Dans le royaume de Pologne , les paysans sont libres
2. Le comte Koutayssof , favori de Paul Ier, fut pris , enfant , dans un camp turc. Il a été tour à tour esclave, barbier, et enfin grand dignitaire de la cour.
peuple russe , tout va au rebours du sens et de la logique; rien n'y suit la même marche que chez les autres peuples. Ainsi , ce n'est pas après la défaite, mais après la victoire que l'asservissement y a pris racine; les Saxons y ont été les vainqueurs et les Normands les vaincus, et cependant ce sont les Normands qui y sont les maîtres et les Saxons les esclaves. Si, dans les autres pays, le servage a été presque toujours la suite de la conquête ou la conséquence du système féodal, en Russie c'est de propos délibéré qu'il paraît avoir été établi. Une mesure aussi odieuse a passé à peu près comme une simple mesure de police ; c'est la politique barbare , égoïste , insensée , d'un usur pateur qui a infligé à toute une nation une plaie qui la dévore et qui fait sa honte. »
Cependant il arrive des moments où l'oppression dont il est victime soulève dans l'âme du serf luimême d'effroyables tempêtes. Alors sa vengeance éclate , lugubre , impitoyable ; l'esclave déchaîné se repaît à son tour de larmes et de sang. Chaque année des faits de ce genre viennent désoler le sol moscovite ; mais le plus profond mystère les enveloppe, et, à moins que l'on ne passe soi-même sur les lteux du sinistre , on n'en apprendra rien. J'ai foulé une fois , dans le cours de mes voyages en Russie , le sol d'un domaine par lequel la vengeance des serfs avait passé , et je frissonne encore
à ce souvenir. Il s'agissait d'un seigneur qui avait été écorché vif, puis brûlé avec sa femme et ses enfants dans son château livré aux flammes. Bien d'autres traits non moins terribles m'ont été racontés ; un seul suffira pour les caractériser, tous.
C'était en 1841. Un jeune lieutenant de la garde impériale , ayant hérité de deux mille serfs , s'était rendu sur ses terres pour y jouir de ses droits de propriétaire. Quelques jours après son arrivée , plusieurs de ses camarades furent invités par lui à venir célébrer sa fête dans son château. Dîner splendide, puis orgie échevelée. C'est ainsi que se réjouissent d'ordinaire les gentilshommes russes. Douze jeunes filles, choisies parmi l'élite des paysannes du domaine seigneurial, furent appelées pour assouvir la brutalité de leur nouveau maître et de ses amis. Une d'elles résista et s'enfuit. Ordre de la poursuivre. Et qui est chargé de cet ordre ? Le frère et le fiancé de la jeune fille. Elle est ramenée , et cette fois son déshonneur est consommé. Mais la maîtresse favorite du lieutenant, du fond de la chambre où il l'avait reléguée , suivait toutes les péripéties de l'orgie, la rage dans le cœur. Dès que le silence se tut rétabli et que les débau,chés , ivres-morts , eurent succombé au sommeil , elle sortit secrètement du château et courut dans le village raconter aux paysans ce qui venait de se passer. Aussitôt des cris de mort se font entendre.
Conduite par la jeune fille, une foule armée de torches, de couteaux et de fusils se précipite vers le château. Elle y met le feu ; et, au bout de quelques minutes , la flamme éclate de toutes parts. Le maître s'en aperçoit le premier; il se lève plein d'effroi et veut fuir : mais au moment où il va franchir la barrière de son jardin, une balle le frappe à la poitrine. De leur côté, ses hôtes sont dans le plus grand désordre, ils tombent pêle-mêle au milieu des tisons enflammés. Les paysans ne font quartier à personne. Voyant que leur seigneur vit encore, ils le saisissent, et ayant construit un immense bûcher de poutres arrachées au toit du château, ils rallument et jettent le malheureux dans le brasier, où il expire au milieu de tourments épouvantables.
Tant d'atrocité révolte. Mais n'est-ce pas là l'effet naturel, nécessaire de l'esclavage? Quand une institution ne s'empare des créatures que pour les abrutir systématiquement, on voit fatalement s'user en elles tout ce qu'elles ont d'humain. Tel est aussi e phénomène normal qui se produit chez le serf russe à toutes les phases de sa vie. Comme il n'est maître de rien, comme il n'est libre de rien, il ne tient à rien : ni à sa femme, ni à sa fille, qu'un caprice de son maître peut insolemment lui ravir, ni à son champ , que le même caprice peut rattacher inopinément au domaine seigneurial , ni à son
pays, où il n'est planté que pour souffrir. Dans son àme tout est confusion et ténèbres; il ne sait ce qui est bien ou mal, vertu ou vice; patriotisme, famille, ne sont pour lui que des mots vides de sens; nous savons déjà qu'en 1812, la plupart des serfs russes qui portaient encore en eux quelques étincelles du feu sacré, appelaient de tous leurs vœux les Français pour les aider à secouer leur joug*. N'a-t-on pas vu de ces malheureux, revenant dans leur cabane après une longue absence , et y trouvant deux ou trois enfants de plus, applaudir, les larmes aux yeux, à cette fécondité adultère ?
Sans doute, il y a des exceptions à ces misères : mais le principe qui les produit n'en existe pas moins; et, certes, il ne suffit point, pour en corriger l'odieux et lui ôter son venin, du simple bon vouloir éventuel des hommes.
Il est pourtant des Russes qui cherchent à justifier leur système d'esclavage , qui vont même jusqu'à en ïaire l'apologie. «Nos serfs, disent-ils, sont matériellement heureux; leur existence est assurée, ils sont exempts de tout souci, pour eux et leur famille. Que leur importent les mauvaises récoltes? Ils savent quelle seigneur ne les laissera point pâtir, car la loi l'oblige à pourvoir, coûte que coûte, à tous leurs besoins. Qu'ont-ils à craindre? Rien, pas même les huissiers. Quelle différence
avec la situation des classes ouvrières de l'étranger! En Angleterre et en France, le prolétaire vit dans une gêne continuelle , dans une perpétuelle incertitude du lendemain; il s'épuise à gagner un salaire insuffisant, et, quand l'ouvrage lui manque , il meurt de faim. Mieux vaut cent fois être esclave en Russie que libre et pauvre dans d'autres pays. »
Je ne m'arrêterai point à réfuter de pareilles puérilités; elles ont été cent fois rebattues par les colons d'Amérique, et l'opinion en a fait justice. Quel est donc celui de nos prolétaires et de nos ouvriers qui consentirait à échanger sa condition d'homme libre, même avec ses tristes éventualités, ses douloureuses incertitudes, contre le bien-être assuré du serf à la chaîne , ou , ce qui revient ait même, de l'animal domestique?
Il paraît d'ailleurs qu'à moins d'être complètement abrutis , les serfs eux-mêmes apprécient ce bien-être à sa juste valeur. Nous avons déjà vu combien ils reconnaissent la sollicitude de certains maîtres. Mais qui pourrait noinbrer les suicides où les entraînent , non assurément leurs peines intellectuelles ou morales , mais les mauvais traitements dont ils sont victimes et le désespoir de leur misère1? Qui pourrait nombrer les fuites et
1 . D'après la statistique de M. Herman , sur un chiffre de six cent cinquante-deux suicides qui se sont produits dans la seule partie occidentale des provinces du centre de l'empire , on en a
les désertions auxquelles ils ne craignent pas de se livrer, au risque de mourir de faim dans les bois ou d'être mis sous le verrou des prisons? Et ces efforts inouïs qu'ils font pour ramasser un mystérieux pécule, dans le but de briser un jour leurs chaînes en rachetant leur liberté ! Tous ces symptômes assurément sont un triste correctif aux éloges que nous entendions faire tout à l'heure des félicités du servage.
Voici un fait curieux que l'on peut lire dans le Moniteur officiel de 1791.
Durant la guerre de la Russie contre la Suède , la nouvelle de la défaite du prince de Nassau sur la Baltique et de la perte qu'il avait faite de cinq n^ille hommes étant parvenue à Saint-Pétersbourg, Catherine II se trouva dans un tel embarras qu'elle fut obligée d'envoyer à l'armée jusqu'aux frotteurs de son palais, et dut quitter elle-même son château de Tzarskoe-Celo , où elle n'était plus assez bien gardée. Un second échec ne tarda pas à compliquer encore les difficultés de la situation. Mais cette fois, plus de frotteurs à enrôler. Imposer un second recrutement aux seigneurs était dangereux. Voici le parti auquel s'arrêta l'impératrice. Elle déclara que tout sujet russe qui s'engagerait volon-
compté , en 1821 , quatre cent cinquante-huit parmi les serfs; l'année suivante , sur un total de six cent soixante-treize , ces mêmes serfs figurent pour quatre cent quatre-vingt-dix-huit. 117 u
lairement contre les Suédois aurait sa liberté au bout de quelques années de service. Aussitôt les serfs de quitter en foule les terres seigneuriales et d'accourir sous les drapeaux. Mais Catherine avait compté sans sa noblesse. Celle-ci cria à la spoliation, et réclama, la voix haute, la menace à la bouche, la restitution des serfs qu'on lui avait enlevés. Catherine eut peur et céda; les serfs durent renoncer à l'uniforme et reprendre leur triste livrée. Inconsolables de cette déception, et redoutant, d'ailleurs, le courroux de leurs maîtres, un grand nombre de ces malheureux se donnèrent la mort.
Le gouvernement russe , il faut le dire , semble comprendre quelle tache d'infamie cette institution persistante de l'esclavage imprime à son front. L'empereur Nicolas prétend en souffrir cruellement : on crut même un instant, un 1842, qu'une émancipation générale allait être proclamée. Mais la noblesse fait obstacle : la noblesse tient à ses droits, a ses privilèges; lui arracher ses paysans, c'est lui arracher l'âme. Il n'est pas de prétexte qu'elle n'invente pour ajourner indéfiniment la mesure : « La question est fort délicate : tant d'intérêts s'y rattachent : elle a besoin d'être étudiée mûrement : le paysan russe est trop inculte, trop sauvage; il ne comprendrait pas la liberté, il en abuserait. » Tous les arguments en un mot qui défrayent encore
aujourd'hui la logique des propriétaires d'esclaves du nouveau monde. Mais, en attendant, les nobles russes ne font rien, absolument rien pour préparer leurs serfs à cette émancipation qui, disent -ils hypocritement, forme le plus cher objet de leurs vœux. Il semble , au contraire , qu'ils prennent à tache de la rendre chaque jour de plus en plus impossible. Ceux qui, il y a quelques années, avaient établi quelques écoles sur leurs terres , les ont fermées en partie. Ils redoublent de rigueur; la crainte de voir échapper leur proie leur met le marteau à la main pour river plus solidement sa chaîne. Le serf russe, en un mot, progresse dans l'abrutissement.
Non,, il n'y a rien à attendre des boyards pour la grande œuvre de l'émancipation. Le gouvernement seul peut la provoquer et la réaliser efficacement. De temps en temps, je le sais, des mesures sont prises par lui, qui, en tournant les obstacles , introduisent fatalement, et en dépit de leurs maîtres , quelques centaines de serfs à la liberté. Mais ces mesures partielles irritent la plaie au lieu de la guérir. 11 faut porter le fer au cœur de cette plaie ; il faut en faire jaillir, jusqu'à la dernière goutte, la sanie immonde. Tâche difficile, mais assez belle, je pense, pour séduire une autocratie dont le pouvoir est sans limite. C'est à ce prix, d'ailleurs, que la Russie pourra se relever
de ce reproche de barbarie qu'on lui jette à la face; à ce prix que son ambition insatiable pourra être justifiée, et qu'elle pourra, enfin, revendiquer une place légitime parmi les grandes nations de l'Europe.
La bourgeoisie en Russie. — Ses obligations. — Ses privilèges.— Statistique des marchands étrangers ou indigènes établis en Russie. — Réflexions.
Avant de parler des intérêts matériels relatifs à la Russie , il est nécessaire de faire connaître quels sont ceux des sujets de l'empire entre les mains desquels ils reposent. C'est pourquoi, bien qu'il en ait déjà été question au chapitre de Y administration, je consacrerai encore ici quelques lignes à la classe des bourgeois russes, ou, comme s'exprime le code officiel , des habitants des villes.
On ne saurait donner le nom de bourgeoisie , dans l'acception que nous lui attribuons chez nous, à la classe qui sert d'intermédiaire en Russie entre la noblesse et les serfs. Cette classe , qui se compose des marchands , des artistes , des artisans, des serfs affranchis, en un mot de tous les habitants des villes proprement dits, cette classe
n'a, en effet, ni les droits, ni l'esprit, ni les habitudes qui caractérisent le citoyen .
La qualité de bourgeois se constate, en Russie, par l'inscription clans un registre spécial, divisé en plusieurs sections ou catégories. Quiconque n'est point inscrit dans ce registre ne peut exercer aucun métier ni faire le commerce. En se fixant dans une ville, chaque bourgeois est obligé de signer un serment écrit de fidélité à l'empereur ; il est soumis en outre à diverses charges attachées à sa condition.
Les bourgeois ne peuvent posséder aucune terre à esclaves , privilège exclusivement réservé à la noblesse, mais seulement des maisons, des bâtiments à l'usage de leur profession, et des jardins. Ils tiennent des assemblées triennales où ils traitent de leurs intérêts communs et élisent un représentant. Nous avons vu plus haut que, pour avoir voix délibérative dans ces assemblées, il faut être âgé de vingt-cinq ans au moins et justifier Je cinquante roubles de revenu.
Les négociants, de la classe des bourgeois, ont leur hiérarchie à part. Ils sont divisés en guildes ou catégories, suivant le capital qu'ils possèdent. La première guilde se compose de ceux qui déclarent un capital de cinquante mille roubles ; la deuxième, de ceux qui en déclarent un de vingt mille; la troisième, de ceux qui en déclarent un
de huit mille. La première guilde paye au trésor quatre pour cent du capital déclaré et environ un et demi d'autres impôts ; la seconde ne paye que quatre pour cent; la troisième que deux et demi. Les paysans qui font le commerce avec l'autorisation expresse de leurs maîtres ne sont tenus à aucune déclaration de capital.
Les membres des deux premières catégories sont seuls exempts de châtiment corporel. Ainsi, outre les serfs commerçants, voilà toute une guilde de négociants, la guilde la plus nombreuse, qui est soumise comme les esclaves au fouet et au bâton
La première guilde a le droit d'établir des fabriques, de se livrer à toute espèce de commerce ou d'industrie, d'entretenir des navires sur mer et des bateaux sur les rivières; la seconde a également le droit de fonder des fabriques , mais elle ne peut entretenir que de simples bateaux. Un ukase de Catherine II, réglant les privilèges de la bourgeoisie, confère à ces deux classes de marchands le droit d'aller en carrosse à deux chevaux.
Les droits de la dernière guilde se réduisent à tenir des auberges et des bains, à faire le commerce de détail, à fabriquer des étoffes, et à avoir de petits bateaux pour le transport des marchandises. Le même ukase porte que les membres de cette guilde ne pourront aller qu'en voiture à un cheval , tant en hiver qu'en été.
L'empereur Nicolas, par antagonisme contre la noblesse, dit-on, a cherché à introduire quelques améliorations dans la condition des négociants de son empire. Il a voulu que quelques-uns d'entre les plus marquants pussent obtenir le titre honorifique de conseillers de commerce, et qu'ils fussent rangés dans la huitième classe de la noblesse avec jouissance des droits et privilèges qui sont attachés à cette classe. Il a créé aussi une catégorie de manufacturiers, négociants-, artisans, investis des droits inhérents aux deux premières guildes, et portant la dénomination héréditaire ou personnelle de citoyens honoraires. L'institution du tschinn ne rend-elle pas nécessaire en Russie la classification de tous les citoyens, à quelque ordre et à quelque degré qu'ils appartiennent?
On compte dans tout l'empire environ neuf cents marchands de la première guilde, mille neuf cents de la seconde, trente-quatre mille de la troisième, et cinq mille trois cents serfs faisant le commerce avec l'autorisation de leurs maîtres.
A cette énumération, si l'on ajoute encore huit mille commis ou employés salariés , on arrive , pour la somme totale des individus qui s'occupent de commerce en Russie, au chiffre de cinquante mille.
Cinquante mille commerçants sur une population de plus de soixante millions d'àmes!
La condition de bourgeois en Russie n'est , du reste, guère propre à encourager ceux qui voudraient l'embrasser. Il ne suffit pas pour cela du seul appât des richesses; les hommes intelligents et les esprits généreux réclament d'autres stimulants. 11 faut le mobile de l'ambition, l'espoir des distinctions et des honneurs. Or, est-ce là ce qu'on rencontre, ce qu'on peut rencontrer chez les bourgeois russes? Le mépris des nobles pour cette classe de citoyens, l'impossibilité pour ses membres les plus marquants de parvenir à des fonctions éminentes, la sujétion clans laquelle l'opinion publique les maintient, tout les repousse et les décourage. Réduits à vivre entre eux et loin de la société civilisée, à goûter presque exclusivement les plaisirs de la famille, à se dédommager du dédain des nobles par les profits de leur métier, les marchands moscovites restent éternellement ensevelis dans leur sentiment de cupidité avide et dans leurs étroites combinaisons financières. Ils conservent toute leur vie et transmettent à leurs descendants la fourberie, l'humilité, l'hypocrisie qui constituent leurs traits caractéristiques. Ils ne s'élèvent jamais à la distinction intellectuelle de quelques-uns de nos négociants, et il se passera des siècles avant qu'un Laffitte russe soit possible.
Voilà pour la condition des industriels et des marchands. Voyons maintenant ce qu'il faut penser de
l'industrie et du commerce auxquels ils se livrent :
« Malgré tous les efforts du gouvernement et les illusions des patriotes , l'industrie russe est encore dans l'enfance. Les anciens procédés, les vieilles routines sont suivis de préférence dans les fabriques. Le goût et les connaissances techniques manquent aux manufacturiers parce qu'ils ne reçoivent aucune instruction spéciale, et que la civilisation générale leur fait défaut. Le gouvernement ne songe pas assez à répandre les écoles normales d'arts et métiers , et à mettre les connaissances industrielles à la portée des ouvriers, ainsi que cela se pratique dans les pays civilisés. Les efforts qu'il a faits dans ce but, soit en créant des établissements nouveaux, soit en introduisant dans les écoles existantes des cours de chimie , de technologie et de dessin, s'adressent à des enfants et non à des hommes faits; ainsi, entre autres, les enfants trouvés à Moscou ont des maîtres pour toutes ces sciences, et, parmi eux, c'est le plus petit nombre qui suit la carrière industrielle.
« Le gouvernement russe se borne simplement à garantir les fabricants contre toute concurrence étrangère , ce qui les fait persévérer dans leur apathie et leur incapacité. Pour protéger trois ou quatre mille fabricants, il impose des privations pénibles, des dépenses excessives à des millions de consom-
maieurs, et, malgré toute cette protection factice, les fabricants russes ne peuvent rivaliser avec ceux de l'étranger. La matière, la main-d'œuvre, l'entretien sont cinq fois moins chers en Russie qu'en Angleterre , et nonobstant cet éminent avantage , les objets de fabrication sont de cinquante et de cent pour cent plus chers que les produits des manufactures anglaises. »
Ces réflexions , que j'emprunte à l'intéressant ouvrage déjà cité d'Ivan Golovine, sont pleines de justesse. Toutefois, pour celui qui entrerait dans un bazar industriel de Saint-Pétersbourg ou de Moscou, elles paraîtraient peut-être exagérées. Dans ces bazars, en effet, l'industrie russe se présente avec un certain éclat , et semble témoigner d'un remarquable progrès. Mais cet éclat, ce progrès n'ont en réalité rien de russe, rien de national ; c'est l'œuvre des étrangers. Voici en quels termes un envoyé du gouvernement français conclut un compte rendu de l'exposition de l'industrie russe en 1849 : « On ne peut voir d'abord sans quelque étonnement la rapidité des progrès que l'industrie manufacturière a faits en Russie ; mais cette surprise est bien atténuée quand on examine les causes et les éléments des progrès accomplis : l'influence étrangère y domine constamment. On la retrouve partout, dans la grandeur de l'ensemble comme dans les détails de l'analyse. Jusqu'ici les Russes
ont fourni des ouvriers patients et habiles; mais, si l'on enlevait à ces ouvriers les chefs étrangers qui les commandent et les guident, tout porte à penser que la masse ouvrière russe oublierait bientôt ce qu'elle a acquis de talent et d'expérience. » Ceci est le dernier mot de l'industrie russe.
Du mouvement commercial de la Russie. — Commerce du nord de l'empire par la mer Blanche et la Dwina ; de l'ouest par la Baltique; du midi par la mer Noire et la mer d'Azoff. — Etat général.
Pour apprécier le mouvement commercial de la Russie dans ce qu'il nous importe le plus d'en connaître, il faut distinguer les opérations qui ont lieu au nord de l'empire par la mer Blanche et l'embouchure de la Dwina , celles qui s'effectuent par la Baltique , et enfin celles qui se font par la mer Noire et la mer d'Azoff.
Au nord, dans les régions désolées que baigne la mer Blanche, Arkhangel est le principal débouché d'un commerce qui ne saurait acquérir de bien grandes proportions. Le port, obstrué parles glaces de septembre en juillet, s'ouvre à peine aux échanges pendant deux ou trois mois chaque année. C'est dans cette courte saison que doivent
s'achever les opérations de la pêche et celles de l'importation et de l'exportation.
La population , disséminée sur les neuf cent quatre -ving- dix mille kilomètres carrés qui forment l'étendue de ce gouvernement , se compose de deux cent trente mille Russes , Permiens , Samoïèdes et Lapons. Arkhangel seul ne compte pas plus de dix-neuf mille habitants. Toute restreinte qu'elle est, cette population livre pourtant au commerce des fourrures , du brai, du goudron, des huiles de haleine et de phoque , des hois de construction et du lin qui se sème , s'élève , mûrit et s.e récolte avec une merveilleuse rapidité pendant le peu de jours qui sont tout à la fois le printemps , l'été et l'automne dans ces contrées singulières.
La valeur totale de ce commerce a été représentée par les chiffres suivants pendant les trois années de 1849, 1850 et 1851.
Importations.
Exportations.
1849 : 1519000 fr.
14 941 000 fr.
Ce qui donne en moyenne :
A l'importation , 1 446 667 fr.
A l'exportation , 16055667
Et pour l'ensemble des échanges :
1849 : 16460000 fr.
Soit en moyenne 17 500 000 fr. environ. Ces échanges ont occupé ( entrée et sortie réunies ) :
En 1849 : 3601 navires
Le tonnage n'est pas indiqué. La part de la France dans cette navigation a été presque nulle. En 1847 il avait été dirigé d'Àrkhangel sur les ports français quarante-cinq navires de tous pavillons. Ce nombre s'est réduit à un en 1848; il a été de douze en 1849, de six en 1850 et de sept en 1851.
On peut tirer de ces contrées quelques produits naturels d'une utilité journalière; mais la pauvreté des habitants, jointe aux sévérités du tarif russe, répulsif jusque sous le pôle, ne nous permet d'y placer qu'une quantité insignifiante de nos produits fabriqués.
Sur la Baltique , les principaux ports de la Russie sont, comme on sait, Riga, Reval et Cronstadt. Les deux premières villes, autrefois suédoises, ont fait partie de la ligue hanséatique. Riga, une des plus importantes places de cette vaste association , conserve encore de ces temps prospères une grande
activité commerciale. En 1852, du 1er janvier au 15 septembre seulement, le chiffre de ses exportations s'est élevé à 39 700 000 fr. Cette somme s'est répartie sur les destinations suivantes, savoir :
Angleterre ,
19 200 000 fr
France ,
Hollande ,
Suède ,
Belgique ,
Portugal,
Espagne ,
Prusse ,
Lubeek,
Brème,
Hambourg.
Ces valeurs ont été transportées sur mille soixantedix-huit navires, parmi lesquels on comptait trenteneuf bâtiments français.
On voit que l'Angleterre fait à elle seule la moitié de tout le commerce de Riga. La France n'y participe que pour un sixième environ. Elle est en progrès cependant; car en 1851 ses exportations pendant la période correspondante n'ont atteint qu'une valeur de 3 200 000 fr. Le lin, le chanvre, les céréales, et surtout la graine de lin, forment la majeure partie de nos exportations. Ce sont les excellentes graines de lin de Riga qui servent aux
semailles dans nos départements septentrionaux, dont le lin est une des principales richesses agricoles. On les transporte de Riga à Dunkerque, et le fret ne coûte pas ordinairement plus de cinq francs par tonne, plus quinze pour cent de chapeaux et avaries.
Reval, capitale de PEslhome, a présenté, en 1851, un mouvement de cent soixante-deux navires, jaugeant dix-sept mille quatre-vingt-onze tonneaux, entrée et sortie réunies. L'ensemble des échanges a été de 2 959 000 fr., dont 1 744 000 fr. à l'importation et 1 215 000 fr. à l'exportation.
La France ne prend part au commerce de ce port que dans une proportion restreinte. Il en est de même pour celui du port de Cronstadt , où se déchargent les navires qui ne peuvent , à cause de leur tirant d'eau, remonter jusqu'à Saint-Pétersbourg.
Si du bassin de la Baltique nous passons au bassin de la mer Noire, nous trouvons d'abord le port franc d'Odessa, qui concentre la plus grande partie du mouvement commercial de la Russie méridionale.
Les valeurs importées sur celte place , pendant le premier trimestre de 1852, se sont
élevées à 6 714 628 fr.
et les valeurs exportées à 16 024 288
Ce qui donne pour l'ensemble
des échanges une somme de 22 738 916
Comparativement au trimestre correspondant de 1851 , il y a eu une augmentation de 12 426 098 fr. c'est-à-dire de plus de cent vingt pour cent.
En 1851, le nombre des navires entrés et sortis n'avait été que de cent trente et un; il s'est élevé à quatre cent quarante-six en 1852. Presque tous ces bâtiments sont affectés au transport des céréales, principal commerce du port d'Odessa.
Ce sont également les céréales qui forment la plupart des opérations dans les ports de la mer d'Azoff, Taganrog, Kertch, Rostoff, Mariopol, Badiansk, et dans ceux de la Crimée, Eupatorie , Balaklava, Théodosie, Sébastopol, etc.
En 1851 , les échanges de ces ports avec l'étranger ont présenté les résultats suivants :
Importations. Exportations.
Ports sur la mer d'Azoff 6 902 G00 fr. 27 182 000 fra Ports de la Crimée 1 092 500 654 500
Totaux 7 994500 27 836 500
Ce qui porte l'ensemble du mouvement commercial dans le bassin de la mer Noire au chiffre de 35 831 000 fr.
Les documents officiels que j'ai entre les mains peuvent suggérer une remarque intéressante pour l'alimentation publique , et à laquelle les inquiétudes résultant d'une récolte probléma- 117 v
tique donnaient naguère encore une véritable actualité.
La Russie, ce vaste réservoir de céréales, qui, clans d'autres conditions de viabilité, pourrait fournir du blé à toute l'Europe, écoule ses grains par deux grands déversoirs : Odessa dans la mer Noire et Riga dans la Baltique.
De 1840 à 1850, les quantités d'hectolitres suivantes ont été exportées par ces deux ports :
Odessa.
Riga.
Ensemble.
Ces exportations se sont faites aux prix suivants
Odessa.
Riga.
18f,30c l'hect.
14f,50c l'hect.
On peut conclure de ces données, d'abord que la demande a subi, clans le bassin de la mer Noire, des alternatives beaucoup moins brusques que dans la Baltique , puisque , après la forte exportation de 1847, causée par une disette qui s'est étendue à presque toute l'Europe occidentale, Odessa
a pu fournir encore 3 452 000 hectolitres en 1849, et près de 3 000 000 en 1850; tandis que Riga n'a pas expédié en 1850 la sixième partie de ce qu'il avait expédié en 1847. Il en résulte ensuite que les prix se sont maintenus sans grandes variations dans ce même port d'Odessa pendant les quatre années indiquées , tandis qu'à Riga ils sont tombés de 50 pour 100 pendant les deux dernières.
D'où viennent ces anomalies? Je crois qu'il faut les attribuer particulièrement à l'existence des grands entrepôts de Livourne , de Trieste , de Gènes, et surtout de Marseille, dans lesquels les grains d'Odessa trouvent un placement régulier. Ces entrepôts, qui centralisent les demandes et sont accoutumés à porter la denrée partout où le besoin s'en fait sentir, en maintiennent naturellement le cours , ou du moins le garantissent de toute alternative exagérée de hausse ou de baisse. Le commerce de Riga n'a aucun avantage de ce genre. Port d'embarquement pour toutes les provinces qui convergent au bassin de la Raltique, Riga voit affluer dans ses magasins des masses de céréales, dont l'appel du dehors règle souverainement la valeur marchande. Si cet appel manque ou languit, le prix tombe forcément, car la denrée ne peut retourner en arrière ; la défectuosité des routes et la cherté du transport s'y opposent, et, d'une autre part, il n'existe à portée aucun autre entre-
pût libre qui puisse, comme celui de Marseille, soutenir le cours en se chargeant du rôle d'intermédiaire.
Les modifications apportées par l'Angleterre à son régime des céréales pourront, dans un temps donné, remédier à une partie de ces inconvénients en assurant mieux les ventes annuelles d'une certaine quantité des approvisionnements de Riga. Mais il y aurait peut-être un moyen plus sûr , et surtout plus prompt, d'arriver au but : ce serait de créer à Dunkerque un entrepôt semblable à celui de Marseille. La demande, en y trouvant satisfaction , s'accoutumerait vite à s'y centraliser. Les cours se régulariseraient , et le commerce , trouvant dans le nouvel entrepôt une forte garantie contre le brusque abaissement des prix, s'habituerait à y concentrer des masses de grains suffisantes pour amortir les premières atteintes du fléau, et pour donner au besoin les moyens d'attendre de plus complets arrivages.
Je me suis borné à signaler, dans ce que je viens de dire touchant le commerce extérieur de la Russie , les points qui intéressent spécialement l'Europe. Quant au chiffre général de ce commerce, il monte, en moyenne, importations et exportations réunies, à environ huit cent millions de francs , sur lesquels le commerce avec l'Asie entre pour près de cent millions. Je crois utile de
joindre à ces données Quelques réflexions sur le commerce particulier cle la Russie avec la France , et notamment sur le dernier traité conclu entre les deux puissances.
Commerce entre la France et la Russie- — Traité de 1846. — Résultats peu satisfaisants qu'il a produits. — Avantage qu'il y aurait de part et d'autre à le renouveler sur des bases plus générales.
Le traité dont je vais parler remonte à l'année 1846; et c'est lui qui régit encore aujourd'hui les rapports commerciaux de la Russie avec la Fran
Ce traité, on se le rappelle, nous a été à peu près arraché par la Russie. Le tarif russe prohibe ou frappe de droits tout à fait répulsifs la plupart des produits fabriqués que la France pourrait fournir aux populations cle ce vaste empire. Aussi nos envois sont-ils toujours restés fort au-dessous du rang qu'ils auraient dû prendre clans les relations des deux pays.
Mais si les droits d'entrée sont prohibitifs, il n'en est pas de même des droits de navigation. Les taxes sur les navires sont nulles en Russie, ou seulement nominales, et il n'y existe aucune surtaxe au profit du pavillon national.
Il suit de cette apparente libéralité que la plupart
du temps nos navires sont obligés d'arriver sur lest dans les ports russes. Ne trouvant à y placer, grâce à la sévérité du tarif, que fort peu de produits français, ils ne comptent en général que sur le voyage de retour, dont le fret doit seul couvrir les frais de l'expédition. C'est surtout à ce désavantage qu'il faut attribuer notre infériorité dans les échanges, l'importation russe étant représentée, annuellement, avant le traité, par une valeur moyenne de trente millions à peu près, et l'exportation française n'atteignant pas à plus de onze millions cinq cent mille francs.
Cependant cet état de choses, si favorable à ses intérêts commerciaux, ne suffit pas à la Russie. Se prévalant de l'uniformité de son tarif de navigation, elle réclama avec autant de persévérance que d'habileté contre notre droit de tonnage de 4 fr. 12 c, et contre nos surtaxes de pavillon. Plusieurs de ces surtaxes , à la vérité , notamment celles qui frappent les graines oléagineuses, avaient été mal à propos exagérées par la législature en 1845; mais il s'en fallait de beaucoup que ces mesures équivalussent aux restrictions du système russe. Néanmoins, le cabinet de Saint-Pétersbourg se retrancha d'une manière absolue dans ses demandes, et il poussa les choses si loin qu'il alla jusqu'à menacer nos navires et nos marchandises de taxes spéciales qui eussent immédiatement arrêté toute
espèce d'échange entre les deux pays. Les ukases promulgués à ce sujet reçurent même un commencement d'application.
Le gouvernement de juillet aima mieux céder que de s'engager dans une guerre de douanes, contraire d'ailleurs à sa politique. C'est de là qu'est né le traité du 16 décembre 1846.
Cet acte stipule, en principe, l'application du traitement national sur les marchandises et les navires des deux pays, c'est-à-dire : V qu'il affranchit de tout droit de navigation les navires russes arrivant de Russie en France, et conserve aux navires français arrivant de France en Russie le bénéfice des droits nominaux qui sont perçus sur le pavillon russe ; 2° qu'il garantit de toute surtaxe , dans les deux pays, les marchandises du cru importées de l'un à l'autre.
Seulement, et par une exception qui, à ce que je crois, n'avait eu d'analogue jusqu'alors dans aucun acte de ce genre , l'application du traité a été bornée au commerce de la Baltique, de la mer Blanche et de l'Océan, le commerce de la mer Xoire et de la Méditerranée restant soumis, dans les deux pays, aux prescriptions de la législation générale.
Voyons maintenant quel a été, en face de cette transaction , le développement des faits commerciaux et maritimes.
Si l'on remonte à la période décennale de 1829 à 1836, on trouve pour la moyenne des échanges, savoir :
Importât, de Russie en France. 19 900 000 fr. Exportât, de France en Russie. . 7 800 000
Ensemble 27 700 000
Ce mouvement occupe :
Navigation française ( entrées et sorties réunies ) 15 921 tonneaux.
Navigation étrangère 52 631
Ensemble 68 552
La moyenne décennale de 1837 à 1846 présente les échanges et les transports ainsi qu'il suit :
Importations 34 900 000 fr.
Exportations 12 900 000
Ensemble 47 800 000
Navigation française 23 590 tonneaux.
— étrangère 121114 »
Ensemble 144 704
Ce sont là les faits antérieurs au traité. Ils montrent que l'importation des produits russes en France a presque doublé d'une période à l'autre , et nue l'exportation des produits français a égale-
LE COMMERCE ET L'INDUSTRIE. 34d
ment progressé , mais clans une proportion moindre. Ainsi la supériorité relative de la Russie s'est encore augmentée.
Quant à la navigation, le pavillon français a gagné, à la vérité, environ cinquante pour cent; mais le pavillon étranger s'est accru dans une proportion pareille, et en définitive il l'emporte de beaucoup dans l'intercourse.
Les faits postérieurs au traité sont établis dans la moyenne des cinq années 1847 à 1850.
En voici l'aperçu :
Dans les échanges, l'importation des produits russes présente une valeur de 52 400 000 fr.
Et l'exportation des produits français une valeur de 16 900 000
Ensemble 69 800 000
L'intercourse se répartit ainsi :
Navigation française 59 633 tonneaux.
— étrangère 153 179 »
Ce qui fait un total de 222 812 »
Au premier abord , ces chiffres paraissent considérables; mais il faut se souvenir que dans cette période figure l'année 1847, année de disette qui a obligé la France à chercher partout, surtout en Russie et en Amérique , le complément de son
3i6 LE COMMERCE ET L'INDUSTRIE.
approvisionnement de céréales. Les conséquences de ce fait anormal fausseraient toutes les déductions, si l'on n'y prenait garde. Pour se faire une idée juste de la situation, il faut recourir aux deux tableaux suivants, qui présentent le double détail des échanges et de l'intercourse. J'y fais entrer, pour compléter la comparaison, les résultats de l'année 1845, antérieurs au traité, et ceux de l'année 1851, postérieurs à la période quinquennale dont la moyenne est établie plus haut.
Valeurs échangées entre la France et la Russie de 1845 à 1851 (cours spécial).