CHOIX DU PERSONNEL GOUVERNEMENTAL
Malheureusement nous doutons fort qu'il se trouve en Russie des juristes assez hardis et indépendants d'esprit pour entreprendre ces réformes si urgentes et si indispensables. Ce serait en effet blesser les principes sacrés de ce libéralisme dont Yintelligentzia russe subit le prestige sans le comprendre, exactement comme certains sauvages subissent celui du feu céleste. L'absence presque complète d'hommes politiques sincèrement pénétrés des principes conservateurs est un des grands malheurs de la Russie, malheur qu'elle partage avec toutes les autres nations d'origine slave, la Pologne peut-être exceptée. Dans ce dernier pays, grâce à diverses influences, celle
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du catholicisme notamment, il existe une aristocratie sérieusement attachée à la cause de la défense sociale. Chez les autres peuples slaves, les Serbes, les Bulgares, par exemple, on chercherait vainement parmi les innombrables partis, radicaux, libéraux, progressistes, etc., qui s'entre-déchirent pour arriver au pouvoir, quelque trace d'un parti conservateur. En Russie où le fonctionnarisme offre un obstacle invincible à la formation d'une aristocratie, même phénomène. Jusqu'à présent la plaie des partis politiques nous a été épargnée, nous n'avons que de petits groupes, des coteries, mais aucune tendance conservatrice ne s'y manifeste. U intelligent zia russe ne conçoit même pas qu'on puisse être un homme d'ordre par pure conviction personnelle, abstraction faite de tout mobile intéressé. Pour des cervelles mises en désarroi par des bribes de culture empruntées à l'étranger, conservatisme et servilisme sont des termes synonymes, et, chose singulière, cette confusion d'idées subsistait dans les esprits alors même que les régions officielles étaient acquises au radicalisme le plus avancé. Entre un homme qui toute sa vie a défendu à ses risques et périls les principes conservateurs, qui ne demande rien au gouvernement et n'en reçoit, d'ailleurs, que des marques d'ingratitude, entre cet homme et un haut fonctionnaire comblé de dotations et de titres, cha-
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marré de décorations, qui s'occupe consciencieusement à miner le pouvoir de son souverain, à saper les fondements sur lesquels l'État repose, — l'opinion russe n'hésite pas : c'est le premier qui n'est pas sincère, c'est lui qui flatte par intérêt le pouvoir !... n y a là une déviation de jugement qui dépasse de beaucoup en portée le commun des erreurs habituelles à la foule. La plus fâcheuse conséquence de cet état d'esprit, c'est qu'il rend le choix du haut personnel gouvernemental excessivement difficile au souverain, quand ce dernier est lui-même pénétré des principes conservateurs. Or, dans un gouvernement autocratique surtout, du choix des hommes dépend essentiellement le caractère ultérieur du règne. Un ministre imbécile ou malheureux, dans un État parlementaire, monarchie ou république, peut sans doute faire beaucoup de mal au pays et cela impunément, nonobstant la fiction de la responsabilité ministérielle, mais le gouvernement lui-même, le souverain n'en sera pas ébranlé. Un monarque constitutionnel n'est point compromis par les fautes d'un cabinet que les comices électoraux lui ont imposé. (Les niais seuls trouveront dans ce fait un argument en faveur de la monarchie parlementaire. Quand on se place au point de vue de l'intérêt personnel du souverain, la question n'est pas douteuse : un roi fainéant, inconscient de la haute responsabiUté qui
pèse sur lui, a tout avantage à rejeter sur le pays même les fautes de ses ministres. Mais d'autant plus grand est le mérite du vrai souverain qui, lui, ne recule devant aucune responsabilité, quand il s'agit de remplir sannission divine, d'assurer le bonheur du peuple,) Toute autre est ]a responsabilité d'un souverain autocrate. Savoir mettre tke right man on the Hght pldce, à cela se ramène pour lui toute la science gouvernementale. Le hasard des transmissions héréditaires ne permet pas d'espérer que l'héritier présomptif du trône possède toujours les rares dons d'esprit et de cœur, qui font le grand monarque. Mais l'éducation du prince doit toujours développer en lui la qualité maîtresse d'un vrai souv^afai — la connaissance des honunes. Un chef de gouvernement, pour inscrire son nom parmi les plus glorieux, n'a besoin que de savoir distinguer et utiliser le mérite. Guillaume P"^ n'est devenu grand que pour avoir su trouver trois hommes comme Moltke, Bismarck et Roon et leur avoir maintenu sa confiance absolue envers et contre tous. Pour que -le règne d'un souverain autocrate soit bienfaisant, il suffit que, comme prince héritier, ce souverain ait appris à connaître et à choisir les hommes, puis, qu'arrivé au trône, il trouve un état de choses lui permettant de faire des choix heureux, c'està-dire d'opérer une sélection parmi toutes ou presque
toutes les capacités du pays. Il y va de Tavenir du règne.
Or, depuis le commencemeut de ce siècle, tous les déboires des tsars russes ont eu la même* origine : le choix malheureux des ministres ou plutôt Timpossibilité de trouvei: pour les premières charges de l'État des titulaires réellement dignes de ces fonctions, Alexandre P% Nicolas P' et Alexandre U, malgré la diversité de leur caractère et la manière différente dont ils concevaient lart gouvernemental^ étaient trois grands souverains, joignant à une haute intelligence un sentiment profond de leur devoir monarchique. liCurs trois règnes, en dépit des grandes choses accomplies, n'ont pas donné tout ce que la nation pouvait espérer de princes aussi éminemment doués et montés sur le trône avec la ferme volonté de se consacrer entièrement au bonheur de leur pays, — et cela uniquement parce qu'ils ont rarement trouvé les instruments aptes à réaliser leurs intentions.
Pour ne parler que de Nicolas P% quel aurait été l'éclat de son règne, bien que la folle équipée des décembristes en ait assombri le début, s'il avait été secondé par dé grands ministres ! Mais, à deux ou trois exceptions près, il ne rencontra, hélas! que des esprits bornés et étroits, des caporaux pédants et ignares qui eurent vite fait de transformer le
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conservatisme éclairé de leur maître en mie réaction t)éte et cruelle, ennemie de tout essor, de toute initiative, et condamnée à la stérilité par son mesquin et' tracassier formalisme. La malheureuse
, guerre de Crimée révéla brusquement toute la misère intellectuelle de ce personnel gouvernemental.
. Les généraux en chef n'étaient pas les seuls à mériter les têtes d'ânes dont les affublaient les journaux illustrés de l'étranger^ — les ministres civils ne le leur cédaient en rien sous ce rapport. Nicolas P*^ ne survécut pas à ce naufrage d'un système...
Si l'étroitesse d'esprit fut la marque distinctive des gouvernants sous Nicolas P% l'ignorance brouillonne caractérisa la plupart des hommes chargés par Alexandre II de présider à la plus grande transformation gouvernementale qui ait jamais été accomplie pendant un règne. Jamais prince ne monta sur le trône avec de plus nobles aspirations, avec une intelligence plus ouverte et plus éclairée, avec une plus ferme volonté de rendre heureux ses sujets, — jamais non plus la fin d'un règne n% fut plus désastreuse pour un souverain, plus douloureuse pour un peuple. L'apparitioa hideuse du nihilisme, les tristesses de la guerre de 1877 et du congrès de Berlin, enfin la catastrophe du 1®^ mars 1881, — voilà à quoi, par la faute d'instrumenls les uns incapables, les autres perfides, aboutit le règne du monarque le plus généreux.
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Fait mémorable 0i plein d'enseignements pour l'avenir : sous Alexandre II comme sous Nicolas 7®', c'est à la lueur d'une guerre étrangèt^e que se découvrit subitement toute la sinistt e nullité des mannequins qui, sous les brillants dehors des apparences o/jîcielles, faisaient figure d'hommes d'État et d^hommes de guette. Sébastopol et Plewna furent deux phares terribles ; mais, au congrès de Paris, la Russie avait encore Orlof et Brûnnow; à celui de Berlin, elle n'eut plus, malheureusement, que Schouvaloff et Tombre de Gortschakof...
Quelle force invincible y a-t-il donc dans l'union du tsar et du peuple pour que, malgré Finsuffisance des instruments qui leur servent d'intermédiaires, ils puissentencoreensemble accomplir tant de grandes choses !
Ceci n'est-il pas un phénomène curieux et cligne d'attirer l'attention? Au siècle dernier, la Russie était riche en hommes d'État de la plus haute valeur ; des souverains de la taille de Pierre P"^ et de Catherine II trouvaient des auxiliaires à leur niveau aussi bien pour la guerre et la diplomatie que pour l'administration intérieure. Comment, au contraire, l'Empire a-t-il été si pauvre en capacités gouvernementales pendant ce siècle ?
La Russie, au moins dans ses classes éclairées, ne resta pas à l'abri de la fermentation intellectuelle provoquée dans le monde entier par les événements
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de 1789. Les grands bouleversements militaires et politiques du commencement de ce siècle aidèrent puissamment à la diflfusion des idées nouvelles qui, implantées dans les cervelles russes, produisirent sur ce sol vierge les fruits les plus étranges.
Dans la Guerre et la Paix, le comte Tolstoï a décrit admirablement le mouvement des esprits en Russie au début du xix® siècle ; il faut surtout noter à ce point de vue le caractère de Pierre Besoukhof.
Quel donamage que le mysticisme charlatanesque dans lequel est tombé ce puissant génie Tait empêché de terminer son roman les Décembristes ! Nous y aurions certainement trouvé la psychologie de cette brillante jeunesse dont la folle et criminelle échauffourée priva pour un demi-siècle la Russie d'hommes d'État et de guerriers de premier ordre. Car, il n'y a pas à s'y tromper, par les exécutions qui suivirent forcément la tentative insurrectionnelle de 1825, les hautes sphères russes* où se recrutaient alors en majorité les fonctionnaires les plus considérables de l'Empire, perdirent leurs représentants les plus en vue et les plus capables. Forcément aussi Nicolas P' arrivé au pouvoir dut chercher ailleurs des éléments gouvernementaux, et, se défiant à bon droit
1. Ne pas confondre avec Varistocratie au sens occidental du mot qui n'a jamais existé en Russie.
d'une partie de la noblesse russe, il confia de préférence les principales charges aux Allemands des provinces baltiques ou aux Suédois de Finlande. Les descendants des chevaliers teutoniques, restés tout imbus de l'esprit féodal, étaient encore à cette époque loyalement attachés à l'empereur de Russie. Nicolas I®"" prit parmi eux la plupart de ses chambellans, de ses généraux et de ses diplomates. Ce n'était pas qu'ils se distinguassent en général par une intelligence transcendante ni par les grandes qualités nécessaires aux hommes d'État; mais leur dévouement à la couronne ne pouvait être suspecté, ils étaient pénétrés des principes essentiels du gouvernement, et, si la corruption pécuniaire, cette plaie du fonctionnarisme russe, ne les (rouvait pas toujours inaccessibles, en revanche les idées révolutionnaires n'avaient aucune prise sur eux. La première nécessité d'un gouvernement étant de vivre, Nicolas P' fit preuve d'esprit politique en s'adressant aux personnalités qui constituaient presque les seuls éléments conservateurs dans le pays. Malheureusement, à un conservatisme sincère ces hommes unissaient le plus souvent des facultés intellectuelles médiocres. Toute leur sagesse gouvernementale se résuma dans une compression à outrance et dans un bureaucratisme formaliste et routinier aussi funeste au gouvernement que mortel pour la nation.
Le fils de Nicolas P', monté sur le trône après la désastreuse guerre de Crimée, dut nécessairement inaugurer une politique opposée à celle de son père. A une situation nouvelle il fallait des hommes nouveaux. A un régime de compression outrée et maladroite allait succéder une ère de liberté et de réformes. Alexandre II avait besoin de conseillers aux vues larges et hardies, mais en même temps expérimentés et capables de réaliser les grandes innovations projetées. Hardis, les auxiliaires du tsar réformateur ne Tétaient que trop, mais l'expérience, la science gouvernementale leur manquait complètement. Et où l'auraientils acquise? Ce n'est pas à Técole de Petrachewsky dont plusieurs d'entre eux avaient été les disciples dans lem* jeunesse. Ce visionnaire inintelligent et fanatique n'avait pu leur enseigner que la haine de l'autocratie. Aussi entrèrent-ils dans le gouvernement comme des taureaux dans une boutique de faïence. On connaît les résultats...
Quand on compare le personnel gouvernemental russe à celui des divers pays européens, on est frappé au premier abord de sa compétence apparente, de son entente des affaires de son ressort; et quand on sait que ce personnel suit un avancement hiérarchique généralement assez lent et n'est pas exposé aux bouleversements si fréquents
dans les États parlementaires, on arrive vite à le considérer comme égal au moins en valem*, sinon supérieur à celui des autres nations. Envisagée au point de vue du fonctionnarisme pur, la bureaucratie russe n'est en réalité ni plus routinière, ni plus tracassière, ni plus malfaisante que bien d'autres. Elle est plus paperassière et plus vénale, mais cela tient à des causes particulières tout à fait indépendantes de son système de recrutement. La part du favoritisme dans les promotions n'est pas plus considérable en Russie que là où siège le parlementarisme le plus correct. Que nos compatriotes se rassurent: sous ce rapport, ils ne sont pas plus mal partagés que les autres. Chez nous, comme partout ailleurs, ce sont les intrigants et les imbéciles, les premiers par droit de conquête, les seconds par droit de naissance, qui obtiennent le plus facilement les meilleures places. Quel que soit le mode de sélection bureaucratique : nomination d'en haut, élection d'en bas, hérédité même, le résultat ne varie jamais. Et, à ce propos, il n'est pas inutile de détruire une légende généralement répandue qui veut que le haut personnel gouvernemental en Russie se recrute presque exclusivement dans la haute noblesse. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la composition de notre comité des ministres pour se convaincre du contraire. Plusieurs
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de ceux qui y figurent sortent de la bourgeoisie ou de la petite gentilhommerie provinciale. Le gouvernement autocratique est peut-être à cet égard le plus démocratique de l'Europe. D n'est pas jusqu'au personnel diplomatique russe qui n'ait le plus souvent des origines fort modestes. Pour ne citer que deux exemples familiers au lecteur français, M. de Giers est le fils d'un humble maître de poste de Radziwlowo (Podolie), le baron Mohrenheim est le petitfils d'un Galicien, vétérinaire ou dentiste, immigré en Russie et tous les deux sont d'origine israélite... Mais si au point de vue purement bureaucratique le personnel gouvernemental russe n'est pas inférieur à celui des autres pays, il n'en va pas de même au point de vue purement politique. Un simple employé de ministère n'a besoin que de posséder des facultés d'ordre subalterne ; pourvu qu'il soit au courant de son service, on le lient quitte du reste. Mais un ministre, un membre du Conseil de l'Empire, un sénateur, un gouverneur de province est autre chose qu'un employé: il fait partie des sphères dirigeantes, il doit être un esprit politique, posséder ce qu'on a coutume de nommer la science ou plutôt l'art gouvernemental. Or, c'est cet art qui, hélas! fait presque totalement défaut en Russie, et cela pas seulement dans les rangs de la haute administration. Des « commis », ainsi qu'on disait au xvn® siècle,
nous en avons de très suffisants — les hommes d'État sont rares, presque introuvables; même le minimum des qualités strictement indispensables à la gestion des affaires publiques brille le plus souvent par son absence.
Pour la plupart de nos ministres toute la sagesse gouvernementale se résume dans ces quatre mots : autoriser et interdire, punir et récompenser (Kazniti jalovat), sans suivre à cet égard d'autres règles que celles d'une routine étroitement bureaucratique. Les a bons », c'est-à-dire les employés qui partagent les vues de leur chef sur cet art de gouverner, Son Excellence les couvre régulièrement de décorations, leur confère à intervalles fixes de nouveaux tchins, sans pour cela s'oublier soi-même. Les a méchants », autrement dit ceux qui estiment que les fonctionnaires ne sont que les serviteurs du tsar et du peuple et qui, au lieu de s'asservir à la routine du bureau, ont l'ambition de rendre de réels services, ceux-là subissent toute sorte d'injustices et de passe-droits, quand on ne va pas vis-à-vis d'eux Jusqu'à la persécution la plus violente.