LE RÈGNE D'ALEXANDRE III
subversives, le Gouvernement s'efforça de s'attacher les campagnes par un certain nombre de concessions : réductions d'impôts ou de taxes, crédits, etc.. C'est ainsi qu'après entente avec le ministre des Finances de Bunge, les catégories les plus pauvres furent affranchies du paiement de la capitation. Les zemstvos furent invités à proposer des réductions de dettes de rachat. Enfin et surtout, on créa, pour aider les paysans à se libérer et à améliorer les conditions d'exploitation de leurs terres, la Banque foncière des paysans (18S2) à laquelle s'adjoignit bientôt, dans le même local, une Banque foncière pour la noblesse. On remarque, en effet, à cette époque un double processus : d'une part, les paysans ont tendance à s'enrichir et acquièrent des terres; d'autre part, les nobles abandonnent leurs domaines qui ne leur rapportent plus assez. Les deux nouvelles institutions représentaient, en somme, deux côtés différents d'une seule et même opération.
D'autre part, vers la même époque, on commence à remarquer une émigration spontanée et anarchique des paysans. Quoiqu'une permission légale fût nécessaire, 40.OOO paysans s'en dispensaient tous les ans, entre 1876 et 1881. Cette émigration menaçait de devenir un danger réel, car bien des émigrants ne trouvaient point d'installation. 11 fallut reconnaître le phénomène comme normal et nécessaire, et une commission proposa de placer l'émigration sous le contrôle des zemstvos. Lorsque Tolstoï publia son ordonnance de juillet 1889, contenant la menace — d'ailleurs vaine — de ramener sur leurs anciennes terres ceux qui avaient émigré sans permission, mais prévoyant désormais des facilités pour ceux qui voudraient acquérir des terres en Sibérie et même en Europe, le mouvement d'émigration reprit et se développa sous le contrôle de l'administration compétente. En 1889, 50.000 paysans émigrèrent.
Il s'en faut, d'ailleurs, que toutes les innovations du règne aient été favorables à la classe paysanne. Loris Melikov avait, dans un de ses rapports, proposé toute une refonte de l'administration paysanne : la commune eût été supprimée et remplacée par une sorte de conseil de paroisse dans lequel toutes les classes auraient été représentées. Le canton serait devenu une simple unité territoriale dont le chef aurait été désigné par le zemstvo de district; un tribunal où auraient été représentées toutes les classes aurait été créé au-dessus de la
justice de paix. Malheureusement, ces propositions restèrent lettre morte; Dmitri Tolstoï modifia la composition de la Commission qui avait étudié les projets précédents, et Dournovo créa les zemskie naichalniki ou chefs de zemstvo. Ceux-ci, en général propriétaires, nobles ou anciens officiers, étaient des agents du pouvoir centra! qui devaient reviser les actes du zemstvo. Il leur était loisible même de refuser de confirmer une élection, ils pouvaient châtier sans appel tout membre élu du zemstvo ou du volost; surtout, ils avaient la surveillance des réserves de blé. Pour les paysans, ils étaient donc les représentants d'une politique de suspicion; aussi y eut-il peu de fonctionnaires aussi détestés qu'eux. Plus le temps s'écoulait, plus les zemskie natchalniki s'immisçaient dans l'administration. La loi des zemstvos de 1890 accentua encore le malaise des campagnes en renforçant le contrôle du gouverneur, en réduisant le nombre des membres paysans, en excluant du zemstvo les docteurs en médecine, les maîtres d'école, qui représentaient l'élément le plus éclairé. On était bien loin du programme de Loris Melikov!