‹ La Russie contemporaineChapitre 8 sur 22 · RESPECT A LA LOI — ARBITRAIRE · texte numérisé non relu

RESPECT A LA LOI — ARBITRAIRE

Loin de craiodre la comparaison avec les régimes parlementaires en vigueur dans l'Occident euror péen,'le tsarisme ne peut que gagner à voir ^s'établir un parallèle entre eux et lui. La lumière, à la condition d'être complète, lui sera nécessairement favorable. La photophobie que certains gouvernsmts russes ont montrée en mainte occasion, et manifestent encore parfois, outre qu'elle n'est justifiée par rien, va directement contre le but. En réalité, elle provient du i)eu de foi qu'ils ont eux-mêmes dans l'excellence de leur propre système. Le fond de leur pensée est que le r^me autocratique, bien qu'inférieur aux autres, est pourtant encore néces-

saire à la Russie, vu Tétat de sa culture. Concej fausse qui témoigne de beaucoup dlgnoranc n'est pas moins dangereuse qu'erronée; car de pa sentiments chez les dépositaires du pouvoir vent forcément ébranler chez les gouvernés 1 confiance dans l'autorité, tout respect pour ell serait facile de prouver que les neuf dixièmes innombrables échecs subis par la politique étran de la Russie, dans le courant de ce siècle, on pour cause le manque de dignité patriotique nos diplomates, dont la plupart n'étaient russe: d'origine ni de cœur. Vis-à-vis des hommes d' européens, ils se sentaient comme honteux de présenter un pays aussi arriéré, aussi inférieuj culture, et ils considéraient la Russie comme heureuse de pouvoir s*eflfacer devant les intérêts périeurs de l'Occident. Dans leur désir de rass l'Europe, ils allaient jusqu'à sacrifier les intérêts plus sacrés de l'Empire, ceux même pour lesq avait coulé le sang de centaines de mille sol russes, — sang de peu de prix évidemment yeux de ces diplomates d'occasion, qui se trou^ encore trop honorés, quand les hôtes des Fol Bergère daignent les traiter en égaux I

Mêmes résultats funestes à l'intérieur. La f révolutionnaire qui, pendant le dernier règne, s emparée d'une grande partie du public russe, prei

igl,

LES PRINCIPES DE L'aL'TOCRATIE. 33

sa source dans le peu de considération que professaient ouvertement pour le gouvernement autocratique ceux mêmes qui, comme ministres, en avaient la direction.

Aussi n'est-ce pas l'exemple, la propagande de l'étranger, qui fait courir un danger réel au système politique dont le maintien est pour la Russie une condition sine qtm non d'existence. Le vrai péril est aiUeurs, il tient à la façon dont est pratiqué le gouvernement autocratique. Nous n'avons pas hésité à en glorifier hautement le principe, au risque de choquer les opinions les plus répandues. Avec la même franchise, la même sincérité de conviction et malgré la certitude de nous aliéner les très rares sympathies que notre attitude nous a values, nous allons maintenant analyser les côtés faibles du régime qui nous est cher, signaler les écueils qui le menacent et qu'il doit éviter.

Étant données les conditions actuelles de la civilisation européenne, le pouvoir personnel, dans les rares pays où il a survécu, est excessivement difficile à exercer. Chez les nations fermées à l'esprit de l'Europe, comme la Chine, l'empire ottoman, etc., les actes des souverains restent indiscutables et indiscutés, les fautes du gouvernement n'entament pas le prestige de l'autorité. Mais il n'en est pas de même dans un pays qui, conrnie la Russie, est en

échange continuel d'idées avec l'Europe. Là aussi l'autocratie demeure entourée de l'auréole d'un pouvoir sacré, dont l'origine divine conserve tout son prestige sur des masses profondément religieuses. Mais il en est de l'autorité d'un monarque absolu comme de celle de Dieu lui-même : la conscience populaire ne comprend Dieu que tout-puissant, omniscient et distributeur de toute justice. Le roi ou l'empereur, par la grâce de Dieu, étant son représentant direct sur la terre, le peuple lui attribue les mêmes qualités. La prédominance, au moins apparente, de l'injustice dans les choses d'ici-bas a fait plus d'athées que toutes lés découvertes de la science moderne qui n'infirment l'existence de Dieu qu'aux yeux des imbéciles et des ignorants. La même observation s'applique à la royauté : ses fautes, ses abus et souvent ses crimes ont fait plus de révolutionnaires que toutes les doctrines subversives du monde. Certains prêtres et certains ministres ont été plus nuisibles à la religion et à la monarchie que les spiritualistes et les libéraux. « Dieu est trop haut et le tsar trop loin », telle est pour le paysan russe l'explication de toutes les injustices dont il souffre. Mais un gouvernement ne s'appuie que sur des paysans et, par ce temps de toutes les propagandes, le moment peut arriver où un proverbe ne suffira plus pour la consolation du moujik.

igl,

Un pouvoir autocratique doit être fort, juste et intelligent. Ce n'est que dans ces conditions qu'il est bienfaisant pour le pays et pour le peuple. Or, une nation peut supporter longtemps un régime parlementaire malfaisant et inepte, parce que ce gouvernement elle le crée à sa propre image^ mais un régime personnel n'ast durable à notre époque, que quaâd il se propose pour but suprême le bonheur des masses. Pour être mal gouverné, j'aimerais autant me gouverner moi-même; si j'abdique entre les mains d'un autre, c'est que je le présume plus capable que moi.

La faiblesse du souverain, l'incurie et l'arbitraire de ses mandataires, voilà trois dangers autrement menaçants pour le régime autocratique que l'exemple peu contagieux du parlementarisme.

Les masses ressemblent aux femmes; elles n'estiment que la force. Un maître qu'on craint est respecté et, dans ce cas, l'amour est bien près de suivre le respect. Mais un maître uniquement appliqué à gagner l'amour de son peuple ne récolte le plus souvent que le dédain. Une épée qui reste trop longtemps dans le fourreau se rouille et s'use; il en est de même avec un pouvoir qui n'est pas exercé...

La faiblesse d'un souverain n'est pas seulement nuisible à ses sujets; lui-même d'ordinaire en devient la victime. Les partisans du régime parle-

mentaire et libéral se plaisent à répéter que sev

met le chef de TÉlat à l'abri des tentatives crii

nelles. Or, toute l'histoire de notre siècle prouve

contraire à chaque page. Ce sont les présidents

république et les rois libéraux qui servent le p

fréquemment de cible aux assassins. Notre générati

a vu tuer une douzaine de présidents de républiqi

dont deux aux États-Unis et parmi eiix le sauve

de la patrie, Lincoln. Plus qu'aucun prince, Lou

Philippe a été en but aux attentats des régicides

Alexandre H, qui pendant les vingt <îinq années

son règne fut si prodigue de réformes libérales,

fini comme on sait. Nous n'avons pas entendu di

qu'on ait sérieusement attenté à la vie de Nicolas I

Ne fût-ce que dans l'intérêt de sa sécurité p€

sonnelle, un monarque autocrate doit s'interdi

toute faiblesse, toute concession à cette étemel

courtisane qu'on appelle l'opinion publique. Il fai

que le souverain soit le conducteur du peuple;

peut, il doit même parfois, surtout dans les momen

de crise nationale, créer de grands courants d'op

nion; mais le jour où il se met à la remorque c

Tesprit public, au lieu de le diriger, c'en est fait d

lui parce qu'il manque à sa mission et pejd s

raison d'être. Une épave suit le courant et le vent

un navigateur doit savoir remonter le courant €

utiliser le vent : il en est de même pour les con

ducteurs des peuples. Si TopiDion de la multitude qui doit être gouvernée s'impose à ceux qui gouvernent^ un roi devient inutile et la logique réclame Tavènement de la république.

Certes, le rôle d'un souverain absolu est singulièrement difficile dans ce siècle de révolutions, de chemins de %, de télégraphes et surtout de journaux. Les maximes de gouvernement contenues dans le fameux^ livre de Machiavel ne provoquent plus guère à présent que le sourire; nous trouvons aujourd*hui fort anodins, presque naïfs la plupart des conseils que l'auteur du Prince donne aux tyranneaux italiens de son temps. Le monarque qui voudrait s'en inspirer n'irait pas loin *.

1. Quelques-uns de ces conseils, basés sur une profonde connaissance de rhumanité éternellement la mAme^ ne laissent pas d'être encore bons à méditer, celui-^ïi par exemple : a A ce propos, il est question de savoir lequel vaut mieux d'être aim6 ou d'être craint. Je réponds qu'il faudrait être l'un et l'autre; mais, d'autant que ceb est difficile et que par conséquent il faut choisir, il est plus sûr d'être craint. Car il est vrai de dire que tous les hommes sont ingrats, inconstants, dissimulés, timides, intéressés. Tandis que tu leur fais du bien et que tu n'as pas besoin d'eux, ils t'offrent leurs biens, leurs vies, leurs enfants, et tout est à toi ; mais quand la fortune te tourne le dos, ils te le tournaot aussi, et tu péris pour avoir fait fond sur leurs paroles et n'avoir pas pris meilleure assurance. » Voici encore quelques lignes qui méritent l'attention : « Quand il s'agit de contenir ses sujets dans le. devoir, le Prince ne se doit point soucier du reproche de cruauté, d'autant qu'à la fin il se trou-

Le roi constitutioiinel est bien mieux partagé sous ce rapport et rien n'est plus aisé que de se débrouiller au milieu des intrigues parlementaires; aussi l'Europe compte-t-elle un tas de monarques réputés maîtres dans ce métier : le roi de Grèce, le roi des Belges, le roi de Roumanie ; le Cobourg lui-même passera bientôt pour y être de première force. Quand on est toujours prêt à dire à son peuple, connue le roi Léopold V^ en 1848 : « Vous savez, mes amis, si je vous gêne, si vous ne voulez plus de moi, je m'en vais; j'ai fait ma pelote et possède de quoi vivre tranquillement sur les boulevards de Paris ou dans quelque château d'Angleterre, i» on est sûr d'être gardé, — pour un certain temps, du moins, — à la tête du gouvernement par l'un ou l'autre parti politique, qui désire exploiter le pays sous l'enseigne d'un roi quelconque. Mais quand on est un RomanofF, un HohenzoUern ou un vrai Bourbon, quand on a réellement conscience de sa mission divine, la tâche est autrement dilBBcile et si, alors, on devient grand, c'est que vraiment on le

vera qu'il aura été plus humain en punissant de mort quelques brouillons que ceux qui par trop d'indulgence laissent airiTer des désordres d'où naissent des massacres et des saccagements. Car ces tumultes bouleversent toute une viUe au lieu que les punitions que le Prince &it ne tombent que sur quelques pvticuliers ». (Le Prince^ ch. xvii). Tacj^e, en parlant de Corbulon, émet, d'ailleurs, à peu près la même vérité.

mérite, c'est qu'on a l'énergique volonté de faire le bonheur de son peuple et qu'on sait imposer cette volonté envers et contre tout.

Les détracteurs de l'autocratie ne cessent de fulminer contre ce qu'ils appellent Varbib^aire d'un souverain absolu, sans s'apercevoir qu'une telle alliance de mots constitue un pur pléonasme. Peuton dire, en effet, qu'un autocrate fait de l'arbitraire, lui dont la volonté est la source suprême des loisi^t ne trouve de limite que dans sa propre conscience? L'arbitraire, c'est-à-dire la violation de la légalité, est un mal commun à tous les gouvernements ; il existe aussi bien dans les monarchies parlementaires et dans les républiques que dans les monarchies absolues ; mais, ici et là, ce ne peut être et ce n'est que le fait des ministres et autres fonctionnaires.

Nous dirons plus : s'il est un régime qui doive interdire avec un soin tout particulier l'arbitraire à ses agents, c'est assurément le régime autocratique, car plus que tout autre il en souffre. En réalité, il y a là pour lui un danger cent fois pire que toutes les conspirations des révolutionnaires et des nihilistes. Tous les actes du gouvernement s'accomplissant au nom du souverain absolu, tout l'odieux des mesures arbitraires rejaillit sur le trône. Rendre celles-ci impossibles, telle devrait donc être la-pre-

igl,

lïiière et la plus sainte tâche d'un autocrate, tâche ardue mais non irréalisable.

En théorie, le problème se résout assez aisément, une fois admis ce principe que la volonté du souverain est illimitée, qu'elle se manifeste par les lois et que toute transgression de la loi est un acte arbitraire, haïssable, dangereux et criminel. Cela posé, le premier et le plus sûr moyen pour le chef de l'État d'atteindre l'arbitraire, c'est de s'interdire à soi-même tout acte contraire à la loi, aussi longtemps que la loi n'a pas été abrogée. Si le souverain autocrate juge nécessaire, pour le bien de son peuple, de commander des actes en opposition avec la législation existante, il n'a qu'à donner l'ordre de la modffier au préalable, mais il ne doit jamais permettre qu'on la viole. Le principe de l'autocratie est préservé de toute atteinte, puisque, en fin de compte, la volonté du souverain sort son plein effet. La loi reste ainsi sacrée et inviolable, son respect s'impose donc à tout le monde.

Or, le mépris de la légalité est un des traits les plus regrettables du peuple russe et, circonstance particulièrement affligeante, ce défaut n'est pas inhérent au caractère national, mais lui a été en grande partie inculqué par les représentants mêmes de la loi. D'instinct, le Russe possède un vif sentiment de la justice; malheureusement une bureaucratie

igi,

aussi nombreuse que malfaisanle lui a appris que la justice et le droit ne sont pas toujours d'accord avec la loi, ou plutôt que la loi n'est faite que pour être tournée et violée. Le fameux mot : « Je tourne la loi, donc je la respecte » n'est nulle part en honneur comme en Russie et, plus on monte dans l'échelle hiérarchique, plus on voit se multiplier impunément les applications de ce principe.

Quelque habitué qu'il soit à obéir, le moujik n'en raisonne pas moins les faits qui se passent autour de lui et dont il est la victime ; il a mâme plus peutêtre que le paysan des autres pays la passion de discuter les textes. Des preuves frappantes nous en sont fournies par le Raskol, schisme issu de la réforme de Nikon au xvii® siècle et qui a résisté à toutes les persécutions gouvernementales. Quand on assiste aux controverses des raskolniks, stundistes ou autres, avec les prêtres orthodoxes, on est réellement stupéfait de voir avec quel acharnement et quelle finesse d'argumentation ces villageois illettrés discutent les passages les plus obscurs et les plus embrouillés des livres saints... «

Le paysan se rend donc en général un compte très net des actes arbitraires qui se commettent à son préjudice et, à son tour, il ne se fait psîs faute, si l'occasion s'en présente, de tourner et même de violer la loi. Or, on ne saurait trop le répéter, cette

igl,

situation recèle un danger autrement grave que toutes les menées nihilistes ou môme que la contagion parlementaire ; le gouvernement n'a qu'un moyen efittcace de le conjurer, c'est de donner luimême l'exemple d'un respect religieux de la légalité.

Par bonheur, en Russie plus qu'en tout autre pays, les diverses classes sociales règlent leur conduite sur celle du pouvoir. La célèbre réponse d'un Russe à un étranger que « la Russie n'a pas encore eu de révolution parce que l'oukase n'en est pas encore venu de Pétersbourg » est plus qu'une simple • boutade. Le zèle avec lequel l'opinion publique russe obéit aux inspirations venues d'en haut, on l'a vu sous Alexandre II, quand le souffle libéral qui régnait dans les sphères officielles a abouti à une véritable tempête révolutionnaire. On le voit encore à présent où l'esprit sainement nationaliste qui prédomine dans l'entourage impérial se manifeste ailleurs par un esprit de réaction et d'exclusivisme national presque atrssi dangereux.

Sur une société vierge de traditions et de culture politique les impulsions gouvernementales exercent une action irrésistible ; là est une des grandes forces du pouvoir autocratique, parce qu'avec des courants savamment préparés et entretenus, il peut diriger à son gré les aspirations du pays. Mais ce qui rend très délicat le maniement de cet instrumentum

LES PRINCIPES DE l'AUTOCR ATIE. 43

regni, c'est la logique à outrance de cerveaux primitifs qui faussent en Texagérant toute pensée même la plus juste. En politique, tout ce qui paraît logique est forcément absurde.

Le respect formel de la loi et — ce qui en est la conséquence — le renoncement non moins formel à tout acte arbitraire, voilà donc des conditions vitales pour Tautocratie russe. Et, répétons-le encore une fois, il n'y a là rien qui puisse porter atteinte à la toute-puissance, au pouvoir absolu du tsar. La toute-puissance divine, elle aussi, est nécessairement limitée par la force des choses, puisque Dieu lui-même ne peut pas faire que ce qui a été n'ait pas été. L'autocrate trouve forcément les limites de son pouvoir dans l'objet même de sa mission di\'ine — assurer le bonheur de son peuple — et dans l'inéluctable nécessité de compter avec les conditions essentielles de toute société humaine.

Mais aussi, quelle tâche plus belle et plus haute pour un souverain que d'user de son asceadant presque mystique sur l'esprit de ses sujets pour faire leur éducation morale et politique, pour inculquer à ces consciences encore à peu près neuves le respect des bases fondamentales de toute civilisation l

RESPECT DE l'INDIVIDU ET DE LA PROPRIÉTÉ

11 ne sufiBt pas que la loi soit religieusement observée par ceux qui la font ; c'est la première mais non la seule condition d'existence d'un gouvernement. Pour que le respect de la loi s'impose aux gouvernés, il faut qu'elle soit respectable per se et elle ne peut l'être que si elle sauvegarde d'une manière absolue les principes essentiels de toute société : l'inviolabilité de la personne et celle de la propriété.

Vérités élémentaires! dira-t-on. Oui, mais en Russie elles sont encore loin d'être universellement comprises. Les profonds politiques de 1860 qui prétendaient opérer la transformation libérale de l'Empire au moyen de théories empruntées à Proudhon ou

à Louis Blanc ont montré en mainte occasion combien peu leur étaient chères la liberté et la propriété individuelles. Est-il besoin de rappeler au prix de quelles sauvages exécutions les ministres de « Tère nouvelle » ont modiflé dans certains gouvernements Forganisation des Cosaques et mis fin à une autonomie qui datait de plusieurs siècles? L'arbitraire sous sa forme la plus odieuse (la relégation en Sibérie par mesure administrative) a été pratiqué sur la plus vaste échelle précisément par ce même Loris-Mélikoff, dont les menées souterraines contre l'autocratie ont tant contribué à la catastrophe du l^' mars 1881 *.

En signalant l'exil administratif et sans jugement comme une des plus révoltantes manifestations de l'arbitraire, nous ne visons pas seulement l'application de cette peine aux suspects politiques, cas devenu fort rare depuis la chute de Loris-Mélikoff; bien plus déplorable en ses effets a toujours été et est encore ]^ faculté laissée aux communes rurales d'envoyer en Sibérie ceux de leurs membres qu'elles estiment dangereux de conserver dans leur sein. Le droit conféré au mir de prononcer de sa propre autorité une peine aussi terrible que la transportation constitue un abus des plus criants, nonobstant les

1. M. Kennan, dans son fieUeux pamphlet, reconnaît luimême que la plupart des exilés qu'il a visités en Sibérie y avaient été expédiés par ce ministre ultra-libéral.

restrictions dont il est entouré. Un arbre empoisonné ne peut porter que des fruits malfaisants et l'arbitraire, qu'il soit exercé par quelques fonctionnaires ou par une réunion de paysans, est également funeste; outre que ses coups doivent inévitablement frapper beaucoup de victimes innocentes, il ruine dans les esprits toute idée de droit et de justice, en violant le principe juridique le plus élémentaire, celui qui accorde à tout prévenu les garanties d*un débat contradictoire entre Taccusation et la défense.

L'éducation morale du peuple est le premier devoir, la principale mission du pouvoir absolu, devoir d'autant plus urgent et difficile dsns la Russie actuelle que des sectaires et des charlatans de diverses sortes : nihilistes, paschkowtzi, tolstowtzi et autres travaillent systématiquement à la démoralisation de la foule.

Presque toutes les aberrations morales des masses russes proviennent d'une aspiration confuse vers un idéal de justice suprême et absolue. On comprend quelles facilités cet état d'esprit ofifre à la propagande des fanatiques ou des simples mystificateurs. Le gouvernement n'a qu'un moyen efficace de la paralyser, c'est de prêcher d'exemple et d'être dans toutes ses manifestations lexpression de la plus haute, de la plus impartiale équité. L'autocratie servira donc mieux sa cause en renonçant à l'arbitraire adminis-

tratify qu'en continuant à employer cette arme à deux tranchants, qui blesse surtout celui qui en fait usage.

Ce n'est pas le bas peuple seul qui a besoin d'une éducation politique ; la classe soi-disant éclairée — Y intelligent zia — possède en cette matière des notions bien plus obscures et plus fausses que le paysan. A défaut d'autre critérium, celui-ci a pour règle de ses jugements sa foi religieuse et sa confiance aveugle dans 1^ justice de l'empereur. Cela est si vrai que, pour détourner un moujik du droit chemin, le procédé le plus sûr est encore de mettre en avant la prétendue volonté du tsar *.

Mais Vintelligentzif» est, au point de vue politique, dans ime ignorance absolue : depuis qu'elle s'est écartée de la large source, où le peuple puise ses notions de justice, qlle ne s'inspire plus que de doctrines empruntées sans discernement à des livres pour la jplupart étrangers. Or, il n'y a que la foi ou la vie qui puisse enseigner des principes sains et vrais. L'ouvrage le mieux fait est absolument impuissant pour le bien. Trois ou quatre livres ont paru influencer heureusement la vie des peuples, mais qu'étaient-ils, sinon la quintessence de principes élaborés par la vie populaire elle-même ou

1. Les grandes insurrections en Russie ont toujours été faites au nom d'un tsar; telles celle du faux Démétrius et celle de Pougatchef qui se faisait passer pour Pierre III.

Texpression concrète d'aspirations vagues qui sommeillaient au seiû des masses ? Un peuple, comme un individu, ne s'assagit que par sa propre expérience et les livres ne donnent que celle d autrui, toujours stérile en résultats éducateurs.

Par une étrange inconséquence, les rares personnes qui, en Russie, osent reconnaître les vices de Tinstitution du jury n'admettent pourtant pas qu'on retire aux Communes le droit il'exiler en Sibérie un de leurs membres, comme si la parfaite incompétence juridique d un groupe d'hommes réunis par le hasard cessait tout d'un coup quand, au lieu d'être douze, ils sont une centaine...

Si la transportation par mesure administrative porte atteinte au respect de l'individu, le communisme agraire, tel qu'il existe en Russie, est une des causes qui affaiblissent chez le paysan le respect de la propriété; ce qui appartient à tout le monde semble, aux yeux de trop de gens, n'appartenir à personne; c'est pourquoi les vols commis au préjudice du Trésor ou même d'une Société anonyme sont à peine considérés comme des délits. Les directeurs d'une banque par actions viennent-ils à passer en jugement pour avoir détourné le capital social, ils sont presque toujours sûrs d'être acquittés par le jury, et les personnes qui se sont enrichies en volant ouvertement l'État n'en jouissent pas moins

de l'estime publique, surtout si c'est dans l'exercice de hautes fonctions offlcielles qu'elles se sont rendues coupables de ces escroqueries. Le même ordre d'idées explique pourquoi la fabrication de la fausse monnaie, ou plutôt des faux billets de banque, a pris de si grandes proportions en Russie. On a vu des village» entiers s'y livrer comme, à une industrie ordinaire, et, chose curieuse, les imitations d'assignats les plus admirablement réussies sont souvent l'œuvre de paysans illettrés. Commettre un faux quelconque n'est généralement regardé que comme un acte d'habileté et cette contrefaçon devient tout à fait louable quand c'est le gouvernement qui en pâtit, l^s nihilistes eux-mêmes, pour régénérer la Russie, n'ont encore rien trouvé de mieux, en dehors des assassinats, que de fabriquer de faux passeports à l'usage .de leurs affiliés.

Le respect de l'individu, le respect même de la vie» humaine est resté à l'état rudimentaire chez le Russe et, ici encore, il faut surtout accuser la fausse philanthropie de la législation et son application très défectueuse. L'abolition de la peine de mort par l'impératrice Elisabeth est une des erreurs les plus funestes qu'aient fait commettre une sensiblerie menteuse et le désir de civiliser à outrance un peuple primitif, en introduisant chez lui non pas même les institutions mais les songeries de peu-

igl,

pies infiniment plus avancés. Pour ajouter au ridicule de cette réforme, en même temps qu'on supprimait la peine capitale, on conservait celle du knout qui est dix fois plus cruelle. Alexandre II a heureusement fait disparaître du code ce châtiment barbare, mais ses conseillers étaient trop aveuglés par le fanatisme libéral pour compraidre qu'à moins de laisser la loi complètement désarmée vis-à-vis des malfaiteurs, l'abolition du knout impliquait comme corollaire le rétablissement de la peine de mort. Le fait est que les crimes les plus affreux restent trop souvent impunis en Russie. On peut égorger son père et sa mère, griller sur le feu quelques enfants et brûler, par-dessus le marché, quelques villages : si on n'est pas déclaré irresponsable par un médecin bienveillant, on en est quitte, d'ordinaire, pour une condamnation à dix ou quinze années de travaux forcés * ; avec les nombreuses chances d'évasion que fournît l'interminable trajet jusqu'en Sibérie, la peine se réduit en définitive à un long voyage effectué gratis, mais dans des circonstances assez désagréables. De fait, la moitié des condamnés aux travaux forcés en Sibérie s'échappe en route; sur deux cent mille trans-

1. Je ne me souviens pas d'ayoir jamais entendu prononcer en Russie une peine dépassant vingt ans de travaux forcés.

LES PRINCIPES DE l'AUTOCRATIE. 51

portés, il y en a environ cent mille qui vivent là-bas en état de vagabondage, s'adonnent au vol ou à l'assassinat, à moins qu'ils ne préfèrent rentrer en Russie pour y reprendre leur peu dangereux métier. Les béglyié (évadés) sont même toujours sûrs d'obtenir, chemin faisant, des secours dans tous les villages qu'ils honorent de leur visite. Pour le paysan le scélérat le plus chargé de crimes est un malheureux et cette manière de juger n'est pas spéciale au moujik. D'autres Russes, comme le prince Kropotkine, ne voient dans le criminel qu'un justicier; aux yeux du comte Léon Tolstoï, l'assassin est môme un homme particulièrement méritant, digne de tous les égards de ses contemporains. Le Russe inculte est indulgent pour le criminel comme tous les peuples primitifs chez lesquels la conscience morale est peu développée. Quant au Russe qui a pris contact avec la civilisation européenne, son esprit dénué de culture traditionnelle et, comme tel, sans défense contre les entraînements de la logique, s'est naturellement engoué des théories radicales préconisées en Occident par quelques philanthropes à rebours et quelques présomptueux adeptes d'une fausse science. Rien n'est plus divertissant que de suivre les dissertations à perte de vue qu'on publie depuis quelques années à l'étranger sur les nouvelles doctrines humanitaires « germées dans l'âme slave »•

Ces prétendues nouveautés ne sont, au fond, que le reflet caricatural de lieux communs révolutionnaires depuis longtemps discrédités en Europe. Ce n'est que parce qu'un pnnce et un comte russes les ont revêtues d'ime vague couleur de philosophie progressiste que ces vieilleries sont en train de passer chez les naïfs pour les paroles d'un nouvel évangile slave. Quand on recherche la genèse des idées tolstoïstes, on voit que deux facteurs principaux ont contribué à les former : d'une part, l'absence des notions élémentaires du bien et du mal, absence commune à tous les peuples primitifs; d'autre part, d'indigestes emprunts faits aux doctrines pseudo-humanitaires de quelques publicistes occidentaux. Il n'a fallu rien moins que le talent littéraire du grand écrivain pour abuser l'opinion sur la valeur réelle de cet étrange amalgame, où l'inconscience nsdive d'un sauvage de la Polynésie se mêle à la rouerie charlatanesque d'un réformateur anarchiste fin de siècle, genre maréchal Booth de l'armée du Salut.

Pour dérouter plus complètement encore la conscience publique, la législation russe a conservé la peine de mort en matière politique et chaque fois que, sur un point quelconque de l'Empire, la criminalité vient à progresser dans des proportions inquiétantes, un décret déclare les criminels justi-

igi,

LES PRINCIPES DE l' AUTOCRATIE. 53

ciables de la loi martiale, passibles, par conséquent, de la peine de mort I Ainsi, d'un côté, Thypocrisie humanitaire inspirée par un faux libéralisme, de l'autre, pour parer aux dangers de cette hypocrisie, l'arbitraire disposant de la vie humaine ! Ne vaudrait-il pas mieux rétablir tout simplement la peine de mort dans le code criminel et la faire appliquer par les tribunaux ordinaires? Ce serait en outre enlever une sorte de privilège aux criminels politiques; en traitant les vulgaires assassins de la même manière que les assassins nihilistes, on dépouillerait ces derniers de l'auréole qui les entoure aux yeux de la foule imbécile et en piême temps on les priverait d'un de leurs arguments favoris ; ils ne pourraient plus dire, comme ils le font, que leurs assassinats sont de légitimes représailles exercées contre un gouvernement, qui les met hors la loi en leur appliquant la peine de mort abolie pour tous les autres crimes. Que la distinction entre les criminels de droit commun et les criminels politiques soit faite au profit de ceux-ci ou de ceux-là, elle est dans les deux cas également hypocrite et funeste. L'échafaud relevé en Russie* aura certainement une influence moralisatrice sur le peuple russe et commencera à lui inculquer le respect de la vie

1. Plusieurs cantons suisses qui avaient prématurément aboli la peine de mort l'ont bien rétablie, et cela par un plébiscite I

humaine, ce premier pas indispensable pour arriver au respect des autres droits de l'individu. Aux imbéciles et aux pharisiens qui ne veulent reconnaître qu'aux seuls assassins le droit de disposer de la vie d'autrui, le législateur pourra rappeler que, tous les êtres humains étant dès leur naissance condamnés à mort, le juge, dans l'intérêt de la préservation sociîde, ne fait, au fond, que hâter Texécution de cette sentence...

Le rétablissement de la peine de mort ne doit pas viser seulement le crime d'assassinat; il faut que, comme en plusieurs autres pays, en France notamment, le dernier supplice soit aussi applicable aux incendiaires. Plus encore que toute autre nation, la Russie a besoin d'une pénalité très rigoureuse contre cette catégorie de malfaiteurs. Le paysan russe est trop enchn à ne voir dans l'incendie qu'une sorte d'amusement, un genre de feu d'artifice à la portée du peuple; il lâche le « coq rouge » avec une légèreté désastreuse pour les populations rurales qui, ayant déjà sulfisamment à souffrir des accidents de la nature, ont bien le droit d'être protégées par la loi contre la méchanceté humaine. Quant au citadin russe, la peine de mort rétablie et appliquée aux incendiaires lui fera enfin comprendre que l'incendie volontaire n'est pas simplement un bon tour joué aux compagnies d'assurances.

igl,

LES PRINCIPES DE L'aUTOCU ATIE. 53

Le rétablissement de la peine capitale pour les crimes de droit commun aura encore Tavantage de faciliter à un haut degré la solution de la question pénitentiaire si délicate et si embrouillée; à la longue il débarrassera la Sibérie des milliers de vagabonds et d'assassins qui Tinfestent et dont la présence est un très grand obstacle à la colonisation de cette contrée.

En résumé, pour développer chez le peuple russe le respect de l'individu et de la propriété, il faut que le gouvernement retire aux mirs la faculté d'exiler administrativement un de ses membres et s'interdise à lui-même l'exercice de ce droit en dehors des cas où l'état de siège est proclamé. La peine de mort devrait aussi être rétablie pour les crimes de droit commun et prononcée par les tribunaux ordinaires. La possession communale (obchtchinnoie wladenie), si désastreuse au point de vue économique et non moins funeste au point de vue moral, demande à être complètement réformée de façon à donner au paysan le sentiment de la propriété et à lui faire aimer la terre. Il faudrait bannir à jamais de la pratique gouvernementale les confiscations et les partages arbitraires de biens, comme en général la violation des droits acquis que l'État devrait toujours respecter lui-même et protéger contre toute atteinte.

Page 1