II. — L'agitation révolutionnaire
Herzen et la « Cloche ». — Dans son journal, le Kolokol (la Cloche), Herzen, loin de saluer la réforme de 1861, avait, dès le i^'' juillet de la même année, esquissé le programme nouveau des revendications révolutionnaires et en particulier du nouveau parti Zemlia i Volia (Terre et Liberté). « Que faut-il au peuple? écrivait-il. Tout simplement la terre et la liberté. Sans la terre, le peuple ne peut pas vivre, et on ne peut pas l'en priver parce qu'elle est à lui, elle lui appartient. La terre n'appartient à nul autre qu'au peuple. Depuis des siècles, le peuple possède en fait la terre : il verse pour elle sa sueur et son sang, et les fonctionnaires inscrivent sur leurs registres qu'elle est aux propriétaires et au Trésor des tsars. Avec la terre, on a pris en captivité le peuple lui-même et on a voulu lui faire croire que c'est la loi, que c'est la volonté divine. Mais personne n'a cru cela... Quand les généraux et les fonctionnaires ont commencé à expliquer au peuple la nouvelle loi, il s'est aperçu que la liberté ne lui était donnée qu'en paroles, non en fait... Il y a la corvée à faire et les impôts à payer comme auparavant; pour avoir une isba et de la terre, il faut les acheter avec son propre argent... On a défini pour le peuple un nouvel état de servage... »
Dans les premières années du règne d'.A.lexandre II, le véritable directeur de l'opinion publique est Herzen. Il est le premier grand révolutionnaire russe, son influence a été immense. Il faut le connaître.
Les débuts d'un idéaliste révolutionnaire. — Herzen naquit en 181 2, d'un capitaine
de la Garde, Ivan lakovlev, « qui méprisait franchement les hommes », et d'une Allemande, petite bourgeoise de Stuttgart. Son père lui donna le nom d'Herzen (enfant du cœur) et le fît passer toute sa vie pour son fils adoptif. Herzen eut une éducation assez négligée; très studieux, il dévora presque toute la bibliothèque de son père. Il nous raconte dans ses Mémoires qu'il fut fort impressionné par la condamnation des décembristes : « Je ne me rendais pas bien compte des choses, mais je sens parfaitement que je n'étais pas du côté des canons et de la potence. »
En Herzen s'unirent les deu.K courants contraires de sa famille : la misanthropie paternelle et la mansuétude maternelle. Herzen haïra et saura haïr. Il concentrera toute sa colère contre la tyrannie; mais il aimera et saura aimer les persécutés. L'événement le plus important de son enfance fut sa rencontre avec Ogarev, qui restera son ami le plus sûr et le plus intime. Leurs caractères se cpmplétaient admirablement.
A vivre dans le domaine de son père, à Vasilevskoe, Herzen avait appris à connaître le moujik et il ressentit toujours l'injustice sociale. Devenu étudiant, ses camarades se groupaient autour de lui. Conquis par les idées de Saint-Simon, il rêvait de devenir un tribun. Les années qu'il passa dès ce moment en prison ou dans son exil de Viatka comme fonctionnaire le formèrent. Il combattra par la plume.
Sous le pseudonyme d'Iskander, il publia une série d'études philosophiques et en particulier un roman ; A qui la faute? où il décrivait la vie des serfs. En 1S47, Herzen quitta la Russie, sur les conseils d'Ogarev. Il n'y revint jamais plus et pourtant il devait être l'un de ceux qui ont agi le plus sur l'opinion de ses compatriotes et contemporains. Il resta peu de temps en Allemagne et s'arrêta à Paris où il noua des relations avec les futurs chefs du mouvement de 1848. Dans les Lettres de l'avenue Marigny, adressées au « Sovremennik », il se montre très perspicace. Puis il passe en Italie où il connaît les chefs du Risoroimento. Il ne fait, d'ailleurs, que penser à sa chère Russie qu'il voudrait délivrer de la tyrannie qui l'opprime.
« De l'autre rive. » — Les journées de juin, la chute de la République, l'avènement de Napoléon III, l'écrasement de la Hongrie par les Cosaques, lui inspirèrent ses Lettres de France et d'Italie et surtout son œuvre maîtresse : De l'autre rive, où il embrasse d'un regard prophétique l'Europe entière. 11 est devenu socialiste et il prévoit à brève échéance la lutte du capital et du travail, il prévoit la Commune... « La révolution, écrit-il alors, est inéluctable, elle viendra
igo
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fatalement, un cataclysme géologique pourrait seul l'étouffer... Le communisme orageux, terrible, sanglant, passera à toute vapeur. Je regretterai la civilisation, mais les masses auxquelles elle n'a donné que larmes, misère, ignorance et humiliation ne la regretteront pas. »
Herzen aboutit à un pessimisme inouï. Il contemple et juge la course à l'abîme de notre société. « La Révolution de 1789, écrivait-il, avait été faite par les différentes couches de la bourgeoisie, appuyée sur le peuple paysan et ouvrier; la Révolution de 1848 a séparé en deux camps irréconciliables la bourgeoisie et le peuple, les radicau.K et les socialistes. » Il ne songe plus qu'à la ruine inéluctable de la société bourgeoise qui « n'est que mensonge, corruption et décrépitude ». Il donne aux prolétaires la mission des Barbares : il s'agira, après la grande destruction, de fonder
Inlcncur d', l.i calliétir.tle Ju coaruimcnicul .ui Kremlin.
une société nouvelle sur les ruines de l'absolutisme, du christianisme et du capitalisme. Il appelle les hommes de terreur pour qu'ils se mettent à la tête du prolétariat et relèvent la guillotine. Herzen, le Herzen de 1848, est à certains points de vue le précurseur de Lénine.
Catastrophe et désespoir. — Les années 1850, 1851 et 1852 furent pour Herzen des années d'épreuves douloureuses Expulsé de Paris, il dut se réfugier à Nice. Nicolas I'^'' lui fit intimer l'ordre de rentrer en Russie. Il refusa, ses biens furent confisqués. C'est vers cette époque qu'il perdit sa mère et son plus jeune fils dans un naufrage. Sa femme les suivit bientôt dans la tombe, le 2 mars 1852. Herzen fut pris d'un désespoir fou : «Tout s'est écroulé, écrit-il, le bonheur commun et le bonheur privé, la révolution européenne et mon foyer, la liberté de tous et mon bonheur individuel. » Le 25 avril 1852, il partit pour Londres. Il allait se vouer à une tâche
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nouvelle. « Il est temps, disait-il, de faire réellement connaître la Russie en Europe. L'Europe ne nous connaît pas; elle connaît notre gouvernement, notre façade et rien de plus. »
Herzen est arrivé à la conclusion que, devant la faillite européenne, il faut revenir à la Russie. Selon sa propre expression, « il fut sauvé du désespoir par sa foi en la Russie. Il choisit comme objet d'admiration le mir, la commune rurale, où il voyait un embryon de la'socialisation future. Dans une lettre ouverte à Michelet, il écrivait : « L'homme de l'avenir en Russie, c'est le moujik, aussi bien qu'en France, l'ouvrier. » Pour lui désormais, il ne regardera plus que vers la Russie. C'est du mir que sortirait la régénération du monde. C'est lui qui résoudrait en tout cas l'antinomie de la liberté individuelle et de l'intérêt collectif.
Kremlin. — \'icux pal.iis du Tereni.
Herzen aspire alors à diriger l'opinion de son pays. Dans son almanach V Étoile Polaire, puis dans son journal hebdomadaire la Cloche, qu'il fonda à Londres avec l'aide d'Ogarev en 1855, il stigmatise les abus du tsarisme. Tous les libéraux le soutiennent et l'encouragent : on lui fournit des documents précieux, on le tient au courant de tout ce qui se passe en Russie. C'est ainsi qu'il peut imprimer dans son journal les noms des prisonniers de la forteresse Pierre-et- Paul et de ceux que la police envoyait secrètement en Sibérie. Interdite par le Gouvernement, sa feuille franchissait la frontière, circulait de main en main, se trouvait sur la table de travail du Tsar. De temps en temps, la police en confisquait des milliers d'exemplaires, mais la propagande continuait toujours. On raconte que certains intellectuels, en la recevant pour la première fois, la baisaient dévotement. La Cloche fit beaucoup pour l'émancipation du servage. Herzen conserva sa grande influence jusqu'en 1863. L'insurrection polonaise pour laquelle il prit nettement parti, lui aliéna beaucoup de sympathies. Qi'^nd il mourut, le 21 janvier 1870, la nouvelle génération s'éloignait de lui. Elle suivait d'autres chefs et d'autres directions.
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Le nihilisme et Tchernychevski. — Herzen lui-même avait orienté la jeunesse libérale vers la voie qui la détourna de lui. Dans le Kolokol du i'^'' novemjjre 1861, il écrivait : « ... En Russie, les universités ont été fermées. En Pologne, les églises, souillées par la police, se sont fermées d'elles-mêmes. Ni la lumière de la raison ni la lumière de la religion ! Dans quelles ténèbres veulent-ils nous mener.'' Ils sont devenus fous!... Mais où devez-vous aller, jeunes gens, quand on a enfermé la science? Voulez-vous que je vous le dise.? Écoutez : de tous les coins de notre immense patrie, du Don à l'Oural, de la Volga au Dnieper, le gémissement grandit, la révolte se soulève. C'est le premier grondement de la vague qui commence à bouillonner et apportera beaucoup de tempêtes après un long calme déprimant. Allez au peuple, dans le peuple! Voilà votre place, exilés de la science. »
Les paysans avaient reçu en 1861 un commencement de satisfaction. Comme le dit Chelgounov, (1 quand il ne resta plus qu'à rédiger les statuts du 19 février, la société eut le temps de penser à autre chose ». Une nouvelle génération, pressée d'agir, arrive et entre sur la scène politique. L'appel de Herzen a été entendu. Les étudiants assument le rôle de mandataires du peuple. Une nouvelle catégorie d'étudiants des deux sexes, inconnue avant le règne d'Alexandre II, se recrute dans les couches sociales les moins cultivées. La plupart, fils de popes, de serfs affranchis, vivent péniblement, plusieurs dans la même chambre. Leur avenir est incertain, car presque tous les débouchés leur sont fermés. Ils forment un véritable prolétariat intellectuel. Le Raskolnikov de Crime et Châtiment de Dostoevski est le type même de ces déclassés qui cherchent leur voie en dehors des cadres ordinaires de la société. La fermeture des universités acheva de former cet état-major de conspirateurs qui nient la tradition, qui se délectent de Bijchner et ne croient plus à nen. Leur culture est superficielle. Ils n'ont rien de commun avec un aristocrate de la pensée tel que Herzen; au contraire, ils se complaisent dans une manière de cynisme et d'indifférence à toute culture délicate. Ce sont les rienistes de de Maistre, les nihilistes. Dans Pères et enfants de Tourguenev (1862), le contraste apparaît, saisissant, entre les deux générations. Le Sovre)nennik inspiré par Tchernychevski et Dobrolioubov, le Rousskoe Slovo, avec Dmitri Ivanovitch Pissarev, contribuent à répandre cette idée que la question sociale ne peut être résolue que 'par le prolétariat intellectuel. Le matérialisme devient la religion dominante des classes cultivées. Mais le Russe ne s'arrête que difficilement à mi-chemin. Les nihilistes suppriment non seulement la religion, mais la famille et tout ce qui n'est pas basé sur la raison pure. Il leur arrivait de dire qu' « un cordonnier est supérieur à Raphaël ». Ces jeunes gens, à la tête pleine, à l'estomac vide, vivent en camaraderie avec les jeunes filles admises aux universités féminines et cela achève de les exalter.
Le meilleur interprète du nihilisme est un fils de pope, Tchernychevski. En 1864, le Sovremennik publia un roman de lui : Que faire? C'est une date dans l'histoire de la pensée et de l'éman' cipation russes. Cet ouvrage, écrit dans la forteresse Pierre-et-Paul, devint vite l'évangile de la nouvelle génération. L'auteur célèbre dans son roman l'amour libre. Un jeune nihiliste épouse par amour une jeune fille qu'il a convertie à sa doctrine; il s'aperçoit qu'elle en aime un autre, la quitte volontairement, prend un faux nom, se remarie à son tour et devient l'ami de sa première femme et de son second mari. Cette intrigue est un prétexte à peindre l'homme nouveau ; Lopoukhov qui devient amoureux de Vcra Pavlovna en l'initiant à Feuerbach et à Considérant. Ce Lopoukhov qui n'est qu'un étudiant en médecine rêve d'être un médecin de laboratoire et non un médecin de quartier. Il est au-dessus des contingences. De même, Vera Pavlovna est une femme nouvelle : pour échapper à l'humiliation d'être nourrie par son mari, elle prend une profession, interdit à son mari les caresses qui tendent à prouver qu'elle n'est pas son égale. A côté de ce ménage à trois, l'auteur a décrit un type différent. C'est Rakhmetov, le saint, le visionnaire de l'évangile nihiUste. Fils d'un père général, il se dépouille volontairement de sa fortune; il l'emploie à entretenir dans les universités de pauvres étudiants. Pour se mettre en état de frayer avec le peuple, il consacre plusieurs années à se faire, en sciant des bûches et en tirant des bateaux, un physique plébéien; comme les athlètes antiques, il s'interdit le vin et l'amour, mange du pain noir et de la viande " pour se faire des muscles »; enfin, à' l'instar des ascètes chrétiens, il imagine de coucher sur des « pointes de clous ».
Toute la jeunesse russe des universités ne rêva plus que d'imiter Lopoukhov, Vera Pavlovna
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et Rakhmetov. L'antagonisme est devenu irrémédiable entre les tenants du régime et ceux qui brûlent de bouleverser la société, la religion, la propriété et la famille. Arrêté, mis en jugement et condamné aux travaux forcés en Sibérie, Tchernychevski resta pendant des années l'idole de la jeunesse russe. Certains lui attribuent même une plus grande influence qu'à Herzen et à Bakounine.
La littérature clandestine et les sociétés secrètes. — C'est en l'aniiée 1861 qu'apparut pour la première fois la littérature clandestine. Le premier journal révolutionnaire qu'on se passa sous le manteau date de juillet 1861 et est intitulé le Velikorous. Dans son éditorial, il faisait appel aux classes éclairées pour gouverner la Russie, réclamait pour les paysans toute la terre, demandait l'indépendance pour la Pologne et l'auto-détermination pour les autres nationalités. Le journal revendiquait pour les Grands-Russiens l'honneur de reconnaître le droit absolu de toutes les autres petites nationalités. Enfin et surtout, il eût voulu une constitution préparée par les soins d'une assemblée constituante élue par le peuple.
En même temps, les proclamations se multipliaient : proclamation à la « Jeune-Russie » où l'on parle d'une république social-démocrate et de la terreur, proclamations concernant la question polonaise.
De même, des sociétés se forment pour combattre la bureaucratie et le régime. Dans les premiers mois de 1862, la société « Terre et Liberté » se fonde. Y participaient Tchernychevski, N. Outine, des collaborateurs du Sovremennik et surtout le colonel d'artillerie P. L. Lavrov qui devait avoir une carrière révolutionnaire si brillante. Fondée « pour lutter contre le Gouvernement impérial qui est le pire ennemi du peuple », elle était dirigée par un comité central qui devait mener le pays à l'Assemblée nationale. On avait divisé la Russie en plusieurs régions : le Nord " où, d'après Panteleev, on garde encore la mémoire des anciennes libertés »; la région de la Volga où les souvenirs de la Pougatchevchtchina étaient encore vivaces; la région de l'Oural et celle du Centre. Le Comité directeur siégeait à Pétersbourg.
La répression. — Les troubles universitaires de la fin de 1861 où un certain nombre de professeurs avaient pris parti pour les étudiants persécutés, la diffusion des proclamations révolutionnaires, la propagande sourde, mais efficace, de Zemlia i volia, tout cela incitait le Gouvernement à une répression rigoureuse. Le Gouvernement fit surveiller tous ceux qui allaient visiter Herzen. Les grands procès politiques commencèrent. Le premier fut le procès des Trente-Deux qui dura deux années (1862 à 1864) et qui se termina par la condamnation des inculpés au.K travaux forcés.
L'insurrection de la Pologne qui éclata en 1863 n'était pas sans relations avec la fermentation révolutionnaire, et sa répression farouche devait donner un alimciit nouveau à celle-ci.
L'insurrection polonaise de 1863. — Depuis la répression de 1832, la Pologne n'avait plus bougé. Même en 1848, même pendant la guerre de Crimée, elle avait semblé faire taire ses espérances de régénération. La bureaucratie russe l'étouffait. Pourtant, dans les campagnes, elle gardait sa vie nationale et l'on pouvait s'attendre à un réveil brusque et irrésistible de ses aspirations à la première occasion. Celle-ci se présenta vers cette époque. De grands espoirs s'étaient réveillés avec l'avènement d'Alexandre II. Quand il était venu à N'arsovie, en avril 1856, le « Tsar libérateur » avait promis à ses sujets polonais l'ouverture d'une ère nouvelle : « Je vous apporte, leur avait-il dit, l'oubli du passé... mais pas de rêverie I Dans ma conviction, vous ne pourrez être heureux que si la Pologne s'attache, comme la Finlande, à la grande famille qui forme l'Empire russe. » Les Polonais n'avaient point été très satisfaits de la seconde partie de la déclaration; néanmoins, grâce à l'amnistie et à la nomination d'un nouveau vice-roi, le prince Michel Gortchakov, ils avaient paru se résigner, au moins d'apparences, à leur sort.
Il n'en était rien, au fond. L'opinion publique polonaise, excitée par le réveil de l'Italie et de la Hongrie, rêvait d'un État polonais dans lequel fussent rentrés les palatinats lithuaniens, blancs et petits-russiens. Elle se sentait encouragée par les sympathies de l'opinion intellectuelle
HISTOIRE UNIVERSELLE ILLIIS1KÉE — TOME VI \i
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russe, par l'Europe entière, par Napoléon III, le patron des nationalités, par la faiblesse de l'organisation bureaucratique qui avait conduit la Russie à l'échec de Sébastopol.
La Société d'Agriculture. — De 1856 à 1860, la Pologne se recueille. Elle attend, pour les juger, les résultats positifs des travaux de la Société d'Agriculture, présidée par le comte André Zamoiski qui cherche à améliorer la situation des paysans. Mais, en 1860, le directeur de l'Intérieur, Moukhanov, interdit à la Société de poursuivre son œuvre; il fallut renoncer à l'espoir de voir les paysans polonais se transformer en petits propriétaires. En même temps, un certain nombre de manifestations, destinées à célébrer des événements chers au cœur des patriotes polonais, étaient réprimées d'une manière féroce. La cavalerie chargeait des foules inoffensives. Le prince Gortchakov lui-même trouva que l'Administration russe allait trop
Massacre des Polonais à Fishau par un détachement de Lmdwehr prussien commandé par le général Berg.
^Cabinet des estampes.)
loin et il obtint pour la Pologne quelques satisfactions. Un oukaze du 26 mars 1861 accorda à la Pologne un Conseil d'État, une Direction des Cultes et de l'Instruction publique, un certain nombre d'institutions administratives électives. Le marquis Wielopolski, un Polonais, fut nommé directeur de l'Instruction publique. Malheureusement, l'effet de ces concessions fut neutralisé par la dissolution de la Société d'Agriculture, et des troubles graves éclatèrent de nouveau. Le 7 avril, le peuple s'ameuta devant le palais du vice-roi. Le 8, une foule énorme et pacifique vint réclamer une « patrie ». Les troupes tirèrent. Il y eut 200 morts. Les troubles se prolongèrent.
Herzen et les Polonais. — Il n'y avait pas que les Polonais qui eussent des tendances révolutionnaires. Les troupes stationnées en Pologne n'étaient point très fermes dans leur loyalisme. Des officiers s'étaient groupés et avaient noué des relations avec les chefs du mouvement révolutionnaire de Pétersbourg et de Moscou, ainsi qu'avec les révolutionnaires polonais. Herzen prit parti pour les Polonais et il exhorta les officiers à « ne pas lever leurs armes contre
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les Polonais, contre des hommes qui cherchent tout à fait justement leur indépendance. Soutenir par la force des armes le Gouvernement qui fait le malheur des Polonais et le nôtre, leur disait-il encore, vous ne le pouvez sans commettre un crime conscient ou sans vous humilier au rôle de bourreaux inconscients. Là où la discipline appelle le crime, elle cesse d'être obligatoire. »
La rébellion n'éclata pas immédiatement. Le Tsar avait nommé vice-roi le comte Lambert, d'origine française, avec mission d'appliquer les réformes de i86l. Mais l'Administration russe ne désarma point. D'autre part, les Polonais prenaient de jour en jour plus d'audace. Le 10 octobre, à Horodlo, à la frontière lithuano-polonaise. Polonais et Lithuaniens unis célébrèrent l'anniversaire de l'union des deux pays. Le 15, à l'occasion de l'anniversaire de Kosciuszko, la population s'entassa dans les églises de Varsovie. La police et les troupes du Gouvernement les cernèrent et procédèrent à des milliers d'arrestations.
Alors l'insurrection commença. Elle ne put, d'ailleurs, présenter le même caractère que celle de 1831, puisque la Pologne n'avait plus d'armée. Il n'y eut pas plus de 6.000 à 8.000 insurgés, mais ils se défendirent bien et il fallut 200.000 hommes de troupes régulières pour mettre fin à la guérilla qu'ils imposèrent. Il n'y eut pas de batailles, mais rien que des escarmouches. Les bandes d'insurgés se dissimulaient dans les vastes forêts de la Pologne.
Le Comité secret d'insurrection, qui était scrupuleusement obéi, siégeait à Varsovie même, dans une salle de l'Université. Il avait appelé les paysans à l'insurrection. Les Russes, exaspérés par une résistance sourde mais tenace, furent d'une cruauté rare. Mouraviev, le « pendeur », déclarait qu'il était inutile de faire des prisonniers. Le général Berg à Varsovie se signala également par une brutalité presque sans exemple.
L'intervention européenne. — • L'opinion publique européenne, sur laquelle comptaient tant les insurgés, finit par s'émouvoir. La France, l'Angleterre, l'Autriche intervinrent et remirent au Gouvernement russe les notes diplomatiques d'avril 1863 qui l'invitaient à mettre un terme aux agitations périodiques de la Pologne. Les puissances allèrent plus loin et proposèrent en juin un programme comprenant : l° l'amnistie; 2° l'établissement d'une représentation nationale; 3° la nomination de Polonais aux fonctions publiques; 4" la suppression des restrictions apportées au culte catholique; 5° l'usage exclusif de la langue polonaise comme langue officielle de l'administration, de la justice, de l'enseignement; 6° l'établissement d'un système de recrutement régulier et légal. On sait avec quel mépris le chancelier Gortchakov rejeta les suggestions de l'Europe.
La Russie entendait régler ses comptes avec ses provinces sans intervention extérieure. La Pologne qui s'était étourdiment jetée dans la lutte comptant sur un appui problématique de l'Europe, eût bien fait de méditer les paroles prophétiques de Herzen : « Que fera l'Europe.? avait-il écrit dès avant l'insurrection. Admettra-t-elle encore une fois le partage de la Pologne.'' Oui, elle l'admettra. Par la bouche d'un monarque, elle garantira que la nation polonaise ne périra pas, et elle calmera la sympathie populaire par la nouvelle, lancée de la tribune du Parlement, que n l'ordre règne à Varsovie ». En Angleterre, il y aura des meetings inutiles mais très généreux, seule l'Allemagne se réjouira sincèrement qu'en tout cas il y a des Slaves qui battent d'autres Slaves... » La dernière partie de la prophétie se réalisa à la lettre. La Prusse se rapprocha davantage de la Russie. Les despotismes s'entendent toujours...
La répression. — La Pologne vit disparaître les derniers vestiges de son autonomie. Le royaume n'exista plus que de nom. La langue polonaise fit place à la langue russe. L'Université de Varsovie devint une université russe. La plupart des couvents catholiques furent supprimés, les biens du clergé sécularisés, le Concordat abrogé. Le ministre libéral Miloutine, qui avait des attaches slavophiles, était persuadé que ce qui séparait les Polonais des Russes, c'était la culture latine. 11 voulut modifier du tout au tout les rapports mutuels entre les différentes classes et les opposer les unes aux autres, en particulier la classe paysanne à la classe noble. Comme celle-ci, étant polonaise, était plus nationaliste que les autres, il brisa sa force et son orgueil en se montrant très libéral vis-à-vis des classes laborieuses. Les paysans furent rendus propriétaires, aux dépens de leurs anciens seigneurs, de la maison et du terrain dont ils n'étaient jusque-là que
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les tenanciers. On multiplia par des règlements habilement composes les occasions de conflit entre le peuple et les nobles. L'Administration russe servait d'arbitre et elle s'acquérait une facile popularité en donnant presque toujours raison au paysan et tort au noble.
L'émeute de 1S63 modifia du tout au tout l'aspect de la question polonaise, jusqu'à la Révolution de 1917. La Pologne disparut pour un temps de la scène historique; la question polonaise cessa provisoirement d'être une question de politique extérieure. Avant 1863, les gouvernements étrangers l'envisageaient pour ainsi dire en bloc. Les trois puissances qui s'étaient partagé le pays au dix-huitième siècle étaient considérées comme solidaires. Les puissances européennes croyaient avoir leur mot à dire dans toute question concernant la Pologne. Il n'en fut plus ainsi. La Pologne est désormais une province russe.
Tournant dans le mouvement révolutionnaire. — Dans le mouvement révolutionnaire, la révolte polonaise marque une date également fort importante. L'abîme se creuse de plus en plus entre les libéraux partisans de réformes prudentes et d'un évolutionnisme mesuré, et les
révolutionnaires qui semblent faire passer les intérêts généraux de l'humanité au-dessus des intérêts nationaux. En soutenant les insurgés polonais, Herzen s'était irrémédiablement compromis aux yeux des slavophiles et des patriotes les plus avancés, et, comme ceux-ci constituaient le gros de ses lecteurs, le Kolokol vit son tirage tomber brusquement de 2.300 à 500 exemplaires. Herzen n'a désormais plus d'influence, Tchernychevski a donné tout ce qu'il pouvait donner.
L'heure n'est déjà plus aux hommes du dehors et aux isolés; la jeimesse s'organise. C'est de cette jeunesse que sortit le terroriste solitaire Karakozov qui tira sur le Tsar le 4 avril 1866. C'est aussi à elle qu'appartenait le célèbre révolutionnaire Netchacv qui devait donner une nouvelle orientation à l'opposition révolutionnaire.
Miioutine. Netchaev et les Netchaevtsy. — Netchaev
était le fils d'un serf du comte Cheremetiev. Il fut instituteur dans une école municipale de Pétersbourg. On ne commença à parler de lui que vers 1868. Il joue un rôle cousidérable dans les désordres universitaires de cette année-là. La politique follement réactionnaire du ministre de l'Instruction publique, Dmitri Tolstoï, avait provoqué un mécontentement extrême parmi les étudiants qui, chassés des universités, allaient grossir le contingent des révolutionnaires. Netchaev insistait pour que les troubles prissent un caractère politique. D'après lui, il était nécessaire, puisque, de toute façon, la révolution était l'unique issue, de créer « le plus grand nombre possible de types révolutionnaires». Pour lui, comme le dit M. Bienstock (i) qui a donné une remarquable étude de ce révolutionnaire, « la révolution sociale était le but final et la révolution politique l'unique moyen d'atteindre ce but ».
Il fut le premier révolutionnaire organisateur. Il avait prévu l'insurrection pour le printemps de 1870. Peu lui importaient les discussions théoriques d'un Herzen ou d'un Bakounine, lui agissait. Il fut l'un des artisans de tous les désordres universitaires de l'année 1869. Il répétait sans cesse à ses camarades qu'ils devaient abandonner leurs études afin d'aller au peuple. Il allait passer à l'étranger pour prendre contact avec Bakounine et Herzen quand il fut arrêté. Ce ne fut pas pour longtemps, nous le retrouvons à Londres où il produit une assez mauvaise impression sur Herzen. Il s'entend mieux avec Bakounine qui le caractérise d'une manière
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(i) BiENSTOCK, Histoire du mouvemenl révolutionnaire en Russie, t. I. Payot, 1920.
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singulièrement vivante et instructive: « Netchaev est l'un des hommes les plus actifs et les plus énergiques que j'aie jamais rencontrés. Quand il faut servir ce qu'il appelle « la cause », il n'hésite pas, ne recule devant rien... C'est un fanatique de son idée, mais en même temps un homme très dangereux... Il est arrivé peu à peu à la conviction que pour créer une société sérieuse sur des bases solides, il faut suivre la politique de Machiavel et adopter le système des Jésuites. 1 Netchaev nous apparaît donc comme l'une des plus puissantes personnalités parmi les révolutionnaires. D'autres, et non des moindres, que le sort a plus favorisés, n'auront qu'à l'imiter. Il ne faut pas s'étonner qu'il se soit brouillé avec beaucoup de ses amis et en particulier avec Bakounine. » Il menaçait, comme l'a écrit un révolutionnaire, d'introduire dans l'activité révolutionnaire de telles conceptions et habitudes que c'eût été pour elle la mort. »
De l'étranger, muni de fonds, Netchaev essaya de soulever tous les étudiants. Au cours de 1869, il organise une société, la Vindicte du peuple, et en publie à Genève le journal. Il reconnaît qu'il n'a qu'un plan négatif : il détruira. C'est là une tâche immense et difficile. Aux autres générations de recréer. Il prévoit la grande révolte pour 1870 et trace la liste des victimes. Il divisait la société en six catégories. La première devait être immédiatement exécutée, la seconde comprenait les hommes à qui on laissait la vie provisoirement pour que, par leurs fautes, ils provoquassent la rébellion du peuple. Les trois catégories suivantes devaient être exploitées, quant à la sixième, elle comprenait toutes les femmes et se subdivisait elle-même. Il est certain qu'il voulait affilier son groupe à l'Internationale.
A son retour à Moscou, en 1869, Netchaev devient vite le chef obéi de tout le mouvement révolutionnaire. Il groupe, il organise, se montrant sans pitié pour ceux qui doutent de lui, comme ce malheureux Ivanov qu'il fit tuer par son groupe. Ce fut là une grave imprudence. Quatre-vingt-sept affiliés du groupe furent arrêtés. Lui-même s'échappa en Suisse, d'où il fut extradé en 1873.
Lors de son procès, il fut provocant. Condamné à vingt-cinq ans de travaux forcés, on le maintint dans la forteresse Pierre-et-Paul d'où il continua à diriger le mouvement révolutionnaire. Il allait sortir de prison clandestinement, grâce aux efforts de ses amis, quand il mourut dans sa cellule, le 8 mai 1883.
Bakounine et Lavrov. — Si le comte Dmitri Tolstoï avait cru faire cesser l'agitation en fermant les universités, il s'était singulièrement trompé. Les étudiants, ne pouvant rester dans leur patrie, se rendirent à l'étranger et quand leurs parents ne leur donnèrent pas l'autorisation, ils contractèrent des mariages fictifs. Le centre de l'émigration volontaire devient Zurich. C'est là que se groupent les étranges étudiants russes d'alors en châle et lunettes, parfois avec leurs compagnes, en cheveux courts et chapeau rond. Tout ce microcosme subissait l'influence de Bakounine.
Bakounine appartenait à une vieille famille noble du gouvernement de Tver. Officier démissionnaire, il avait déjà eu — avant 1870 — la vie la plus agitée. Expulsé par Guizot en 1S47, il avait tenté, en 1848, de soulever la Bohême contre les .\ustro- Allemands. Arrêté, il fut livré par ceux-ci à la police de Nicolas I'^'" qui l'avait envoyé en Sibérie. Il s'était échappé presque aussitôt après. En décembre 186 1, nous le trouvons à Londres, chez son ami Herzen. La révolution polonaise le transporta d'aise. Affilié à l'Internationale, il y resta jusqu'en 1872, date à laquelle il fut exclu pour avoir organisé une société secrète dans le sein de l'Internationale. Après maintes pérégrinations, il devait mourir à Berne, le 18 juin 1876.
Bakounine disputa à Marx la direction de l'Internationale, et leurs théories s'opposent. Bakounine part de cette idée que les masses ont toujours été socialistes. Il est, d'après lui, inutile de les éveiller, de les soulever contre le pouvoir. Une fois affranchies, elles s'organiseront d'ellesmêmes en fédérations de communes. Grâce à \' obchtchina (»uV), la Russie pourra passer au communisme sans devoir connaître le capitalisme. Aussi est-il inutile, d'après Bakounine, de lutter pour le pouvoir politique et surtout pour des réformes. Ces réformes seraient plutôt pernicieuses. Ce qu'il faut, c'est soulever les paysans, renverser le Gouvernement, partager les terres, organiser des communes et des associations de production. D'après l'un des biographes de Bakounine, la profession de foi politique de celui-ci se réduisait à cotte proposition ; " C'est
igS
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de l'anarchie, par la liberté, que doit naître la véritable égalité de tous, basée sur le travail librement organisé. » En ce qui concernait la Russie, Bakounine déclarait vouloir : « i" que toute la terre russe fiât déclarée propriété du peuple, de sorte qu'il n'y eût pas un seul Russe dépourvu de sa petite part de terre russe; 2° que le self-government de la commune, du canton, du district, de la province et enfin de l'État et que la centralisation bureaucratique fussent remplacés par la fédération provinciale libre; 3° que la Pologne, la Lithuanie, l'Ukraine, la Finlande, la Lettonie ainsi que les pays du Caucase recouvrissent leur pleine liberté et le droit de s'organiser à leur gré sans aucune intervention directe ou indirecte du gouvernement russe; 4° qu'il existât une union fraternelle, et si possible fédérale, avec la Pologne, la Lithuanie, l'Llkraine, les provinces baltiques et les peuples du Caucase ».
Bien des idées de Bakounine ont été reprises au cours de la révolution dernière. Il fut, de tous les révolutionnaires russes, l'un des moins occidentaux. Ce ne fut pas lui qui eut le plus d'influence. A cet égard, Lavrov a plus agi sur sa génération. Lavrov naquit en 1823 dans un village du gouvernement de Pskov. D'une intelligence remarquable, il était déjà professeur à
l'École d'artillerie à l'âge de vingt et un ans. Il se fit connaître par des poèmes et des ouvrages de mathématiques. Comme Tourguenev, comme Tchernychevski, il eut le mérite d'écrire un ouvrage qui vint à son heure et devint le livre de chevet de la génération intellectuelle des années 1870- 1880. Les Lettres Historiques révélèrent en effet aux étudiants tout un monde que BiJchner et Tchernychcvski leur avaient caché. Lavrov, avec son sens de l'histoire, sut montrer aux intellectuels qu'il existe un progrès social possible, des masses à conduire. Ni son affiliation, depuis 1862, à Zemlia i Volia, ni ses démêlés avec la police lors de l'attentat Karakozov ne l'avaient fait connaître comme ce livre. Lavrov voulait transformer la société actuelle, qu'il trouvait mauvaise, en une société communiste. Pour cela, d'après lui, une révolution sociale s'imposait. Cette révolution, il fallait la préparer par la propagande. Or qui pouvait se charger de cette tâche, sinon Vintelliguentsia (i) qui devrait aller au peuple. Surtout Lavrov mettait ses adeptes en garde contre une précipitation trop grande qu'il estimait dangereuse. L'essentiel, pour le moment, était de gagner les campagnes, les villes et l'armée par une propagande habile.
Piilionenko.
VMctinic du hm.uisine.
« Au peuple! » — Vers 1870, si le nom n'existe pas encore, la chose existe : les narodniki, bakouninistes ou lavristes, s'apprêtent à parcourir le pays et à évangéliser les campagnes. Tout un mouvement porte toutes les fractions libérales à se vouer entièrement au service du peuple. La littérature se met au service de cette tendance. C'est le moment où, à Pétersbourg, se fonde le groupe Tchaïkovski dont faisait partie Kropotkine, alors brillant officier aux
(i) On appelle ainsi, en russe, l'ensemble des intellectuels russes.
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Gardes (i). Le socialisme de ces jeunes gens était une sorte de religion. Pour eux, le moujik est un dieu qu'il faut délivrer de ses oppresseurs. Dès le printemps de l'année 1874, quelques centaines de jeunes gens et déjeunes filles se dispersent, les uns dans les campagnes, les autres dans les villes. Ils abandonnent joyeusement leur ancienne existence, se revêtent d'habits grossiers et parcourent à pied, la besace au dos, les provinces les plus reculées, distribuant des brochures, éclairant le peuple. Mais que de désillusions, lors de ces tournées! Même quand, poussant le sacrifice encore plus loin, étudiants ou étudiantes s'installent dans les villages ou parmi les ouvriers, ils n'obtiennent que des résultats médiocres. O temps de généreuses illusions! Ils allaient au peuple et le peuple ne les comprenait pas. D'ailleurs la tâche n'allait pas sans danger. La police eut vite fait de découvrir ces apôtres d'un nouvel évangile. De 1873 à 1876, 2.000 populistes furent arrêtés, 50 furent jugés à Moscou, 193 à Saint-Pétersbourg. Ceux que les tribunaux acquittaient étaient néanmoins expédiés en Sibérie ou ensevelis vivants dans les prisons. Contre cette répression, les révolutionnaires devaient réagir par le terrorisme.
m. — La réaction. — Les dernières années du règne (1876=1881).
Les slavophiles. — L'insurrection de Pologne avait été un tournant. Les Polonais avaient été soutenus par la plupart des révolutionnaires, en particulier par Bakounine et Herzen ainsi que par la plupart des ennemis de la bureaucratie, et elle en comptait. Ils eussent été vainqueurs s'ils n'avaient pas eu, — • en revendiquant la Lithuanie et la Russie Blanche et en se montrant très nationalistes, — la maladresse de dresser contre eux les libéraux russes nationalistes ou slavophiles. C'est un courant curieux que ce courant slavophile, dont les chefs furent Aksakov, Kireevski, Khomiakov et Samarine, qui ne fit que se développer au cours du règne et dont l'apothéose ne surviendra que sous Alexandre III. Les slavophiles ont eu une influence considérable sur la politique extérieure du règne; il faut connaître leur programme.
Les slavophiles sont les adversaires des zapadniki ou occidentaux. Ils se targuent d'être Russes, exclusivement Russes. Pour les Aksakov, la Russie ne doit pas imiter l'État occidental CI fondé sur la coercition de la servitude et l'antagonisme ». Pierre le Grand fut un malfaiteur qui ne comprit pas que « la Russie est un pays tout à fait original et qui ne ressemble en rien aux États européens ». En effet, la Russie est un pays chrétien, « le seul et unique pays chrétien au monde ». Même « la grâce divine est descendue sur la Russie qui a accepté la foi orthodoxe tandis que l'Occident a suivi la voie du catholicisme ». Pour les slavophiles, n la Russie est donc un pays privilégié entre tous ». Il eut un malheur : celui d'être orienté par Pierre le Grand sur une mauvaise route. Mais rien n'est perdu. « Il faut retourner aux principes du pays natal... Les Russes doivent être Russes, prendre un chemin russe, le chemin de la foi, de la soumission, de la vie intérieure. » Par conséquent, les slavophiles ne sont point les ennemis de l'autocratie, mais à la condition qu'il y ait accord moral entre celle-ci et le peuple. L'autocrate ne peut tout savoir, il doit être maintenu en contact avec son peuple par une assemblée consultative permanente, élue par les zemstvos, et ayant des attributions législatives étendues. Les slavophiles aiment le simple peuple qui, « lui seul, est gardien des assises nationales et historiques de la Russie; qui, lui seul, n'a pas rompu avec le passé, avec l'ancienne Russie ».
Réaction aveugle. — • Il semblerait que le Gouvernement dût, sinon favoriser, du moins tolérer l'opposition respectueuse des slavophiles. Il n'en était rien. Depuis 1863 et en particulier depuis l'attentat de Karakozov contre Alexandre II (15 avril 1866), la réaction domine dans toutes les directions. Quand, poussé par Ivan Aksakov, Samarine, le prince Tcherkaski, le Conseil municipal de Moscou demanda au Tsar, en 1871, « la liberté d'opinion et de presse »,
(i) Catherine lirechko-lirtchkovskaia. la n grand'mère de la riîvolution russe », a raconté dans ses .Mémoires l'enthousiasme de la jeune t;énériiion : « Les uns se préparaient à construire des écoles et à y enseigner: les autres installaient des hibliothèqucs. édilaient des livres, écrivaient des inaruiels et des brocliuas pour le peuple... Les jeunes gens prenaient des emplois dans les chaiia'Ueries de village, expliquaient aux [wysans les lois, les défendaient des pieuvres qui rôdaient autour d'eux .'i la campagne... »
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l'adresse fut retournée; Samarine lui-même dut faire imprimer à l'étranger son ouvrage sur les Frontières de la Russie dans lequel il se prononçait en faveur de l'ancienne culture et du système social proprement russe, contre l'esprit féodal et occidental des Baltes allemands et des Polonais. Même l'organe d'Aksakov avait été supprimé en 1869. Désormais le parti des traditions nationales ne peut plus s'exprimer publiquement.
Les panslavistes, ces cousins germains des slavophiles et qui n'ont cependant rien de particulièrement libéral, voient leur chef Katkov se brouiller avec Valouev à propos des entraves apportées par le ministre de l'Intérieur à l'activité des zcmstvos et à la presse. Il est vrai que Valouev est bientôt obligé de démissionner, mais il est remplacé par un gendarme encore plus rétrograde que lui, Timachev.
Ainsi le Gouvernement, s'isolant de plus en plus du public, marchait à la catastrophe. Le coryphée de la réaction était le comte Dmitri Tolstoï. Il avait mis la classe intellectuelle hors d'elle en expulsant en masse les étudiants. Par tous les moyens possibles, il avait voulu diminuer le nombre de ceu.x-ci. Il alla jusqu'à faire passer les universités et les écoles sous le contrôle direct de la police. Les attributions scolaires des zemstvos étaient en fait annihilées.
D'ailleurs, à quoi pouvaient servir les zemstvos dont l'activité était sans cesse contrariée par le Gouvernement qui leur retire, une à une, leurs prérogatives.? Désormais, après une ordonnance de Valouev (1869), ils ne peuvent nommer un fonctionnaire sans l'autorisation du gouverneur. Le résultat de toutes ces vexations ne se fît pas attendre : les représentants des zemstvos se fatiguèrent vite de cette tâche sans issue et sans honneur; beaucoup se retirèrent.
Les nouveaux tribunaux avaient, au début, donné de bons résultats. Mais bientôt on leur retira les procès de presse. Les juges furent soumis aux gouverneurs; en 1868, Pahlen supprima l'inamovibilité de nombreux magistrats.
La presse fut bâillonnée. Entre 1865 et 1870, il y eut quarante-quatre avertissements à des journaux ou à des revues. Sept périodiques, dont ceux d'Aksakov et de Katkov, furent suspendus pendant une période de deux à six mois. En 1868, Timachev interdit de vendre les journaux dans les rues. De 1869 à 1871 on compta vingt-trois avertissements, et le régime de l'arbitraire ne fit qu'empirer.
Cependant les brochures révolutionnaires pénétraient en fraude, par milliers, en Russie et elles circulaient sous le manteau. L' intelliguentsia, traquée, réagissait énergiquement. La révolution se préparait peu à peu et la politique extérieure du régime ne pouvait être un assez puissant dérivatif pour retarder l'heure de l'expiation qui commença vers 1877 avec les attentats terroristes.
La politique extérieure. — Après la guerre de Crimée, « la Russie, comme le dit son nouveau chancelier Gortchakov, ne boude pas, elle se recueille ». La politique du recueillement, conseillée et pratiquée par le successeur de NesseIrode, ne dura pas longtemps. Dès le Congrès de Paris, l'on commence à remarquer un certain rapprochement entre la France et la Russie. Les intérêts des deux puissances les poussent à une entente : Napoléon III a besoin, pour son entreprise italienne, d'une neutralité bienveillante de la Russie; la Russie a intérêt à ce que la France n'exige pas une exécution intégrale des décisions du Congrès de Paris. Lors de la guerre d'Italie, la Russie tint en respect l'Autriche et la Prusse. Mais Alexandre II finit par être choqué du sans-gêne avec lequel Napoléon III réorganisait les pays sans se soucier de la légitimité. On allait à une brouille.
La crise de Pologne mit à l'épreuve l'entente qui s'était ébauchée au cours des dernières années. Assurément les sympathies pour la Pologne avaient été nombreuses; presque tous les peuples de l'Europe avaient pris fait et cause pour elle, mais c'est en France que l'opinion publique avait été le plus exigeante. L'on a vu plus haut que les notes adressées au Tsar se virent opposer une fin de non-recevoir. L'une des conséquences de l'affaire polonaise fut la rupture de l'entente franco-russe.
L'Allemagne et en particulier la Prusse, dont le ministre, Bismarck, avait été très apprécié en Russie comme ambassadeur en 1859- 1862, vont avoir les mains libres pour tramer contre la France le guet-apens de 1870. L'attentat du Polonais Berezovski contre Alexandre II, à Paris (1867), accentua encore la tension. Aussi, au moment où éclata la guerre franco-allemande, la
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Russie, sans marquer d'hostilité contre la France qu'elle désirait ménager en vue d'obtenir la revision du traité de Paris, refusa non seulement d'aider notre pays, mais ne fit rien pour arrêter la Prusse. Au contraire, le chancelier Gortchakov avisa, le 2Ç) octobre, toutes les puissances que (1 Sa Majesté Impériale ne pouvait plus se considérer comme liée par les obligations du traité de Paris en tant qu'elles restreignaient ses droits de souveraineté dans la Mer Noire ».
Désormais, pendant près de vingt années, la Russie, l'Autriche et l'Allemagne unies vont faire la police de l'Europe.
Du côté de l'Orient, c'est le moment où la conquête du Turkestan s'achève (1865) et où les khans de Khiva et de Boukhara se soumettent. Vers juin 1S64. on peut considérer le Caucase comme définitivement soumis.
En ce qui concerne le proche Orient, la diplomatie russe avait, aussitôt après le traité de Paris, remporté, grâce à l'aide de la France, un succès sérieux par la création de la Roumanie. Le Congrès panslaviste de 1867, où se rendirent un certain nombre de Slaves de l' Autriche- Hongrie, la campagne ardente des slavophiles pour l'affranchissement des chrétiens des Balkans poussaient la Russie à pratiquer à l'extérieur une politique de libération qui contrastait singulièrement avec la réaction intérieure. Ce fut un mouvement vraiment national qui entraîna la Russie à la guerre de Turquie (1877^ guerre qui devait d'ailleurs être aussi fatale au prestige de la bureaucratie russe que toutes les autres campagnes du dix-neuvième et du vingtième siècles et qui se termina par une humiliation : le traité de Berlin, un seul gain matériel : la Bessarabie, ce (]ui provoqua une brouille entre la Russie et la Roumanie.
Ainsi, même dans le domaine de la politicpic étrangère, le régime faisait faillite. Le mécontentement grondait dans toutes les classes.
La situation dans les campagnes et parmi les ouvriers. — Les mauvaises récoltes de 1S67-1S68 prouvèrent combien l'édit d'émancipation de 1863, l'oukaze de 1866, accordant aux serfs de la Cou- Gonch.ikov.
ronne et des apanages la liberté, étaient défectueux.
Les paysans ne parvenaient point à s'acquitter des dettes contractées envers l'État. Là où ils ne faisaient pas cumuler avec les revenus de la culture le profit d'une industrie à domicile, les anciens serfs ne pouvaient joindre les deux bouts. Trois mauvaises récoltes successives amenèrent la famine. Les paysans durent vendre leur bétail pour acheter du pain. Le Gouvernement fit remise de quelques arriérés. La charité privée dut s'interposer; mais au lieu d'adoucir la rigueur du joug autocratique, le Gouvernement renforça les pouvoirs de la police.
Au point de vue industriel la situation n'était guère brillante. L'émancipation et la ruine des campagnes qui, dans certains cas, s'ensuivit, jetèrent dans les villes et les centres industriels des masses de population. Or, en même temps, le machinisme se développait et les industriels faisaient de plus en plus appel aux femmes et aux enfants. Les salaires restaient pour ainsi dire stationnaires alors que le prix de la vie augmentait considérablement. Dans beaucoup d'usines, les ouvriers devaient travailler jusqu'à quatorze heures et demie. Le travail de nuit était fréquent. Les tisserands devaient au patron jusqu'à seize heures de labeur par jour. L"n système d'amendes très bien conçu pour le patron, ruinait l'ouvrier à qui l'on imposait le paiement en nature ou truck-system. Les ouvriers travaillaient dans des conditions d'hygiène effroyables.
Bientôt les ouvriers commencèrent à s'organiser. Des sociétés révolutionnaires comme Zemlia i Volia (Terre et Liberté) les encouragèrent. Le 6 décembre 1876, deux cents ouvriers poussèrent l'audace jusqu'à manifester sur la place de Kazan, à Saint-Pétersbourg. Zemlia i Volia, Narodnia Fo/m organisèrent une série dégrèves. Mais la crise industrielle ne commença vraiment que dans la dernière année du règne. C'est surtout sous les règnes suivants que les ouvriers
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diront leur mot dans la lutte implacable que les révolutionnaires avaient engagée dès 1876 contre le tsarisme.
Le terrorisme. — • L'heure passe peu à peu des révolutionnaires calmes semblables à ceux de Mikhaïlovski ou de Tchaïkovski qui organisaient des cercles intellectuels s'occupant surtout de « librairie » et de propagande et qui, avec la foi naïve de néophytes, « allaient au peuple», ne craignant ni le travail manuel ni les dangers. Parmi ces jeunes gens, le prince Pierre Kropotkine se signalait par son ardeur à réunir le soir un certain nombre d'ouvriers qu'il s'effor-
Petrogn-id. — Cathédrale de la Trinité et monument de la guerre 1877-1878.
çait d'instruire. Le Gouvernement crut ruiner la cause révolutionnaire en donnant la plus large publicité possible aux procès des Cinquante ^21 février- 14 mars 1877) et au procès des Cent quatre-vingt-treize (fin 1877), mais il se méprit singulièrement. L'année 1878 va voir une recrudescence inouïe du mouvement révolutionnaire.
Cette nouvelle activité correspond avec l'humiliation extérieure. Les évasions succèdent aux évasions. Kropotkine s'enfuit de l'hôpital militaire Nicolas en plein jour. On s'échappe des prisons de Pétersbourg, de Moscou, de province, de Sibérie. Les révolutionnaires s'entr'aident. Parmi eux, Sophie Perovskaia est l'une des plus audacieuses. L'Empereur finit par s'inquiéter de l'impuissance de sa police. L'attentat où le chef de la police de Kiev, le général Mezentsev, avait perdu la vie (4 août 1876), le procès des Cent quatre-vingt-treize où les révolutionnaires avaient hardiment proclamé leur doctrine, l'amenèrent à convoquer le Conseil des Ministres qui décida, le 8 août 1878, de donner à la police licence d'arrêter qui elle voudrait. Le chef de
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la police Trepov, le nouvel Araktcheev, allait profiter de la permission. La réponse des révolutionnaires fut la terreur.
La Société Zemlia i Volia, bien organisée, surtout très homogène et composée de membres dévoués corps et âme à la cause, se recrutait principalement parmi les étudiants de Pétersbourg, mais elle avait des amis un peu partout. Elle va dominer et diriger le parti révolutionnaire par son Comité exécutif qui agit au vu et au su de tous.
Un incident avait définitivement orienté Zemlia i Volia du côté terroriste. Un des membres de la société, Bogolioubov, fut arrêté et conduit à la prison préventive. Au moment où il y entrait, il croisa le chef de la police Trepov qui lui cria brutalement : « Chapeau bas! » Bogolioubov, loin d'obéir à l'injonction, remit d'aplomb son chapeau. Alors Trepov le décoiffa, le fit mettre au cachot et ordonna qu'on lui infligeât cent coups de verge. Les autres détenus se révoltèrent. On réprima brutalement la rébellion. Mais bientôt tous les révolutionnaires, ayant appris la conduite de Trepov, furieux qu'on eût infligé un châtiment de droit commun à un prisonnier politique, condamnèrent Trepov à mort. Zemlia i Volia n'avait pas encore fait exécuter la sentence du comité exécutif que Vera Zassoulitch vengeait Bogolioubov en assassinant Trepov chez qui elle s'était présentée en solliciteuse. Traduite devant la cour d'assises, elle fut admirablement défendue par l'avocat Alexandrov qui fit le procès du régime. Acquittée à l'unanimité, Vera Zassoulitch put, grâce à la protection que lui assura contre la police une foule immense et enthousiaste, passer à l'étranger.
La terreur se développa ensuite dans le sud de la Russie, en particulier sous l'impulsion du révolutionnaire Ossinski, un homme d'action dans toute l'acception du terme. Ossinski fut, d'ailleurs, bientôt exécuté. Un millionnaire, Lizogoub, reprit la tâche. Parmi les nombreux actes de terrorisme de l'époque, il faut signaler l'exécution par les révolutionnaires d'un cousin de Kropotkine, le gouverneur de Kharkov. Bien entendu, la répression devint farouche. Les arrestations se multipliaient. La vie en Sibérie était effroyable. Que dire de l'existence à laquelle était condamné, même dans une prison préventive, le malheureux révolutionnaire.'' Nous empruntons à
l'ouvrage documenté de M. Bienstock la citation suivante du D'' Ilcrtzenstein qui nous décrit une prison russe de l'époque.
Pm^
luii Ir Wr
Oiiisk. — Condamnées politiques en route vers le bague.
Une prison tsariste. — Franchissant une petite porte, raconte le docteur, nous nous sommes trouvés dans un couloir étroit, sombre, humide et empuanti.
— Attention! attention! me disaient les guides, pour que je ne touchasse pas les murs du couloir.
Sans comprendre de quoi il s'agissait, je prenais toutes les précautions voulues. Nous nrrivons à une autre petite porte étroite. On l'ouvre. Bien que la journée fût claire et ensoleillée, !à il faisait noir comme dans une chambre aux volets fermes pendant la nuit la plus sombre et chaud comme dans un bain. Mais faisait-il sec ou humide, impossible de le définir ; l'air était irrespirable, l'odeur suffocante. Quelque chose grouillait dans un coin. Je l'entendais, le sentais, mais ne voyais rien.
— C'est le docteur, dit un infirmier à (juelqu'un dans l'obscurité.
— Regardez, regardez ! fit en réjionsc une voix rapide, caverneuse. t Tout cela était fou, et ressemblait à un conte ou à un rêve.
204 LE RÈGNE d'aLEXANUKE II (1S57-1SS1)
— Qui est ici ? demandai-ie...
La voix sourde répéta avec horreur :
— Regardez, regardez, des vers vivants.
Je ne pouvais regarder, on ne voyait rien. Un des infirmiers alla quelque part chercher un bout de chandelle. Nous rallumâmes. Une lueur rougeâtre éclaira un petit espace autoui de nous, laissant dans l'obscurité les autres parties du cachot. Un corps long, couvert de guenilles se leva du sol nu et on entendit de nouveau :
— Regardez, regardez les vers vivants.
L'infirmier éclaira avec la chandelle le sol d'asphalte, tout couvert d'excréments humains, dans lesquels grouillaient des vers blancs. Les murs étaient souillés comme le sol. Il n'y avait dans ce cachot ni seau, ni planche, ni rien, sauf des excréments, dans lesquels devait se coucher un homme dont tout le crime était d'avoir désiré pour son peuple un sort meilleur. Il devait rester là assis ou couché, dans cette atmosphère, et sentir grouiller sur son corps les vers puants. Il était au bord de la folie et répétait sans cesse : « Regardez, regardez! » Il avait essayé de lutter contre cette horreur. Avec des efforts surhumains, il était parvenu à briser le vasistas de la porte et, par là, avait jeté l'ordure, à pleines mains, dans l'étroit couloir. Voilà pourquoi les infirmiers m'avaient dit tout à l'heure : « Attention, attention! »
Narodnaia Voila et Tcherny PérédêL — Après l'attentat de Soloviev contre le Tsar (2 avril 1879), des décrets (9 août) renvoyèrent tous les crimes politiques devant des cours martiales; mais, en outre, l'attentat posa nettement la question de la terreur et du régicide. .\ux congrès de Lipetsk et de Voronège (automne 1879), les révolutionnaires se divisèrent en deux groupes : ceux qui désapprouvaient le terrorisme et restaient fidèles à la tactique des populistes changèrent l'ancienne devise de Zemlia i Voila (Terre et Liberté) en celle de Tcherny Pérédêl, synonyme de nationalisation du sol. La plupart émigrèrent ou devinrent « marxistes ». Quant aux partisans de la méthode violente, les disciples de Tkatchev, qui se recrutaient surtout dans la Russie méridionale, ils fondèrent le parti de la Narodnaia Volia (Liberté du peuple).
Les terroristes organisèrent leur parti en le centralisant et en lui donnant comme instrument de direction le Comité exécutif composé d'une centaine de membres absolument sûrs. Leur tactique consistait à désorienter l'administration et le gouvernement par des attentats répétés. Néanmoins, ils prévoyaient que, après l'assassinat du Tsar, il faudrait trouver des cadres déjà formés; aussi essayaient-ils d'organiser ces cadres d'avance en recrutant leurs adeptes parmi les ouvriers des villes les mieux doués au point de vue révolutionnaire, et, dans l'armée, parmi les officiers.
Pourvus de faux passeports, les terroristes n'ont ni état civil ni famille. Ils risquent leur vie à tout moment. Ce sont souvent des hommes très courageux et parfois des savants. Parmi eux, on peut citer Mikhaïlov qui, à vingt-trois ans, donne au parti l'impression d'un chef; Kibaltchich, un chimiste de talent, dont la spécialité sera de confectionner les bombes; Jeliabov, le fils d'un serf, qui s'il avait vécu jusqu'ici, aurait été l'un des chefs de la révolution.
Sophie Perovskaia, — L'héroïne du parti est Sophie Perovskaia. Issue d'une famille de la plus haute aristocratie, petite-fille d'un ministre de l'Instruction publique, fille d'un ancien gouverneur de Saint-Pétersbourg; instruite, puisqu'elle avait fréquenté les cours supérieurs féminins, disciple fervente de Tchernychevski, elle avait, pendant quatre ans, participé à la campagne des Tchaïkovtsy. De 1871 à 1872, elle avait essayé de convertir les ouvriers, puis elle avait exhorté ses camarades à étendre leur action jusque dans les campagnes. Elle avait été impliquée dans le procès des Cent quatre-vingt-treize. Quand la Narodnaia Volia se fonda, elle en devint vite l'adepte la plus fervente. Elle facilita les évasions, organisa les attentats, bref, fut véritablement l'âme du petit groupe des terroristes qui va, de 1878 à 1881, affoler le Gouvernement russe.
Le i^'' décembre 1879, le train impérial qui arrivait de Crimée et qui allait entrer dans la gare de Moscou fut anéanti par l'explosion d'une mine creusée sous la voie. Le Tsar était rentré par le train précédent. Le coup, qui avait été soigneusement préparé puisqu'on avait posé des
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mines en sept endroits différents, ayant échoué, les tentatives se renouvelèrent. Le 4 décembre, le Comité exécutif avait condamné à mort le Tsar. Le 26 janvier, il exposait dans un manifeste les conditions auxquelles il était disposé à faire grâce à Alexandre : liberté de conscience, de presse, de parole, d'association, de réunion, représentation nationale, suffrage universel, transformation de l'armée en milice. Le Tsar n'ayant pas accepté de souscrire à cet ultimatum, les attentats recommencèrent. Le 17 février 1880 (nouveau style), à 7 heures du soir, la salle à manger du Palais d'Hiver, minée à la dynamite, sautait, quelques minutes avant l'arrivée du Tsar. Le Comité exécutif publia alors une proclamation qui prouve qu'il croyait parler de puissance à puissance avec le Gouvernement.
« Par ordre du Comité exécutif, le 5 février (ancien style) à 6'' 20 du soir, un nouvel attentat contre la vie d'Alexandre le Pendeur a été commis. Une explosion a eu lieu au Palais d'Hiver.
La nihiliste.
La mine devait éclater en temps voulu, mais l'Empereur s'étant rendu au dîner une demi-heure en retard, l'explosion s'est produite pendant qu'il descendait à la salle à manger. Ainsi pour le malheur de la patrie, l'Empereur est resté vivant. Avec une grande douleur, nous déplorons la perte des malheureu.x soldats de la Garde impériale, de ces gardiens involontaires du malfaiteur couronné. Mais tant que l'armée restera le rempart du despotisme impérial, tant qu'elle ne comprendra pas que, dans l'intérêt de la patrie, son devoir sacré est de se ranger du côté du peuple contre le Tsar, de pareils chocs tragiques seront inévitables. Nous rappelons encore une fois à toute la Russie que nous avons commencé une lutte armée, poussés à cela par le Gouvernement lui-même qui exerce une oppression tyrannique sur toute activité se proposant le bien du peuple. Le Gouvernement est devenu l'obstacle au libre développement de la vie nationale ; lui-même place chaque honnête homme dans l'alternative ou de renoncer à toute idée de servir le peuple ou d'engager une lutte à mort contre ses représentants. Nous déclarons encore une fois à Alexandre II que nous poursuivrons cette lutte tant qu'il ne renoncera pas au pouvoir au profit du peuple, tant qu'il ne remettra pas la réorganisation de la vie sociale à la Constituante librement élue dont les députés auront un mandat précis de leurs électeurs, et tant que
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ce premier pas dans l'œuvre de l'émancipation de la patrie ne sera pas franchi, nous tâcherons, coûte que coûte, de le franchir. Nous appelons tous les citoyens russes à nous aider dans cette lutte contre l'arbitraire insensé et inhumain sous l'oppression duquel périssent les meilleures forces de la patrie. »
La dictature de Loris Melikov. — Ainsi Alexandre II était prévenu : il était condamné. Il vécut dès lors dans une inquiétude constante, modifiant ses horaires, n'osant se coucher deux fois de suite dans le même lit, tremblant de manger des mets empoisonnés. Complètement désorienté, il ne savait que faire ; être clément ou être impitoyable. Il se résolut pour la première alternative. Il institua une Commission pour rechercher les mesures à prendre afin d'enrayer le terrorisme. Sur l'avis du grand-duc héritier, la Commission proposa une dictature. Le gouvernement général de Saint-Pétersbourg fut supprimé et remplacé par une « Commission executive supérieure » à la tête de laquelle on plaça Loris Melikov.
Loris Melikov s'était distingué au cours de la dernière guerre russo-turque. On avait pu apprécier ses qualités d'administrateur quand il avait eu à combattre la peste en qualité de gouverneur d'Astrakhan. L'oukaze qui le nomma mit à sa disposition toute la police et toutes les administrations. Il fut assisté d'un certain nombre de hauts personnages parmi lesquels le plus marquant était Pobêdonostsev.
Loris Melikov était intelligent, tout en surveillant les nihilistes, il chercha à les séparer du parti libéral en faisant un certain nombre de concessions opportunes. Il fit inspecter les prisons, reviser les dossiers des condamnés aux travaux forcés. Beaucoup purent rentrer. Un grand nombre d'étudiants reçurent de nouveau leurs bourses et purent reprendre leurs études dans les universités d'où ils avaient été exclus. Mais le dictateur eût voulu faire davantage. Dans un rapport qu'il adressa à l'Empereur, il insistait sur la nécessité de « mesures qui coupent à leurs racines les fausses doctrines ». Il proposait, entre autres réformes, l'abolition des mesures extrêmes et l'élargissement de la compétence des zemstvos. Au mois d'août, il proposa même la fin de la dictature et le retour à l'ordre légal, la suppression de la fameuse Troisième Section. Enfin, graduellement, il amenait le Tsar à une conception nouvelle de son pouvoir.
Le 28 janvier 1881, il osait préconiser l'appel, dans le sein du gouvernement, de délégués élus par la société russe et la convocation de « commissions préparatoires qui examineraient toutes les questions gouvernementales pendantes f. Une Commission générale dont le président serait nommé par le Tsar et dont les membres appartiendraient aux commissions préparatoires ou seraient élus par les zemstvos, discuterait les projets de loi élaborés par les commissions préparatoires. Le projet avait été approuvé et signé par le tsar le 17 février 1881. Dans la matinée du i^'' mars, quand Loris Melikov vint lire son rapport à Alexandre II, celui-ci lui remit le communiqué officiel annonçant la convocation de la Commission générale. Deux heures plus tard, Alexandre II était tué par une bombe.
L'attentat du l^"" mars. — Depuis longtemps on prévoyait l'attentat. On en parlait même ouvertement plusieurs jours auparavant dans les rédactions de revues ou de journaux libéraux, au Slovo, au Dêlo, aux Otetcheslvenny Zapiski. La police elle-même était renseignée : elle avait procédé à une fournée d'arrestations. Déjà Barannikov, Kolotkevitch, Klototchnikov, Morozov étaient sous les verrous. Jeliabov fut arrêté le 27 février au soir. Le lendemain 28, le Comité exécutif décida d'en finir le dimanche i^^r mars. Ici. nous laissons la parole au révolutionnaire Rousanov : « Toute la nuit du l'^'' mars, Kibaltchich, Soukhanov, Gratchevski et quelques autres préparèrent dans l'appartement d'Isaev et de Vera Figner, les bombes... On porta les engins de bonne heure, le matin du i^"" mars, chez Sabline et Hessie Heifmann... Sophie Perovskaia arriva avec deux bombes, puis Kibaltchich.
« Le plan de l'attaque devait consister à placer le Tsar entre deux feux. Alexandre II se rendrait au Manège à midi par la Petite Sadovaïa; c'est là que, d'une boutique de fromages, devaient être jetées les bombes; si le coup ne réussissait pas, il fallait à tout prix que des lanceurs de bombes rejoignissent le Tsar dans la même journée. Or, il arriva que le Tsar, sur les instances de son épouse morganatique, la princesse lourevskaia, ne passa point par la Petite
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Sadovaïa. Ce changement d'itinéraire fut remarqué par Perovskaia, qui courut prévenir les conjurés postés aux deux extrémités de la rue et les envoya le long du canal Catherine où ils devaient attendre le retour du Tsar. Il était alors 2" 15. Plus d'une heure, les conjurés se promenèrent, risquant à tout moment d'attirer l'attention de la police et d'être arrêtés. Mais voilà qu'apparaît la voiture de l'Empereur. Perovskaia qui n'avait pas de bombes et qui s'était chargée de prévenir les camarades, leur fait signe de l'autre côté du canal. Des mains de Rysakov une chose grise s'envole qui vient frapper le sol devant l'attelage. Une explosion assourdissante retentit. Des débris de la voiture mise en miettes, le Tsar se dresse et demande si l'on a arrêté le meurtrier. Déjà les Cosaques et les policiers accourus maintiennent Rysakov. Le Tsar se détournant et essayant de ne plus voir les flaques de sang rougissant la neige (la bombe de Rysakov avait tué un Cosaque, un soldat de la Garde et un passant) prononce à haute voix :
Exécution de nihilistes russes.
Tableau de Vercstchaj'uine.
« Grâce à Dieu, je suis vivant! » « Je ne sais si c'est grâce à Dieu », murmure Rysakov voyant les bombes inexorables entre les mains des camarades qui arrivaient près du Tsar qu'on faisait monter dans un traîneau. Deux à trois minutes se passèrent, qui semblèrent un siècle à Sophie Perovskaia... La mort s'avançait sur Alexandre II dans la personne de Grinivetski qui, la veille, dans son testament, avait sacrifié sa propre existence à l'idée immortelle et n'était plus qu'à deux pas du Tsar. Pour être plus sûr de son coup, levant haut le bras, il lança la bombe avec force entre l'Empereur et lui. Dans le fracas et la fumée, l'on ne put rien distinguer pendant quelques instants. Mais, l'air s'étant éclairci quelque peu, un spectacle épouvantable de mort et de dévastation apparut aux yeux des conjurés, des policiers'et des passants : dans la boue rouge et gluante, mélange de neige et de sang, gisaient quelques morts et s'agitaient des blessés. Des débris de bois, d'étoffes, de chair, de vitres jonchaient le sol sur quelques dizaines de mètres; l'Empereur s'appuyant sur les mains essayait machinalement de se soulever, mais tout son corps, au-dessous de la ceinture, n'était plus qu'une masse informe et sanglante; il perdit rapidement
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connaissance. Il est même probable qu'il ne se rendait pas compte de sa situation, étant déjà à l'agonie... 11 expira à 3'' 30, au palais où on l'avait ramené...
A côté de l'Empereur gisait Grinivetski, mortellement blessé, le corps couvert de multiples blessures. Son agonie dura environ huit heures... Transféré à l'hôpital, il reprit connaissance pendant quelques minutes vers 9 heures, une demi-heure avant sa mort. Le juge d'instruction qui se tenait près de lui, épiant le moment favorable pour l'interroger, lui demanda alors son nom. « Je l'ignore », répondit énergiquement Grinivetski.
Il Cependant, continue Rousanov, dans la ville, les Cosaques et les patrouilles de police cir-
Xijni-X'ovgorod. — Le Palais du Gouvcrnenicnl.
culaient. Le Gouvernement redoutait une émeute. Les soldats de la Garde, sur l'ordre du préfet de police, parcouraient les rues, fermant précipitamment les tavernes, les cabarets et les débits. Le public, stupéfait, énervé, s'attroupait autour des lanternes pour lire à mi-voi,K le premier communiqué du Gouvernement rédigé par Loris Melikov : « La volonté du Tout-Puissant s'est (I accomplie : il a plu à Dieu de rappeler à lui le monarque bien-aimé... »
I' Les commentaires allaient leur train dans les réunions privées et les rédactions. Certains littérateurs, comme Mikhaïlovski, s'attendaient à des concessions rapides de la part du Gouvernement. Quant aux révolutionnaires, en général, ils n'étaient pas si optimistes, mais ils espéraient qu'il se produirait une agitation et des troubles populaires pouvant amener de grands changements politiques. »
Médaille commémorative du rAUiauce franco-russe.