Voyez l'ouvrage déjà indiqué, pages
celai auquel se livraient les Poisses, à l'époque où ils - inclinaient devant un bloc de pierre ou de bois.
Et voilà ce qui fait que l'Église russe n'est maintenant, atout prendre, qu'une institution morte. L'Église catholique s'est signalée par des prodiges de civilisation, les Églises protestantes elles-mêmes ont émancipé la pensée ; car il y a dans ces Églises un principe intérieur qui exalte l'àme ; l'Église russe, au contraire, manque d'essor; autour d'elle tout s'atrophie; et, si l'on veut établir le bilan de son progrès , on y trouvera , il est vrai , une certaine somme de signes de croix , de génuflexions , de prosternements , ajoutée au programme primitif, mais pas une seule idée féconde, pas une seule création qui accuse le mouvement de l'intelligence. L'Eglise russe peut servir de levier à une politique abrutissante , non de cadre h un culte ami de la liberté humaine et des évolutions spontanées de l'esprit.
Que de fois, pendant mon séjour en Russie, nai-je pas été frappé de l'inanité de cet amas de formules qu'on a baptisées du nom d'Église orthodoxe ! Enfouis dans les livres sacrés ainsi que dans une nécropole murée , les dogmes n'en sortent jamais pour rayonner sur le peuple. N'est-il pas défendu aux prêtres d'en faire trop fréquemment l'objet de leurs prédications, de peur qu'ils ne viennent à les altérer? Ils veillent sur eux comme le
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dragon de la fable , sans en comprendre euxmêmes ni l'éclat ni la valeur. Quelques livres de théologie s'impriment, il est vrai, aujourd'hui, mais ce ne sont que des compilations isolées, des extraits falsifiés , fruit de labeurs solitaires . sans crédit dans le clergé comme sans influence sur les masses. Une fois que le Russe sait que Dieu est Dieu et que le tzar est son prophète, son éducation religieuse est terminée. On s'en rapporte , pour le maintenir dans les voies de la morale , à l'impulsion d'un naturalisme instinctif qui pourrait être tout aussi bien le fait d'un païen que d'un disciple du Christ.
Luxe de signes de croix et de génuflexions. — Gymnastique du culte. — Images peintes. — Saints russes knoutes. — Vieux cadavres canonisés. — Mot de l'empereur Nicolas. — La vieille femme et la madone miraculeuse. — Saint Métrophane et la tumeur à la gorge.
Où va ce moujik , où va ce marchand . où va cet employé, qui, passant devant une église, font tout à coup volte-face, s'aspergent de quelques signes de croix, courbent l'échiné et murmurent machinalement trois ou quatre mots de prière ï L'un va à son bureau voler l'empereur, l'autre à son comptoir voler ses pratiques, le troisième va au cal ire! s'enivrer. Nul lien, en effet, n'existe entre les sym-
L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE. 207 boies de l'Église orthodoxe et la vertu. C'est de la gymnastique, voilà lout.
Croyez- vous , par exemple, que tous ces saints encadrés, qui ornent invariablement les maisons russes, sanctifient le lieu et les maîtres du lieu?... On retrouve de ces saints jusque dans les lupanars. Il est vrai qu'à certains moments, et après le signe de croix préalable, on leur voile la face !...
Heureux encore ces saints , s'ils n'encourent point la disgrâce de ceux qui les invoquent ! Tel saint Nicolas , requis par un voleur de lui prêter main-forte, et n'ayant répondu que faiblement à son appel, s'est vu impitoyablement fustigé. Il arriva un jour, dans le gouvernement de Pskoff , si je ne me trompe, que des moines découvrirent dans les souterrains de leur monastère un vieux cadavre desséché. On le canonisa, des miracles s'ensuivirent, et les dons et les offrandes affluèrent aux pieux reclus. Vint une épouvantable sécheresse. Les paysans désolés accoururent en foule au monastère pour y demander de la pluie , essayant , en même temps , d'allécher le miracle par des arrhes que les moines du lieu durent apprécier. La pluie ne vint pas. Furieux alors et se croyant mystifiés, les paysans escaladèrent pendant une nuit les murs du monastère, s'introduisirent dans l'église, et ayant tiré le saint de sa chasse, ils le dépouillèrent des oripeaux qui le couvraient et le rouèrent de coups.
Des saints de ce genre ne sont pas rares en Russie. On en découvrait autrefois tous les jours : c'était une spéculation. Depuis, l'empereur Nicolas s'est montré beaucoup moins prompt à canoniser. Comme on l'implorait dernièrement en faveur d'un vieux débris humain découvert à Kasan. et qui. au dire de ceux qui plaidaient sa cause . avait au moins autant de titres que tous ses devanciers aux honneurs de l'apothéose : Eh bien! va encore pour celui-ci, dit l'empereur; mais que ce soit le dernier! » ^
Cette difficulté de se procurer de nouveaux saints a inspiré à certains popes l'idée de tirer un plus grand parti des anciens. Le pope d'un village du gouvernement d'Iaroslaf, où j'ai séjourné longtemps, avait dans son église une image de madone qui, bien que restée jusqu'alors improductive, lui parut merveilleusement apte à faire sa fortune. Il monta la tète à une vieille femme malade . à laquelle il persuada que certains cauchemars nocturnes dont elle se plaignait étaient autant d'avertissements célestes qui l'invitaient à demander sa guérison à la madone. Des lors, la vieille ne sortit plus de l'église, et chaque atténuation de ses souffrances lui paraissant un miracle, elle ne tarda pas à taire à la madone une réputation colossale. De toutes parts et jusque du gouvernement d'Archangel. les malades arrivèrent, et avec eux. ce qui
charmait surtout le pope, des dons de toute nature. Cela dura plus de deux ans. L'homme de Dieu allait s'enrichissant, lui et son église. Mais voici qu'un couvent du voisinage, qui, lui aussi, exploitait une madone , s'apercevant que les hommages dont celle du pope était l'objet portaient préjudice à sa caisse, s'en plaignit à l'évéque. On simple prêtre pouvait-il, aux yeux d'un évêque russe , avoir raison contre un couvent? La madone fut enlevée de l'église du village et transportée dans la chapelle du prélat, qui lui défendit désormais de faire des miracles.
Parmi les saints à miracles que l'Église russe fête de préférence , il faut citer saint Métrophane. Il n'est sorte de services que ce saint ne rende à l'humanité. Avez -vous froid? mettez une bonne pelisse et invoquez saint Métrophane, soudain une douce chaleur viendra circuler dans vos veines. Avez-vous l'âme tourmentée? prenez une tasse de thé et invoquez saint Métrophane, immédiatement vous recouvrerez la paix. Mais voici un fait plus important. Dans la paroisse de l'empire où l'on conserve le manteau de saint Métrophane , se trouvait un individu qui souffrait horriblement d'une tumeur à la gorge. Après avoir épuisé en vain toute la science des médecins, il résolut de s'adresser au saint. Il se rendit à son église, s'agenouilla devant ses reliques et invita les prêtres du lieu à unir leurs prières aux siennes. Ceux-ci
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firent plus; tandis que le suppliant était prosterné jusqu'à terre, ils étendirent sur lui le manteau du bienheureux. x\lors, soit que ses souffrances fussent devenues tout à coup intolérables , soit qu'une sorte de délire se fût emparé de son esprit, le pauvre patient eut la tentation de se suicider. Mais de quelles armes se servir? Il prit le parti de s'introduire peu à peu dans la gorge un des pans du sacré manteau. 0 prodige ! une effroyable expectoration se déclare; le malade crache, crache, il est guéri. Le drap qu'il s'ingurgitait avait en effet pénétré si avant dans sa gorge qu'il y avait percé la fatale tumeur. Ce fait est consigné dans une relation officielle publiée en Russie. Les prêtres le racontent au peuple , et le peuple y croit.
Images peintes seules orthodoxes. — Statues proscrites.— Images domestiques. — Place d'honneur chez les paysans. — Salut aux bogs. — Le lapidaire dévot et fripon. — Talismans sacrés.
Les images, que les Russes multiplient avec un si grand luxe dans leurs églises et dans l'intérieur de leurs maisons, sont peintes sur toile ou sur bois. Jamais de statues ni de reliefs, l'Église russe les proscrit comme hétérodoxes. Tout ce qu'elle se permet, c'est de recouvrir les images les plus pré-
cieuses de plaques d'or ou d'argent ciselées de manière à ne laisser à découvert que la tète et les bras des personnages. Ceci produit un effet bizarre. On incruste aussi dans leurs cadres des pierres fines , même des diamants. Il est peu de nobles , peu de marchands surtout , qui n'aient de ces luxueuses images suspendues à l'un des angles de leur salon ou de leur chambre à coucher.
Dans les isbas ou chaumières des paysans russes, la place d'honneur est sous la petite chapelle qu'ornent les images de famille; on y fait asseoir les personnes respectables et les hôtes de distinction. J'ai toujours vu les movjiks s'indigner vivement quand on n'a pas l'air de comprendre leur politesse ; ils le seraient bien davantage si , en entrant chez eux, on n'adressait pas son premier salut à leur saint. Tel est , du reste , l'usage général dans les maisons russes. Les bogs avant tout ; ce qui n'empêche pas de faire en leur présence des choses où la perfection chrétienne est tristement aventurée. Ces bogs orthodoxes sont si indulgents î
Lors d'une mission que je remplissais en Russie en 1846, je recevais souvent chez moi un lapidaire de Péterhoff , qui m'apportait des échantillons polis de porphyre, de malachite, de jaspe, de topaze et autres pierres fines de Sibérie. En entrant dans ma chambre il avait toujours l'air inquiet; ses
regards se portaient à droite et à gauche, et il ne se décidait enfin à me saluer que lorsqu'il semblait avoir perdu l'espoir de trouver ce qu'il cherchait. Je lui demandai un jour d'où lui venait cette agitation. « Vous n'aimez donc pas les bogs? » me répondit-il. Je compris. Le lendemain j'allai au bazar de la ville, où je fis emplette d'une magnifique image. Quand le lapidaire revint me voir, il la trouva suspendue à l'angle du mur qui faisait face à ma porte. Son visage s'illumina; ce lut une suite de génuflexions, de signes de croix, mais si rapides , si rapides , que j'en étais ébloui. « Ab ! ah! te voilà content, lui dis-je. — Oui, sans doute ; je vois bien, maintenant, que Votre Seigneurie aime aussi les bogs. » Ce fut pourtant ce jour-là que le malheureux choisit pour me tromper avec le plus d'effronterie. Parmi les quelques pierres que je lui achetai et que je lui payai très-cher, il s'en trouva plus de la moitié de fausses. La présence des saints ne serait-elle donc, pour certains Russes, qu'Un encouragement à la friponnerie ?
Indépendamment des images suspendues dans leur maison, les Russes en portent encore une attachée au cou. Celle-ci ne les quitte jamais; ils la regardent comme un talisman sacré ; et leur confiance en elle est si grande , qu'ils l'implorent dans toutes les circonstances de la vie. Qu'elle se garde
bien , toutefois , de tromper leur attente ! Nous savons à quelle expiation ils la condamnent.
Madone ambulante. — Les moines quêteurs. — Superstitions étranges. — Appétit des moines russes. — Le peuple russe et l'ivrognerie, — Sentiment des nobles à ce sujet. — Coopération de l'État. — L'ivrognerie principe de bonheur.
J'ai parlé des madones de couvent. Voici , sur ce sujet, un curieux épisode. C'était en 1850 : je passais l'été chez le comte de B..., dans une magnifique terre du gouvernement de Novgorod. Les blés étaient mûrs, la moisson touchait à sa fin. On était donc fort occupé au château; mais n'ayant, moi, aucun intérêt à la récolte, je m'ennuyais. Je parlai de départ. « Donnez-nous encore quelques jours, me dit le comte de B..., nous attendons l'image du couvent voisin , il faut que vous voyiez cela. » Une image de couvent! Que pouvait-il y avoir là de si attrayant pour me retenir9 Je me laissai faire, et ne m'en repentis pas.
Au bout de deux ou trois jours , des paysans des environs arrivèrent, annonçant que l'image avait commencé sa tournée, et que, dans vingt-quatre heures, elle serait à la résidence seigneuriale. Soudain tout le monde s'agite : le pope nettoie son église, les paysans leur cabane, le seigneur lui-
même fait repeindre à neuf la façade de son château.
Le moment solennel est imminent. Les courriers se succèdent de minute en minute. « La voilà! la voilà! ■ Je montai, avec les fils du comte de B.... au clocher de l'église pour voir ce qui en était. Nous aperçûmes, à quelques centaines de pas. un épais nuage de poussière, à travers lequel scintillaient de temps en temps l'argent d'une croix grecque et la pourpre d'une bannière. Une heure après, la procession déroulait sous nos yeux son interminable serpent. Nous descendîmes pour aller à sa rencontre. Déjà le pope était sur le perron de L'église, entouré de son clergé, auquel s'était joint le comte deB..., orné de ses décorations et accompagné de quelques gentilshommes russes de ses amis, qu'il avait invités pour la circonstance. Nous nous mêlâmes au cortège. Les cloches carillonnaient, les paysans vociféraient des hourras.
Bientôt la procession fut en présence. A sa tète marchait une troupe de mendiants déguenillés . puis une dizaine de moines haletants , couverts de sueur: des croix, des lanternes, des bannières, des boiteux, des aveugles, des sourds, toutes les infirmités de la terre ; enfin , sur un brancard porté par des paysans, l'image, représentant une madone, encadrée dans une niche d'argent incrustée d'emblèmes. Cinq ou six fourgons fermaient
la marche. L'image fut introduite dans l'église et placée au milieu de la nef. Qui pourrait décrire la scène qui se produisit alors? Ce n'était pas de la dévotion, c'était de la frénésie. On se précipitait sous la niche; chacun voulait la baiser, la toucher, du moins. En même temps les aveugles, les sourds, les boiteux faisaient entendre de sourds gémissements, tandis qu'à l'extérieur des décharges de mousqueterie se mêlaient au bruit des cloches qui carillonnaient sans interruption.
L'office divin terminé , l'image fut enlevée , et la procession se mit en marche vers le château ; mais cette fois ce n'étaient plus les paysans qui portaient le brancard, c'était le comte de B...5 aidé de ses fils et de ses amis : je ne pus même me dispenser de leur donner un coup de main. Arrivée à la porte d'honneur, la foule s'arrêta respectueuse, et il n'entra dans le château que l'image et ses porteurs, le clergé et les moines. Alors commencèrent de nouvelles prières, de nouveaux chants; le peuple y répondait du dehors , cherchant à jouir de la cérémonie par les fenêtres , et baisant pieusement les murs qui abritaient l'objet sacré. Toutr1ces dévotions tinrent au moins deux heures.
Les moines sortirent ensuite pour faire leur quête ; tache facile , car parmi les paysans du comte de B..., c'était à qui jetterait dans leurs fourgons, qui des poulets, qui des jambons ou des
quartiers de mouton salé, qui du blé ou d'autres denrées. Quant au comte lui-même, il paya son aumône en argent. De la sorte, les moines chargés de promener la sainte image faisaient à merveille les affaires de leur couvent. J'entendais dire autour de moi que chaque tournée annuelle, dans les villages de leur district, leur valait plus de cent raille francs.
La quête était à peine terminée que le comte de B....fit prévenir les moines que le dîner était servi. Ils s'empressèrent de serrer les cordons de leur bourse , de fermer leurs fourgons , et se rendirent à la salle à manger. Un moine russe est un géant d'appétit; il a surtout une faculté de boire dont personne ne connaît la limite. Ceux que le comte de B.... recevait pour le moment à sa table avaient bu la veille, à eux dix, chez un seigneur du voisinage, vingt-trois bouteilles de bière, douze de qvass 1 et deux bouilloires de thé contenant chacune près de dix litres.
Me sentant peu disposé à être témoin de leurs nouveaux exploits, je sortis pour voir ce qui se passait au dehors. Des tables avaient été dressées sur une esplanade faisant face au château , et les gens du comte s'occupaient à les couvrir de viandes froides, de pain et de bière, destinés aux pau-
1. Sorte de bière faite avec de la farine de seigle et d'orge mêlée d'eau.
vres et aux malades qui composaient la suite des moines. Tout fut dévoré en un clin d'œil; j'admirais comment tous ces malheureux , qui naguère , à l'église, poussaient de si lugubres plaintes, avaient l'estomac élastique et complaisant. De leur côté, les paysans du village firent aussi leur festin. Le soir, les moines, étendus sur des canapés ou sur des matelas , ronflaient comme des soufflets de forge ; les pauvres , les malades , les paysans jonchaient l'herbe des champs, ivres-morts. L'ivresse est, en Russie, le complément obligé de toutes les fêtes populaires. Non-seulement les seigneurs n'en détournent pas leurs serfs, ils les y poussent au contraire : « A quoi bon , disent-ils , ôter à ces pauvres gens un si grand élément de bonheur ? » L'État lui-même les seconde en cela avec une admirable efficacité; car, de tous les droits qu'il aurait pu s'arroger sur leurs terres , il n'a pris que celui d'y établir des cabarets1. Quel pays que celui où le peuple ne mesure la durée de son bonheur que sur celle des heures où il fait divorce avec sa raison !
î . L'impôt sur l'eau-de-vie forme , en Russie, le plus fort revenu de la couronne.
Popes adonnés à l'ivrognerie. — A quoi tient ce vice. — Te Deum domestiques. — Physionomie du pope russe ; son ignorance. — Éducation des séminaires. — Controverse nulle. — Points de litige entre l'Église grecque et l'Église latine. — Infaillibilité de l'empereur. — Le saint synode et le général de cavalerie — La sainte Russie.
Comment le peuple russe ne s'enivrerait-il pas ? l'ivrognerie n'est-elle pas sanctifiée à ses yeux par l'exemple des prêtres, ses docteurs naturels? Telle paroisse, dont je pourrais dire le nom, avait l'habitude, il y a quelque temps, de mettre son pasteur sous clef depuis le samedi soir jusqu'au dimanche après midi. Moyen sûr, selon elle, de lui ménager une tête libre et des pieds fermes pour la célébration de la messe. Il est vrai qu'elle comptait sans la bouteille que le pope pouvait, de temps en temps, cacher sous sa robe.
Un tel penchant de la part du clergé russe tient indépendamment de la passion personnelle, d'un côté aux coutumes liturgiques, de l'autre aux mœurs populaires. En France et dans les autres pays catholiques, l'église est à peu près le seul lieu qui soit ouvert à ce que j'appellerai la prière officielle. Il n'en est pas de même en Russie. Libre
au premier venu de transformer, s'il lui plaît et quand il lui plaît, son salon, sa chambre à coucher, en chapelle, et d'inviter le clergé de sa paroisse à venir y célébrer l'office. Cela s'appelle faire dire des Te Deum. Les seigneurs sont fort prodigues de ces sortes de cérémonies. A chaque événement important qui se produit dans leur famille, ils y appellent les prêtres; ils les y appellent aussi au moment de leur départ pour un voyage ou de leur retour. Alors toute la maison du seigneur se réunit dans un salon, où l'on a dressé, en guise d'autel , une table couverte d'une nappe blanche; et ce sont les mêmes chants, les mêmes génuflexions, les mêmes signes de croix que dans les églises. Je ne saurais dire si le culte grec gagne beaucoup en dignité à se faire ainsi colporter de maison en maison; ce qui est certain, c'est que la sobriété de ses prêtres y trouve un écueil dont rarement elle réussit à triompher ; car , après l'office domestique, on mange, on boit : or, comme il arrive souvent que le même pope dessert le même jour plusieurs familles, on peut se figurer dans quel état il arrive à son dernier Te Deum.
J'ai été bien des fois témoin de cette étrange manière d'implorer les bénédictions du ciel. Mais c'est surtout aux fêtes de Pâques qu'il faut en voir l'application. A cette époque , les prêtres n'atten-
dent plus qu'on vienne réclamer leur ministère , ils vont eux-mêmes au-devant de leurs paroissiens. Non-seulement ils envahissent les maisons seigneuriales, Y isba le plus chétif n'est point à l'abri de leur zèle. Il faut dire aussi que partout ils sont les bienvenus. Le paysan, qui tôt ou tard a besoin d'eux, profite de cette occasion pour se ménager leur bon vouloir ; il pense, par exemple, qu'ils se montreront d'autant moins difficiles en matière de dispenses matrimoniales, que le souvenir de l'accueil dont ils auront été l'objet leur sera plus agréable. Donc les popes trouvent partout table ouverte; l'eau- de-vie coule à flots en leur honneur ; chacun de leurs Te Deum en est largement arrosé. D'isba en isba, de chaumière en chaumière, ils vont chantant, mangeant, buvant. Enfinquand tombe le soir, ils rentrent chez eux, l'estomac repu, le cerveau troublé, et les plus saints mystères se terminent comme les plus avilissantes orgies.
Cependant, lorsque le pope russe n'est point troublé par l'ivresse, il offre un type de majestueuse solennité. Cette longue barbe qui roule jusque sur sa poitrine, ces longs cheveux flottants que le fer n'a jamais touchés , lui donnent un air de Christ qui impose. Ajoutez à cela une toge d'une ampleur infinie, un haut bonnet fourré qui forme diadème, un respectable bâton pastoral, et
vous aurez une idée de l'impression que le pope russe pourrait produire sur les masses , si son état moral répondait à sa physionomie extérieure.
Une autre chose, une chose triste, qui frappe encore dans le ministre du culte orthodoxe, même lorsque l'excès du boire n'a point abruti ses traits, c'est une insignifiance d'expression qui dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer. Le prêtre catholique le plus disgracié de la nature , le plus pauvre d'intelligence, porte toujours, du moins dans sa personne , une sorte de mystérieux reflet qui accuse en lui la conscience de sa mission surhumaine. Piien de semblable clans le pope russe. Pontife d'un culte mort, il en est la froide et muette image. Quelle ignorance d'ailleurs est la sienne!
Si l'on excepte quelques membres du haut clergé, qui tous appartiennent à l'ordre monacal, quelques religieux qui ne franchissent jamais le seuil de leur couvent , les prêtres russes sont , en général , complètement dépourvus d'instruction. Placés jeunes dans un séminaire, ils y apprennent la langue slavonne, le chant, l'art du signe de croix orthodoxe, et toute la gymnastique de la liturgie. Quant à la théologie et à l'exégèse, ils en effleurent à peine quelques principes. Mais point de controverse. Qui donc oserait discuter, en Russie, même dans un séminaire 1 ? Les points de litige
l. Voici comment, dans son rapport de 1837, le saint synode
les plus vivaces qui séparent l'Église latine de l'Église grecque ne sont même point livrés à leur examen. Tout au plus les permet-on à quelques esprits d'élite ; et encore c'est moins chez les prêtres que chez certains nobles dévots qu'il faut en chercher une appréciation un peu sérieuse.
On sait que la divergence des deux Eglises porte, indépendamment de la lutte du pain levé contre le pain azyme, et de quelques autres articles subsidiaires , sur trois questions principales : l'autorité du pape , le purgatoire et la procession du Saint- Esprit. Les Grecs ne veulent point du pape ; ils ne peuvent admettre, disent-ils, im homme impec-
prétend excuser les désordres du clergé : ■ Si de semblables faits ne pouvaient pas être entièrement évités , eu égard à la vaste étendue de l'empire , à l'absence des séminaires exigés seulement depuis peu de temps , au peu d'instruction du clergé qui se trouve encore dans l'enfance sous ce rapport, de telle sorte que l'ancienne barbarie n'a pas encore entièrement disparu ; toutefois, ce même clergé s'est montre riche en exemples de pieté antique et de sévérité de mœurs. »
Le saint synode avoue donc le peu d'instruction du clergé. De son côté, M. de Haxthausen, dont le témoignage en pareille matière n'est certes pas suspect , dit : « Les ecclésiastiques de mérite sont rares à la campagne. La plupart des vieux popes sont ignorants, grossiers, sans aucune instruction , et exclusivement occupés de leurs intérêts personnels. En pratiquant les cérémonies religieuses et en dispensant les sacrements, ils n'ont souvent d'autre objet en vue que de se procurer des cadeaux ou des profits. Ils n'ont aucun souci de la charge d'âmes et ne répandent ni consolation ni instruction. »
L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE. 223 cable. Ils repoussent également le purgatoire, et envoie d'emblée leurs morts au ciel ou en enfer; ce qui ne les empêche pas cependant de prier pour eux. Quant au Saint-Esprit , au lieu de le faire procéder, comme les Latins, du Père et du Fils, ils ne le font procéder que du Père.
Le comte de B..., dont j'ai déjà parlé à l'occasion des images ambulantes, se plaisait à me provoquer sur ces questions.
« Convenez , me disait-il , que ni les Latins ni les Grecs ne sauront jamais à quoi s'en tenir sur les rapports du Saint-Esprit avec les autres personnes de la sainte Trinité. A quoi bon, par conséquent, en faire un sujet de dispute? Convenez encore que notre doctrine sur le destin des morts est bien préférable à la vôtre. Ne vaut-il pas mieux en finir tout d'un coup avec leur jugement que de les laisser languir si longtemps dans un purgatoire inutile? Pour votre pape, la conscience que nous avons tous de notre fragilité s'oppose invinciblement à ce que nous le regardions comme impeccable. »
Si cette manière de discuter du comte de B.... n'était pas fort théologique , elle témoignait du moins d'un certain esprit de tolérance, d'une tendance même à la fusion. Il n'y a que la question du pape sur laquelle il se montrait intraitable. Je n'ai jamais pu lui faire comprendre qu'il était la dupe d'une
méprise ; que pas plus que les Grecs les Latins ne croyaient à Yimpeccabilité du pape , qu'ils n'en défendaient que Y infaillibilité.
Contradiction étrange! Ces orthodoxes, qui se moquent si amèrement de ceux qui croient à l'infaillibilité du pape , vous sauteraient à la gorge si vous vous avisiez de prétendre que le tzar est sujet à erreur. Voici qui est plus fort. Quelle est , chez les Russes , en matière religieuse , l'autorité suprême? Le saint synode, c'est-à-dire un conseil formé des sommités du clergé, mais auprès duquel siège comme représentant de l'empereur un procureur dont le veto peut annuler ou suspendre à son gré toute décision du synode , prise même à l'unanimité. Ce procureur, qui le croirait? est un général de cavalerie, le général Protasoff. Quant aux membres ecclésiastiques du saint synode, leur nombre est indéterminé. Libre à l'empereur d'y attacher qui bon lui semble. Ordinairement, et tel est actuellement le cas , le saint synode se compose d'un métropolitain , de trois archevêques , d'un évêque, du confesseur de l'empereur, d'un archimandrite , de l'aumônier en chef de la flotte et d'un archiprêtre. Inutile de dire que, quels que soient le mérite et le caractère personnels de chacun de ces titulaires , ils sont complètement subalternisés par le procureur impérial. Au saint synode , comme partout , la volonté du tzar
est le seul flambeau qui éclaire comme la seule loi qui dirige1.
Un titre que la Russie se plaît à joindre à celui d'orthodoxe, et qui en est à ses yeux comme le corollaire naturel, c'est celui de sainte. Il est peu d'ukases où ces mots de sainte Russie ne soient répétés plusieurs fois. J'ai cherché, pendant mes divers voyages dans ce pays , à me rendre compte de cette sainteté, et j'avoue que , jusqu'à présent, elle reste encore pour moi un problème insoluble. Je ne relèverai pas cette effroyable démoralisation qui infecte les villes et les campagnes de l'empire, cette foule de bâtards que Saint-Pétersbourg et Moscou seulement exposent chaque année au nombre de plus de douze mille dans ces établissements
1 . Les actes du saint synode sont remplis de ces formules : Par très-haute volonté, par très-haut commandement, conformément à la très-haute volonté de Sa Majesté, Sa Majesté trouve bon, l'ordre suprême, par très-haute concession, par très-haut ordre, etc. De telles expressions n'accusent-elles pas l'action directe et personnelle de l'autocrate?
On objectera peut-être que cette action ne porte que sur des mesures purement disciplinaires, et que, s'il s'agissait de quelque nouvel intérêt dogmatique , on ferait appel, non au saint synode russe , mais à un concile œcuménique auquel prendraient part toutes les Églises d'Orient. Je ferai remarquer que , parmi ces mesures disciplinaires , il en est parfois où il n'est question de rien moins que de la canonisation d'un saint ou de la dégradation d'un prêtre dûment consacré. Mais supposons la convocation d'un concile œcuménique oriental; comment l'Église russe s'y ferait-elle représenter, et quel serait le rôle du procureur militaire de l'autocrate en face des patriarches byzantins?
d'enfants trouvés fondés par l'impératrice Catherine II, et appelés par ses apologistes les sanctuaires et les temples bénis clc l'humanité. Je ne parlerai pas de ces germes d'impiété , de scepticisme ou d'indifférence qui se développent chaque jour au sein des hautes classes; de cette négligence des devoirs les plus élémentaires de la religion et les plus sévèrement recommandés par les ukases > qui gagne jusqu'au clergé 1 ; je me bornerai à fixer l'attention sur l'esclavage2. Il faut avoir une étrange
1. Dans le rapport du saint synode, adressé en 1836 à l'empereur par le haut procureur, on lit ce qui suit : « Dans l'accomplissement de ces devoirs de chrétien (la confession et la communion pascales), le clergé se trouve naturellement en première ligne , comme un exemple lumineux ; vient en second lieu l'armée , puis les personnes de condition inférieure , c'est-à-dire les serviteurs et les paysans , tandis qu'après tous les autres se placent les employés du gouvernement et la société la plus distinguée de l'empire. » Ainsi , l'on voit qu'en Russie la sainteté officielle est en raison directe du degré d'ignorance ou de liberté des classes de l'empire. Quant au clergé , bien que par sa profession il soit naturellement tenu d'être saint, le rapport synodal de 1836 renferme cependant, à son sujet, des révélations qui étonnent. Ainsi, d'après ce rapport, quatorze cent douze individus appartenant au clergé orthodoxe auraient omis ou négligé , dans la même année, d'accomplir leur devoir pascal. En somme , si, dans la statistique des adhérents à l'Église russe,, on fait abstraction de l'armée et du clergé , lesquels étant soumis à une discipline respective, ont moins de libre arbitre que tous les autres, on trouve qu'il en est un sur cinq qui ne pratique pas. On eût attendu mieux sans doute de l'Eglise orthodoxe €t de la sainte Russie !...