LES SLAVES
Tu as posé bien haut ton nid , aigle des Slaves; du Nord , tu as largement étendu tes ailes , tu t'es élancé bien haut dans les cieux ! Plane , mais dans l'océan azuré de la lumière , où ta poitrine puissante est réchauffée par le souffle de la liberté ; n'oublie pas tes jeunes frères ; porte tes regards sur les plaines du Midi et sur l'Occident lointain. Il y en a beaucoup (de tes frères), là où roule le Danube , là où les nues ont couronné les Alpes, dans les flancs des rochers , dans les sombres Carpathes , dans les déserts et les bois du Balkan , sous la domination des Teutons et dans les chaînes des Tartares. Ils t'attendent , tes frères captifs. Quand pourront-ils entendre ton appel? quand viendra le jour où tu étendras tes ailes protectrices sur leurs tètes fatiguées? Oh ! souviens- toi d'eux , aigle du Nord; envoie-leur ton cri sonore , et que , dans la nuit de leur esclavage , la brillante lumière de ta liberté et de ta félicité les console. Nourris-les de la nourriture de L'âme , de l'espoir de meilleurs jours , et réchauffe de ton amour ardent le cœur de tes frères. Ce jour viendra ; leurs ailes se relèveront ; leurs griffes pousseront ; ils jetteront un cri, et de leur bec de fer ils briseront les chaînes de la violence.
Tel est donc le bilan de la littérature russe , telles en sont, du moins, les figures les plus importantes. On la trouvera , sans doute , d'une richesse bien mesquine. 11 est certain que d'une puissance aussi ambitieuse , et qui affecte tant de hauteur vis-à-vis de l'Occident, on aurait le droit d'attendre mieux. Qu'est-ce donc que ses vingt ou trente littérateurs, comparativement à ces brillantes phalanges dont s'honorent les autres pays de l'Europe? Le contraste paraîtra encore plus frappant si l'on fixe son attention sur les œuvres. Supprimez les travaux historiques de Karamsin , qui , tout incomplets qu'ils sont, forment, cependant, le principal monument sérieux de la littérature russe; supprimez quelques poèmes de Pouschkin , l'ode à Dieu de Derjavin , quelques fables de Kryloff , quelques romans ou nouvelles de Lermontoff ou de Gogol , quelques productions enfin plus ou moins brillantes de cinq ou six autres auteurs cités ou non dans l'énumération qui précède , que restera-t-il à la Russie pour justifier son droit de cité parmi les nations littéraires? Je vais plus loin : les plus beaux chefs-d'œuvre des littérateurs russes dépasseraientils de beaucoup la portée des écrivains de second ou même de troisième ordre de la France, de l'Allemagne ou de l'Angleterre? La Russie en fait grand bruit , à la vérité : c'est le propre de l'indigence de s'applaudir de peu ; mais la critique de-
vient exigeante, quand elle voit que l'on veut sortir de ses frontières et faire appel à l'opinion générale.
Du reste, quand il plaît aux littérateurs russes de secouer un instant F amour-propre national et de se mettre sincèrement en face d'eux-mêmes, ils ne font pas difficulté d'avouer leur infériorité , de la déplorer même. J'ai reçu, dans ce sens, de lamentables confidences, et j'ai lu des documents écrits qui les confirment tristement. Les littérateurs russes sont tellement convaincus de leur misère, que tous leurs efforts, quand ils veulent rester dans le vrai , tendent non à la dissimuler , mais à en dégager leur responsabilité. En effet, pourrait-on leur en faire un crime , lorsque l'on considère le régime des ténèbres sous lequel ils sont forcés de vivre? La censure russe, telle qu'elle est organisée , n'est-elle pas l'ennemie nécessaire de toute lumière, de tout progrès? Cette censure ignorante voit dans toute manifestation éclatante de la pensée un attentat à l'ordre et à la sûreté publique. Le douch (esprit libéral) perce à ses yeux sous le frontispice des œuvres les plus inoffensives. Pour se soustraire à ses rigueurs, il n'est d'autre moyen que d'imposer silence à son âme, d'abdiquer son originalité et d'arborer un drapeau vulgaire. Plus on restera terre à terre et plus on lui plaira. On a vanté les pensions accordées par l'empereur Nicolas à Karamsin et à Pouschkin ; mais ces
libéralités qui n'arrivent aux auteurs que sur leur lit de mort ne paraissent-elles pas plutôt le prix de leurs funérailles qu'un encouragement à leur talent? Non, la Russie n'est point une terre qui féconde les intelligences. La science peut y trouver peut-être assez de secours pour développer ses côtés matériels; mais l'esprit qui la vivifie et qui l'exalte s'y dessèche et y périt fatalement.
Entre le mouvement littéraire d'un pays et son système d'instruction publique, la corrélation est nécessaire. L'esprit humain ne produit qu'en proportion de la culture qui lui a été donnée. Or, en quoi consiste cette culture dans les établissements d'instruction de la Russie ? On sait déjà à quel petit nombre ils sont ouverts ; plus des deux tiers de la population de l'empire en sont exclus. Quant à ceux qui les fréquentent , fils de nobles , de bourgeois ou de prêtres , leur privilège ne ferait certes guère envie à ceux qui seraient en état d'en apprécier la valeur. Quel enseignement que celui des régents de l'autocrate ! Ce n'est point parmi eux que pourrait s'élever cette question des classiques qui naguère encore agitait si violemment toutes les chaires de nos collèges. Le culte qu'ils provoquent à l'égard des muscs grecques et latines est pour cela trop tiède. Qu'importe aux sujets du tzar de pouvoir lire dans les originaux les chefs-d'œuvre de Rome ou d'Athènes y Est-ce que des gens cour-
bés comme eux sous une servitude écrasante seraient accessibles à cette dignité de sentiments , à cette élévation de pensée qui éclatent dans les auteurs de l'antiquité et dans les écrivains sacrés du moyen âge?
Parlerai-je d'histoire? C'est là le champ que le système à triple tête a le plus émaillé de singularités. Quoi de plus élastique, sous la plume des historiographes moscovites , que les faits et gestes des nations de la terre ? Naturellement les professeurs leur font écho. Mais c'est surtout quand il s'agit de mettre les Russes en scène , que les uns et les autres déploient une remarquable habileté. Racontent-ils une bataille où les soldats du tzar ont éprouvé un échec sanglant, ils ne manquent pas de cuirasser ces soldats d'une force merveilleuse, d'un esprit guerrier sans pareil, et finalement de les couronner des lauriers de la victoire. Écoutezles, par exemple, célébrer la journée de Borodino ! Si l'armée russe compte vingt mille hommes et l'armée ennemie deux mille , vite ils se débarrassent du zéro incommode et le transportent au chiffre adverse. Titre d'excuse en cas de défaite, surcroît de gloire en cas de triomphe! J'ai entre les mains une histoire de la campagne de Finlande, en 1808, par le lieutenant général Michaïlcffski-Danilefski , qui offre de piquants et nombreux exemples de ce procédé. La leçon du jour
introduit- elle quelque révolution populaire ou quelque tragique conspiration de palais? ô horreur! est-ce que de pareilles choses sont possibles? Et soudain le professeur de raconter les joies d'un peuple sous le régime sévère mais protecteur de son souverain , et de faire expirer tranquillement dans son lit le roi que ses courtisans ont étranglé. Nous nous sommes récriés en France contre ce prétendu historien qui avait transformé Napoléon en lieutenant général de Louis XVIII ; les maîtres d'histoire de Russie nous surprendraient par de bien autres tours de force. Que de fois ne me suisje pas diverti moi-même aux récits étranges que faisaient de certains événements passés ou contemporains des jeunes gens sortis des universités de l'empire !
Je ne dirai rien de l'enseignement religieux , il est tout ce qu'il peut être en Russie , une véritable gymnastique ayant pour but d'exercer aux génuflexions et aux signes de croix orthodoxes , le tout couronné d'une sorte de théorie dogmatique dont les deux points extrêmes, et à peu près identifiés l'un avec l'autre , sont Dieu et le tzar.
Du reste, pris dans l'ensemble de son programme et considéré par rapport aux sujets auxquels il s'applique, le système d'instruction publique en usage en Russie n'a guère à se féliciter de ses résultats. Les élèves qui sortent des universités où il
m L'INSTRUCTION PUBLIQUE
est mis en œuvre sont tons d'une incroyable faiblesse. Ceci tient au système en lui-même ; mais la cause en est surtout à la situation que le régime autocratique fait aux hommes de science et de talent. A quoi bon se fatiguer, sur les bancs de l'école, à acquérir des connaissances qui ne promettent dans l'avenir qu'une considération douteuse, qui seront nuisibles peut-être? Mieux vaut se fier à l'or et à l'intrigue. Voilà, en Russie, les véritables sources de la fortune et des honneurs. Acheter ou escamoter un ruban, une place, sagesse! Chercher à les mériter, folie! Il existe, dans les domaines du tzar, un savant, un poëte, l'une des grandes gloires du Nord : venu dernièrement en Suède, il y fut reçu solennellement par le roi* le peuple lui-même lui fit des ovations. Le tzar connait-il cet homme ? Ce qui est certain , c'est qu'il n'a point encore songé à l'honorer de la moindre distinction; on ne voit pas même briller sur sa poitrine une de ces étoiles qui s'étalent en si grand nombre sur l'uniforme de lieutenants ou de généraux , connus seulement pour leur ignorance et leur vulgarité.
Si, par le caractère si déprimé de son mouvement intellectuel, la Russie ne saurait entrer en comparaison avec aucune autre nation de l'Europe, il n'en est pas de même quant à ses monuments et à ses collections scientifiques. Sous ce
rapport, elle peut marcher de front avec la France et avec l'Angleterre. Ses académies, ses musées, ses cabinets, ses bibliothèques, sont d'une merveilleuse splendeur, d'une étonnante richesse. Quoi de plus grandiose que l'académie des Beaux-Arts , le corps des Mines et le musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg? Ajoutez à ces établissements l'académie des Sciences, l'observatoire de Poulkova, le musée égyptien, le musée ethnographique, le musée Roumiantzoff, l'Académie russe, la bibliothèque impériale, etc. En général, tous les édifices russes dont l'État est le propriétaire portent le cachet d'une incroyable magnificence. Or, à Saint-Pétersbourg seulement , près d'un cinquième de la ville se trouve dans cette condition. Beau spectacle, du reste, pour les yeux, mais à la décoration duquel les acteurs ne répondent que fort imparfaitement. Sauf quelques noms isolés qui ont droit de cité dans les autres centres scientifiques de l'Europe, les académiciens russes vivent dans un oubli mérité ; même parmi ceux d'entre eux qui jouissent de quelque célébrité , il ne serait pas difficile de rencontrer des types avec lesquels la nationalité moscovite n'a absolument rien de commun. Un journal russe se plaignait dernièrement en termes amers de ce que l'Europe traitait avec si peu d'importance les travaux des savants de Saint- Pétersbourg et de Moscou. A qui la faute?
L'impossibilité d'obtenir une éducation de quelque valeur dans les établissements de la couronne a introduit l'usage dans les grandes familles de l'empire de recourir à des précepteurs particuliers. Ceux qu'on recherche de préférence sont des Français. Leur vivacité d'esprit, leur joyeuse humeur ont un grand succès auprès des Russes. Ils ont d'ailleurs, par les bons élèves qu'ils ont formes, brillamment justifié la confiance que l'on mettait en eux. Si vous rencontrez dans Le monde quelque noble Russe de mœurs agréables, d'esprit cultivé, soyez sur qu'il a eu un précepteur français.
Cependant, depuis quelques années, depuis les événements de 1848 surtout, cette classe de précepteurs a singulièrement perdu dans l'opinion moscovite. Du moins le gouvernement les voit-il de mauvais œil. Il redoute ce qu'il appelle notre esprit révolutionnaire. Mais quels sont ceux qu'il recommande à la place des Français? Les Suisses !... Cette préférence durera-t-elle Longtemps encore y L'état de choses qui règne actuellement et qui promet de se maintenir dans les cantons helvétiques n'autorise guère, ce semble, à l'affirmer.
Quoi qu'il en soit, la suspicion qui pèse sur les Français étreint déjà . sinon en réalite pratique, du moins en principe, tous les étrangers qui seraient de force à exercer une influence intellectuelle ou morale sur la nation russe. C'est le déve-
loppement logique du système-Cerbère qui a été signale plus haut. Ce système ne repousse-t-îl pas de sa nature toute contradiction, tout contrôle? L'orthodoxie , Yautocratie , la no tion alite ne peuvent jouir complètement d'elles-mêmes qu'en secouant toute inspiration qui n'émanerait pas de leur propre foyer. Malheur à elles si elles se laissent pénétrer! Il faut quelles s'imposent.
Aussi bien, rien n'est omis par l'autocrate pour arriver à ce résultat triomphal. Chaque jour de nouvelles mesures témoignent de sa volonté inexorable à cet égard. Déjà les Polonais, ces incorrigibles de l'Occident, ont été mis en demeure de ne plus enrôler chez eux de précepteurs étrangers que sous la livrée de la domesticité. N'est-ce pas là de la proscription pure ? Quel est le professeur respectant son état qui voudrait se transformer en valet? D'un autre coté, l'université de Finlande, qui tranchait si fort au milieu des instituts moscovites par la hauteur et la distinction de son enseignement . l'université de Finlande vient d'être réformée dans ses statuts : elle s'attend d'un jour à l'autre à être transportée, comme celle de Wilna , à Kieff ou ailleurs. Quant aux établissements moscovites proprement dits, leur foyer d'instruction se rétrécit de plus en plus. Tout s'écroule sous une réglementation sans frein. Les choses en sont arrivées au point que le comte Ouvaroff . qui s'était
d'abord prêté à la fondation du système , se rappelant les belles années de sa jeunesse, n'a pas cru devoir imposer à ses vieux jours la responsabilité des excès où on voulait l'entraîner. Il s'est retiré , laissant à d'autres , moins convaincus ou plus servîtes, le soin de satisfaire aux nouvelles exigences de l'autocrate.
Définition de l'Eglise russe. — Conversion de la Russie au christianisme. — La Russie catholique. — Fief du saint-siége. — L'Église russe se sépare de Constantinople. — Patriarcat de Moscou acheté à prix d'or. — Immunités du patriarche russe. — Admiration et culte de la forme. — L'Église russe , institution morte. — Livres théologiques. — Education religieuse des Russes. — Dieu et le tzar. — Principe de la vie morale.
« Qu'est-ce que l'Église russe ? — C'est l'Église catholique réduite à l'état de pétrification. » AinsU s'exprimait un jour le père Lacordaire du haut de la chaire de Notre-Dame. Ces mots sont d'une vérité profonde.
Transfuge de l'Église de Rome , imitatrice servile de l'Église de Constantinople, l'Eglise russe n'a eu, ce semble, d'autre but, depuis trois siècles surtout, que d'étouffer peu à peu en elle le principe qui la vivifiait à son origine , pour arriver à cette torpeur morne où elle languit aujourd'hui. Que signifie ce titre d'orthodoxe dont elle se pare avec tant d'orgueil? Je le demande en vain à Phis-
toire. Ce que l'histoire m'apprend, c'est qu'en 86? le patriarche byzantin Ignace , qui vivait alors en parfaite harmonie avec le pontife romain, envoya des missionnaires en Russie pour travailler à sa conversion1; ce que l'histoire m'apprend, c'est qu'en 980 Wladimir le Grand, premier grand-duc de Russie, après la princesse Olga, qui ait embrassé solennellement le christianisme , reçut le baptême des mains de l'évêque grec de Kherson, Or, en 867 et en 980, quelle est la foi que les Russes réputaient orthodoxe? Évidemment celle dont ils faisaient profession. Mais cette foi, quelle était-elle , sinon la foi catholique pure, sinon la foi romaine? Je sais que les historiens russes, accumulant les ténèbres autour du berceau de leur conversion, se sont efforcés de persuader au monde que leur Eglise ne relève directement et originairement que de Photius. L'histoire, heureusement, parle plus haut que ces historiens. Est-ce qu'il était question de Photius en 867 ? Non : Photius ne parut qu'en 880. Est-ce qu'il en était question en 980 ? Non, encore; ce temps fut pour l'Eglise de Constantinople une phase de repos ; elle vivait alors dans l'oubli des hardiesses de Photius, sans que
!. Voyez les preuves citées dans l'ouvrage intitulé Vicissitudes de l'Église catholique des deux rites, en Pologne et en Russie, par un prêtre de l'Oratoire, tome I, pages 2 et suivantes. — Chez Sagnier et Bray, 1843.
rien vînt troubler ses bons rapports avec Rome; ce n'est que soixante ans plus tard que Michel Cerularius reprit de nouveau l'œuvre du schisme pour la consommer sans retour.
Cependant il ne faudrait pas croire que l'Église russe se laissa entraîner, même dès cette époque, à la remorque de l'Église byzantine. Longtemps encore elle resta fidèle à la déférence qu'elle témoignait depuis son origine au saint-siége. Elle entretenait avec lui une correspondance suivie , lui demandait des conseils, et, bien qu'elle relevât hiérarchiquement de Constantinople , elle semblait avoir à cœur de puiser aux sources de saint Pierre la pureté des dogmes, les règles de la discipline canonique et les splendeurs de la foi. Ne vit-on pas, en 1075, le grand-duc Isiaslaff demander aide et protection au pape Grégoire VII contre les empiétements de son frère Wseslaff1? Le pontife rétablit entre eux la bonne harmonie, confirma le premier dans la possession de ses États, en lui assurant en outre l'alliance de la Pologne , et octroya au second, au nom du prince des apôtres, la souveraineté de la Russie. On sait ce que signifiaient alors dans l'esprit des peuples ces solennelles investitures que le superbe Hildebrand conférait aux maîtres de la terre.
1 . Voir le même ouvrage que ci-dessus , de la page 10 à la page 15 inclusivement.
Mais déjà les Tatars avaient envahi la Russie. Courbés sous la plus amère servitude, les Russes perdirent peu à peu leur force d'âme; l'épanouissement de leur caractère national avorta. Comment, dans de telles conditions, eussent-ils pu résister à l'influence délétère des pontifes schismatiques qui leur venaient de Constantinople ? Politiquement et socialement esclaves, ils le devinrent aussi ecclésiastiquement ; ils copièrent Byzanee. Toutefois , le lien ne fut définitivement rompu qu'à la fin du xve siècle.
Séparée de Rome, l'Église russe voulut aussi s'affranchir de Constantinople ; en d'autres termes, elle voulut se donner un patriarche qui fût national et indépendant. Ceci réclamait le consentement et l'intervention du patriarche byzantin.
Voici le moyen dont on se servit pour les obtenir :
A celte époque, c'est-à-dire en 1572, le siège patriarcal de Constantinople était livré en proie à d'impudentes rivalités. Jérémie II, prélat d'une foi douteuse, inclinant tantôt vers le schisme de Photius, tantôt vers l'hérésie de Luther, Jérémie II l'occupa le premier. Il en fut renversé par Métrophane, lequel dut à son tour céder sa place à Pachomius , puis à Théolept , deux évêques simoniaques. Le règne de ces derniers fut court. Jérémie II les supplanta de nouveau, et au moyen
d'une pension cle cinq cents ducats qu'il fit à chacun, il obtint d'eux rengagement de cesser toute concurrence.
Un prélat qui achète si bien les autres doit savoir au besoin se vendre lui-même. Telle est la réflexion que fit le grand- duc cle Moscovie ou plutôt Boris Godounoff , son favori et son ministre. Il invita donc Jérémie à se rendre à Moscou, et lui promit tout l'or qu'il pourrait désirer, s'il voulait conférer la dignité patriarcale à Job , nouvellement élu métropolitain cle la ville sainte.
Jérémie n'eut garde de refuser; il apparut à Moscou dans toute la pompe de sa dignité pontificale, et c'est lui qui, en sacrant le patriarche national de l'Église russe, fut censé lui inspirer l'esprit de force et de sagesse qui devait constituer désormais cette Église clans son indépendance propre et l'affranchir cle l'antique tutelle. Merveilleux esprit , en effet , que celui de Jérémie II , et bien propre surtout à foncier cette orthodoxie dont la Russie se fait aujourd'hui un titre d'influence.
Cependant le marché du patriarche de Constantinople fut loin d'être ratifié par ses confrères d'Orient. Dans un synode qu'il convoqua , à cet effet , lors de son retour à sa métropole , la plupart des évêques se déclarèrent contre lui ; il ne fallut rien moins pour les mettre à la raison que
l'intervention de l'ambassadeur du grand -due de Russie lui-même , et les efforts insidieux de Mélétius, patriarche d'Àntioche, gagné d'avance à la cause de Boris Godouuoff. Du reste, l'année suivante, Jérémie étant mort, le grand-duc attira encore à prix d'or dans les murs de Moscou Théophile, son successeur, qui confirma pour la seconde et dernière fois la nouvelle institution \ Telle fut l'origine du patriarcat moscovite. Au bout d'un siècle, il fut aboli par Pierre le Grand. Mais quel éclat jeta- 1- il durant cet intervalle sur l'église orthodoxe? Comme ils en avaient fait les frais , les grands-ducs s'en attribuèrent naturellement les bénéfices ; ils en disposèrent suivant leur caprice. Tous ces souverains, que l'empereur Nicolas appelle aujourd'hui ses glorieux ancêtres , ne reconnurent , en effet , au patriarche de Moscou d'autres immunités que l'honneur de servir d'instrument à leur despotisme, et la faculté de se mouvoir au gré de leurs ukases. Aussi, avant comme depuis Pierre le Grand, l'Eglise orthodoxe n'a-t-elle fait que précipiter sa décadence. Détachée du tronc originel où elle puisait sa séve, elle s'est peu à peu pétrifiée, s'enveloppant , à défaut d'animation intérieure . dans une foule de cérémonies et de formules vides, sorte de fétichisme qui rivalise peut-être avec