‹ La Russie contemporaine;Chapitre 9 sur 35 · La déciatine vaut un hectare et une fraction · texte numérisé non relu

La déciatine vaut un hectare et une fraction

LES SEIGNEURS ET LES SERFS. 3M habitent. Cela doit leur suffire pour les nourrir , eux et leur famille. Us sont rivés au sol qui les a vus naître ou sur lequel on les a distribués ; ils ne peuvent le quitter, sous peine d'être traités comme déserteurs. Il est vrai que d'un autre côté ils disposent librement de leur temps , et obtiennent, dans certains cas, l'autorisation, quelquefois chèrement payée , d'aller exercer un métier quelconque dans la ville voisine.

Allons au fond des choses , et disons toute la vérité. Si le paysan de la couronne jouit, en droit, d'une plus grande somme de liberté que le serf seigneurial, il s'en faut bien , le plus souvent , que cet avantage soit réel. Il obéit, en effet, à une foule d'admiuistrateurs, de délégués du gouvernement, qui le pressurent, l'oppriment, le volent et le battent impitoyablement. Si donc il échappe à la tyrannie des boyards, il retombe sous la férule des employés officiels; et , dans bien des cas , il est loin de gagner au change. Du reste, il n'est pas moins exposé que son voisin , le paysan seigneurial, à être envoyé en Sibérie, pour peu qu'il déplaise à tel ou tel fonctionnaire. Quant à sa situation matérielle, il meurt littéralement de faim , lorsque son champ a été ravagé par le froid ou la tempête. On sait que les années de disette sont très-fréquentes en Russie. Dans ces lamentables conjonctures , le seul espoir du serf est dans la générosité du tzar. Le tzar

donne, sans doute, mais il donne peu; les aumônes qu'il destine à cette population affamée restent, d'ailleurs , presque en totalité entre les mains avides des agents chargés de les distribuer. Ainsi , les serfs sont censés recevoir quelques dons insuffisants , après quoi personne ne s'occupe plus d'eux. « L'été de 1841 , dit M. Marinier, on a vu des milliers de ces pauvres gens errant avec leurs femmes et leurs enfants sur les grands chemins, et implorant, avec un visage pâle et des mains décharnées, un morceau de pain noir pour apaiser leur faim. Trèspeu de paysans des seigneurs ont été réduits à cette extrémité. Quand j'allai à Moscou, la disette durait encore ; à chaque station, des groupes de vieillards affaiblis par l'âge et le besoin , des femmes vêtues de misérables haillons , des enfants aux membres chétifs , au teint cadavéreux , se pressaient autour de notre voiture, se courbaient à nos pieds, en nous appelant d'une voix gémissante bons seigneurs et beaux soleils, pour obtenir par ces supplications orientales une aumône de quelques kopecks. »

Un phénomène qui n'a pas été assez observé et qui mérite de l'être sérieusement, c'est que la Russie semble avoir réservé le monopole de l'esclavage aux Russes exclusivement. Est-ce donc que de tous les peuples établis dans leur pays , les Russes seraient les seuls qui pussent s'accommoder des misères et de la bassesse de cette barbare institution?

Voici, sur ce sujet, un passage remarquable que j'emprunte au livre de M. Tourgueneff 1 :

« Il n'y a que les Russes véritables, les Russes pur sang , qui soient ou qui puissent être esclaves en Russie ; ni les autres Européens ni les Orientaux ne peuvent le devenir. On y voit, d'ailleurs, des nobles d'origine anglaise, française, allemande, italienne, espagnole, portugaise, de même que d'origine tatare, arménienne, indienne, juive. Tous peuvent avoir des esclaves , à la seule condition que ces esclaves soient de véritables Russes. Qu'un Américain arrive en Russie avec un esclave nègre, ou bien un Persan, un Turc avec des esclaves de leur pays, l'esclave importé devient libre dès qu'il a touché le sol russe, comme si c'était le sol béni de l'Angleterre ou de la France ! On dirait que la Russie veut réserver exclusivement l'avantage d'être esclave à ses propres , à ses plus légitimes enfants.

« Il n'y a d'exception que pour quelques populations des provinces de l'est, comme les Tschouvaches et les Mordvins, qui se trouvent en partie soumises à l'esclavage , le gouvernement ayant fait don des terres qu'elles habitent à quelques nobles. Ces populations hétérogènes sont précisément celles qui se sont le plus amalgamées avec la race

ï. La Russie et les ïiusses , tome II , pages 192 et suivantes.

russe. On dirait qu'on a voulu compléter l'assimilation en leur faisant partager l'esclavage des paysans serfs.

« Avant, pendant et longtemps après la domination des Tatars, les paysans russes n'étaient pas la propriété du possesseur de la terre sur laquelle ils vivaient. Sous ces conquérants, princes, nobles, laboureurs , tous étaient également soumis au joug du vainqueur. Mais , après que les Russes s'en furent affranchis , le pouvoir des princes s'accrut , et non-seulement ils laissèrent s'établir l'esclavage, mais ils s'en firent même les fauteurs. Pour les paysans , les nobles remplacèrent les Tatars ; et ces nouveaux maîtres appesantirent sur le peuple un joug qu'ils rendirent plus cruel encore que celui de l'étranger, en le rendant plus systématique. Enfin, on compléta l'œuvre d'asservissement en appliquant aux paysans le nom que les Tatars donnaient à tous les Russes, tous indistinctement esclaves à leurs yeux; c'est le nom de.... chrétien l En effet, le nom de chrestianin , paysan, n'est autre que celui de christianih , chrétien.

« Les Tatars, qui, à leur tour, ont été soumis au pouvoir russe, ne sont pas devenus esclaves; chez toutes les autres peuplades de l'immense empire , l'esclavage n'est connu que de ceux qui sont devenus nobles. Les paysans d'origine non russe, dans les provinces baltiques, ont été esclaves , il est

vrai; mais ils ont cessé de l'être depuis le règne d'Alexandre. Dans une grande partie des provinces ci-devant polonaises annexées à l'empire , et notamment dans celles qui forment la Russie Blanche, la population agricole et esclave est d'origine russe f. Tous les étrangers qui se nationalisent en Russie entrent dans la classe des nobles, ou, ce qui est rare , dans la classe des marchands ou dans celle des bourgeois. Les familles nobles de Russie se disent, comme nous l'avons vu ailleurs, presque toutes d'origine étrangère, et surtout d'origine tatare ; et elles le sont en effet. Les esclaves étrangers amenés en Russie recouvrent, ainsi que nous venons de le faire remarquer, leur liberté , et peuvent, on en a vu plus d'un exemple 2, avoir à leur tour des esclaves pour les servir. On est donc autorisé à dire que tout ce qui est possesseur d'esclaves en Russie est, presque sans exception, d'origine étrangère, et qu'au contraire, tout ce qui est esclave est d'origine russe , et d'une origine aussi incontestée qu'incontestable. A qui donc profite alors cette immense agrégation qu'on appelle l'empire de Russie ?

« On ne peut s'empêcher de dire que, chez le

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