‹ La Russie de 1789 à 1914Chapitre 12 sur 23 · L'ALLIANCE FRANCO-RUSSE · texte numérisé non relu

L'ALLIANCE FRANCO-RUSSE

L'homme. Les premiers actes. — Au milieu de cette nervosité de lopinion, la personnalité du nouveau Tsar ressortait par contraste. Doué d'une immense force physique, — on raconte q.u'il pouvait courber et réunir les deux extrémités d'un fer à cheval, — lent à se résoudre, mais d'une volonté de fer, Alexandre III était quelqu'un. D'autre part, d'esprit assez borné, il avait surtout les goûts du soldat avec les manières et les habitudes d'un simple propriétaire noble; il devait être, de tous le.=i tsars du dix-neuvième siècle, le tsar le plus russe et le plus traditionnaliste. Ses amis et ses adversaires s'accordaient, d'ailleurs, pour vanter son honnênetc et son sens du devoir. Mais son esprit profondément religieux et sa réserve contribuaient à assombrir l'atmosphère de sa cour où les influences rétrogrades prédomineront du premier au dernier jour.

Dès le début de son règne, il fut leur prisonnier. En effet, il eût voulu lui-même réaliser le programme de Loris Melikov et rassurer l'opinion publique par un essai loyal de collaboration avec elle. Il se considérait comme lié par cette espèce de testament politique de son père. Mais, à son insu, alors que le nouveau tsar et ses ministres discutaient de la question, un manifeste impérial parut, contredisant le programme de Loris Melikov. Pobêdonostsev en était l'auteur.

Pobêdonostsev. — Constantin Petrovitch-Pobêdonostsev qu'on a pu appeler, à juste titre, l'apôtre de l'absolutisme et de l'orthodoxie, a été le mauvais génie de deux tsars et l'un des grands responsables de la faillite des Romanov. Quoique sans aucune originalité ni de pensée ni d'action, quoique n'ayant jamais su que cristalliser les formes du passé, le « grand Inquisi-

HtSTOIRE UNIVERSELLE ILLUSTRÉE

LE RÈGNE d'aLEXANDRE III (lS8l-lSg4)

leur de la sainte Russie «, le « Caïphe du dix-neuvième siècle » a joué un tel rôle dans l'his toire russe de la fin du dix-neuvième siècle qu'il faut s'arrêter devant son étrange et médiévale physionomie.

Il avait végété assez longtemps comme professeur de droit civil. Un hasard le mit un jour en présence du grand-duc Alexandre-Alexandrovitch dont le frère prenait des leçons de droit. Pobêdonostsev, homme d'allures simples et modestes. — il était fils d'un pope, — paraissait exempt d'ambition et désintéressé. Le futur tsar fut étonné de ce désintéressement. Il ne savait non plus cacher ni sa foi ni sa haine. Alexandre, assez borné, aimait de tels hommes. Néanmoins, jusqu'à l'avènement, il ne joua pas de rôle décisif. Il restait dans l'ombre du maître. Il n'en sortit que dès les premiers jours du nouveau règne. 11 estima de son devoir, lui, le champion de l'absolutisme, d'indiquer à son élève et ami la voie à suivre. Nous venons de voir comment son manifeste fut substitué à celui de Loris Melikov. On y lisait, entre autres, « L'autocratie subsistera intacte, et toutes les tentatives des libéraux et des constitution-

nalistes seront réprimées. » Sous son impulsion, les premières mesures du règne sembleront réaliser le programme slavophile. Pobêdonostsev et Katkov eussent volontiers convoqué un « zemski sobor » qui eût tempéré légèrement l'autocratie nécessaire. Aksakov ou plutôt les idées qu'il avait défendues semblaient sur le point de triompher.

Néanmoins, plus que jamais sous ce règne, nous devons étudier les deux aspects de la Russie. La Russie bureaucratique chancelle, tandis que la Russie souterraine s'organise et se développe. Plus que jamais, c'est, face à face, la réaction et la révolution.

Le procès des assassins d'Alexandre IL — Des

auteurs de l'attentat du l"""" mars, les policiers n'avaient pu arrêter immédiatement que Rysakov. Jeliabov, détenu antérieurement, revendiqua l'honneur d'être impliqué dans les poursuites. Quelques jours plus tard, Sophie Perovskaia et Kibaltchich étaient incarcérés. Le procès dura peu de temps. Les conjurés furent remarquablement défendus : Jeliabov prononça une harangue émouvante. Six condamnations à mort vinrent terminer le procès. L'exécution eut lieu malgré la protestation généreuse du philosophe Vladimii Soloviev.

A la fin de sa plaidoirie, Jeliabov s'était ainsi résumé : « Mon but, le but de ma vie, a été de travailler au bonheur commun. Longtemps, j'ai suivi la voie pacifique, plus tard j'ai été forcé de passer à la violence. Par mes convictions, j'aurais abandonné cette dernière forme de lutte s'il y avait eu la moindre possibilité d'aboutir par une lutte pacifique. « C'était parler non en rebelle, mais en homme politique, digne de participer au gouvernement du pays.

Coiisianliii Petrovitch - Pobèdouostsev, général procureur du Saint-Synode,

Le manifeste du Comité exécutif. — Le Comité exécutif, avant de reprendre la lutte à mort contre le régime, voulut encore faire une tentative et publia un manifeste-programme où Tikhomirov et M. K. Mikhaïlovski essayèrent d'agir sur le Tsar. L'avertissement eiàt pu être salutaire. Le document, l'un des plus importants de l'histoire du mouvement révolutionnaire, rappelle d'abord les raisons du mécontentement populaire.

0 Majesté, bien que comprenant la douleur profonde qi e vous éprouvez en ce moment, le Comité exécutif ne croit pas possible de céder au sentiment de délicatesse qui exigerait peutêtre de remettre à un certain temps cette explication... La tragédie sanglante qui s'est jouée sur le canal Catherine n'était pas un phénomène de hasard, quelque chose d'inattendu. Après tout ce qui s'est passé au cours de la dernière décade, elle était inévitable. En cela est son

LE I^Èr.NE d'aLEXANDRE III (1881-1894)

sens profond que doit comprendre l'homme placé par la destinée à la tête du gouvernement... Vous savez, Majesté, qu'on ne peut accuser le gouvernement de l'Empereur défunt d'avoir manqué d'énergie. On a pendu des innocents et des coupables... Cependant, le mouvement ne s'arrêtait point, il croissait et se fortifiait sans trêve. Non, Majesté, le mouvement révolutionnaire n'est pas quelque chose qui dépende des individus. C'est un processus de l'organisme national... Ce sont les circonstances, le mécontentement général, l'aspiration de la Russie vers une nouvelle forme sociale qui créent les révolutionnaires. « Puis le manifeste continuait en montrant la progression révolutionnaire et l'inutilité des efforts du Gouvernement en vue de l'arrêter. « Quelle utilité a apportée le perte des Dolgouchintsy, des Tchaïkovtsy et de tous les acteurs des années 1873 et 1S74.? A leur place sont venus les populistes beaucoup plus résolus. Les terribles représailles gouvernementales des années 1878 et 1879 ont fait surgir les terroristes. En vain le Gouvernement exterminait les Kovalski, les Doubrovine, les Ossinski, les Lizogoub, en vain il détruisait des dizaines de groupements révolutionnaires... Ce fut enfin le Comité exécutif que le Gouvernement, jusqu'ici, n'a pu vaincre. » Les auteurs du manifeste menacent ensuite le pouvoir d'une catastrophe terrible s'il s'obstine. Mais pourquoi donc « cette triste nécessitéd'une lutte sanglante » } — « Elle provient. Majesté, de ce qu'il n'existe pas chez nous de gouvernement au vrai sens de ce mot. Le Gouvernement, par son essence même, ne doit exprimer que les aspirations du peuple, ne réalise'r que la volonté du peuple, tandis que chez nous, excusez cette expression, le Gouvernement est dégénéré en une véritable camarilla qui mérite beaucoup plus

que le Comité exécutif le nom de bandes d'usurpateurs... Oui, Majesté, ne soyez pas dupe des paroles des flatteurs et des valets : le régicide, en Russie, est très populaire. Une pareille situation n'a que deux issues : la révolution, dont aucun supplice ne peut préserver, ou l'appel volontaire du pouvoir suprême au peuple. » Puis, se défendant de poser des conditions, Mikhaïlovski et Tikhomirov rappellent celles « qui sont nécessaires pour que le mouvement révolutionnaire fasse place au travail pacifique ». Ces conditions sont au nombre de deux : « La première : l'amnistie générale pour tous les crimes [lolitiques passés...; la deu.xième : la convocation des représentants de tout le peuple russe pour reviser les formes existantes de la vie gouvernementale et sociale et les reconstituer conformément au désir du peuple. Nous croyons nécessaire de rappeler que la légitimation du pouvoir suprême par la représentation nationale ne peut être atteinte que si les élections sont faites tout k fait librement. Par conséquent les élections doivent être faites dans les conditions suivantes : 1° des députés seront envoyés par toutes les classes indistinctement et proportionnellement au nombre des habitants; 2° il ne doit y avoir aucune mesure restrictive tant pour les électeurs que pour les élus; 3" la campagne électorale et les élections doivent être tout à fait libres; c'est pourquoi, comme mesure provisoire, le Gouvernement doit admettre, avant la décision de l'assemblée nationale, l'entière liberté de la presse, de la parole, de réunion, de programmes électoraux. On ne pouvait plus nettement exposer un programme. Le Tsar tiendrait-il compte de cette manière d'ultimatum respectueux daté du 10 mars 1881? Si oui, la Russie pouvait entrer

Avant la perquisition.

T.ible;iii de K,ilinitclienko.

LE RÈGNE d'aLEXANDRE HI (1881-1S94)

dans une période de développement remarquable et éviter une révolution. Ce fut la réaction qui l'emporta.

Ministère slavophile. — Après la démission de Loris Melikov que suivirent dans sa retraite Abaza, Miloutine et Sabourov, un ministère de tendances slavophiles s'organisa. Le comte Ignatiev, ancien ambassadeur à Constantinople, chef du parti slavophile, fut ministre de l'Intérieur; le général Vannovski, chef d'état-major du tsarévitch en Bulgarie, prit la Guerre; quant au comte D. Tolstoï, il revint à l'Instruction publique; un professeur d'économie politique, de Bunge, devint ministre des Finances. Mais le véritable moteur du Gouvernement fut le procureur du Saint-Synode, Pobêdonostsev, qui, comme on l'a dit, voulut détruire en Russie toutes traces d'occidentalisme, écraser l'hydre de la démocratie, exterminer le parlementarisme hostile et proclamer la grande trinité : « Autocratie, orthodoxie, nationalisme ».

En mai 1882, Tolstoï ayant succédé à Ignatiev comme ministre de l'Intérieur, la réaction

triompha définitivement pendant vingt-deux ans. La presse fut complètement bâillonnée. Une ordonnance de Tolstoï permit au Conseil des ministres de suspendre sans avertissement tout périodique. De j^^^^ , «■^^»"^™f— '^^^ ^ 1889, quatorze journaux furent supprimés

I 'f |B -«®p->*'^. 1 jlj^Bti^^fcgii pour un temps, plus de soixante reçurent des avertissements, ne purent être vendus dans les rues ou accepter des annonces.

Le Gouvernement et les Universités. — La

presse étant muselée, la protestation vint des Universités. Au début, leurs revendications n'eurent rien de politique. Étudiants et professeurs demandaient l'autonomie des Universités, l'abolition des cloisons étanches constituées par les différentes facultés, le droit de former des sociétés de secours mutuels. Des troubles d'étudiants éclatèrent en 1S82, dans les universités de Kazan et de Saint-Pétersbourg; en 1887, dans celles de Moscou, Odessa, Kharkov, Kazan, Saint-Pétersbourg. Il y eut des répressions sévères, des exclusions, des épurations. Des inspecteurs furent attachés aux Universités (1887) et d'eux dépendit l'octroi de bourses aux étudiants. En même temps, afin de limiter le nombre des étudiants, on augmenta le droit de scolarité dans les gymnases (1887) et l'on en exclut les enfants de cochers, laquais, cuisiniers, etc.. (l).

D'ailleurs, il faut reconnaître que, malgré tout, il y avait amélioration sous certains rapports depuis le nouveau règne. En 1877, les huit Universités de l'Empire comptaient 5.629 étudiants et 579 boursiers. En 1886, le nombre des étudiants avait presque triplé (14.027).

De même, dans les autres ordres d'enseignement, il y avait eu progrès, malgré les vexations. En 1877, on évaluait à 25.077 le nombre des écoles primaires fréquentées par 1.036. 851 écoliçrs; en 1886, on comptait IO.440 écoles primaires de plus et la fréquentation scolaire générale avait presque doublé.

L'Uuiversité est lermée.

D*jprcs le tableau de V. Ivouznetsov.

Alexandre III et les paysans. — • Ayant reconnu tout le profit qu'il pourrait tirer en opposant la mentalité des paysans à celle de la classe intellectuelle et ouvrière aux idées

(i) On raconte que, sur un rappori du ministre de l'Instruction publique, Alexandre III écrivit de sa main : " Le malheur, c'est que les paysans envoient leurs enfants à l'école. » Une autre fois, il avait écrit sur un rapport : 0 11 faut supprimer l'instruction. »

Page 1