L'Église russe a confirmé, dans son concile de Moscou, de
idée de la sainteté pour l'appliquer à une nation , à une Église qui , sur quarante-cinq millions de sujets , en laisse plus de quarante millions croupir jians une condition voisine de la brute, croyant, sans doute , avoir assez fait pour eux en leur conservant la qualification dérisoire de chrétiens, chrestianié, que les Mongols donnaient jadis aux Moscovites vaincus. Qu'est-ce donc que le christianisme a de commun avec de pareilles mœurs ? Le christianisme n'a-t-il pas émancipé les serfs romains? Avant de se proclamer une nation sainte, il semblerait convenable que la Russie s'appliquât à devenir une nation d'hommes.
Réaction de l'ignorance des prêtres russes sur le culte. — La vieille dévote et les deux cents signes de croix. — Fêtes, abstinence et carêmes. — Leur multiplicité. — Leur rigueur. — Serfs et nobles, — Maîtres d'hôtel aux abois.
L'ignorance des prêtres russes réagit fatalement sur le culte. J'ai déjà dit ce luxe de signes de croix, de prosternements , de génuflexions qui accompagnent chacune de ses cérémonies. Une
1595, l'esclavage établi un an auparavant par Boris Godounoff; elle n'a pas hésité non plus à donner son assentiment aux règlements les plus rigoureux dont il a été l'objet postérieurement , notamment à ceux d'Alexis Michaèlovitch.
vieille dévote de Moscou me demandait un jour combien je faisais de fois le signe de croix dans ma prière. « Cela dépend, lui répondis-je ; une fois, deux fois. — Oh! ce n'est pas assez; si vous ne faites pas au moins deux cents signes de croix de suite, votre prière ne vaut rien! » Ainsi pensent, ou du moins font tous les Russes. Entrez dans une église à l'heure de la messe, quelles évolutions de bras, de mains, de jambes, de tètes, d'échinés! On dirait d'une assemblée d'acrobates.
A toutes ces pratiques extérieures, il faut joindre les fêtes , les carêmes et les jours maigres. Nulle part les fêtes ne sont plus nombreuses qu'en Russie. 11 est tel mois où elles vont jusqu'à douze, sans compter les dimanches : prétextes de repos pour les employés , d'ivresse pour le peuple. Ce dernier les célèbre , pour la plupart , sur la foi du prêtre et sans en savoir seulement le nom. Quand, passant un de ces jours-là dans un village , vous rencontrez un paysan qui chancelle et qui chante , demandezlui pourquoi il ne travaille pas. « Etott prasnik! (c'est fête!) répondra-t-iï. — Quelle fête ï — Ja ni snaiou ! (je ne sais pas.) »
Les carêmes et les jours maigres sont plus connus. L'Église russe impose deux jours maigres par semaine, le mercredi et le vendredi, et cinq carêmes dans l'année , à l'occasion des solennités de Pâques, de Noël, de la Pentecôte, de l'Assomp-
tion et de la Saint-Pierre. Tout cela forme un total de plus de six mois, pendant lesquels les Russes orthodoxes sont astreints à l'abstinence la plus sévère, Ils ne peuvent manger ni viande, ni œufs , ni beurre , ni lait. Le peuple vit alors de poisson sec , d'huile de chènevis , de gruau et de choux aigres. C'est là, du reste, a peu près sa nourriture habituelle pendant toute l'année. Quant aux seigneurs, ils se dispensent généralement du maigre hebdomadaire, et bornent celui du carême à la dernière semaine. On se prépare longtemps d'avance à cette période de dévotion; on en parle, du moins. Mais ce sont surtout les maîtres d'hôtel qu'elle préoccupe , obligés qu'ils sont , en pareil cas , de se creuser la tête pour trouver des procédés culinaires qui, tout en satisfaisant la scrupuleuse orthodoxie de leurs maîtres, ne désolent pas trop leur estomac. Ce sans-façon avec lequel les nobles russes traitent les lois d'abstinence, est rarement pour leurs serfs un sujet de scandale. Comme ceux-ci croient leurs seigneurs d'une autre nature qu'eux, et qu'au besoin les prêtres les maintiennent dans cette croyance , ils ne trouvent pas étonnant que le joug même de l'Eglise pèse plus légèrement sur leur tête. Ce n'est que parmi les serfs résidant dans les villes, et qui ont quelque contact avec les étrangers, que l'on trouve quelquefois des esprits moins flexibles; mais jamais ils ne s'avisent de
donner jour à leurs idées; ils se contentent d'espérer que la justice du ciel les vengera un jour des injustices de la terre.
Communion par ordre. — Insignifiance du mystère aux yeux des Russes. — Confession en masse. — Le pope, sa femme et l'empereur. — Terrible histoire. — Le prêtre fait soldat.
La communion qui suit le grand carême peut être considérée en Russie comme un acte officiel. L'empereur y tient essentiellement : qui donc oserait s'y soustraire? Aux yeux d'un Russe, la crainte d'une disgrâce ou d'im retard dans son avancement est cent fois plus efficace que toutes les menaces de l'enfer, que toutes les promesses du paradis. Pour lui, d'ailleurs, la communion n'est qu'une cérémonie ordinaire : il n'y attache pas plus d'importance qu'à un signe de croix bien tracé. Dès la mamelle il s'est vu porté à la sainte table ; et quand plus tard il eût été en état de comprendre la sublimité du mystère , on lui en a parlé à peine. Le Russe n'éprouve jamais ces douces émotions , ces craintes salutaires, ces vertueuses aspirations qui accompagnent l'enfant catholique à la première communion, et dont le souvenir le suit jusqu'à la tombe. J'ai connu un noble de Saint-Pétersbourg, assuré-
ment fort dévot, qui, trois jours avant celui qu'il avait fixé pour la première communion de ses enfants1 , n'avait pas encore songé à les en avertir. Faut-il donc s'étonner si le devoir imposé par l'empereur n'a pas d'autre portée aux yeux de ses sujets, que celle d'une simple formalité?
Ce qui ajoute un grand prix à la communion chez les catholiques, c'est la confession qui la précède. La confession les préoccupe plus, peut-être, que la communion elle-même. Car enfin celui qui veut se confesser sérieusement doit se repentir et s'amender. Or cela mérite réflexion et exige des efforts. Le Russe n'est point tourmenté, lui, d'un pareil souci. Quel cas peut-il faire de la confession? De la part des prêtres , la forme en est dérisoire. N'en voit-on pas confesser en masse dans les églises, interrogeant à droite et à gauche les individus présents, et, sur leur réponse affirmative ou négative , verser sans plus de cérémonie sur tout l'auditoire une absolution générale? D'un autre côté, des confesseurs tels que les popes n'inspirent aucune confiance. Comment espérer qu'ils garderont fidèlement le secret du saint tribunal ? X'ont-ils pas dans leur femme un éternel tentateur, et dans l'empereur un maître qui se croit le droit de pénétrer
1. Il s'agit ici de la communion que font les jeunes Russes après leur première confession.
comme Dieu jusqu'au fond des consciences? J'ai entendu plusieurs fois des Russes instruits s'exprimer sur ce sujet ; tous s'accordaient à affirmer que chez eux la confession était impossible. « Car enfin, disaient-ils , puisque nous ne pouvons compter sur le secret, nous ne saurions évidemment confesser les choses graves; quant aux choses légères, à quoi bon 1 ? »
Voici un exemple de la violation du secret de la confession qu'il me paraît intéressant de citer.
C'était sous le règne de l'empereur Alexandre. Une jeune fille d'une grande famille de province, s'étant éprise d'un domestique qui était à son service, eut le malheur de devenir mère. Redoutant la colère de ses parents , elle fit disparaître le fruit de sa faute, et ce fut son amant lui-même qui se chargea d'accomplir le meurtre. Peu [de temps après, ses parents moururent ; elle resta orpheline. Alors le domestique se mit à la persécuter, exigeant d'elle des sommes considérables sous la menace
1 . Un noble russe racontait qu'étant au service militaire il était allé se confesser, à l'époque de Pâques, au pope du lieu où il se trouvait en garnison. Il fut sincère et avoua des choses qui , à ce qu'il paraît, scandalisèrent le pope. Celui-ci, se [retournant brusquement vers lui : '(Aimes-tu l'empereur? » lui demandat-il. Le pénitent, persistant dans sa sincérité, répondit : a Non ! » A quelque temps de là, le noble tomba en disgrâce et se vit privé de tout avancement dans sa carrière, par suite des péchés mêmes qu'il avait confessés.
de dévoiler son déshonneur et son crime. La jeune fille céda d'abord ; mais , fatiguée enfin des obsessions du valet, elle le fit périr dans un incendie qu'elle provoqua à dessein. Ce crime, ajouté aux précédents , lui causa bientôt d'intolérables remords. Elle se rendit à l'église de sa paroisse et déchargea sa conscience aux pieds du prêtre. Celui-ci raconta tout à sa femme , sous le sceau du secret. A quelques jours de là , la jeune fille fut invitée à un grand bal. Brillante de richesse et de beauté, elle s'y voyait l'objet de tous les hommages , quand tout à coup s'étant approchée de la femme du pope qui se trouvait aussi parmi les invités, celle-ci, l'apostrophant brutalement, raconta tout haut ce que la jeune fille avait confessé à son mari. On cria au scandale. La jeune fille fut traduite en jugement ; elle avoua tout. Mais, avant de la condamner, les juges crurent devoir en référer à l'empereur. Alexandre , indigné de la trahison du prêtre, le dégrada de ses fonctions et le fit soldat à perpétuité. Quant à la jeune fille, touché de sa sincérité, il lui imposa seulement une pénitence de deux mois dans un monastère, après quoi elle réussit encore , malgré ses antécédents à faire un brillant mariage.
Non-indélibilité du caractère sacerdotal en Russie. — L'Ordre corollaire du Mariage. — Malheureux sort du prêtre veuf. — Conséquences de la déchéance du prêtre en matière de confession. — Dépendance du clergé russe. — Le pope imbécile et l'empereur Alexandre.
Un prêtre fait soldat ! Il y a dans cette mesure quelque chose qui choque singulièrement nos idées catholiques. Ce n'est pourtant qu'une simple application du code ecclésiastique de la Russie S D'après ce code, le sacrement de l'ordre n'imprime point un caractère indélébile. Libre au pope de secouer quand il lui plaît le joug de ses vœux et de rentrer dans la vie civile ; il n'a à remplir pour cela que
1. Voici, sur ce sujet, les dispositions du swod (code des lois russes).
1° Lorsqu'un prêtre ou un diacre désirent renoncer à leur état, il leur est imposé trois mois de réflexion, pendant lesquels ils sont exhortés à renoncer à leur dessein.
2° Si, au bout de ces trois mois, ils y persistent, ils peuvent , avec l'agrément du saint synode, être déliés de leurs vœux. Dans ce cas, il est fait un rapport sur leur changement de condition à la régence du gouvernement auquel ils appartiennent ; mais bien que, par l'effet de l'acte résolutoire du saint synode, le prêtre et le diacre rentrent immédiatement dans la vie civile et recouvrent tous les droits qu'ils tiennent de leur naissance , ils ne peuvent cependant occuper aucune place officielle qu'après un délai de six ans pour le diacre et de dix ans pour le prêtre. Ils ne peuvent, non plus , reprendre les grades et les décorations dont ils jouissaient avant leur entrée dans le clergé.
quelques formalités peu sévères. Nous venons de voir qu'une condamnation criminelle suffit pour lui faire perdre, au spirituel comme au temporel, la vertu de sa consécration. Voici qui va paraître plus étrange. Tout au contraire de ce qui se pratique dans l'Église latine où le sacrement de l'Ordre exclut nécessairement celui du Mariage, l'Église grecque fait de l'un le corollaire obligé , l'élément inséparable de l'autre. Ainsi, nul individu ne peut être ordonné prêtre , en Russie , si préalablement il n'est marié; et, comme pour mieux indiquer que le mariage est la base essentielle du sacerdoce, le prêtre ne conserve ses fonctions, et par suite son caractère sacré, que tant que sa femme vit. Celle-ci morte , il ne peut convoler à de secondes
3° Aucun prêtre ou diacre, se trouvant sous le coup d'un jugement ou d'une, enquête , ne peut être relevé de ses vœux avant que sa position soit liquidée.
4° Tout membre du clergé que des vices, des malversations ou une mauvaise conduite ont fait rejeter dans la vie civile , ne peut entrer au service de l'État qu'en qualité de soldat : les diacres pour douze ans, les prêtres pour vingt. Ce terme expiré, si leur conduite a été bonne, ils sont admis l'un et l'autre à se présenter pour telle place qu'il leur convient , et à laquelle leur naissance ou leur rang leur donnent droit
5° Les prêtres dégradés pour mauvaise conduite sont faits soldats; et, dans le cas d'inaptitude au service militaire, exilés dans les gouvernements lointains de l'empire pour y être colonisés.
6° L'expulsion du corps clérical , qui ressortit ordinairement aux autorités ecclésiastiques , est provoquée, en matière criminelle, par les tribunaux séculiers.
noces ; l'Eglise russe n'admet pas le prêtre mari de deux femmes : il ne reste alors au malheureux veuf d'autre ressource que de se faire moine ou de rentrer formellement dans la vie civile. Triste institution que celle qui subordonne un principe aussi important que le caractère sacerdotal à un fait naturel dont personne ne peut répondre, et qui s'expose à jeter violemment hors de sa vocation un homme jeune encore, dont tout le crime serait d'avoir survécu à sa moitié ! Saint Paul éprouverait peut-être une grande surprise à voir interpréter de la sorte ce passage de son épître à Timothée : « Il convient que l'évêque soit l'époux d'une seule femme. Du reste, il ne le serait guère moins s'il venait à chercher dans le pope russe les qualités qu'il a fixées dans la même épître comme marques distinctives du type sacerdotal1.
I . Je citerai dans son entier ce passage de l'épître à Timothée dont se servent les théologiens russes pour appuyer leur organisation cléricale. « Il convient que l'évêque soit irréprochable , époux d'une seule femme, sobre, chaste, décent dans ses mœurs, hospitalier, capable d'enseigner , point adonné à l'ivrognerie, point impétueux, ni capable de se laisser corrompre par un intérêt sordide ; mais, au contraire, il faut qu'il soit équitable, haïssant les discussions, inaccessible à l'argent, capable de gouverner sa propre maison et de maintenir ses enfants dans la soumission et le respect. Il importe qu'il ne soit point néophyte, de crainte que l'orgueil ne le fasse tomber dans les pièges de l'esprit de ténèbres. Il faut à cela près qu'il réunisse les témoignages favorables de ceux qui l'environnent, pour ne point devenir le ouet de Satan. » Voy. Considérations sur la doctrine et l'esprit
La non-indélébilité du sacrement de Tordre chez les prêtres orthodoxes donne lieu, relativement au secret de la confession, à des conséquences qui n'ont point échappé aux classes qui réfléchissent. Supposez, par exemple, que l'empereur tienne à connaître ce que tel ou tel de ses nobles ou de ses employés a confessé à son pasteur, et que celui-ci , fidèle à son devoir de prêtre, refuse de parler, l'empereur aura un moyen bien simple de le réduire. Sous un prétexte ou sous un autre , il le cassera. Alors le discret confesseur, n'ayant plus rien dans son caractère qui autorise ses scrupules , se rendra immédiatement; il révélera comme simple citoyen, comme simple sujet, ce qu'il avait caché comme prêtre. Je n'ai pas besoin de dire que les popes russes me paraissent, en général, fort peu disposés à provoquer de tels excès d'autorité.
On ne saurait, en effet, se faire une idée de l'esprit de dépendance et de servilité du prêtre russe. Habitué à mêler dans ses instructions, comme dans ses prières , le nom de l'empereur et le nom de Dieu, il finit par les confondre aussi dans son culte. Il tremble devant l'un comme devant l'autre, et plus encore devant l'empereur que devant Dieu. Toujours, mais surtout depuis l'époque où le patriarcat fut aboli par Pierre le Grand , le clergé russe a été
de l'Église orthodoxe, par Alexandre Stourdza, page 134. Weimar, 1816.
sous les pieds des tzars. Ceux-ci ont beau le flatter de temps en temps, ils ne l'écrasent pas moins. Le clergé russe a-t-il le sentiment de ce joug? Je l'ignore. Mais qu'importe? Aurait-il la force, aurait-il le pouvoir de le secouer ? Ce qui est fait est fait; le roc pulvérisé ne redevient point marbre.
Il est d'usage , quand l'autocrate entre dans une église, qu'il y soit reçu par le pope, lequel lui donne l'eau bénite et fait sur lui le signe de la croix avec la main droite que l'autocrate saisit en même temps et baise. Or, l'empereur Alexandre étant en voyage dans ses provinces de l'intérieur, eut la dévotion , à son arrivée dans un village , d'en visiter l'église. Il y fut reçu par le pope avec le cérémonial accoutumé, à l'exception toutefois de la bénédiction , le pope n'osant tendre sa main au baiser impérial. « Donne donc ta main ! » lui dit doucement l'empereur ; mais le pope encore plus intimidé ne bougea pas. Alors Alexandre éclatant de colère « Veux-tu bien donner ta main, imbécile (dourak)? » s'écria-t-il. Le prêtre tremblant obéit.
Condition matérielle des prêtres russes. — Immunités du clergégrec de Constantinople. — Revenu et casuel. — Simonie. — Dîme.
Cet exemple i auquel on pourrait facilement en ajouter d'autres, donne la mesure du traitement auquel les prêtres russes sont exposés, non-seulement de la part du maître de l'empire, mais encore des seigneurs particuliers dont ils desservent les paroisses. 11 n'est pas rare qu'étant appelés chez ces derniers pour affaire concernant leur église ils en soient accablés de reproches et congédiés avec le plus insultant mépris ; ce qui n'empêche pas cependant les seigneurs de réclamer dans l'occasion leur eau bénite , leurs signes de croix et leurs Te Deum*.
!. Opposons dès maintenant à l'état de servilisme où est plongée l'Eglise gréco-russe sous le sceptre des tzars , les immunités et les privilèges dont jouit l'Église grecque orientale sous le sceptre des souverains musulmans :
Le patriarche de Constantinople est le chef de la nation grecque. Il préside le synode et juge souverainement toutes les causes civiles et religieuses. Lui et les douze métropolitains qui forment, sous sa présidence, le synode ou grand conseil de la nation, sont exempts du harac , c'est-à-dire de la taxe personnelle.
Les archevêques et évêques sont de droit membres des conseils municipaux, au même titre que les gouverneurs et les muftis.
2 iO
Comment les popes jouiraient-ils d'une considération sérieuse auprès des propriétaires de leurs paroisses? Quand un homme tient son pain de la main d'un autre homme, il est bien près d'en être l'esclave. Telle est la condition des popes vis-à-vis des seigneurs. Nommés par eux encore plus que par l'évêque diocésain, ils reçoivent d'eux les élé-
Le patriarche et les archevêques président , dans l'intérêt de la nation grecque, à la répartition des impôts.
Tous les cadis et tous les gouverneurs sont obligés d'assurer l'exécution des sentences judiciaires du patriarche qui concernent les chrétiens du rite grec. Ils sont également obligés de faire exécuter les sentences des évêques qui concernent leurs diocésains. Ils doivent, en outre, prêter main- forte au clergé grec pour la perception des taxes quiA4ui sont dues;, et pour le recouvrement de ses revenus.
Le clergé reçoit de chaque famille une contribution annuelle pour l'entretien du culte ; il fait les mariages , prononce les divorces, rédige les testaments, et perçoit pour tous les actes qui émanent de lui des taxes considérables. Il a même , en certaines circonstances, le pouvoir de se faire assurer des legs pieux.
Dans tout jugement , le patriarche, ]el. comme lui, tous les métropolitains , prélèvent un droit de dix pour cent sur- la valeur de l'objet en litige. Ils condamnent a l'amende, à la prison,
la bastonnade, à l'exil; ils ont, de pms, le droit d'excommunication, et ils en ont souvent fait usage.
Le patriarche, les archevêques et les évêques exigent une rétribution des prêtres auxquels ils confient les hautes fonctions du ministère sacerdotal; ceux-ci \ exigent à leur tour une rétribution des prêtres subalternes. Les honoraires des trois patriarches de Jérusalem, d'Antioche et d'Alexandrie, ainsi que des trente -deux archevêques et des cent quarante évêques, sont considérables, et on les prélève sur le montant des contributions publiques.
ments nécessaires de l'existence, dans les localités de leurs domaines où il convient à ces derniers de les établir. Voici quelle est la position du clergé dans un village du gouvernement d'Iaroslaff , appartenant au comte B..., où j'ai longtemps séjourné. Ce village est desservi par deux prêtres auxquels sont attachés un diacre, quatre bedeaux et un chantre. Tous ces individus sont mariés et pères de famille; ce qui forme un personnel de trente à quarante têtes. Or à l'entretien de tant de monde il n'est affecté qu'un fonds nominal représentant une valeur de trente-six arpents de terre, dont le comte B.... paye la rente à raison de six cents roubles (six cent quatre-vingt-dix francs). Le comte joint, en outre , à cette allocation des logements convenables pour toute la colonie.
De pareils moyens sont assurément fort minimes ; ils suffiraient toutefois au prêtre qui voudrait vivre comme le paysan auprès duquel il habite. Remarquons d'ailleurs que le comte B..., homme éclairé et sincèrement religieux, est un des propriétaires russes qui traitent le mieux leur clergé. Si l'on prend comme exception rare l'exemple qu'il vient de fournir, on peut donc arriver à se former une idée assez exacte de l'état général des popes de paroisses dans toute l'étendue de l'empire; je n'excepte même pas ceux qui 'desservent les villages de la couronne.
Au revenu fixe que les popes tiennent des seigneurs ils ajoutent l'éventualité du casuel; et c'est ici que leur cupidité se donne libre carrière. Comme deouis Pierre Ier le tarif des choses d'Église n'a point été renouvelé, et que les prescriptions du grand homme sont devenues, par suite de la variation des valeurs, tout à fait inapplicables, les popes n'ont d'autres règles pour fixer le prix de leurs fonctions que leur arbitraire et leur caprice. La simonie est chez eux d'exercice journalier. Ils vendent les sacrements. On a vu un pope refuser de porter l'extrême-onction à un malade dont la famille refusait de payer ce qu'il demandait. Le seigneur fut obligé d'intervenir, et ne parvint qu'à grand' peine à opérer une transaction entre les parties. Mais c'est surtout en matière de dispenses matrimoniales que l'avarice des popes a beau jeu. Dans ces villages de Russie où les jeunes gens vont si rarement chercher femme au dehors , il leur est si facile de trouver entre les familles des degrés prohibés! il leur est si facile surtout de donner cette apparence à ceux qui ne le sont pas, aux yeux de paysans ignorants et abusés! L'important pour les popes , c'est que l'on paye. Or ils savent bien que les gens qui tiennent à se marier payent toujours.
En parlant des Te Deum que les popes vont chanter dans les familles , j'ai indiqué cette particularité des dispenses comme un des motifs qui
leur valent de la part des paysans un bienveillant accueil. Ceux-ci, en effet, ne manquent pas, le cas échéant, de leur rappeler les verres d'eau-de-vie qu'ils leur ont versés, les pirogues (pâtés au poisson et aux œufs) qu'ils ont entamés à leur honneur. Quelque avides que soient les popes, il leur est difficile de ne pas se montrer sensibles à ce souvenir, et , par suite , de ne pas faire quelques concessions. Mais les occasions ne leur manquent pas de prendre leur revanche : deux ou trois fois l'an , ils font encore une tournée dans les chaumières , prélevant sur les paysans une sorte de dîme qu'ils s'efforcent autant que possible de leur faire acquitter en argent. De la sorte, s'établit entre le prêtre russe et son paroissien un système de bons procédés apparents, mais qui, n'ayant pour but réel qu'un échange réciproque de dons spirituels et de dons temporels, introduit fatalement entre les parties, du côté du paroissien, un esprit de suspicion qui lui ôte toute confiance dans son pasteur ; du côté du pasteur, un esprit de spéculation qui paralyse tout le zèle qu'il est appelé à déployer vis-à-vis de son paroissien. C'est à qui jouera au plus fin. Mais que devient dans ce commerce, je le demande, l'idéal religieux, et ce type sacerdotal que l'Église russe orthodoxe prétend avoir emprunté à saint Paul?
Couvents. — Science et vertu des moines russes. — Réunion par ukase des Grecs catholiques à l'Eglise orthodoxe. — Opinion des protestants sur l'Eglise russe. — Etat des moines. — Couvents de femmes.
Entrons maintenant dans les couvents. C'est là que s'est réfugié le peu de vie qui reste encore au fantôme de l'Église gréco-russe. On y trouve des hommes de science et de vertu ; mais , comme ces hommes-là ne franchissent jamais , ainsi qu'il a déjà été dit, le seuil de leur cellule, leur science et leur vertu ne profitent qu'à eux-mêmes, tout au plus aux quelques religieux qui vivent sous le même toit. Ceux d'entre eux qui sortent du cloître pour revêtir la dignité d'évêque ou d'archevêque perdent par là même leur indépendance et ne sont plus que des pontifes d'apparat dont le tzar se plaît, sans doute, à orner son trône, mais dont il briserait impitoyablement la mitre, si jamais elle abritait une tête qui se permît de penser librement. On sait jusqu'à quel point poussait le métier de courtisan ce vieux métropolitain de Saint- Pétersbourg, sous lequel fut consommé l'acte de réunion à l'Église russe orthodoxe des Grecs catholiques établis dans l'empire. Scandale inouï que cet acte , et qui marque bien la façon tout humaine
dont on traite en Russie les choses religieuses. Après avoir épuisé en vain contre les malheureux dissidents toutes les violences, et jusqu'aux brutalités de la soldatesque, après leur avoir imposé un catéchisme fabriqué par des schismatiques , des sermons fabriqués par des schismatiques , après avoir condamné à des peines ridicules ou infamantes ceux de leurs pasteurs qui repoussaient ces falsifications impies , après les avoir accablés , en un mot , de tous les excès de la persécution , le gouvernement impérial se résolut à une mesure qui lui parut péremptoire. Il remplaça par des prêtres russes les prêtres grecs-unis chassés de leurs paroisses , et déclara par ukase que , les ouailles ne pouvant appartenir à une autre foi qu'à celle de leur pasteur, la réunion des deux Églises était désormais un fait accompli. Quand je disais que le culte russe ne tient qu'à la forme ! Il est vrai qu'il eût été difficile même au général de cavalerie, procureur du saint synode , de trouver un autre moyen de conversion. Qui donc s'est jamais senti entraîné de conviction vers l'Église russe ? Des protestants sujets du tzar , auxquels je demandais si , dans le cas où ils changeraient de religion , ils se feraient baptiser dans la foi orthodoxe : « Comment ! me répondaient -ils , est-ce que l'on change de religion pour déchoir ? »
De même que les moines catholiques, les moines
russes sont divisés en deux classes : les prêtres et les frères lais, vaquant, chacun à des fonctions analogues à leur caractère et à leur instruction : les premiers au service de l'autel et à l'étude, les seconds aux travaux matériels du monastère. Les moines prêtres sont généralement peu nombreux; c'est parmi eux que l'empereur choisit les hauts dignitaires de l'Église , tels que les métropolitains, les archevêques et les évêques, sur une liste de trois candidats qui lui est présentée par le saint synode. Cette liste, toutefois, n'oblige en aucune façon l'autocrate; il peut prendre, en dehors d'elle, qui lui convient. La dignité de métropolitain, d'archevêque ou d'évêque, n'est point non plus exclusivement attachée au siège : il arrive quelquefois que, pour honorer le mérite ou récompenser les services d'un évêque, l'empereur lui décerne le titre d'archevêque; ce titre est alors purement personnel, et n'introduit aucun droit en faveur des successeurs.
Les moines russes ne mangent jamais de viande ; ils se nourrissent, en temps ordinaire, de poisson, de lait, d'œufs, de beurre; et, en temps de carême ou d'abstinence, de légumes seulement. Ils font vœu de chasteté et de persévérance ; mais ces vœux ne peuvent être prononcés qu'a l'âge de trente ans et après que le saint synode , les parents et les autorités ecclésiastiques ou séculières dont le postulant relève ont donné leur consentement.
Les moines russes sont exempts de l'impôt personnel; ils ne peuvent être faits soldats ni être soumis à des châtiments corporels Ils ne sont jugés que parles autorités spirituelles, et, dans le cas où le crime ou délit commis par eux est de la compétence exclusive des tribunaux séculiers, ils n'y sont traduits qu'assistés d'un ou de plusieurs délégués de leur ordre.
Avant et même depuis Pierre le Grand jusqu'à Catherine II , les monastères de Russie possédaient de grands biens , soit en argent, soit en propriétés foncières. Catherine II les en dépouilla pour y substituer une indemnité annuelle payée par la couronne. Cette indemnité est fort minime, s'élevant à quarante roubles par tête de religieux prêtre ; elle n'est affectée, en outre, qu'à un certain nombre de couvents; les autres sont obligés de vivre d'aumônes.
Cet état misérable et précaire des couvents, joint aux entraves multipliées que l'institution rencontre dans son organisation légale , est cause , à ce qu'il parait, du petit nombre de sujets russes qui prennent l'habit religieux. Sur toute la population de l'empire, l'ordre basilien ne fait guère, dit-on, chaque année , que trois cents recrues.
1 . On remarquera cette naïveté de la loi russe , qui range parmi les privilèges accordés aux moines, la faculté de ne pas être condamnés au knout ou au bâton. Elle fait de même pour les prêtres séculiers.
Parmi les monastères russes, il en est quatre qui portent le nom de havres : ce sont ceux de Troitza, près de Moscou, d'Alexandre Newsky, à Saint-Pétersbourg , de Petchora , à Kieff , et de Poezajeff , en Volhynie. Sept autres, d'un degré moins élevé , s'appellent stauropigies; le reste forme la classe des monastères ordinaires, lesquels prennent la dénomination de satnovjes.
Ces derniers monastères sont soumis à la juridiction de l'évèque de l'éparchie dans laquelle ils sont situés ; mais les lawres et les stauropigies relèvent immédiatement du saint synode. Les lawres et les stauropigies sont naturellement en plus grande considération ; et c'est dans leur sein , de préférence, que l'on choisit les métropolitains et les archevêques.
Autant les monastères qu'habitent les hommes se recommandent en certaine mesure par leur science et leur vertu, autant ceux qui servent de refuge aux femmes se signalent généralement par leur ignorance et leurs désordres. On a déjà raconté sur ces derniers des faits étranges ; je pourrais y en ajouter de plus étranges encore, et je défierais qui que ce soit de les contester. Mais à quoi bon grossir une honteuse chronique ? Le respect que nous portons à ceux qui nous lisent nous impose une pudeur qu'il nous serait impossible de garder si nous touchions trop vivement aux mys-
tères des vierges orthodoxes. Laissons ces vierges dormir dans leur linceul d'ignominie ; d'autres que nous remueront cette boue.
Sectes dissidentes. — Les raskolniks. — Communion sanglante. — Tendance des sectes à s'accroître. — Pierre le Grand les persécute. — Le prêtre russe ni apôtre ni martyr. — Le pope et le lièvre. — Conversion à la russe. — Résumé. — L'Église russe, fille de l'Église de Constantinople. — Rien ne justifie le protectorat qu'elle réclame. — Elle a plutôt besoin d'être protégée elle-même. — Les lieux saints et la horde.
Ce serait maintenant le cas de parler des sectes de l'Église russe, si les limites que je me suis imposées me permettaient d'aborder un aussi vaste sujet. Je préfère renvoyer le lecteur à l'excellent ouvrage du baron Haxthausen 1 ; qui l'a traité avec étendue, tout en avouant cependant lui-même qu'il est fort loin de l'avoir épuisé. On compte , en effet, dans l'Église orthodoxe plus de deux cents sectes, dont les membres sont désignés généralement sous le nom de raskolniks ou de starovertzi (vieux croyants), mais qui offrent des variétés infinies soit dans le dogme, soit dans le culte. Si la plupart sont inoffensives , il en est qui professent d'effroyables
1. Etudes sur la situation intérieure, la rie nationale et les institutions rurales de la Russie. Hanovre, 1848, 1. 1, page 296.
principes et se souillent des plus monstrueuses énormités. Telle est la secte des scoptzi , chez lesquels la mutilation est en honneur, celle des chhsti, partisans de la communauté des femmes et de toutes les hontes de la chair; telle est la secte des sabatniki, où se renouvellent toutes les impostures de l'antique magie. M. Haxthausen a raconté trois ou quatre cérémonies en usage chez les raskolniks; je joindrai quelques traits à son récit.
Certains sectaires du gouvernement d'Archangel ont pour fête de prédilection la fête de Noël. Ils vont ce jour-là clans tout le pays à la recherche d'un nouveau-né. Si aucune femme n'est accouchée , c'est signe de grands malheurs ; il en est de môme lorsque l'enfant est une fille; mais si c'est un garçon, les sectaires l'emportent avec eux. Alors les vieillards se réunissent dans un lieu secret , et là , se rangeant en cercle, ils se jettent de l'un à l'autre le malheureux enfant, comme des maçons une pierre, et continuent ainsi jusqu'à ce qu'il expire. Celui dans les bras duquel l'enfant tombe mort est regardé comme un autre Siméon , et entonne le Nunc dimittis. De son côté, la mère de la victime est proclamée madone. En même temps on dépèce le cadavre , et , de ses lambeaux sanglants, toute la secte communie. Cet horrible mystère rappelle la communion non moins horrible que d'autres sectaires russes font avec les dé-
bris d'une mamelle que de hideuses matrones ont enlevée à la poitrine d'une vierge de quinze ans.
Loin que les raskolniks diminuent , l'Eglise orthodoxe les voit, au contraire, augmenter tous les jours. Le nombre des sectes elles-mêmes tend à s'accroître ; on en compte dont l'apparition est postérieure à Pierre le Grand. Une Église où l'ignorance du clergé n'a d'égale que son abrutissement ne peut manquer, en effet, de donner prise à de telles dissidences. Les sectes russes comprennent parmi leurs adeptes non-seulement des paysans , mais de riches marchands, des nobles même. Presque tous les orfèvres et les changeurs de Saint- Pétersbourg, de Moscou, de Riga, d'Odessa, etc., dit M. Haxthausen , sont des scoptzi. Des esprits éclairés prétendent que là est le germe de mort pour l'Église orthodoxe. Je crois cette opinion exagérée.
Cependant le gouvernement impérial ne laisse pas que de s"en préoccuper sérieusement. Pierre le Grand, qui ne ménageait pas les violences, poursuivit par le fer et par le feu les sectes de son temps. Elles n'en devinrent que plus opiniâtres, et inaugurèrent dès lors un prosélytisme ténébreux qui devait les rendre insaisissables. Par où attaquer des fanatiques qui, dérobant leurs dogmes sous l'ombre des voûtes , se montraient d'ailleurs d'une soumission absolue aux lois civiles de l'em-
pire ? Il n'y avait à déployer contre eux que des mesures de police qui nécessairement ne pouvaient aboutir.
Si du moins les prêtres orthodoxes , se liguant en croisade sainte, eussent marché résolument à leur conversion; mais un tel effort de zèle n'est point dans leur nature. Que dis-je? Partout où dominent les raskolniks , ne voit-on pas ces prêtres courber la tète et se laisser traiter en subalternes ? Le clergé russe n'a ni apôtres ni martyrs.
Pendant mon dernier voyage au lac Onéga, j'eus occasion de passer quelques jours dans une paroisse composée presque exclusivement de raskolniks. Le prêtre orthodoxe chargé de les évangéliser tremblait devant eux. Ce n'était pourtant pas un ignorant, ni un homme sans piété. Il avait même certaines prétentions à la science qui contrastaient avec ce qu'on rencontre habituellement chez les popes ; il s'occupait de vaccine , discutait sur les systèmes de Copernic et de Galilée, et comparait à Christophe Colomb un paysan de son village qui avait découvert une île dans le lac Onéga. Mais, en présence des raskolniks, toutes ces belles qualités s'évanouissaient. Le malheureux prêtre n'osait surtout les contredire clans cette partie de leur doctrine qui leur interdit l'usage de certains animaux , du lièvre notamment.
Je l'attaquais fréquemment sur ce dernier point.
L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE. 2o3
Il me coûtait, en effet, dans un pays où je n'avais guère que des lièvres blancs à manger, de ne pouvoir appuyer au moins de l'exemple du prêtre le scandale de mes consommations.
« Crois-tu donc, me disait-il, que j'accepte toutes les idées des raskolniks?
— Mais alors pourquoi n'y fais-tu pas opposition?
— Ah ! c'est là le difficile !
— Tu conviens donc que l'on peut manger du lièvre ?
— Quelle question ! •
Je pris acte de l'aveu. Le surlendemain, j'invitai le pope à dîner en compagnie de Yisprawnik du lieu ( espèce de juge ou de commissaire de police ) et de quelques autres notabilités rurales , tous gens parfaitement orthodoxes.
Un superbe lièvre rôti figurait sur la table au milieu de cinq ou six morceaux de viande froide , reste de mes provisions de voyage.
A l'aspect du lièvre, le pope recula.
«Eh bien! lui dis-je, cet animal te fait-il peur?
— Oh! non, non! mais.... »
Sans Lui permettre d'achever, je le fis asseoir et lui servis immédiatement une tranche de mon gibier.
Le pope hésita d'abord, puis, séduit par le fumet, il attaqua la tranche à belles dents. Or voici que la porte de la chambre dans la-
quelle nous dînions roula sur ses gonds. Cinq ou six paysans entrèrent. Ces braves gens , sachant que j'étais dans leur pays pour y chercher la pierre du tombeau de Napoléon, m'apportaient à chaque heure du jour, et sans s'inquiéter s'ils me dérangeaient ou non, des échantillons minéralogiques des espèces les plus diverses qu'ils soumettaient à mon examen.
Qu'on se rappelle la tête de Méduse ou la statue du Commandeur, et l'on se fera une idée de l'impression que produisit sur le pope l'apparition subite des paysans.
Il faillit tomber à la renverse ; mais , se ravisant tout à coup , il étendit ses deux mains sur son assiette et se donna l'air de marmotter des prières.
Les paysans sortis, il se remit à manger.
Cependant tous les prêtres russes ne sont pas également timides en face des raskolniks. Il en est qui entreprennent bravement de les convertir. Voici un fait qui m'a été raconté par un témoin digne de foi.
Dans un des gouvernements septentrionaux de la Russie, où les raskolniks sont très-nombreux, un jeune pope nouvellement installé reçut un jour une lettre de son évêque, par laquelle il lui était enjoint de convertir immédiatement tous les dissidents de sa juridiction , sous peine d'être jeté en prison.
Le jeune prêtre se mit aussitôt à l'œuvre; il réunit tout ce qu'il put rencontrer de raskolniks, et les évangélisa de son mieux.
Mais ceux-ci se bouchaient les oreilles.
Désespéré de son insuccès et se regardant déjà comme prisonnier de l'évêque , le pauvre apôtre était assis un jour, triste et rêveur, dans une chambre de son presbytère.
Vispraivnik entra.
« Eh bien ! votre révérence , comment va la conversion de nos hérétiques?
— Mal, très-mal; j'y perds mon temps et ma peine.
— Eh bien ! ne vous tourmentez pas davantage , c'est moi qui les convertirai. »
Le lendemain, ïisprawnik arriva au milieu de la réunion suivi de cinq ou six moujiks armés de fouets.
« Gomment ! misérables, s'écria-t-il d'une voix tonnante, en s'adressant aux sectaires, vous ne voulez pas vous convertir à notre religion ?
— Non.
— Eh ! pourquoi, s'il vous plaît ?
— Parce que ni nos pères ni les pères de nos pères ne nous l'ont enseignée.
— Deux cents coups de fouet à chacun ! »
Les coups de fouet furent administrés ; les sectaires restèrent inébranlables.
Visprawnik écumait de colère.
« Oh! je saurai bien vous réduire, » murmurat-il.
Et il fit enchaîner les rebelles, puis ordonna qu'ils fussent transportés dans un endroit couvert de glace où il les laissa toute la nuit.
Le jour suivant, de bonne heure, il s'y rendit accompagné du pope.
« Ah ! ah ! fils de chiens , dit-il aux malheureux à moitié gelés, que pensez-vous de mes moyens de persuasion ? Vous allez vous convertir maintenant, j'espère....
— Non! répondirent les sectaires d'une voix ferme.
— Non?
— Non.
— Deux cents coups de verges!... »
Le sang coula.
De temps en temps Visprawnik faisait suspendre l'exécution, et renouvelait ses questions.
Enfin, on n'entendit plus qu'un sourd murmure, où il était impossible de distinguer si c'était un oui ou un non qui s'exhalait de ces poitrines sillonnées et livides.
« Ah! je savais bien, dit Yîsprawnik avec un sourire de triomphe, que je vous forcerais à confesser la vérité. »
Et sans attendre davantage, il fit conduire les
nouveaux convertis à l'église où le pope les confessa et les communia.
Quelques semaines après, cet heureux pope recevait une lettre de félicitation de son évêque et une décoration de l'empereur.
L'histoire ne dit pas si l'énergique iSprawnik eut part à la récompense. Quant aux prosélytes conquis par lui à la religion de l'empereur , ils se gardèrent de remettre les pieds une seconde fois dans l'église orthodoxe qui les avait vus se confesser et communier.
Telle est donc l'Église russe , telle est cette Église dont on voudrait imposer le protectorat aux Grecs, sujets du sultan. Prétention superbe que rien ne justifie : ni les fastes de l'histoire, ni le droit politique, ni le droit religieux. L'Église russe a-t-elle donc oublié qu'elle est fille de l'Église de Constantinople ; que c'est par elle qu'elle a été marquée au front du sceau du schisme; que c'est d'elle que, jusqu'à la fin du xvr siècle, elle a récuses patriarches, lesquels, encore, n'ont jamais occupé que le cinquième rang dans la hiérarchie orientale ? A-t-elle donc oublié qu'au moment où elle eût pu monter au plus haut échelon de la suprématie , elle en est tombée tout à coup , Pierre le Grand ayant brisé le lien spirituel qui unissait la fille à la mère, en sécularisant dans sa
personne la dignité patriarcale? Mais voilà précisément le titre que Ton cherche à faire valoir en faveur du protectorat que Ton réclame. C'est parce que l'autocrate s'intitule souverain orthodoxe qu'il se croit le droit d'étendre son sceptre, jusque pardessus la tête du sultan, sur ses coreligionnaires de Turquie. Si ce principe était admis, pourquoi donc l'empereur catholique des Français n'irait-il pas protéger, contre Léopold et contre Frédéric, les catholiques de Belgique et d'Allemagne? pourquoi n'irait-il pas demander compte à l'empereur de Russie lui-même du sort qu'il fait aux catholiques de Pologne? Ah! si l'Église russe portait en elle ce caractère de science élevée , de vénérable moralité qui impose, si par l'étendue de ses immunités, par l'éclat de ses privilèges, elle dominait véritablement cette autre Église dont elle ambitionne la tutelle, on concevrait jusqu'à un certain point les prétentions de son chef. Mais une Église réduite à l'état de cadavre; une Église qui réussit à peine à défendre , contre le travail souterrain des sectes, son unité intérieure; une Église dont chaque pontife est serf du trône; dont presque chaque prêtre est un type d'ignorance ou de désordre; une Église où la simonie est un régime normal , où le culte n'est qu'un amas de formes vaines, de superstitions ridicules, où l'administration des sacrements n'est que parodie , où la pa-
rôle du Christ est sans retentissement comme sans écho ; une telle Église, au lieu de se poser en protectrice , n'a-t-elle pas besoin plutôt de trouver elle-même quelqu'un qui la protège? Quel est donc le piège que depuis tant d'années les tzars de Russie cherchent à tendre à l'Occident? Il est vrai qu'au moment où ils sont découverts , ils se hâtent de donner le change et de se réfugier dans la question des lieux saints. Mais là encore le terrain est-il pour eux si solide? Quels sont leurs titres aux privilèges qu'ils revendiquent sur Jérusalem ? Ontils versé leur sang pour arracher le tombeau clu Christ des mains des infidèles? Hélas! tandis que les Occidentaux volaient aux croisades, les Russes, courbés sous le joug des Tatars, se rendaient à la horde des khans pour y baiser leur étrier, et léchaient de leur langue, sur la poussière, la goutte de lait tombée de la coupe que l'orgueil de leurs maîtres les forçait à leur présenter.
Émigration des Russes à la campagne.— Les uns vont dans leurs terres, les autres aux environs de Saint-Pétersbourg. — Caractère des villas moscovites. — Paulowsk. — Sa description. — Son Vauxhall. — Liberté d'allure et de langage. — Bals , concerts, feux d'artifice. — Caprices de la société russe.
A peine le soleil de mai a-t-il fondu les glaces de la Néwa et réveillé parmi les feuilles naissantes des jardins et des parcs la troupe joyeuse des oiseaux printaniers, qu'une sorte de délire s'empare des habitants de Saint-Pétersbourg. C'est à qui s'échappera le plus vite de ces maisons et de ces palais transformés pendant huit mois en serres chaudes, où, malgré l'éclat des fêtes et des plaisirs, la beauté s'étiole , la vie suffoque ; on a soif de grand air et de liberté. D'ailleurs , la vie d'hiver en Russie n'estelle pas , plus encore que partout ailleurs , la vie officielle, la vie en uniforme? Quel bonheur de pouvoir secouer ces entraves, pour parcourir, en paletot bourgeois, les champs parés de la semence
de l'automne , ou pour folâtrer en léger peignoir sur le vert gazon des prairies !
Cet empressement des Russes à émigrer à la campagne s'explique encore par le peu de temps qu'ils ont à y séjourner. Chez eux, l'été n'est qu'un rayon entre deux nuages; le moindre souffle peut combler le vide et ramener sinon les glaces et les frimas , du moins les vents froids , les brouillards sinistres, les pluies fécondes en déceptions et en tristesses. Alors il ne reste plus qu'à plier sa tente et à revenir sous les toits de la cité pour y maudire l'ingrate nature dont on a imploré en vain les faveurs.
La plupart des maisons de campagne que l'on voit en Russie semblent avoir été bâties en conséquence de cette brièveté et de cette mobilité de la belle saison. Ce sont plutôt de fugitifs abris que de sérieuses habitations ; on n'y voit ni pierres ni briques , seulement du bois. Cela suffît pour l'usage éphémère auquel elles sont destinées. Du reste, à défaut de solidité dans les murs , la décoration y abonde. Les Russes ont la passion de la bigarrure : on dirait que toutes les couleurs de l'arc-en-ciel se soient donné rendez -vous sur les toits, sur les balcons et autour des portes et des fenêtres de leurs villas, pour lutter d'éclat et de variété avec les fleurs des jardins qui les environnent. Goûts singuliers et même un peu sauvages ! Mais cette singu-
larité et cette sauvagerie ne sont pas sans charmes. Je dois dire cependant que, parmi toutes ces enluminures, on voit s'élever çà et là des bâtiments simples et nobles, et, quant à ceux de la couronne, châteaux impériaux ou villas princières , ils ne le cèdent en magnificence et en bon goût à aucun des bâtiments de ce genre que montrent avec orgueil les autres nations de l'Europe.
Un autre caractère des maisons de campagne de la Russie, c'est de reproduire dans leur architecture toutes les fantaisies de l'art grec. Colonnes , chapiteaux, portiques, corniches, rien n?y manque. C'est là, du reste, ce que nous avons vu aussi dans les villes. J'aime mieux, en fait de maisons de campagne russes , celles qui se rapprochent le plus des isbas des paysans ou des chalets suisses , ou même des cottages anglais. Ces formes conviennent davantage à la nature du climat de la Russie , à l'aspect de ses localités, au caractère de sa civilisation.
Des Russes de Saint-Pétersbourg qui passent l'été à la campagne , les uns , plus sérieux ou plus intéressés, vont jusque dans les gouvernements les plus éloignés de l'empire visiter leurs terres et leurs serfs; les autres, et c'est le plus grand nombre, foule joyeuse et insouciante, ne s'écartent pas des environs de la capitale. Habituellement, ils s'y réunissent dans le même centre , à la suite de quelque jeune et jolie femme, lionne fantasque ou
LES SEIGNEURS ET LES SERFS. 263 simple colombe qui tient pendant toute la saison le sceptre des fêtes et des jeux.
Lors de mon séjour en Russie, en 1842, tout le flot de la société s'était porté à Paulowsk , lieu de plaisance voisin de Tzarskoe-Celo , où feu le grandduc Michel, frère de l'empereur Nicolas, possédait un magnifique château et d'immenses forêts. Partout où s'étendent les regards, la campagne s'y montre émaillée de gracieuses villas et de maisons de grands seigneurs. Rien n'y manque de ce qui peut embellir la vie; et l'on pouvait, du temps du grand-duc, s'y abandonner à une liberté d'allures, à un franc-parler , qui contrastaient avec cette réserve gourmée que l'on rencontre habituellement dans les États de l'autocrate.
J'aimais, le soir, quand j'avais terminé mes affaires, à secouer pendant quelques heures la poussière de Saint-Pétersbourg, pour me rendre dans cette campagne privilégiée ; car c'est surtout le soir que PauloAvsk s'anime. Alors son splendicle Vauxhall ouvre ses larges portes, et la foule qu'alimente sans cesse le chemin de fer de Tzarskoe- Celo s'y précipite confuse, impatiente. Gungl, le célèbre chef d'orchestre , donne le signal , le concert commence ; puis bal , tombola , mascarade , jeux de toute sorte. Et tandis que les salles intérieures retentissent de l'éclat de la musique et des transports de la danse, les bosquets et les parcs
frémissent au bruit des fanfares et des marches militaires. Quelle animation! quelle joie! quelle magnifique ivresse ! Mais voyez donc cette troupe de jeunes gens qui s'avance : ce sont des officiers fraîchement empanachés, qui souhaitent la bienvenue à leur nouvel uniforme. Ils ont la tête montée par le Champagne; et, de la danse et des autres plaisirs, ils s'en donnent à cœur-joie. Hàtez-vous, jeunes gens! déjà la caserne vous appelle; là, vous le savez , il faut serrer la ceinture et porter haut le collet.
La nuit est close; le rôle des artificiers commence; les fusées volent, les pétards éclatent, les feux de Bengale empourprent les jardins et les bosquets.
Bientôt les salons du Vauxhall sont déserts. Chacun veut voir les soleils tournoyer, les fusées monter au ciel. On se presse au dehors, on se hisse audessus des chaises, des tables et des bancs; on grimpe jusque sur les arbres. Les hourras se mêlent au bruit des fanfares et aux détonations des pièces d'artifice. Enfin, voici le bouquet, et, au milieu de ses fleurs jaillissantes, le chiffre impérial couronné d'une auréole. Tout le monde fait silence ; la musique entonne l'hymne national , le God save the King moscovite, et, tandis que ses religieux accords s'élèvent vers le ciel, la foule peu à peu s'écoule.
C'est ainsi que la société russe de Paul<wsk célèbre presque tous les beaux jours de Pété. Ailleurs on ne trouve ni la même animation ni le même enthousiasme. Mais laissez venir la saison prochaine; peut-être qu'alors Paulowsk ne sera plus qu'un désert ; la société capricieuse aura choisi un autre temple à ses jeux bruyants, à ses charmantes folies.
Propriété seigneuriale. — Arrivée du seigneur russe dans ses terres. — Réception solennelle. — Le boyard et le rouble. — Routine des paysans russes. — Leur adoration du fait accompli. — Cruauté des nobles parvenus. — Vengeance des serfs.
— Routes des propriétés seigneuriales.— Routes de l'intérieur de l'empire. — Le pont démoli. — Stations ou relais de poste.
— Leur pénurie et leur malpropreté. — Accidents. — Rapacité des jemschiks. — Livre de poste.
Nous voici maintenant à trois cents lieues de Saint-Pétersbourg. Une vaste propriété s'étend devant nous. Quatre-vingt mille arpents en terres, prés, jardins, vergers, parcs, étangs, marais, lacs, bois séculaires ! ajoutez à travers tout cela deux cents villages avec leurs maisons de bois bigarrées de rouge et de vert, leurs églises aux blancs clochers, aux portiques ornés de peintures. C'est la propriété du prince ***.
La première fois que je visitai cette propriété, j'étais en compagnie du prince lui-même , qui m'a-
vait invité à y venir passer la belle saison. Il serait difficile de donner une idée de la magnifique réception qui nous fut faite. A peine la présence du seigneur sur ses terres fut-elle signalée, que tous ses vassaux se portèrent en foule à sa rencontre. A leur tête marchaient les starostes (anciens) de chaque village, et l'intendant général du domaine, représentant du prince. L'air retentissait de bruyants hourras; les habits de fête resplendissaient aux rayons du soleil d'été.
Arrivés dans la cour d'honneur du château seigneurial , nous vîmes hisser le pavillon du maître au-dessus de la tour, aux applaudissements répétés de la multitude, après quoi les adresses commencèrent. D'abord, ce fut le tour de l'intendant , puis des starostes (anciens) , puis des simples paysans. Tous répétèrent à peu près le même thème.
Le seigneur, debout sur le perron , remercia les orateurs des bons sentiments qu'ils lui témoignaient et leur promit d'ajouter encore à la satisfaction de son peuple, s'il avait lieu, comme il l'espérait, d'être content de lui pendant le séjour qu'il venait faire dans ses terres.
Aux discours succédèrent le baisement et l'accolade. Vieillards et jeunes gens se précipitèrent à F envi dans les bras du prince qui les serra avec effusion contre son cœur. Enfin le prince entra dans ses appartements, et la foule joyeuse organisa
autour du château un bal monstre qui se prolongea jusqu'au soir. Puis on tira le canon, on chanta, on mangea, on but de Feau-de-vie, on s'enivra. Ainsi se termina la fête de la bienvenue.
Cette fête se célèbre à peu près de la même manière dans toutes les propriétés seigneuriales de la Russie qui appartiennent encore à d'anciennes familles. Cependant il est à remarquer que, parmi ces familles , celle du prince *** se distingue par une douceur de mœurs exceptionnelle; elle prend pour guide de sa conduite avec ses serfs , non les lois impitoyables de l'empire , mais les inspirations de la civilisation et de l'humanité.
Un vieux boyard dont j'ai connu le fils , spéculant sur l'enthousiasme de ses sujets, avait converti en cérémonie fiscale la cérémonie de la réception. Dès qu'il était arrivé dans son château, il s'installait dans une salle splendidement ornée , et là , assis sur une espèce de trône , la main droite étendue sur un coussin posé devant lui , il admettait tous ses vassaux à lui faire hommage. Ceux-ci se traînaient à genoux , les yeux baissés , jusqu'au trône de leur maître, baisaient respectueusement sa main, et déposaient chacun, dans une urne d'airain tenue par un héraut d'armes , un rouble argent (quatre francs).
Chose singulière et qui marque bien la puissance du fait accompli, de même que l'habitude de ser-
vilité chez les Russes ! cet acte arbitraire, et jusqu'à un certain point oppressif, était tellement passé dans les mœurs des paysans du boyard , que ses fils, qui se piquaient d'idées libérales, eurent toutes les peines du inonde à leur en faire accepter l'abolition. Longtemps ils vinrent au-devant d'eux, leur rouble à la main, s'obstinant à voir clans le refus qu'en faisaient leurs jeunes maîtres un dédain de leur hommage.
Mais si les vieux boyards de l'empire sont reçus si magnifiquement par leurs serfs, il n'en est pas de même des nobles de fraîche date. Ceux- ci n'ayant conquis leur blason que par le jeu machinal du tschinn, le peuple les prend difficilement au sérieux. Limités, d'ailleurs, dans leur fortune à ce qu'ils ont pu voler au service de l'État , il est rare que leurs déprédations aient été assez productives pour leur permettre d'acheter de grands domaines. Quelques centaines d'arpents de terre, cent ou cent cinquante serfs , tel est en général leur contingent de propriétaire. Mais plus leur fond est petit, plus ils déploient d'énergie à l'exploiter. Malheureuses les âmes qui leur sont tombées sous la main! Comme leur soif d'argent est inextinguible, ils les font produire à outrance , ils les épuisent. Et puis, quelle n'est pas la morgue de ces parvenus! Réduits longtemps à ramper eux-mêmes, ils se dédommagent des humiliations qu'ils ont souffertes
par un redoublement de vexations et de violences à l'égard de leurs infortunés vassaux. Il n'est pas rare que de tels bourreaux tombent sous les coups de leurs propres victimes. Le paysan russe est d'une mansuétude et d'une patience sans égales ; mais quand il est enfin poussé à bout, cette mansuétude se change en rage , cette patience en impétueux délire : ce n'est plus l'homme qui se montre en lui, c'est la bête féroce.
Ce qui frappe surtout en arrivant dans une propriété seigneuriale , c'est l'excellent état des routes. Elles ressemblent aux allées d'un parc semées de gazon et bordées d'arbres verts. C'est là un luxe dont un boyard russe se passerait difficilement. Toutefois, ce bel entretien des routes ne dépasse guère les trois ou quatre villages qui entourent le château. Au delà, bien qu'ils y soient obligés par la loi , les propriétaires s'inquiètent fort peu des voies publiques : aussi sont-elles généralement dans un état pitoyable1.
1. M. Hommaire de Hell trace des routes de Russie un tableau d'une vérité frappante. «Elles sont, dit-il, simplement tracées par deux fossés de quelques centimètres de profondeur , et par une ligne de poteaux, placés de verste en verste pour marquer la distance parcourue , ainsi que la distance à parcourir. Mais ordinairement on ne tient nul compte du tracé impérial, et souvent la route sillonnée par les transports s'étend sur plus d'une demi-lieue de largeur. A chaque pluie, le chemin change de direction ; les voituriers , abandonnant l'ancien , en tracent un
Ce qui étonne le voyageur étranger qui parcourt la Russie, c'est la sécurité dont on jouit sur ces routes désertes; c'est encore plus la certitude presque infaillible d'y trouver du secours en cas de danger. Combien de fois ne l'ai-je pas éprouvé par moi-même! A quelque heure du jour ou de la nuit qu'un accident vous arrive, vous n'avez qu'à pousser un cri , et aussitôt vous voyez sortir comme de dessous terre cinq ou six paysans armés de haches, qui s'empressent autour de vous , et vous aident à sortir d'embarras. 11 est vrai que cette complaisance est souvent tarifée à un prix exorbitant.
Un jour que je me rendais de Saint-Pétersbourg
autre à travers la steppe. Pendant l'hiver, à l'époque des chasseneige et des brouillards, les voyages , dans la Nouvelle -Russie ( on peut dire dans toutes les Russies ), présentent de véritables périls. Il est alors si facile de s'écarter de la route, que les voyageurs sont constamment exposés à mourir de froid dans les steppes où ils vont se perdre. Les ponts , au passage des fleuves et des rivières, sont aussi rares que les chaussées , et là où il en existe, ils sont tellement défectueux , que les voituriers cherchent toujours à les éviter , pour ne pas exposer leurs chariots à être brisés. Aussi, tout voyageur qui , au milieu d'un bon sommeil, se trouve tout à coup réveillé en sursaut par quelque secousse violente , peut être assuré d'avance qu'il passe sur un pont ou sur un fragment de chaussée. C'est surtout au printemps et à l'automne que l'on maudit l'incurie de l'administration des ponts et chaussées, car, à ces deux époques de l'année, les routes sont impraticables ; le plus petit ravin devient un lit de torrent , et les communications sont souvent totalement interrompues. » ( Les steppes de la mer Caspienne, le Caucase , la Crimée et la Russie méridionale, tome I, page 335.)
à Jaroslaff, je m'engageai dans une portion de route tellement sablonneuse, que huit chevaux suffisaient à peine à traîner ma légère calèche. Aux environs d'un pont de bois, elle s'enfonça jusqu'à la caisse. Je me crus perdu ; mon cocher et mon domestique crièrent au secours ; mais quelle apparence d'être entendu, au milieu d'une vaste forêt, et loin de toute habitation humaine?
Cependant, au bout d'un quart d'heure , et à ma grande surprise, je vis quatre paysans accourir ; ils étaient couverts de sueur.
Schto ta koi? schto ta hoil (Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce que c'est que ça?) demandèrent-ils.
Je leur montrai ma calèche ensablée.
Nitchevo ! nitchevo ! (Ce n'est rien ! ce n'est rien !)
Et détachant leur hache de leur ceinture, mes quatre hommes se mirent à démonter les parapets du pont qui était devant nous, pour s'en faire des leviers1.
Cinq minutes après , ma pauvre calèche était délivrée et reprenait sa marche. Le quart d'heure de Rabelais fut naturellement un peu rude ; je rn'exé-
1 . Les madriers et autres pièces dont se composent les ponts de l'intérieur de l'empire , sont unis ensemble par des chevilles de bois, et non par des clous en fer. Si l'on employait de ces derniers, les ponts seraient infailliblement disloqués, les paysans russes étant de leur nature tellement voleurs , qu'ils ne manqueraient pas de se jeter sur un métal qu'ils peuvent vendre avec profit.
eutai, et je vis mes sauveurs remonter , en un clin d'œil, les parapets qu'ils avaient déplacés, et retourner ensuite à leurs travaux.
Le mauvais état des routes n'est pas le seul désagrément que rencontre le voyageur dans l'intérieur de la Russie. On sait ce qu'y valent les stations ou relais de poste, hôtelleries dévastées où l'abstinence est à l'ordre du jour , où pour bois de lit vous n'avez que le plancher, pour matelas qu'une méchante botte de paille. Je me souviens d'avoir bu, à une de ces stations, du Xérès de ma cave portative dans une vieille tasse cassée qui avait servi à plusieurs générations. Que de nuits j'ai passées couché sur le plancher, pêle-mêle avec mes bagages et cinq ou six voyageurs tellement serrés les uns contre les autres, qu'ils laissaient à peine aux insectes de tout genre, esprits familiers des stations russes, la place nécessaire pour exercer sur nos pauvres corps leurs ravages accoutumés ! Dirai -je encore les émanations problématiques qui infectent ces abominables réduits , leur indicible saleté , leur étouffante atmosphère? Certes, je conçois pourquoi les seigneurs russes ne s'aventurent dans l'intérieur de leur pays qu'en traînant après eux une maison toute montée, c'est-à-dire cuisiniers, maîtres d'hôtel, lits, coussins, vivres et boissons de tmite espèce. Bien à plaindre l'étranger qui n'a pas tout ce luxe à sa disposition; il ne pourra se soustraire au supplice de la station
qu'en prenant en main le bâton de juif errant et en marchant sans repos.
D'une station à l'autre, on trouve sur les routes de Russie une suite de longs poteaux aux couleurs de l'empire, portant inscrits, sur un double écriteau, d'un côté le nombre des verstes qu'on a faites depuis la dernière station , et de l'autre le nombre des verstes qui restent à faire jusqu'à la station prochaine. Ces indications sont très-commodes ; elles corrigent la longueur et la monotonie de la route.
Un excellent moyen d'abréger encore cette longueur et cette monotonie, c'est d'avoir son cocher à soi, et de se faire précéder d'un courrier pour retenir les chevaux. Votre propre cocher, n'ayant aucun intérêt à ménager les bêtes qu'il conduit, en tire tout le parti possible, tandis que le cocher pris à la station est souvent le propriétaire de ces mêmes bêtes, et se laisse aller vis-à-vis d'elles à une indulgence dont vous êtes nécessairement victime. Quant au courrier, il est indispensable sur les routes bien fréquentées. Sans cette précaution, vous risquez fort de ne pas trouver de chevaux aux stations , ou de perdre un temps considérable à les attendre. Il faut dire aussi que cette absence des chevaux n'est souvent que simulée. C'est un tour de Yiemschik (maître de poste}, dont la cruelle rapacité spécule sur votre impatience.
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En vain entendrez-vous hennir les chevaux dans Técurie, il vous répondra imperturbablement qu'il n'y en a point, jusqu'à ce qu'enfin , de guerre lasse, vous vous soyez décidé à hausser le prix du tarif légal; alors Yiemschik devient avec vous le plus charmant des hommes ; il n'y a si beaux coursiers dont il ne dispose avec le plus vif empressement en votre faveur.
Cependant , comme en Russie le remède se trouve assez souvent , du moins en principe , à côté de l'abus, il est libre à vous, après avoir été rançonné par Yiemschik, de signaler son méfait dans le livre de poste. Ce livre arrive à certaines époques sous les yeux de la police , qui ne manque pas de punir ou plutôt de rançonner à son tour et à son profit ce malheureux délinquant. De peur de fraude ou d'interpolation de la part du chef de la station ou même des voyageurs , le livre de poste est timbré à chaque feuillet et fixé à un cadre scellé sur la table de la station avec les armes de l'empire.
Le seigneur russe dans ses terres. — Ses audiences solennelles. — Présentation des suppliques. — Partage des terres. — - Vente et achat des serfs. — Obrok ou redevance. — Obrok en argent. — Obrok en travail. — Temps de la fenaison et de la moisson. — Émigration des moissonneurs. — Leurs campements. — Distribution des familles de paysans. — Manière dont les seigneurs russes compensent à leurs serfs les travaux extraordinaires qu'ils leur imposent.
La vie du seigneur russe dans ses terres ne ressemble en rien à la vie qu'il mène dans les cités ou à la cour. Ici il est esclave, là il est maître. Dès le matin , assis dans un grand fauteuil , enveloppé de sa robe de chambre, sa longue pipe à la bouche, il donne ses audiences. Vous y voyez arriver successivement l'intendant du domaine, les starostes, les employés du comptoir, tous chapeau bas, et leur dossier à la main. Ils rendent compte de leur gestion , ils exposent les résultats des travaux passés \ et discutent leurs projets pour l'avenir. Amélioration de la culture des terres , de la coupe des bois, de l'entretien des prairies, des vergers, des jardins , des serres ; plans de réforme pour la vie des serfs, pour leurs prestations en argent et en nature , pour leur contribution au recrutement , pour l'allégement ou l'aggravation de leurs redevances : telles sont les questions qui sont ordinai-
rement à Tordre du jour. Le seigneur prend ou non l'avis de chacun , et décide en dernier ressort.
Ces audiences ne profitent pas seulement aux autorités; les simples paysans y sont admis. Us se présentent devant leur seigneur à genoux , les yeux baissés , et tenant sur leur tête la supplique qu'ils lui apportent. A moins qu'ils n'aient sérieusement démérité , ils reçoivent toujours de la part de leur maître un bienveillant accueil, et, si leur supplique est juste et n'affecte en rien les intérêts seigneuriaux, une satisfaction immédiate. Alors ce sont des témoignages de reconnaissance, des saluts, des protestations sans fin. En congédiant les paysans, le seigneur leur donne sa main à baiser.
Le serf russe dépend entièrement de son seigneur, qui peut, à son gré , le vendre ou l'échanger, pourvu toutefois qu'il ne le sépare point de la terre à laquelle il appartient1. Cependant l'autorité du seigneur russe, toute despotique qu'elle est, ne saurait, ce semble, dégénérer facilement en abus. D'un côté elle est soumise à des lois spéciales, dont la police de l'empire surveille l'exécution ; de l'autre , à des règlements d'ordre dont l'observation
1 . Telle est la loi ; mais les propriétaires ne font aucune difficulté de l'éluder. En réalité et en pratique , la condition du serf russe , quant à la faculté qu'a son seigneur de disposer de sa personne , ne diffère en aucune façon de celle de l'esclave noir.
est contrôlée par le maréchal de ]a noblesse. Un seigneur russe qui prévariquerait en matière grave serait, d'après ces lois et règlements, ou puni par les tribunaux ou mis en tutelle par l'assemblée de ses pairs *. Mais tout ceci n'est en réalité qu'un vain appareil ; les abus sont fréquents , les répressions rares ; un seigneur opulent n'a-t-il pas toujours à offrir à ses juges des arguments sonores de son innocence et de son bon droit? Il n'est que la hache du serf opprimé qui soit sans réplique ; quand elle se lève , et le cas est fréquent, alors justice est faite.
Sans être propriétaire, le serf russe a son terrain à lui qu'il cultive , et dont il récolte et consomme les fruits. Voici comment le prince dont il a été question plus haut, organise chez lui le partage des terres. Il prend pour base le nombre des travailleurs. Ainsi, au village qui possède cinquante travailleurs, il assigne cinquante-cinq parts. Chacun a donc la sienne; quant aux parts supplémentaires, elles sont données successivement à ceux des paysans du village qui, ayant
1. Mais souvent les nobles se coalisent eux-mêmes contre le serf opprimé. M. S***, propriétaire du gouvernement de Vitebsk, ayant été assassiné par ses serfs parce qu'il avait voulu violer une de leurs filles, on ordonna une enquête. Vingt nobles voisins du défunt déposèrent en faveur de sa moralité. L'empereur, indigné, ordonna que les biens de tous ces faux témoins fussent séquestrés.
atteint l'âge de dix-huit ans, deviennent aptes à prendre femme et à être inscrits parmi les travailleurs.
En attendant , les parts supplémentaires peuvent être affermées par les premiers paysans venus, mais à la condition de les remettre à leurs possesseurs naturels, dès que ceux-ci seront arrivés à l'âge légal.
En cas d'excédant du nombre des travailleurs, le prince *** n'augmente point le nombre des parts; il fait de cet excédant le noyau d'un nouveau village.
Il est des seigneurs qui n'assignent à chaque village qu'un nombre de parts égal au nombre des travailleurs qu'il renferme, et qui, à l'avènement d'un nouveau travailleur, procèdent à un nouveau partage. Cette méthode est vicieuse, elle favorise la paresse et décourage le travail. Comment le serf se livrera-t-il avec ardeur à la culture d'un champ qu'il peut être forcé d'abandonner d'un jour à l'autre?
L'exploitation du champ assigné au serf russe doit suffire à le nourrir, lui et toute sa famille. Le seigneur ne réclame rien de son produit; du moins ne le réclame-t-il que dans la limite de Yobrok ou redevance.
Uobrok se paye en travail ou en argent. A ce titre , le travail ne peut être exigé du serf par le
seigneur que trois jours par semaine. La fixation de Yobrok en argent est arbitraire ; elle varie avec le nombre des serfs et la richesse des seigneurs. Le taux moyen est de soixante et dix à quatre-vingts roubles assignats par an (environ soixante à quatrevingts francs ). Mais il est des seigneurs qui exigent infiniment plus.
Ordinairement le seigneur laisse à ses paysans le choix du genre (Yobrok qu'ils préfèrent lui payer. Ceux-ci se règlent à cet égard sur leur paresse. Si les terres qui leur sont données sont fécondes et d'un facile rapport, ils choisissent Yobrok en argent ; si , au contraire , ces terres ne peuvent produire qu'à force de labeur, ils choisissent Yobrok en travail. On conçoit cette détermination. Vobrok en argent ne peut être acquitté qu'avec le fruit d'un travail réel , tandis que pour Yobrok en travail , il suffit de trois jours passés sur les terres du maître, trois jours où un labeur fictif, mêlé de fréquents sommeils, suffit tout aussi bien que les efforts les plus diligents à acquitter la redevance ; c'est ainsi du moins que raisonnent les rusés mougiks. Il est vrai que les intendants sont là, qui, par l'emploi du bâton ou de la verge , contrarient singulièrement ces calculs.
Les serfs qui payent Yobrok en argent n'en sont pas moins obligés par leur seigneur, et à son profit, à une certaine prestation annuelle qu'ils
doivent acquitter en travail1. Ce travail, chez le prince *** et chez la plupart des propriétaires, dure treize jours; il a lieu pendant la fenaison et la moisson. A cette époque il se passe quelque chose de fort curieux dans les villages de Russie. La population mâle en émigré tout entière, pour se rendre, chaque paysan avec son cheval, sur les terres du seigneur. Là des tentes sont dressées, et tant que dure la fenaison ou la moisson, les paysans y bivaquent, sans souci de leur famille ni de leur chaumière.
Si le temps de la fenaison ou de la moisson se prolonge au delà de treize jours, les paysans ne désertent pas pour cela les terres de leur seigneur, mais celui-ci leur tient compte de ce surcroît de travail par une réduction proportionnelle sur leur obrok annuel.
1. Ceci ne regarde que les serfs qui habitent les terres du seigneur. En général , les serfs qui sont à Yobrok en argent obtiennent un passe -port pour aller faire le commerce ou tout autre métier dans les villes. On sait que, parmi eux, il en est qui réalisent des fortunes colossales; beaucoup de serfs marchands, appartenant au comte Schéréméteff , l'un des .plus riches propriétaires de serfs de la Russie , sont millionnaires. Le comte Schéréméteff se fait une gloire de posséder de pareils serfs ; il n'augmente point Vobrok qu'ils lui payent annuellement ; mais s'il prend fantaisie à quelques- uns d'entre eux de vouloir racheter leur liberté , le comte les repousse inexorablement, déposassent-ils à ses pieds la moitié de leur fortune. Les cas sont excessivement rares où il se soit départi de ces principes rigoureux , lesquels font partie, dit-on, du code particulier de la famille.
Fêtes de la moisson. — Ivresse des paysans russes. — Cabarets de la couronne sur les terres des seigneurs.— Chants et danses russes. — Aspect des villages de la Russie. — Intérieur et extérieur des maisons. — Mode de construction. — Incendies. — Moyens pour les prévenir ou les combattre. — Soirée chez des paysans russes. — Singulier mode d'éclairage. — Balalaïka ou guitare russe. — Costume d'hiver et d'été des paysans russes. — Kakoschnik, coiffure nationale des femmes.— Richesse des habits de fête.
En Russie , comme dans toutes les autres contrées de l'Europe , le temps de la moisson est un temps de fêtes et de réjouissances. C'est alors que le paysan , se livrant sans réserve à son goût pour l'eau-de-vie , couronne presque chaque journée par une folle ivresse et par les plus incroyables extravagances. Rien de plus amusant et de plus attendrissant à la fois que des paysans russes ivres. Us s'embrassent avec effusion et s'adressent les propos les plus charmants. Vous les voyez aussi accourir au-devant de leur seigneur, ou de l'intendant qui tient sa place, ou même de l'étranger qu'ils reconnaissent pour son ami, se précipiter à leurs pieds et les assurer de leur inviolable attachement, de leur fidélité éternelle. Que de fois n'ai-je pas reçu moi-même de leur part les protestations les plus touchantes! Le paysan russe ivre, c'est l'homme
de la nature , mais avec tout ce qu'elle a de souriante bonhomie, de parfum béatifique. Gardezvous de conseiller au seigneur russe de proscrire l'ivresse de ses domaines. Il est tellement enchanté de la félicité qu'elle procure à ses paysans , que , loin d'y mettre obstacle , il la favorise par tous les moyens. De son côté, le gouvernement entretient sur les terres seigneuriales un certain nombre de cabarets , dont il tire , bien entendu , un revenu considérable1. Ce sont là les seuls établissements qu'il peut posséder sur ces sortes de terres. Le seigneur n'a pas le droit de s'opposer à leur fondation; il désigne seulement la place qu'il lui convient de leur attribuer. De pareils usages nous paraissent bizarres, mais ils sont tellement enracinés dans les mœurs du pays, que nul ne songe à les modifier ; et , si par hasard le caprice en prenait à quelque seigneur, on conçoit qu'il verrait se lever contre lui tous les serfs de ses domaines, ligués avec la ferme des eaux-de-vie et les commis de la couronne. Les sociétés de tempérance n'ont jamais pu prendre racine en Russie.
A moins que l'ivresse ne l'ait trop vivement attendri, le paysan russe fait retentir l'air de ses roulades les plus gracieuses et s? livre à tous les
1. L'impôt sur l'eau-de-vie forme le revenu le plus considérable de l'empire. Il monte à plus de cinquante millions de rou bles (200 millions de francs).
transports de la danse. La danse russe a un caractère singulier : en même temps qu'elle impose au beau sexe une extrême modestie et une parfaite impassibilité , elle sollicite le cavalier à une excentricité de mouvements et à une hardiesse de gambades qui défieraient les danses les plus échevelées. Tout cela s'exécute au son d'une espèce de guitare appelée balalaïka, à laquelle le musicien mêle des effets de gosier et des trépignements de pieds dont on ne saurait se faire une idée. Les solos du cavalier sont entremêlés de figures bizarres, dont quelques-unes rappellent nos farandoles du Midi et nos bourrées d'Auvergne. On y voit aussi des rondes bretonnes, des pelotons bourguignons et mille autres folies de ce genre. C'est un être fort goûté parmi les paysans russes qu'un habile danseur; il est de droit le coq du village.
La première fois que je vis en Russie les danses nationales , ce fut dans un village des environs du lac Ladoga. 11 était fort tard; je venais de prendre mon thé, et je me disposais à me coucher, lorsque l'on frappa à ma porte \ « Entrez ! » dis-je ; et cinq ou six paysans s'avancèrent avec toutes les marques du plus profond respect. « Nous venons, me direntils, inviter Votre Seigneurie à une grande réunion qui se tient dans la maison d'Ivan Petrovitsch ; nous espérons qu'elle voudra bien y assister. » Je répondis affirmativement, et je partis avec les paysans.
La maison d'Ivan Petrovitsch était une des plus jolies du village, ce qui, du reste, n'était pas fort difficile, car ce village était on ne peut plus mal construit. Ordinairement les maisons des paysans sont peu éloignées les unes des autres , et quelquefois placées deux à deux , avec une petite cour de chaque côté. La façade qui donne sur la rue n'a point de porte. On entre par la cour, où se trouve un escalier qui conduit dans l'intérieur de l'habitation. Quoique les maisons à plusieurs étages ne soient point dans le goût national, le paysan russe laisse toujours un espace vide de huit à dix pieds de haut entre le premier plancher et les chambres, ce qui forme un espace vide réservé au menu bétail.
La pièce principale de l'habitation, éclairée ordinairement par trois fenêtres , occupe tout le côté qui donne sur la rue. Au-dessus se trouve quelquefois une petite chambre à une fenêtre , ouvrant sur un balcon : elle sert habituellement de chambre à coucher aux jeunes filles s et, sous le nom de terema, revient sans cesse dans les chansons populaires. Derrière la maison sont les diverses dépendances : l'étable , la remise, la cave, le magasin à farine et le bain. On trouve aussi dans les villages russes des dépôts de grains appartenant à toute la commune. Ces dépôts sont renfermés ordinairement dans des corps de bâtiment isolés , afin qu'ils soient à l'abri des incendies.
Les paysans riches 1 font seuls peindre extérieurement leurs maisons : les couleurs qu'ils préfèrent sont le vert pour les murs , le rouge pour les toits. Mais la plupart des habitations ne présentent que des poutres superposées, sans écorce et noircies par le temps , d'où il résulte qu'un village russe apparaît , de loin , comme une masse grisâtre et monotone, sans nul effet pittoresque.
Comme au milieu de ces villages de bois les incendies sont très-faciles , et par conséquent trèsfréquents , il importe que les secours soient prompts et que chacun soit bien fixé d'avance sur le rôle qu'il doit y jouer. C'est pourquoi on voit audessus des portes des maisons, dessiné en noir et en rouge, l'instrument avec lequel celui qui l'habite doit combattre le feu : qui avec le seau, qui avec une hache, qui avec un levier, etc. On voit aussi, dans les villages des seigneurs bien organisés, une tour élevée du haut de laquelle des sentinelles veillent nuit et jour, prêtes à répandre l'alarme à la première lueur d'incendie qu'elles apercevraient
1 . Il s'agit ici d'une richesse relative, car, en général, le paysan russe est misérable. Ce n'est que dans les villes que l'on rencontre des serfs vraiment opulents ; ce sont ces serfs à Yobrok en argent dont j'ai parlé plus haut, qui ont obtenu de leur seigneur la permission de se faire marchands, et qui ont prospéré. Il est rare qu'ils se retirent avec ce qu'ils ont gagné dans leur village natal pour y achever leurs jours.
dans la propriété du maître. On rencontre même des seigneurs qui sont allés jusqu'à établir sur leurs terres un service de pompes parfaitement régulier.
Revenons à la maison d'Ivan Petrovitsch.
Je m'attendais à une soirée splendide , je n'eus qu'une soirée curieuse. Je ne m'en plaignis certes pas. On m'introduisit dans une vaste chambre dont les murs et les poutres en bois de sapin avaient gardé leur teinte grisâtre naturelle. Au milieu s'élevait une sorte de chevalet en fer, sur lequel était ajustée une gaule enflammée. C'était là toute la lumière qui éclairait la chambre. Quand la gaule était consumée , on la remplaçait par une autre tirée d'un énorme fagot placé au pied du chevalet. Autour de la chambre régnait un banc en bois sur lequel était assise toute la société. Elle se composait uniquement de jeunes filles, tenant chacune une quenouille et filant le lin. Une vieille les présidait. Quand j'entrai dans la chambre, toutes se levèrent , mais sans me regarder et sans faire le moindre geste; puis les chants commencèrent , chants tristes , monotones , comme presque tous les chants des paysannes russes. Puis arrivèrent les garçons. Alors la soirée devint d'une gaieté folle. La balalaïka fît vibrer ses cordes les plus bruyantes ; le plancher résonna sous les tours de force des danseurs ; mais les jeunes filles ne
perdirent rien de leur calme habituel : elles dansèrent comme des momies sans lever les yeux, sans se dérider un seul instant. C'est un contraste curieux que cette impassibilité de la danseuse russe en présence des contorsions et des pirouettes de tout genre de son danseur. Celui-ci, du reste, loin d'en être refroidi, ne s'en évertue qu'avec plus d'ardeur, comme s'il devait compenser par ses excentricités personnelles ce qui manque du côté de sa compagne.
Ce singulier bal dura jusqu'à une heure du matin ; après quoi on apporta aux convives une espèce de galette toute chaude que l'on se mit en devoir de consommer en l'arrosant de kwass (sorte de bière) et d'eau-de-vie.
Le costume des paysans russes a un cachet tout à fait oriental. Il consiste, pendant l'hiver, en une pelisse assez courte , faite de peau de mouton ; pendant l'été, en un cafetan de gros drap gris, ou, pour la classe aisée , de drap bleu foncé. Ce cafetan est serré autour du corps par une large ceinture rouge. Depuis Saint-Pétersbourg jusqu'à Twer, les paysans portent un petit chapeau en feutre noir, évasé vers le haut et à larges bords , orné d'un ruban et d'une boucle en métal. A mesure que l'on approche de Moscou, ce chapeau devient pointu vers le haut et étroit des bords. Les élégants, parmi lesquels il faut compter surtout les cochers,
ajoutent au ruban qui l'entoure une rose, une plume de paon ou tout autre objet de ce genre. En été, la chaussure se compose de lapti (espèce de soulier en écorce d'arbres), attachés autour des jambes par des bandelettes croisées sous lesquelles se trouve une large bande de toile dont on enveloppe les pieds et les mollets en guise de bas. Un caleçon très-large, enfoncé dans les bottes ou les lapti, une chemise recouvrant le caleçon et serrée autour des reins par une ceinture assez mince, complètent l'habillement.
La coiffure des femmes se compose d'un bonnet en velours ou en soie, brodé d'or ou de perles, encadrant le visage et formant autour de la tête comme une gracieuse auréole [kakoschnik). Cette coiffure fait partie de l'habillement de cour et sied à merveille. Aussi représente- t-on souvent l'impératrice dans ce costume. Au lieu de kakoschnik, les femmes de Tarjok et de Twer portent sur la tête un bonnet élevé et conique dont la pointe retombe en avant, et qu'on pourrait comparer à un soulier. Les femmes de la campagne le remplacent par un mouchoir de couleur attaché sous le menton. Le vêtement principal est composé d'une longue robe sans taille, en laine, en soie ou en coton , que l'on serre autour du corps avec un cordon de couleur. Les manches en sont très-courtes et laissent passer celles de la chemise, qui font
manchettes autour du bras. Cette robe s'appelle sarafanne. En hiver, les femmes portent par-dessus une pelisse qui dépasse à peine les hanches, pressant la taille et plissée par le bas comme un éventail. On donne à cette pelisse le joli nom de douchegreika (chaufferette de Famé).
Les jours de grande tête, le costume de certaines paysannes russes est d'un éclat et d'une richesse sans pareils. J'ai vu à Novaia-Ladoga , le jour de la Pentecôte, des jeunes filles se promener en robes de drap d'or, bas blancs, souliers rouges, kakoschnifc orné d'or et de pierreries, terminé par un voile tombant jusqu'aux talons ; bra celets d'or, collier de perles, boucles d'oreilles dt diamants , cheveux roulés en longues tresses entrelacées de rubans et de légères fleurs. Il est impossible de rien imaginer de plus pittoresque.
L'esclavage en Russie. — Proverbes qui s'y rattachent. — Date de l'esclavage. — Ses caractères. — Ses abus.
Sauf quelques traits un peu sombres, tout ce que j'ai raconté jusqu'ici de la vie du seigneur et du serf dans l'intérieur de l'empire est assez souriant. On pourrait presque en induire de ma part une secrète sympathie pour le servage moscovite. Il
n'en est rien assurément. Je n'ai dit qu'une partie de ce que j'ai vu ; il me reste à compléter mon récit.
Un singulier caprice s'empara un jour de l'impératrice Catherine II ; elle publia mi ukase d'après lequel le mot esclave était rayé à tout jamais du vocabulaire russe. C'était là, sans doute, un titre de plus qu'elle voulait se donner aux hommages des philosophes et des libéraux de l'Occident. Des odes pompeuses célébrèrent cette haute magnanimité. Mais voyez la mystification : tandis que Catherine supprime par un ukase le mot de la langue, elle étend la chose, par un autre ukase, à toute une partie de son empire , qui l'avait ignorée jusqu'alors. On sait, en effet, que ce n'est que du règne de cette impératrice que les paysans de la petite Russie sont réduits à la condition de serfs.
Ce serait chose triste, mais curieuse, que d'étudier les divers phénomènes philologiques auxquels donne lieu , en Russie , cette barbare institution de l'esclavage. Par exemple, le mot russe qui répond au mot français pétitionner signifie littéralement frapper la terre du front. Le serf russe ne dira pas de son seigneur , comme il le dirait d'un de ses compagnons, qu'il mange ou qu'il dort, mais qu'il lui plait de goûter , qu'il lui plaît de se reposer , isvolit bouchât, isvolit potchivat. Ces mots il lui plaît
sont tellement naturels au serf, quand il parle de son maître, qu'il n'est pas rare d'entendre sortir de sa bouche des expressions comme celles-ci : lui a plu de tomber, il lui a plu de se faire mal, tl lui a plu d'être malade, etc.
Mais c'est surtout dans les proverbes populaires que se reflète la misérable condition du Russe attaché à la glèbe. Tout est à Dieu et au souverain : quelle suprême abnégation! Être coupable sans culpabilité : quelle exaltation de l'arbitraire ! quel servilisme d'obéissance! Je citerai encore : Dieu est trop haut , le tzar est trop loin. — Quoique à contrecœur, sois toujours prêt à faire ce qu'on f ordonne *. — Un homme battu vaut mieux que deux qui ne Vont pas été. — II n'y a que les paresseux qui ne nous rossent pas. — Le laboureur travaille comme un paijsan, mais il se met à table comme un maître, — L'oiseau est bien dans une cage d'or, mais il est mieux sur une branche verte ! Ne sent-on pas dans tous ces adages une lugubre impression de knout et de bâton , une résignation brutale, et aussi, disons-le, une mélancolique aspiration vers la liberté? Quoi de plus
1. « Du temps de Pierre Ier, dit M. TourguenefT, un Russe, après avoir été employé à l'étranger, s'y fixa définitivement. Invité à venir dans son pays pour y remplir un poste assez important , il répondit qu'il ne s'y rendrait que lorsque trois proverbes russes (ceux que je viens de citer) cesseraient d'être vrais. Inutile de dire que le brave homme mourut sans revoir sa patrie. »
poétiquement suave et en même temps de plus énergique que cette charmante image : L oiseau est bien dans une cage d'or, mais il est mieux sur une branche verte !
Il y a environ deux cent cinquante ans que l'esclavage a revêtu, en Russie, un caractère légal. Il date du règne de Boris Godounoff. Depuis cette époque , l'institution est restée stationnaire. C'est en vain que quelques souverains ont cherché à l'entourer de certaines garanties, qu'Alexandre, que Nicolas surtout en ont rêvé parfois l'abrogation. Le sort du serf n'en est pas moins aujourd'hui, comme à l'origine, à la merci du seigneur; si les abus sont réputés moins monstrueux, moins fréquents, c'est au perfectionnement instinctif de la nature humaine , c'est à l'empire d'une civilisation qui s'impose, malgré tous les obstacles, à quelques individualités privilégiées qu'il faut l'attribuer, et non à l'influence du code national. Qu'est-ce donc que ce code aux yeux du seigneur russe, et qu'a-t-il à en redouter? Ne possède-t-il pas dans son portefeuille ou dans sa caisse de quoi amortir le zèle du juge ou du capitaine de police le plus ardent?
Aussi cette prétendue atténuation des abus du servage, dont se félicitent les Russes contemporains, me fait-elle l'effet d'une imposture. Quelles étaient donc les horreurs d'autrefois pour que l'on amnistie si facilement celles qui se commet-
tent aujourd'hui? N'est-ce donc rien de battre à coups de verges ou de bâton, ou de faire battre, pour la plus légère faute, des créatures humaines; d'abuser à son gré de l'honneur des femmes et des filles; d'arracher, sous prétexte d'intérêt, l'époux à son épouse, l'enfant à sa mère; de transporter des hommes d'une terre dans une autre terre , comme un vil bétail; de les écraser d'injustes corvées; de les dépouiller du champ qu'ils ont cultivé ou de l'argent qu'ils ont gagné ; de faire exiler en Sibérie les sujets que l'on ne peut nourrir? N'est-ce donc rien, en un mot, de traiter comme des brutes des êtres raisonnables , et de refuser de reconnaître en eux ce que Dieu lui-même y a mis : une intelligence et un cœur?
Voilà pourtant les effets du servage tels qu'ils se produisent de nos jours en Russie. J'ai vu moimême, de mes propres yeux, plus de cent exemples qui viendraient à l'appui de mes assertions. Oui, j'ai vu des seigneurs russes, j'ai vécu avec des seigneurs russes qui se faisaient un jeu cruel , vis-à-vis de leurs serfs, de ce que la nature humaine a de plus vénérable et de plus sacré. Et, chose triste à dire ! indigné d'abord de tant d'atrocités, j'avais fini peu à peu par m'y habituer, par les excuser même : tellement , au milieu des miasmes délétères de cette atmosphère moscovite, on peut arriver à se laisser blaser dans ses facultés les
plus vivaces et désorienter dans ses plus nobles principes ]
Nombre des serfs. — Condition des serfs des seigneurs. — Ils ne peuvent posséder sous leur nom aucun immeuble. — Conséquences de cette loi. — Faits de spoliation. — Obligations des serfs envers leurs seigneurs. — Abus effroyables. — Le bâton et le fouet. — Régime normal. — Cas où le serf expire sous les coups. — Le seigneur amnistié. —Impossibilité pour le serf de se plaindre de l'oppression. — Knout et battogues. — Serfs de la couronne. — Les Russes seuls sont esclaves en Russie. — Révoltes de paysans. — Férocité qu'ils y déploient. — A quoi tient-elle ? — Apologistes du servage. — Puérilité de leurs arguments. — Emancipation. — Ses obstacles. — Sa nécessité.
La classe des serfs russes , vulgairement appelée mougiks , ne représente pas moins de la vingtième partie de toute la population du monde connu; elle dépasse de plusieurs millions la population de la France, et s'élève à plus du double de celle de l'Angleterre. Somme toute, le nombre des serfs russes peut s'évaluer au moins à quarante millions, dont plus de moitié appartiennent à des particuliers , et le reste à la couronne.
J'ai dit que ces serfs se trouvent à l'égard de leurs maîtres dans une condition à peu près identique à celle des nègres d'Amérique , sous l'autorité des planteurs. Ceci mérite d'être expliqué.
Une des premières dispositions du code russe, relative aux serfs , c'est de les déclarer inaptes
à acquérir aucun bien immobilier. Ils ont beau travailler, s'enrichir; jamais ils n'auront la joie de reposer leur tête sous un toit qui leur appartienne. S'ils achètent une terre, une maison, ce n'est que sous le nom de leur maître, lequel en est, aux yeux de la loi, le seul propriétaire. Cette même loi ne permet pas de faire au serf un crédit de plus de cinq roubles assignats (environ cinq francs). Dans le cas où il voudrait contracter une obligation supérieure , c'est le maître qui doit en être le signataire, et qui en répond. Cette même patente que le serf obtient du gouvernement, lorsque son seigneur lui a permis de taire le commerce, il ne peut pas en être personnellement titulaire. Ainsi, devant le code russe, le serf n'est rien, absolument rien : rien par lui-même, puisqu'il est la chose de son maître ; rien par les biens qu'il possède , puisqu'il ne peut pas même y attacher son nom.
Une telle législation donne lieu naturellement aux abus les plus monstrueux. Voici un fait : on sait qu'un certain nombre de serfs appartenant à la famille Schérémeteff jouissent d'une fortune considérable ; la plupart d'entre eux possèdent même des biens fonds, acquis, suivant la loi, au nom de leur seigneur. Or, le chef de la famille étant venu à mourir, quelle fut à l'égard de ces serfs opulents la conduite des tuteurs de son héritier mineur?
Ils s'emparèrent de leurs biens. N'étaient-ils pas dans leur droit? A l'époque de sa majorité, la fortune un peu dérangée du jeune comte Schérémeteff l'empêcha sans doute de dédommager les propriétaires légitimes d'une aussi criante usurpation.
Un fait plus récent, et arrivé dans la même famille, accuse encore plus d'iniquité. Un serf né sur ses domaines , qui avait passé sa vie à Moscou dans les opérations du commerce, mourut, laissant après lui , entre autres biens , une somme de cent cinquante mille roubles déposée à la banque. Ses enfants , qu'il avait pu réussir à racheter du servage, et qui faisaient partie d'une guilde de marchands, réclamèrent naturellement l'héritage de leur père. De son côté , le comte Schérémeteff réclama aussi, se fondant sur son droit de propriétaire du défunt, et soutenant que le capital devait suivre le sort du capitaliste. Un procès s'engagea. Quel fut l'arrêt des tribunaux? pouvaient-ils faire autrement que de donner raison au maître de l'esclave mort? La somme lui fat adjugée; il la toucha, et les enfants se virent frustrés de l'héritage que leur père leur avait préparé par son travail.
« Telle est, dit M. Tourgueneff, auquel j'emprunte ces renseignements, telle est la raison écrite en Russie! Telle est la moralité de la législation
russe ! Les nègres des colonies françaises ont été investis, par une loi, du droit d'hériter. Les pauvres serfs russes auront donc à envier quelque chose même à ces êtres infortunés. Et cependant le nom de la Russie figure dans les traités qui condamnent et flétrissent la traite des noirs ! »
Remarquons, d'ailleurs, que les deux faits que je viens de citer se sont produits dans la famille de l'empire qui a la réputation de traiter ses serfs avec le plus de justice et d'humanité ! Combien d'autres scandales n'aurais-je donc pas à révéler, si je fouillais dans la ténébreuse existence de ces propriétaires avides et cruels , tel qu'il en existe un si grand nombre en Russie ; de ces gens qui , au lieu de chercher à corriger, par leur bienveillance personnelle , ce que la loi a d'excessif, ne s'appliquent, au contraire, qu'à l'exagérer sous tous les rapports ? Et puis , la spoliation ne peut-elle pas atteindre le serf indépendamment de la volonté de ses maîtres? Que celui-ci ait un procès à soutenir, où l'insatiable rapacité des juges absorbe toutes ses ressources , ne sera-t-il pas obligé, pour suppléer à son impuissance , de porter la main sur des biens dont il n'est que le maître nominal? Il peut arriver aussi qu'il soit exproprié; dans ce cas* l'exploit judiciaire fera-t-il une différence entre ce qui appartient au maître et ce qui appartient aux serfs ?
Ainsi donc, de quelque côté que l'on envisage les possessions du serf russe, on les trouve précaires et sans garantie. On dira peut-être qu'il n'a qu'à reporter son ambition vers les biens mobiliers ; le seul aveu d'une telle nécessité en trahit la honte. Mais n'était-ce pas un bien mobilier que cette somme de cent cinquante mille roubles que nous avons vu allouer juridiquement au comte Shérémeteff au détriment de ceux auxquels elle devait appartenir ? Consultez , d'ailleurs , les serfs : ils vous diront ce que la conservation des sommes qu'ils ont gagnées à la sueur de leur front leur coûte de tribulations et d'angoisses. Un grand nombre les enfouissent dans les entrailles de la terre ; tous déguisent systématiquement leur fortune réelle , affectant souvent des apparences misérables, lorsqu'ils pourraient rivaliser de luxe et d'éclat avec les plus grands seigneurs de l'empire.
Assurément, les spoliations que j'ai fait connaître sont loin d'être en Paissie à l'état de système. Mais, quand il en serait ainsi , qui pourrait y trouver à redire? Tant que la loi sera ce qu'elle est, les propriétaires qui jugeront à propos de dépouiller leurs serfs trouveront en elle un refuge assuré, une justification authentique. Un état social qui a la prétention de ne pas être barbare, a besoin, ce semble , de s'appuyer sur une autre base que sur
LES SEIGNEURS ET LES SERFS. 299 des lois qui seraient nécessairement infâmes si elles ne supposaient le correctif des mœurs ?
Mais ce n'est pas seulement sur les biens extérieurs des serfs que s'exerce le droit du seigneur ; il est encore le maître absolu de leur corps et de leur âme. Le serf russe ne peut rien vouloir, rien décider, je dirais presque rien penser par lui-même. Instrument passif entre les mains de son seigneur , il lui doit une obéissance sans réserve. La loi ne cite que deux cas où cette obéissance cesse d'être obligatoire, où même elle serait imputée à crime : par exemple si le seigneur voulait entraîner son serf à conspirer contre le gouvernement, ou s'il le portait à dissimuler, lors du recensement officiel, le nombre des habitants sujets à l'impôt établis dans ses propriétés. En dehors de ces deux cas, le serf retombe pleinement et sans merci sous la loi de celui auquel il appartient. Le meilleur parti qu'il ait à prendre pour s'accommoder de cet état, c'est de dépouiller tout sentiment humain et de se rapprocher autant que possible de la brute. Malheur à lui s'il ouvre son cœur à quelque affection ! Ainsi, il est fort inutile que le serf cherche , dans sa jeunesse, à se marier selon son inclination ou sa convenance; la loi le lui* interdit et laisse ce soin au maître, qui n'a d'autre règle pour s'en acquitter que son intérêt ou son caprice. On sait ce que deviennent les mariages de serfs contractés sous de tels auspices,
et comment est appréciée , chez eux , la fidélité conjugale. Les doux attachements de la famille ne leur conviennent guère mieux : à un signe du maître , le père ou la mère , ou tous les deux en même temps , peuvent être inopinément enlevés à leurs enfants et transportés à trois cents lieues du toit qui les a vus naître. Il suffit, pour cela, qu'un incendie ou tout autre sinistre ait dévasté un village lointain appartenant au seigneur , et que celui-ci ait pensé qu'en y transportant quelques nouveaux serfs il réparerait le désastre. On pourrait même dire que, pour n'avoir point à mourir de honte et de désespoir , il ne faut point qu'une jeune fille serve , lorsqu'elle est jolie , tienne trop à sa vertu : cette vertu , comme toute sa personne , est le hien de son seigneur ; il en fera l'usage qu'il lui plaira. Qu'élait-ce donc, sous ce dernier rapport, que nos anciens barons féodaux comparés aux barons russes d'aujourd'hui ?
Il serait long de citer tous les faits à ma connaissance qui prouveraient que ce que je viens d'avancer repose sur d'autres données que sur des hypothèses. Je me bornerai à dire que, pour arriver à plier ses serfs sous sa volonté, le seigneur russe est autorisé par la loi à employer tous les moyens qu'il juge convenables. Il peut multiplier leurs corvées, augmenter le chiffre de leurs redevances; mais l'argument qu'il emploie le plus habituelle-
ment et sur lequel il compte le plus , c'est le fouet ou le bâton. « Un homme battu, dit un proverbe russe, en vaut deux! » Ce proverbe est toujours présent à l'esprit d'un maître de serfs. Tantôt il les bat lui-même ou les fait battre par ses gens , tantôt il requiert le concours de la police , qui , pour peu qu'elle soit bien payée, laisse de terribles souvenirs sur les épaules des patients. La manie du bâton est telle, en Russie, qu'il se trouve des terres seigneuriales où les exécutions sont presque en permanence *. Au moindre oubli, à la moindre négligence, un serf est mis à nu jusqu'à la ceinture et impitoyablement fustigé. Régime étrange! mais, ce qui est triste à dire, c'est que l'état d'abrutissement auquel l'esclavage a réduit les paysans russes en fait presque une nécessité. J'ai connu des mougiks qui certainement n'étaient ni vicieux ni corrompus, mais qui, néanmoins, ne pouvaient remplir leurs devoirs avec une exactitude soutenue qu'à la condition d'y être de temps en temps rappelés à coups
1. M. de Haxthausen s'exprime à ce sujet en termes qui, s'il ne s'agissait d'une chose si triste , rappelleraient les facéties de Sganarelle : « Parmi les Russes, tout pouvoir social fait respecter son autorité par des coups, qui, du reste, n'altèrent en rien l'affection ni l'amitié. Tout le monde donne des coups : le père bat son fils , le mari sa femme , le seigneur territorial ou son intendant les paysans, sans qu'il en résuite de l'aigreur ou de la rancune. Le dos même des Russes est habitué aux coups, et pourtant le bâton est encore plus sensible aux nerfs de leur dos qu'à leur âme. »
de bâton. Il faut dire qu'il s'en rencontre aussi qui se sont tellement familiarisés avec le bâton qu'ils opposent à ses assauts les plus cruels l'insensibilité du marbre.
Je me trouvais, un jour, après-dîner, dans le cabinet d'un seigneur russe, causant familièrement avec lui , en humant une tasse d'excellent moka et en fumant une longue pipe turque.
Tout à coup la porte s'ouvrit , et le maître d'hôtel , suivi de trois ou quatre valets en livrée , s'avança, après avoir salué, jusqu'auprès de nous.
« Votre Excellence , dit-il en se tournant vers le seigneur, nous venons nous plaindre à vous de la mauvaise conduite dWlexis ; c'est un garçon qui déshonore la maison, et, si Votre Excellence veut bien nous en donner la permission, nous aviserons nous-mêmes à le corriger.
— Faites ! dit froidement le seigneur en poussant hors de sa bouche un nuage de fumée qui monta en spirale jusqu'au plafond.
— Qu'est-ce clone que cet Alexis? lui demandaije quand ses gens furent partis.
— C'est un méchant diable de domestique qui a la prétention d'être mon valet de chambre , mais qui passe sa vie à me voler , à s'enivrer et à rosser tous ceux qui lui tombent sous la main.
— Quel genre de correction vont lui administrer les quatre individus qui sortent d'ici ?
— Parbleu! le fouet, le bâton.... mais je crains bien que ce ne soit peine perdue; le bandit a la peau dure et le cœur de roche. »
Au bout d'un quart d'heure, prenant congé de mon hôte et voulant aller voir une autre personne qui habitait dans sa maison, je traversai un long couloir. Des cris étouffés vinrent frapper mon oreille ; je me dirigeai vers la chambre d'où ils sortaient ; la porte était fermée, je ne pus entrer; mais j'aperçus parle trou de la serrure le malheureux Alexis, à moitié nu, attaché à un bois de lit, et les quatre domestiques que j'avais vus précédemment , armés de bâtons noueux et frappant sur ses épaules à coups redoublés.
Je cherchai de nouveau à ouvrir; j'appelai, je criai:les coups de bâton résonnaient plus haut que ma voix. N'étant pas assez fort pour enfoncer la porte, je me retirai.
Au bout de quelques jours, rencontrant dans une soirée le maître d'Alexis, je m'approchai de lui.
«Eh bien, lui demanclai-je, qu'est devenu votre homme ?
— Quel homme ?
— Alexis.
— Ah! ah!
— Il paraît que vos gens l'ont rudement corrigé.
— Vous croyez ?
— Parbleu! j'ai tout entendu.
— Eh bien ! savez-vous ce qui en est résulté?
— Non, mais il s'est amendé sans doute.
— Jugez-en vous-même : immédiatement après la bastonnade, le patient, l'œil sec, l'air souriant, s'est rhabillé au plus vite; puis il s'est rendu au cabaret, d'où il a l'habitude de ne sortir qu'ivre-mort, et y est resté jusqu'au soir; enfin, pour couronner dignement une aussi belle journée, il a pris undrowschky et s'est fait promener plus de deux heures dans toute la ville , après quoi il est descendu à un endroit où il y avait double issue , laissant son cocher qui attend encore le prix de sa course.
— Qu'allez-vous faire maintenant de cet être incorrigible ?
— Je vais l'envoyer dans une de mes terres pour garder les cochons, jusqu'à ce que je puisse l'engager comme soldat. »
La faculté que le seigneur russe a de battre ou de faire battre ses serfs est illimitée. S'il n'en usait qu'à l'égard de mauvais sujets du genre de celui qui vient de passer sous nos yeux , on ne voit pas trop comment on pourrait l'en blâmer, mais il l'exerce sur tous ses serfs indifféremment. Vieillards, jeunes gens, hommes mûrs, femmes mariées, enceintes même, jeunes tilles nubiles, il n'est personne qui ne doive trembler en face du bâton. C'est Y ul tinta ratio nécessaire, inexorable. Le seigneur russe ne s'en départ jamais; de près comme de loin il veille à son exécution. Ne cite-t-on pas un
de ces seigneurs qui , mécontent d'un serf auquel il avait donné une charge de confiance, lui envoya du fond de l'Italie , où il se trouvait, Tordre de se rendre sur-le-champ à Florence , où il lui fit administrer une vigoureuse bastonnade, après quoi il le renvoya immédiatement dans son village ?
Mais la loi, dira-t-on, la loi n'a-t-elle rien à opposer à tant d'extravagances? Rien. Je me trompe! la loi dit que tout propriétaire qui aura infligé à un serf un châtiment corporel suivi de mort sera traduit en justice, si cette mort arrive dans les trois jours à dater de celui du châtiment. Au delà de ce terme , la mort est réputée naturelle, et le bourreau amnistié. Dérision amère! et ne dirait-on pas que la loi s'est plu à favoriser les instincts les plus sauvages de ses privilégiés? Car enfin, avant de tuer un homme dans les trois jours , de quelles souffrances inouïes ne peut-on pas l'accabler?
Mais supposons que le serf bàtonné succombe dans le délai légal, croit- on sérieusement que le seigneur sera puni? On peut faireicideuxhypothèses : ou le meurtre restera ignoré et alors la justice se taira; ou il sera dénoncé, et la justice ordonnera une enquête. Cette enquête aura pour tut, naturellement, de constater la mort et la cause de la mort de la victime. Or, quoi de plus facile au seigneur que de mettre dans ses intérêts le médecin qui sera chargé d'une telle mission? Un médecin attaché à un tri- 1J7 t
bimai est-il moins incorruptible que les juges de ce tribunal? En Russie, tous les fonctionnaires se ressemblent ; aussi , quand il arrive qu'un serf meurt de mort violente , et que cette mort provoque une enquête, est-on presque toujours sur de voir le médecin officiel l'attribuer à une attaque d'apoplexie. On cite un seigneur, coutumier du fait, qui avait baptisé un de ses fouets les plus meurtriers apoplexie!
Ce n'est pas seulement dans les moyens de corruption que le seigneur russe est assuré de trouver l'impunité de son crime ; la loi a soin de lui en ménager encore d'autres plus immédiats et plus efficaces. C'est, en effet, pnr une hypothèse toute gratuite que j'ai supposé le meurtre dénoncé. Il faudrait pour cela qu'il eut eu pour témoins d'autres gens que les serfs mêmes du meurtrier. Or, si cela arrive, ce n'est que dans des cas excessivement rares et par un effet du hasard. Retiré dans ses terres, le seigneur russe accomplit loin de tout regard étranger ses œuvres de tyrannie; ses serfs, il ne les craint pas, car ses serfs ne peuvent ni le dénoncer, ni témoigner contre lui.
Oui, telle est la loi : « Si un serf, dit le Svod (code des lois russes', s'écartant de l'obéissance qu'il doit à son seigneur, présente contre lui une dénonciation, à plus forte raison s'il adresse cette dénonciation directement à Sa Majesté l'empereur, il est livré, de même que l'écrivain dont il s'est servi pour
rédiger sa supplique, à la justice des tribunaux et traité suivant toute la rigueur des lois. » Par ces rigueurs on entend la peine du knout ou des battogues, et l'exil en Sibérie.
La dénonciation n'est permise au serf contre son maître que dans les deux cas mentionnés plus haut, c'est-à-dire lorsqu'il y a de la part de ce dernier complot contre la sûreté de l'État ou dissimulation du nombre d'habitants imposables établis sur ses terres.
Ainsi donc , ce n'est point assez pour le code russe de légitimer le vol des biens acquis par le serf, ce n'est point assez pour le code russe d'asservir le serf dans toutes les facultés de son âme et de soumettre son corps aux plus violentes tortures, il faut encore qu'il lui enlève tout recours contre la tyrannie qui l'écrase. Qu'est-ce donc que l'homme, qu'est-ce donc que le chrétien aux yeux des législateurs de l'empire des tzars ?
J'ai parlé du knout et des battogues ; il n'est pas sans intérêt d'expliquer en quoi consiste ce genre de supplice. J'en trouve une description fort exacte dans un ouvrage récent , de M. de Lagny , intitulé le Knout et les Russes :
« Figurez-vous un homme robuste, plein de vie et de santé. Cet homme est condamné à cinquante, à cent coups de knout. 11 est amené à moitié nu à l'endroit désigné pour ce genre d'exécution ; un
simple caleçon de toile lui couvre l'extrémité inférieure du corps. Il a les mains attachées plat sur plat, les cordes lui brisent les poignets; n'importe! il est couché à plat ventre sur un chevalet incliné diagonalement, et aux extrémités duquel sont fixés des anneaux de fer. Par un bout, les mains y sont fixées et par l'autre les pieds. Puis le patient est tendu de manière qu'il ne puisse faire aucun mouvement, ainsi qu'on tend une peau d'anguille pour la faire sécher. Cette tension fait craquer les os et les disjoint, n'importe! tout à l'heure les os vont autrement craquer et disloquer.
« A vingt-cinq pas de là est un autre homme : c'est l'exécuteur des hautes œuvres. Il est vêtu d'un pantalon de velours noir entonné dans ses bottes , et d'une chemise de coton de couleur boutonnée sur le côté. Il a les manches retroussées de manière que rien ne gêne ni n'embarrasse ses mouvements. Il tient à deux mains l'instrument du supplice, un knout. Ce knout est une lanière de cuir épais , taillée triangulairement et longue de trois à quatre mètres , large d'un pouce , s'amincissant par une extrémité et terminée carrément par l'autre ; le petit bout est fixé à un petit manche de bois d'environ deux pieds.
« Le signal est donné : on ne prend jamais la peine de lire la sentence. L'exécuteur fait quelques pas , le corps courbé , traînant cette longue lanière
LES SEIGNEURS ET LES SERFS. 309 à deux mains entre les jambes. Arrivé à trois ou quatre pas du patient , il relève vigoureusement le knout vers le sommet de la tête en le rabattant aussitôt avec rapidité vers ses genoux. La lanière voltige dans l'air , siffle , s'abat et enlace le corps du patient comme d'un cercle de fer. Malgré son état de tension , le patient bondit comme sous les étreintes puissantes du galvanisme. L'exécuteur retourne sur ses pas et recommence la même manœuvre autant de fois qu'il y a de coups à appliquer au condamné. Quand la lanière enveloppe le corps par ses sangles , la chair et les muscles sont littéralement tranchés en rondelles comme avec un rasoir; mais si elle tombe sur le plat de deux angles , alors les os craquent; la chair n'est pas hachée , mais elle est broyée , écrasée , le sang jaillit de toutes parts ; le patient devient vert et bleu comme un cadavre pourri. Il est porté à l'hôpital, où tous les soins lui sont donnés, et on l'envoie ensuite en Sibérie, où il disparaît pour jamais dans les entrailles de la terre. »
Tel est le knout ; il est aboli, dit-on, aujourd'hui ; mais les verges ou battogues le remplacent , ce qui revient absolument au même.
Jusqu'à présent , il n'a été question que des serfs appartenant aux seigneurs. Je joindrai quelques mots sur les serfs de la couronne , c'est-à-dire sur lés dix-huit ou vingt millions de paysans qui relèvent immédiatement du ministère des domaines,
et qu il est convenu d'appeler en Russie , dans le langage officiel , paysans libres. On verra en quoi consiste leur liberté , et si leur sort diffère autant qu'on voudrait le faire croire de celui des serfs particuliers.
Les paysans de la couronne ne sont obligés à payer au gouvernement qu'une capitation annuelle de quinze roubles ( 60 fr. ) par individu du sexe masculin. Mais on sait qu'en Russie les chiffres ont une valeur essentiellement relative et se prêtent avec une merveilleuse élasticité à toutes les métamorphoses. Ces quinze roubles se transforment à volonté en trente, quarante et même cinquante roubles. Ce n'est pas tout : les paysans de la couronne doivent au souverain des corvées pour l'entretien ou la confection des routes et pour tous les travaux d'utilité publique. C'est à eux, en outre , qu'il appartient de transporter et de nourrir les soldats; deux charges fort onéreuses, qui doivent être payées par l'État; mais l'argent du gouvernement est chose fantastique et impalpable pour les serfs, même à titre de remboursement légitime.
Quelles sont les compensations que le souverain octroie à ses serfs, en retour de ce qu'il en reçoit? Il leur est accordé depuis une jusqu'à dix déciatines 1 de terrain , suivant les parties de l'empire qu'ils