le traité d'alliance; inutile de revenir sur cette question.

Donc, pour apprécier la nouvelle situation politique, telle qu'elle est sortie des manifestations de Cronstadt, nous nous appuierons uniquement sur les faits certains, connus de tout le monde ; ils parlent assez clair et assez haut.

Avant tout, commençons par exprimer le regret sincère et profond que cette visite de l'escadre française n'ait pas eu lieu quelques mois plus tôt : cela aurait certainement empêché le renouvellement de la triple alliance. La consternation des cabinets de Vienne et de Rome en apprenant les manifestations si nettes et si franches des vrais sentiments d'Alexandre III indique clairement qu'ils ignoraient les dispositions du tsar, que pour eux comme pour le reste de l'Europe les nouvelles venues de Cronstadt étaient une révélation inattendue. Or, la chose la plus surprenante dans ces événements, la seule qui personnellement nous étonne, c'est justement la surprise qu'ils ont provoquée partout !

En effet, voilà plus de quatre ans bientôt que les résolutions d'Alexandre III restent inébranlables dans le même ordre d'idées. Au début de 1887 il refuse de renouveler la triple alliance qui le liait à l'Allemagne et h l'Autriche et repousse avec dignité toutes les pro-

positions, toutes les avances que Berlin lui fait dans le courant de 1887, afin d'acheter la neutralité de la Russie en cas de guerre contre la France. Nous avons raconté ailleurs ce qui peut sans danger être divulgué de ces négociations mémorables. U n'y a peutêtre pas d'inconvénient à ajouter que le gouvernement prussien alla jusqu'à olGfrir de sacrifier l'Autriche et qu'il eût volontiers pris l'engagement de se montrer très modéré en cas de victoire sur la France : l'annexion de Belfort, une petite rectification de la frontière de Thionville et une écrasante contribution de guerre, — voilà à quoi la Prusse promettait de limiter ses exigences. Alexandre III refusa dédaigneusement d'entrer dans ces marchandages ; quant à la manière dont il mit fin à l'incident Schnaebelé, nous l'avons raconté plus haut (p. 204), et nous maintenons toute l'exactitude de notre récit, à rencontre des démentis embarrassés de quelques diplomates russes, qui semblent honteux du noble rôle joué dans cette circonstance par le tsar... Pouvait-il après cela subsister le moindre doute sur les véritablas sentiments de l'empereur de Russie?

Il est vrai que plusieurs événements survenus depuis n'étaient pas sans nous inspirer quelques inquiétudes sur le sort de la nouvelle politique inaugurée par Alexandre III. On pouvait craindre qu'elle ne survécût pas à Katkof, son défenseur le plus

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infatigable dans les conseils de Fempereur. Les nombreuses démarches en vue de renouer les liens rompus faites par le prince Bismarck, notamment lors du passage du tsar à Berlin ; ensuite Tcmpressement avec lequel Guillaume II, à peine monté sur le trône, se rendit à Pétersbourg, attestant par là toute l'importance qu'il attachait à Tamitié de la Russie, sa seconde visite à Wyborg après la chute de Bismarck, dont les agissements tortueux et la perpétuelle fausseté avaient plus que tout le reste contribué à détourner Alexandre lll de rancienue alliance, les propositions très tentantes du. nouveau chancelier pour la solution des difficultés orientales, puis la déplorable politique de plusieurs ministres français, surtout de M. Spuller, si ouvertement hostile à la Russie, qu'après la publication de la brochure du colonel Stoffel et la fameuse conférence de Berlin, lambassadeur russe à Paris put écrire à Pétersbourg avec une certaine apparence de vérité, et une satisfaction mal dissimulée, que la Russie n'avait plus à compter sur la France, enfin le voyage de l'impératrice Frédéric à Paris — toutes ces circonstancesétaient de nature à influencer défavorablement Tesprit d'Alexandre 111, et auraient pu l'amener à modifier l'orientation de sa politique. Afais, comme nous, l'avons déjà dit : « ... Heurevsement Alexandre III reste inébranlahle dan't ses réso'ution^y dl'i q^Cil Us.

a reconnues conformes à la justice et au bien de ses peuples. Il regarde haut et passe outre à toutes les petites vilenies des diplomates, que ceux-ci soient Russes ou Français. Les nombreuses fautes des uns et des autres n'ont donc pas altéré l'état de choses créé entre les deux pays par les événements de iS86 et 1887 {^. 210). »

D'où vient donc la surprise de l'Europe entière devant la dernière manifestation de la volonté d'Alexandre El, manifestation plus éclatante ou plutôt plus publique que toutes les autres, mais qui pourtant ne faisait que confirmer ce que le monde politique aurait dû savoir depuis longtemps? Combien de fois pendant cette période le tsar n'a-t-il pas déclaré même aux hommes politiques étrangers qu'il ne laisserait pas troubler la paix et ne permettrait pas de toucher à la France ! Déjà en 1870, étant encore grand-duc héritier, il a manifesté avec éclat et à maintes reprises ses sympathies pour les Français et sa conviction que la Russie se devait à eUe-même d'intervenir en faveur de la France. Et à Vienne, à Berlin, à Rome, à Londres même, la diplomatie tombe des nues quand, saisissant l'occasion de la visite de l'escadre, Alexandre proclame solennellement ses sympathies pour la France !

Il n'y a qu'une explication possible à cette incroyable méconnaissance delà véritable situation : c'est que nos

diplomates, en lutte sourde mais incessante depuis 1887 contre les nouvelles tendances de la politique russe, entretenaient leurs collègues européens dans la douce conviction que le tsar, au fond, était loin d'être acquis à Tentente franco-russe, comme TafOrmaient les partisans d'un rapprochement entre les deux pays, et qu'en réalité jamais Alexandre III ne donnerait son entière adhésion à un pareil accord. Qu'on se rappelle les bruits perfidement répandus il y a quelque temps par une presse officieuse, dont on connaît les inspirateurs ; à en croire ces racontars, le gouvernement français, ayant tâté le terrain à Pétersbourg pour la conclusion d'un traité en bonne forme, avait été rebuté, et même assez durement. Quelques semaines avant le renouvellement de la triple alliance, toute la presse gallophobe de l'Europe chantait victoire à propos de ce prétendu échec définitif des espérances, que de naïfs chauvins fondaient sur la Russie. On n'avait pas assez de sarcasmes pour nous autres, les malheureux agitateurs, qui depuis des années troublaient l'Europe avec leur propagande en faveur d'une entente franco-russe. Et les éloges adressés à Alexandre III pour s'être refusé à suivre les perfides et dangereux conseils de ces brouillons, pour avoir repoussé toute idée d'une alliance avec la France républicaine! La visite à la fois si solennelle

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et si cordiale de Tempereur à l'Exposition de Moscou, renvoi du collier de Saint-André à M, Carnot gênaient bien un peu ces nouvellistes de sinistre augure; mais, pour des reptiles habitués depuis de longues années à tromper Fopinion publique, c'était chose aisée que de dénaturer le véritable sens de ces manifestations.

L'avortement définitif de l'entente franco-russe était donc un point acquis pour tout le monde, quand éclata la surprenante nouvelle que la triple alliance venait d'être subitement prolongée de six ans. Grâce aux faux bruits sur le refus d'Alexandre m d'adhérer à une entente avec la France, on arracha le consentement de l'Autriche et de l'Italie à la prorogation de la triple alliance, prorogation tout à fait prématurée, puisque l'ancien traité n'expirait que dans quinze mois. C'est qu'à Berlin on était mieux informé des véritables sentiments d'Alexandre El; on savait parfaitement que la sourde hostilité des Giers et des Mohrenheim contre l'alliance franco-russe ne pèserait pas un fétu devant la volonté du tsar, on prévoyait non sans raison que lors de la visite de l'escadre française cette volonté se manifesterait avec un éclat, dont on craignait à juste titre l'effet foudroyant sur les cours de Vienne et de Rome; — aussi s'empresse-t-on d'arracher l'acquiescement de celles-ci à la prorogation

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LA FRANCE ET KA RUSSIE. Î2b5

de la triplice avant Tarrivée de Tescadre à Cronstadt. NoiLS pouvons affirmer de la façon la plus catégorique que si les chancelleries de Vienne et de Rome avaient été au courant des véritables dispositions d'Alexandre III, elles se seraient montrées plus hésitantes à consentir une prorogation et qu'en 4892 la triplice aurait vécu...

C'est donc le ministre des affaires étrangères de Russie qui est le vrai coupable ; ce sont les diplomates russes qui, en cachant à FEurope la vérité sur leur irréparable défaite, en refusant de reconnaître franchement la victoire de la politique nationale russe sur les traditions d'aplatissement vis-à-vis de la Prusse, ont amené le renouvellement de la triple alliance. Espérons que c'est là le dernier service qu'ils auront pu rendre aux ennemis de la Russie.

Car, il ne faut pas l'oublier : le plus éclatant triomphe de la politique russe^ celui qui fait d'Aleocandre III V arbitre manifeste de la paix du monde, est en mêms temps Véchec le plu^s accablant pour la diplomatie russe. Le duel à mort qui s'était engagé en juillet 1886 entre la pcditique de nos diplomates à plat ventre devant Bismarck et la véritable politique nationale russe, basée sur une entente avec la France, le duel à mort entre M. de Giers et Katkof, s'est terminé à Cronstadt par le complet écrasement du premier. Katkof, hélas! est dans la tombe et

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M. de Giers continue à habiter le palais du Pont-des- Chantres; mais qu'importe! Politiquement, les Giers et les Mohrenheim sont morts et bien morts, tandis que Tidée de Katkof triomphe, pour la plus grande gloire du tsar et pour le véritable bien de la Russie...

Ce succès doit-il nous désarmer? Devons-nous cesser de combattre les hommes qui ont été si funestes à notre pays ? En toute conscience, nous répondons : non. Certes, si dans la campagne que nous avons menée contre notre diplomatie, nous n'avions été mû que par des sentiments d'animosité personnelle, la victoire nous aurait désarmé ; la générosité envers les vaincus est chose aisée. Mais c'est rintérêt seul de la Russie qui nous guidait dans cette lutte acharnée où, si la cause que nous défendions triomphait, nous n'en gardions pas moins les coups portés par des diplomates enragés de voir qu'on avait l'œil ouvert sur leurs intrigues. C'est aussi cet intérêt suprême qui nous empêche de mettre bas les armes. Si la défaite a dépouillé nos adversaires du peu de prestige qui les entourait, ils ne laissent pas de conserver leurs places, — ce à quoi ils tiennent plus qu'à l'honneur, — et aussi longtemps qu'ils y resteront embusqués, ils continueront à susciter de ténébreux obstacles aux desseins hautement manifestés par le souverain, à com-

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promettre par leurs louches agissements la cause de Tentente franco-russe.

On a beau avoir Tâme desséchée par cinquante ans de platitude et de courbettes exécutées dans les antichambres de diverses capitales, on a beau avoir la cervelle vidée par le radotage sénile, où la parole ne sert qu'à déguiser Tabsence complète de pensée, — on n'en conserve pas moins une parcelle d'humanité. Il est impossible de demander à des hommes — le fussent-ils même aussi peu que le sont certains de nos diplomates — de ne pas garder au fond de leur âme le ressentiment de la défaite, le désir intime de la revanche. Comment exiger que des poli ticiens servent sincèrement une cause qu'ils déclaraient naguère encore détestable, qu'ils combattaient de toutes leurs forces comme nuisible? Comment empêcher qu'ils ne continuent à contrecarrer une politique, dont l'échec serait leur justification?

Pas d'illusions 1 les manifestations de Cronstadt n'ont qu'inauguré la nouvelle politique; pour qu'elle produise tous ses résultats, il y a encore de grands eflbrts à faire, des luttes suprêmes à soutenir... L'entente franco-russe est maintenant dans sa lune de miel ; gardons-nous de nous laisser distraire par ses douceurs des nouveaux devoirs qu'elle impose. La victoire finale est dans les mains de Dieu, mais Dieu ne garde que ceux qui se préservent eux-

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mêmes, dit un proverbe russe. La nécessité de combattre le* ennemis de dehors ne doit pas faire oublier les ennemis autrement dangereux du dedans, — il en existe en Russie aussi bien qu'en France. — On s'étonne en Europe qu'un grand journal pétcrsbourgeois persiste à attaquer l'alliance franco-russe; ou s'indigne des injures quotidiennes qu'il déverse contre la France, le mot de folie est prononcé à cette occasion... C'est chercher bien loin l'explication d'un fait fort simple : le prince qui dirige cette feuille est un familier du ministère des affaires étrangères, et si, lui, il ne désarme pas, malgré la volonté hautement manifestée par le souverain, c'est que la coterie qui domine au Pont-des-Chantres — . Pont des Cancres serait plus approprié — n'a pas encore perdu tout espoir...

Continuons donc la lutte, nous aussi, et commençons par faire justice des assertions mensongères à l'aide desquelles les partisans de la triple alliance cherchent à dénaturer le sens des événements de Cronstadt. Nous avons touché à l'erreur principale : les organes inféodés à la triplice, la presse anglaise en tête, s'efforcent de représenter ces manifestations comme quelque chose de tout à fait inattendu; s'il fallait les en croire, la décision prise par Alexandre III d'affirmer hautement ses sympathies pour la France aurait eu un caractère purement spontané et ces

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sympathies mêmes seraient nées tout d*mi coup du dépit causé par l'accueil fait à Guillaun^^ II en Angleterre...

Rien n'est plus contraire à la vérité. Alexandre III n'est pas l'homme des résolutions soudaines, des entraînements brusques, — surtout quand il s'agit des plus sérieux intérêts de l'État. Les reptiles anglais ont tort de le confondre avec l'empereur d'à côté. Le tsar se décide lentement, après de mûres et longues réflexions. 11 hésite longtemps avant de prendre une décision grave, mais, quand une fois il s'est arrêté à une détermination, qu'il sait conforme au bien de son pays, elle est inébranlable et rien au monde ne saurait plus l'y faire renoncer. C'est donc par suite d'une résolution irrévocable qu'il s'est rapproché de la France; du reste, nous ne saurions trop répéter que cette évolution remonte à 1886; elle a commencé à se dessiner nettement dès 1887, lorsque Alexandre III a rompu l'alliance qui unissait la Russie aux deux empires voisins et mis son veto aux projets belliqueux ('*) formés à Berlin contre la France; depuis, la nouvelle politique russe s*est accentuée de plus en plus, résistant à tous les assauts qui lui étaient livrés de divers côtés : à Cronstadt, l'empereur de Russie n'a fait que proclamer urbi et orbi un état de choses qui existait depuis quatre ans.

Les ennemis de Tentente franco-russe, qui basent Tespoir à'un revirement dans Tesprit d'Alexandre III sur la prétendue soudaineté des sentiments qu'il a manifestés à Cronstadt, peuvent en faire leur deuil : le tsar persévérera dans une attitude dont le premier effet a été de transporter de Postdam à Gatchina le centre de gravité de la politique européenne.

A ce propos, détruisons une autre légende appartenant au même ordre d'idées : n'a-t-on pas affirmé dans vingt journaux que la Marseillaise était interdite en Russie et qu'elle y avait été autorisée pour la première fois à l'occasion de la visite de l'escadre française? C'est encore une assertion contraire à la vérité. Depuis des années on jouait la Marseillaise en Russie partout où on voulait. En 1887, notamment, nous avons assisté à une exécution publiquede Tœuvre de Rouget de l'Isle dans des circonstances particu lièrement émouvantes. On donnait au cirque Ciniselli une pantomime où, dans une procession, paradaient les troupes des principales nations du monde ; les zouaves arrivaient aux accords de la Marseillaise et il fallait voir avec quels applaudissements enthousiastes, quelles exclamations de joie le public accueillait les uniformes français, comme il faisait bisser les sons du chant national. C'était au moment où un conflit entre l'Allemagne et la France paraissait imminent, et il n'y avait pas à se méprendre

sur la portée de ces manifestations qui se répétaient chaque soir (*•).

Les sympathies du peuple russe pour les Français, dont les complices de la triple alliance ont semblé s'étonner, sont, d'ailleurs, de très ancienne date. En 1870-i8H, les populations russes élaient de cœur avec le gouvernement de la Défense nationale, et elles ne s'en cachaient pas. Avec quelle curiosité mêlée d'angoisse on se communiquait, môme dans le bas peuple, les nouvelles du théâtre de la guerre! Avec quelle tristesse étaient partout accueilUs les télégrammes défavorables à la France! Habituellement le populaire en Russie lit peu les journaux, mais, en 1870, on voyait souvent sous les portes cochères les dworniks lettrés lire à haute voix et commenter les dernières nouvelles. Le jour de la capitulation de Paris fut mi jour de deuil à Pétersbourg comme à Moscou, et, lorsque le gouvernement eut enfin accordé l'autorisation de faire des quêtes en faveur des blessés français, nous assistâmes à des scènes inoubliables. Citons deux faits entre mille. Quand les délégués investis par le comité du soin de recueillir les dons se présentèrent au Gostinoï Dwor, les marchands de confections leur dirent simplement, en leur montrant leur stock de marchandises : « C'est pour les Français? Prenez ce que vous voulez. » Personnellement, nous étions chargé

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de la quête à l'Université, et le don qui nous toucha le plus fut un des premiers que nous reçûmes : dix roubles souscrits par les appariteurs, les garçons de laboratoire — tous anciens soldats pour qui un rouble était une fortune...

Que les journalistes aient témoigné de Tétonnement devant les mémorables scènes de Cronstadtpasse encore! Il leur était permis d'ignorer les véritables sentiments du tsar actuel et du peuple russe. Mais qu'un ancien ambassadeur anglais, longtemps accrédité à Pétersbourg, communique sa surprise à la presse et l'accompagne d'observations dénotant une complète méconnaissance des choses russes, — voilà qui est plus stupéfiant! Ce personnage annonce au monde que les ovations extraordinaires dont les marins français ont été l'objet lui ont révélé pour la première fois l'existence d'une opinion publique en Russie, et d'une opinion tellement puissante que l'empereur a été forcé de s'incliner devant elle! Si c'est là toute la découverte du perspicace diplomate, il aurait mieux fait, dans l'intérêt de sa réputation, de la garder pour lui.

D'abord, il confond deux choses absolument distinctes : l'opinion publique et le sentiment national . La première, essentiellement fugace, est en général formée par les racontars qui courent les rues et par les banalités qui s'étalent dans les journaux ;

il n'y a pas lieu de s'arrêter à ses jugements, lesquels, dérivés le plus souvent de prémisses fausses, sont presque toujours ineptes. L'opinion publique est une courtisane qu'on achète, qu'on viole ou qu'on séduit. Malheur à l'homme d'État qui la suit ou la subit au lieu de la conduire ou de lui résister. Ce n'est certes pas le tsar qui consentirait jamais à accepter son joug.

Autre chose est le sentiment national; celui-ci est immuable dans ses aspirations, irrésistible dans ses poursuites, formidable dans ses haines et toujours grandiose dans ses sympathies. Même quand il s'égare, sa tendance reste constamment noble et généreuse. L'opinion publique existe à peine en Russie ou, plutôt, il en existe quelques dizaines dans chaque ville, dans chaque coterie; elle ne mérite presque aucune attention, car elle se trouve d'ordinaire en contradiction flagrante avec le sentiment national. On le vit, par exemple, en 4863: les vœux à peine dissimulés de l'opinion, de Vinielligentzia étaient pour le succès de l'insurrection polonaise, jusqu'au moment où le sentiment national se réveilla soudain aux accents patriotiques de la parole de Katkof et sous l'insulta d'une intervention étrangère dans la séculaire « querelle domestique » entre les Russes et les Polonais. C'est parce que le gouvernement russe avait alors tout

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le peuple derrière lui, que les fameuses notes de Gortchakof eurent si vite raison des velléités hostiles de TEurope entière.

Katkof lui-même fut presque toute sa vie en conflit avec la soi-disant opinion publique, mais il exprima toujours les aspirations d^ la patrie russe. C'est pourquoi la mort de cet homme si « impopulaire » fut un véritable deuil national, comme ou put le voir parles obsèques que lui fit la population moscovite.

Que Tancien ambassadeur anglais le sache bien : jamais un empereur de Russie ne s'incline devant l'opinion publique. Quant au sentiment national, lui-même en est l'expression la plus haute, la véritable personnification. Les tsars russes n'ont pas à le suivre dans ses entraînements, mais ils n'en combattront jamais longtemps les aspirations authentiques et permanentes.

A Cronstadt, le tsar et le sentiment national étaient pleinement d'accord ; il a suffi à Alexandre III de prononcer quelques mots pour que le peuple russe tout entier manifestât ses sentiments, on sait dans quelles démonstrations grandioses. L'Europe a pu voir avec quelle puissance irrésistible la parole du tsar fait vibrer les cœurs de ses sujets...

Si d'anciens ambassadeurs anglais commettent de pareilles erreurs, qu'attendre de la presse anglaise?

Les mensonges et les niaiseries s'y sont donné libre carrière; la palme appartient comme toujours au correspondant parisien du Thnes. Seule, Timportance du grand journal de la cité nous décide à démentir quelques-unes des fables mises en circulation par ce ghonographe toujours complaisant, quand il s'agit de rendre service aux ennemis de la France. Alexandre III aurait hautement exprimé sa surprise de voir des marins de la république si bien disciplinés I Quelle pauvreté dans cette insinuation cousue de gros fil blanc! L'empereur de Russie connaît parfaitement Tétat de Tarmée et de la marine française, et cela non seulement par les nombreux rapports des attachés militaires, des généraux qui ont assisté aux grandes manœuvres; mais aussi par ceux de ses deux frères, les grands-ducs Wladimir et Alexis, qui passent presque • chaque année quelques mois en France. On oublie aussi qu'en 1880, étant encore tsarewitch, Alexandre III a fait un assez long séjour à Paris ; il a donc vu de près l'armée française. Son oncle le grand-duc Nicolas, le généralissime de l'armée russe pendant la guerre russoturque, séjournait alors tout l'hiver 4 Paris où plusieurs fois il a passé en revue des régiments de cavalerie. C'est môme à celte occasion que des relations très sympathiques commencèrent à s'établir entre les sommités militaires russes et françaises ('^)i

Le tsar avait donc toutes les ressources désirables pour bien connaître Tannée française. Il a pu admirer à Cronstadt la belle tenue des marins français, mais il n'avait nullement lieu de s'en étonner.

Puisque nous parlons du séjour que le tsaréwitch fit à Paris en 1880, rappelons encore qu'à cette occasion il rendit visite à M. Grévy, dont l'attitude pleine de dignité produisit sur lui l'impression la plus favorable. I^^ait digne d'être mentionné à l'heure présente : le grand-duc héritier fut accompagné à l'Elysée par le prince de Galles !

Les détails donnés par le Times sur le traité d'alliance qu'Alexandre III aurait refusé de signer, laissant ce soin à trois (!) de'ses ministres, ne sont ni moins faux ni nioins ridicules. La feuille londonienne igriore même quQ de tels instruments diplomatiques sont habituellement signés pour l'une des parties contractantes par son ministre des affaires étrangères^ et pour l'autre, ou les autres, par leurs ambassadeurs. Ainsi, par exemple, le traité de 1884 entre les trois empires fut signé par Bismarck au nom de l'Allemagne, par Sabourof et Szechenyi pour la Russie et l'Autriche, qu'ils représentaient à Berlin...

Évidemment Cronstadt n'a pas découragé les journaux au service de la triplice ; ils continuent leur campagne d'insinuations malveillantes dans le vain espoir de semer la méfiance entre les deux peuples.

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Aussi longtemps que la Russie a été Talliée de YAllemagne, cette presse a trouvé tout natutrel Taccord entre une CuUurlandei un pays barbare. Maintenant que la France se substitue à ^Allemagne dans cette alliance, — quelle honte pour lav civilisation ! Tous les reptiles de TEiirope iouffrent dans la délicatesse si connue de leurs sentiments. C'est surtout le spectacle d'un empire autocrate allié à une république qui révolte leur pudeur. Un pareil rapprochement leur paraît impossible et ils exécutent force variations sur ce thème.

Nous avouons n'être jamais parvenu à comprendre que la différence des institutions politiques pût mettre obstacle à une alliance entre la France et la Russie ; c'est même pour cela que dans notre étude sur l'entente franco-russe nous ne nous sommes pas arrêté à combattre cette préteodue incompatibilité. L'objection tirée de la forme du gouvernement nous a été parfois opposée dans la conversation, mais jamais par un homme d'État russe. Nous rencontrions cet argument spécieux dans des bouches françaises, dans celles surtout des adversaires de la République. Ce qui faisait hésiter les politiques russes favorables à notre thèse, c'était plutôt l'instabiUté ministérielle, l'impossibilité de traiter avec des gouvernants sans autorité suffisante pour assumer la responsabilité, d'une alliance. Mais l'instabilité tient plus au régime

parlementaire qu'à l'essence de la forme républicaine et, dans tous les cas, Tobjection prévoyait la difficulté du côté de la France et nullement du côté de la Russie. Le gouvernement russe n'a pas à craindre la contagion républicaine, encore moins a-t-il à se mêler des affaires intérieures d'un pays ami . C'était une marotte de Bismarck de protéger la forme républicaine en France dans le vain espoir de rendre celle-ci incapable d'alliances {bundnissunfahig). Le concours que nos diplomates lui prêtaient dans cette besogne était d'une valeur médiocre; ce n'est pas par des épigrammes plus ou moins spirituelles décochées aux hommes de la République, ou car des rapports hostiles à la France elle-même, qu'ils pouvaient convaincre le tsar qu'une France unie et forte est un allié à dédaigner.

Et veut-on une preuve éclatante de la vanité de tous les arguments destinés à empêcher la Russie de s'allier avec une république? C'est l'homme le plus conservateur de l'empire, c'est 1' « affreux réactionnaire » Katkof qui le premier, en 1886, conseilla à la Russie de se rapprocher de la France, dès qu'il eut reconnu que cette dernière commençait à être lasse de la funeste politique germanophile inaugurée en 1879 sous la néfaste influence des Waddington et des Saint- Vallier. Dans sa campagne en faveur d'une entente avec la République française,

Katkof fut suivi par presque toute la presse conservatrice russe, tandis que presque toute la ptesse radicale combattait le rapprochement en question. Le Messager de l'Europe continue à le combattre même après Cronstadt! A maintes reprises, en 1890, ce Mesnager C^) a violemment attaqué notre étude sur l'alliance franco-russe, en répétant avec tous les organes reptiliens de l'Allemagne et de l'Autriche, qu'une pareille alliance serait un danger immédiat pour la paix européenne et que les vrais intérêts de la Russie lui commandent de s'entendre avec l'Allemagne. La justice nous oblige. à reconnaître que ce n'est pas par sympathie pour les Allemands que les publicistes radicaux du Jlfe^^ag^er, des iVbix)5/i, etc., repoussaient l'idée d'une entente entre leur pays et la France. C'est avant tout par absence complète de sens politique. C'est, en outre, parce qu'ils comprennent très bien que cet événement doit porter un coup mortel aux espérances polonaises et aux conspirations nihilistes. Or, cette presse est restée fidèle aux tendances antinationales des années 1860-70 et le triomphe de tous les ennemis de la Russie autocratique tient dans son cœur la première place. Les journalistes de cette école — tombée d'ailleurs dans un discrédit complet et général — sont, peut-être, les seuls, qui sincèrement trouvent inadmissible une alliance entre l'autocratie et la république; avec

les révolutioonaires et les nihilistes de tous les pays, ils voient là une mésalliance honteuse pour la république... Peut-être les radicaux du Messager se consoleront-ils des avantages que la Russie a tiré de Talliance avec la France en voyant que la RépubUque, de son côté, a remporté une victoire sur les monarchistes par Taccroissement de son prestige extérieur.

Los erreurs que nous avons essayé de dissiper sont propagées par les adversaires de l'entente francorusse en vue de semer la méfiance entre les deux peuples. Il en est d'autres qui, sans avoir leur source dans aucun sentiment hostile, sont peut-être plus dangereuses encore et contre lesquelles il est urgent de mettre nos amis en garde. L'enfant est né après une gestation trop longue et, malgré les nombreuses tentatives d'avortement faites par des sages-femmes perfides ou maladroites, il est né viable. Il s'agit de l'élever, de faciliter sa croissance et de faire en sorte qu'il réalise toutes les espérances fondées sur lui. Il importe surtout de ne pas lui établir un faux état civil...

Au milieu des explosions d'allégresse qui ont accueilli la reconnaissance officielle de l'entente franco-russe, il était difficile d'éviter quelques exagérations, quelques fausses notes ; elles seront, d'ailleurs, sans importance si, la froide raison revenue, on les

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reconnaît comme telles. « L'entente franco-russe est née de la communauté des haines, » entendons-nous répéter aussi bien sur les bords de la Neva, que sur ceux de la Seine. Or, c'est une erreur, une erreur grosse de malentendus dangereux et de conséquences graves. La vérité est que Tentente est née de la communauté d' intérêts permanents, de <r profondes sympathies » entre les deux peuples et non de haines passagères. Alexandre III regarde haut, et dans les sphères sereines où doivent se mouvoir les vrais conducteurs de peuples, il n'y a pas de place pour des haines nationales. Ce n'est pas par des sentiments haineux qu'on décide les destinées des États, c'est par la conception juste de leurs intérêts. On diminuerait la haute portée historique de l'entente qui s'est enfin établie entre les deux pays, on compromettrait gravement les résultats salutaires qui en doivent découler aussi bien pour eux que pour la paix du monde, si on voulait la baser sur des sentiments purement négatifs et forcément stérils. Comment, par exemple, lentente franco-russe pourra-t-elle exercer une attraction puissante sur les autres nations, amener un nouveau groupement des États, émietter la triple ou la quadruple alliance, si elle ne repose que sur des sentiments auxquels les autres pays ont lieu de rester étrangers? Et qu'on y prenne bien garde: rien ne resserre des

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liens comme la haine commune dont on se sent menacé — et ce n*est certes pas pour consolider la triple alliance, que la France et la Russie se sont enfin tendu la main.

Entre ces deux grands pays, les intérêts communs sont assez considérables et assez nombreux, pour justifier leur entente et pour lui donner la solidité et la durée indispensables à la réalisation des espérances et des désirs des deux peuples. Nous avons trop longuement insisté sur ce point dans la précédente étude pour avoir besoin d*y revenir.

Une courte récapitulation suffira. Nous avons déjà essayé d'établir (p. 226) la véritable nature des aspirations de la Russie, dans la question d'Orient. L'empire russe ne cherche pas de conquêtes matérielles dans la presqu'île balkanique; la période héroïque de son intervention pour la libération de ces peuples orthodoxes, dont le tsar est le protecteur naturel, se trouve close et définitivement close. Les populations chrétiennes de la péninsule sont libres, grâce aux innombrables sacrifices que la Russie s'est imposés pour elles ; leur libératrice ne souhaite que leur développement et leur prospérité, elle exige seulement — comme c'est son devoir et son droit — qu'elles ne deviennent pas des instruments dociles entre les mains de ses ennemis, des obstacles à l'accomplissement de ses destinées.

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Quant à Constantinople, nous avons indiqué pourquoi la Russie et la France ont intérêt à la conserver au sultan et même à y fortifier la position de ce prince.

Cette question de Constantinople a donné lieu dernièrement à de vifs débats dans la presse ; amis et adversaires de la Russie y ont fait preuve, à notre avis, d'une égale incompétence. A ceux qui prétendent que les Russes convoitent en réalité la capitale turque, un fait répondra : deux fois dans ce siècle Constantinople a été au pouvoir de la Russie, et les deux fois celle-ci Ta restituée au sultan. Qu'on vérifie les dates de Farrivée de Tarmée russe à San- Stefano et de Ventrée de la flotte anglaise dans les détroits, on se convaincra que dans les quelques jours qui se sont écoulés entre ces deux événements la Russie avait toute facilité de barrer à Gallipoli la route aux vaisseaux anglais et d'occuper Constantinople. Ce n'est donc pas par crainte de l'intervention anglaise que la Russie s'est abstenue de prendre possession de la capitale, dont ses ennemis lui supposent un si ardent désir. C'est encore moins par crainte d'une intervention autrichienne, puisque le gouvernement russe avait en mains un traité formel prévoyant l'évacuation de Constantinople par les Turcs et stipulant la compensation à laquelle l'Autriche aurait droit, le cas échéant. Ajoutons que

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grâce à l'ineptie de la diplomatie russe, rAutriche a eu sa compensation (sic), la Bosnie et l'Herzégovine, sans que les Turcs aient été expulsés complètement de TRurope. Ajoutons encore que c'est le comte Andrassy lui-même — ce grand ami de l'empire ottoman — qui, dans les négociations avec le général Ohroutchef qui ont précédé la conclusion du traité de 4877, a mis sur le tapis l'expulsion complète des Turcs de r Europe, et cela, avant même que les hostilités aient commencé sur le Danube I

Si donc la Russie n*a pas occupé Constantinople, c'est qu'elle-même ne Ta pas voulu et qu elle n'avait aucun intérêt à garder cette ville. Constantinople comme capitale de la Russie — et elle ne saurait être autre chose qu'une capitale — ce serait le commencement de la décomposition de lempire russe; l'histoire est d'accord avec la géographie pour nous l'apprendre : une décadence rapide et inévitable a toujours été le sort des empires qui ont eu Byzance pour capitale.

Il y a bien en Russie quelques rêveurs qui voudraient voir replanter la croix orthodoxe sur la basilique de Sainte-Sophie, surtout dans l'arrièrepensée de soumettre l'Église orthodoxe et autocéphale russe au patriarche grec de Constantinople I Empressons-nous d'ajouter que cette chimère hante principalement l'esprit de certains cléricaux laïques.

Le clergé orthodoxe russe tient trop à son autonomie — ce en quoi il a mille fois raison — pour se prêter à celte combinaison insensée. Si, dans un moment d'aberration. FÉglise russe voulait se soumettre à un pape et, qui pis est, à un pape étranger, autant vaudrait fusionner tout de suite avec le catholicisme romain. La réconciliation des deux Églises aurait, du moins, des conséquences incalculables pour la grandeur de la foi chrétienne, — et puis l'empereur de Russie, couronné à Rome, deviendrait immédiatement le maître du monde... Mais transférer au patriarcat œcuménique le gouvernement de l'Église russe, ce serait de la folie pure...

Si un jour, dans sa marche historique, la Russie est amenée à déplacer le siège de son gouvernement pour faire coïncider le centre de gravité de l'empire avec son centre géographique, elle n'aura qu'à choisir entre Moscou et Kief, ses deux anciennes capitales.

Ceux qui dernièrement justiGaieni la Russie du reproche de viser Constantinople allaient aussi trop loin dans le sens opposé : ils limitaient les prétentions russes dans la question des détroits au désir de voir la mer Noire à l'abri de l'invasion d'une flotte ennemie. C'était réduire considérablement le problème. Certes le cabinet de Saint-Pétersbourg a le droit d'exiger de la Turquie, puissance amie,

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qu'elle interdise rentrée des Dardanelles à toute flotte hostile à la Russie; la sécurité des ports russes sur la mer Noire le réclame impérieusement. Mais ce n'est là qu'un côté de la question, et un côté qu'avec le temps la Russie arrivera bien à résoudre elle-même. Quand sa flotte de la mer Noire sera reconstituée, quand ses ports seront fortiflés, elle n'aura besoin de personne pour défendre efficacement ses côtes, ainsi que le prouve la glorieuse histoire de l'ancienne flotte de la mer Noire. Mais la question des Dardanelles a encore un autre côté — bien plus important et sur lequel la Russie ne saurait transiger — c'est ^acc^s de la Méditerranée aux flottes russes. Un grand pays ne saurait supporter cette situation humiliante d'être enfermé dans la mer Noire comme dans un lac, sans avoir le droit de pénétrer dans la Méditerranée. Et aussi longtemps que cette défense monstrueuse sera maintenue, la question d'Orient restera ouverte, et la paix du monde menacée. Quand le marquis de Salisbury prétend ramener toutes les difficultés orientales au seul problème bulgare, il pose la question dans des termes volontairement inexacts et trompe l'Europe sur le véritable auteur de la situation dangereuse qui lui est faite. Si la paix européenne est menacée de ce côté, c'est uniquement par les prétentions inadmissibles de l'Angleterre qui interdit aux vapeurs russes

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l'accès de la Méditerranée et continue à occuper TEgypte. Les Dardanelles une fois ouvertes à la Russie, Téquilibre est rétabli dans Ja grande mer intérieure, la neutraKsation du canal de Suez cesse d'être un vain mot et TAngleterre perd tout prétexte, pour conserver une armée sur les bords du Nil. Ce n'est pas la France qui s'en plaindrait ; il n'y a donc aucun intérêt à dissimuler au public français la vérité sur les aspirations de la Russie en Orient.

Faut-il insister sur l'autre danger qui menace la paix du monde et qui, à ce titre, n'est pas plus une question purement française, que la question des Dardanelles n est une question exclusivement russe? Nous parlons de l'Alsace-Lorraine. Son retour à la France n'est pas seulement un intérêt français, c'est un intérêt d'ordre international. Si l'Europe ne veut pas succomber sous le poids d'armements écrasants interrompus par des guerres terribles, si elle ne veut pas se voir déposséder par l'Amérique de son commerce extérieur, si elle ne veut pas que son industrie soit ruinée, ses richesses épuisées dans une lutte inégale contre la concurrence du nouveau monde, si elle ne veut pas se voir submergée par la révolution sociale qui, seule, profite de l'écrasement de tous les pays par les charges militaires, — si les gouvernements européens veulent préserver leurs peuples de la ruine et de l'anarchie, ils doi-

vent tout faire pour éteindre ce foyer permanent d'incendie qui est TAisace-Lorraine, en facilitant son retour à la France.

Mais, pour que la question' de TAlsace-Lorraine devienne ainsi une question de salut international, il est nécessaire aussi que tout le monde en France renonce définitivement à certains errements traditionnels déjà abandonnés, d'ailleurs, par presque tous les Français sages et réfléchis. Une fois débarrassée de ce boulet de l'AIsace-Lorraine qu'elle traîne depuis vingt ans, l'Allemagne reste une grande puissance qui a bien droit à l'unité politique, à l'indépendance complète et à l'intégral dévelop- ' pement de son génie national. Qu'en France comme en Russie on se pénètre profondément de la conviction, que l'unité allemande est un fait accompli et indestructible ; que cette unité changera forcément d'aspect en brisant la prédominance du militarisme prussien et en débarrassant le peuple allemand du caporalisme -si contraire au génie germanique ; mais que toute tentative dirigée contre l'unité même de l'Allemagne ira droit contre le but...

La paix du monde dépend exclusivement de la solution équitable des deux problèmes qui la troublent : celui des Détroits, et celui de l'AIsace- Lorraine. Par ce fait seul les deux problèmes ont déjà un puissant intérêt pour toutes les nations. Mais

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LA FRANCE ET LA lll>6SIE. 289

le prince de Bismarcka eu soin de transformer, à un autre point de xme encor:e, la question de V Alsace- Lorraine en une question internationale, — et c'est là, soit dit en passant, une des plus lourdes fautes qu'il ait commises dans sa carrière politique. En effet, en formant une alliance pour la défense du traité de Francfort, en engageant des puissances, qui n'y étaient nullement intéressées, à s'armer contre la France, afin de lui interdire la reprise de l' Alsace- Lorraine, le chancelier a forcé la France à chercher, elle aussi, des alliés dont le concours l'aidât à déchirer le traité à elle imposé. L'Europe s'est ainsi divisée en deux camps hostiles, — dont l'objet en litige , est le traité de Francfort. Le prince de Bismarck a fait plus ; en prenant l'engagement de défendre le statu quo dans la Méditerranée, chose extrêmement indifférente à l'Allemagne, en échange de Fappui prêté à celle-ci par Fltalie, T Au triche et l'Angleterre pour la défense de FAlsace-Lorraine, il à lui-même lié indissolublement la question des Détroits à celle de ces deux provinces, et créé de la sorte les bases d'une alliance franco-russe.

En 1870-1871, la Russie n'avait qu'à vouloir pour déchirer, sans coup férir, les humiliantes stipulations du traité de Paris. Dans le désarroi où se trouvait l'Europe entière, personne n'aurait pu protester eflacacement, et l'Allemagne eût été forcée de soutenir

les préteutions de la Russie. C'était là une occasion qui pouvait ne plus jamais se retrouver. Mais l'Allemagne a commis alors une faute bien plus grave encore que la diplomatie russe : elle n'a pas su résister à la tentation de consacrer ses triomphes militaires par l'inique annexion de deux provinces françaises, — par cela même un conflit nouveau devenait inévitable entre les deux belligérants et une occasion s'offrait à la diplomatie russe de réparer son erreur précédente. Comme s'il ne suffisait pas de lui avoir procuré cette chance, le prince de Bismarck a luimême, par la création de la triple alliance, indiqué les bases d'un futur accord entre la France et la Russie. La question de TAlsace-Lorraine transformée, grâce au chanceUer allemand, en une question internationale, il devient, depuis Cronstadt, permis d'en entrevoir la solution par voie pacifique et d'éviter une guerre qui aurait infailliblement embrasé l'Europe entière et la moitié de TAsie. D peut se présenter — et il se présentera certainement — à un moment donné, telle constellation des puissances continentales que la revision pacifique du traité de Francfort s'impose à l'Europe. Le congrès de Berlin a bien revisé le traité de San-Stefano, et cela, au lendemain même des victoires russes. Pourquoi un nouveau congrès ne réviserait-il pas après vingt ou vmgt'Otnq ans le traité de Francfort ?

LA «RiNGE ET LÀ RUSSIE. 291

Depuis qu'il est tombé du pouvoir, — en grande partie pour avoir, par la perfidie d'une politique à la fois brutale et cauteleuse, aliéné à l'Allemagne la vieille et profitable amitié du gouvernement russe, — le prince de Bismarck afiiche devant les reporters du monde entier un grand amour pour la Russie et se vante d'avoir £ait les plus grands efforts pour lui rendre service. On croirait presque à sa sincérité en voyant quelles peines il s'est données pour amener la Russie et \a. France à se tendre la main...

L'avenir de la nouvelle alliance est dans les mains de Dieu; sa cause est juste; de son triomphe dépendent la paix du monde et la fin du hideux caporalisme qui enserre le coptinent jusqu'à l'étouffer. Mais les hommes chargés de mettre à profit celte entente ont de grandes responsabilités. Le succès pacifique de l'aUiance franco-russe est subordonné h l'habileté avec laquelle ils sauront éviter les pièges de leurs ennemis, semer la discorde parmi euX; miner lentement la triplice et en détacher ceux qui, depuis Gronstadt, ne demandeut au fond de leur cœur qu'à sortir honnêtement du guêpier.

Surtout pas de funestes Ulusions, pas de courses à la poursuite de fantômes insaisissables tels que l'amitié de l'Angleterre ou (te l'ïtajie. Par sa position géographique et les exigences de son commerce universd^ l'Angleterre est condamnée à la

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piraterie perpétuelle, comme la pratiquaient autrefois avec des procédés un peu moins civilisés les États barbaresques. Elle sait très bien que sa domination ne peut être brisée sur mer, que par la France et sur terre, que par la Russie; aussi est-elle fatalement Tennemie implacable de Tune et de l'autre. Seuls les politiciens d'arrière-boutique peuvent espérer une entente sincère entre ces trois puissances.

Aussi longtemps que la France est restée isolée en face de la coalition de trois grands États, l'Angleterre s'est jointe avec empressement à ses ennemis. L'entreprise commerciale connue sous la raison sociale Old England and C®, Limited, avait là une occasion de faire de grands profits sans courir de risques sérieux. Mais voilà que Cronstadt met fin à risolement de la France, la « ligue de la paix » voit se dresser contre elle une alliance inébranlable tant par la communauté des intérêts que par d'indestructibles sympathies — et l'Angleterre avec sa prudence habituelle cherche à tirer son épingle du jeu. Du moment que les profits deviennent douteux et les coups à recevoir certains, Albion se dérobe prestement et brûle même la politesse à ses anciens alliés. Elle a cependant pris soin de déclarer par la bouche du marquis de Salisbury que les traités et engagements internationaux n'ont de valeur qu'autant qu'on a intérêt à les exécuter; dans

Je cas contraire, on les jette au panier sans cérémonie. Cette déclaration de principes du premier ministre contient toute la politique de TAngleterre et nous livre en même temps le secret de sa force ! C'est là, et non ailleurs, qu'il faut chercher la véritable raison des gracieusetés de Portsmouth ; les préoccupations électorales des tories n y jouent qu'un rôle tout à fait secondaire. Au moment où la solution pacifique des conflits existants deviendra possible on pourra acheter le concours de TAngleterre, — mais le gagner par des considérations toutes de sentiment, — jamais.

Dans tous les cas on peut à présent être certain qu'en cas de conflits sanglants entre les deux campsr l'Angleterre gardera une prudente neutralité. Tel est le résultat immédiat des événements de Cronstadtl A coup sûr la Grande-Bretagne n'oubliera pas ses petits bénéfices; elle ne manquera pas de commettre pendant la bagarre quelque acte de piraterie et tentera certainement d'occuper quelque île de l'Archipel — toujours pour sauvegarder la fameuse intégrité de Tempire Ottoman; elle ne dédaignera pas non plus quelques dépouilles coloniales du parti qui sera vaincu, — mais son intervention n'ira pas plus loin. Il n'y a qu'un journal accoutumé, comme le Times, à plaider hardiment des thèses d'une fausseté insigne, pour oser soutenir

294 LA RUSSIE CONTEMPOllAlNB.

que l'invitation adressée à lescadre française par la reine Victoria constitue l'évolution la plus considérable de la politique anglaise depuis vingt ans et qu'elle a fait de l'Angleterre l'arbitre suprême de la paix. Autant parler de chacals et de corbeaux empêchant le carnage. . .

Presque aussi frivole est l'espoir de concilier à la France l'amitié de l'Italie. J3t;ux obstacles invincibles s'y opposent : la fraternité latine et les services rendus. La parenté entre les individus est la plus féconde source de haine qui existe au monde; c'est ce qui donne aux drames domestiques et aux guerres civiles leur caractère particulièrement féroce. Vu parent pauvre et malheureux est votre ennemi juré, surtout s'il a connu des jours meilleurs et s'il vous a beaucoup d'obligations. L'homme oublie tous les griefs, pardonne toutes les injures — mais jamais les bienfaits reçus. Entre les peuples c'est identiquement la même chose. La France prospère, riche et puissante n'a pas de pire ennemie que l'Italie. Si l'Espagne, l'autre sœur latine, ne s'est pas décidée à entrer dans la triple alliance, c'est uniquement parce qu'elle se trouve trop sous la dépendance financière et économique de sa voisine, — et que les alliés étaient un peu loin.

Il ne serait pas difficile de citer mille exemples de cette haine naturelle et féroce entre peuples de la

même race. L'histoire des luttes sauvages entre la Russie et la Pologne n'est pas bien ancienne. Faut-ii rappeler le cas plus récent encore de la Serbie et de la Bulgarie? Le premier usage que firent de leur indépendance ces deux nations fraîchement émancipées du joug turc fut de se déclarer la guerre sans rime ni raison — ou plutôt pour la seule raison qu'elles étaient sœurs, c'est-à-dire jalouses l'une de Tautre...

C'est vers l'Autriche surtout que doivent se tourner les efforts des hommes politiques de la France et de la Russie. En dépit de toutes les apparences contraires, malgré les folies magyares et l'aveuglement des ministres autrichiens, nous restons con» vaincus qu'avec un peu d'habileté et beaucoup ée persévérance on pourrait détacher l'Autriche de la triple alliance. Le salut de l'Austro-Hongrie, ainsi que celui de la dynastie des Habsbourg, est comme nous l'avons démontré plus haut, dans une adjonction à l'entente franco-russe. L'Italie et la Prusse ont toujours été et seront forcément toujours les adversaires irréconciliables de l'Autriche. Si pendant la visite du tsarévitch à Vienne et celle de l'archiduc Ferdinand à Pétersbourg les diplomates russes n'ont pas réussi à rétablir les anciennes et éprouvées relations d'amitié entre les deux empires, c'est qu'ils ne l'ont pas voulu, ou que leur incapacité est

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incurable. Mais, après la défaite éclatante qu'ils ont subie à Cronstadt, ces personnages sont fatalement condamnés à disparaître. Confier les destinées de Talliance franco-russe aux mains de ceux qui ont tout fait pour Técraser dans l'œuf, ce serait la vouer à l'impuissance et à l'avortement.

A une situation nouvelle il faut des hommes nouveaux.

Août 1891.

i . Nous aurions passé sous silence cette triste phase de rhistoire contemporaine de la France, mais le comte de Chaudordy, dont nul ne contestera ni Tardent patriotisme ni la haute compétence, Ta mise en pleine lumière dans son remarquable ouvrage : la France en 4889^ livre que tout patriote français devrait avoir sur sa table et méditer à tout instant. 11 n'y a donc pas lieu de se taire sur un fait qui, d'ailleurs, était en Europe le secret de Polichinelle.

2. Un député socialiste, M. Hoest, a intenté un procès en diffamation calomnieuse à plusieurs journaux du Cartel qui l'avaient accusé d'avoir, dans son programme électoral, prôné la renonciation de l'Allemagne à l' Alisace- Lorraine.

3. Saint-Simon écrivait depuis: a Le tsar avait une passion extrême de s'unir avec la France. Rien ne convenait mieux à notre commerce, à notre considération dans le Nord, en Allemagne et par toute TEurope... On a eu lieu d'un long repentir des funestes charmes de l'Angleterre, du fol mépris que nous avons fait de la Russie. »

4. Voir les intéressantes études du général Schilder dans la Rousskata Starina, 1890.

5. Suivant M. Stoffel^ la Russie est devenue, après la guerre de 1878, l'ennemie de l'Allemagne, parce qu'elle a perdu la domination qu'elle exerçait depuis 1815 sur la Confédération germanique. Notre auteur ne sait donc pas que, bien avant la guerre de Crimée, Nicolas était déjà excédé des querelles de la Confédération, qu'Alexandre II a toujours évité de s'en mêler et que la Confédération germanique elle-même a cessé d'exister cinq ans avant la fin de la guerre de 1870-1871 1 Quand on constate avec quelle ignorance M. le colonel Stoffel discute sur les questions politiques de la [plus haute portée, on doit reconnaître que les électeurs parisiens ont manqué à toutes leurs traditions en ne l'envoyant pas siéger au Palais-Rourbon !

6. De l'état actuel de la politique en Europe, par un ancien ministre {Nouvelle Revue, 1887).

7. Lire dans le livre cité, du comte de Chaudordy, le rapport adressé le 14 novembre 1879 par le comte de Saint- Vallier au gouvernement, sur cet entretien. Cet entretien a été dernièrement publié aussi sous l'inspiration de M. de Bismarck dans Unterredungen mit Bismarck, (Berlin, par von Unger). Il existe de très notables

diCférences entre les deux versions de cet entretien. 11 est difficile de savoir laquelle est plus conforme à la vérité. Notons seulement que dans la version de M. do Bismarck se trouve une animosité assez grande contre les envahissements de l'Angleterre et de la Russie. Tandis que le comte de Saint- Vallier lui fait dire : 'a Notre accord avec TAutriche est dans mes idées le complément du vôtre avec TAngleterre. »

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