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LE RÈGNE D'ALEXANDRE III (1S

combattants sont ensevelis dans les cimetières, les asiles d'aliénés, les mines et les solitudes glacées de la Sibérie », si de tout un mouvement généreux d'idées, il ne reste plus guère que deux cents représentants, émigrés de Londres, de Genève et de Paris, la Russie des années 90, comme l'a fort bien vu Plékhanov, est beaucoup plus mûre pour la révolution que celle des années 70, précisément grâce à l'éveil du prolétariat russe.

Les théories de Pobêdonostsev et les allogènes. — Ainsi donc la réaction travaillait pour la révolution. Au point de vue intérieur, Alexandre III risquait de mener la Russie à une impasse; en ce qui concerne son attitude à l'égard des allogènes, le danger n'était pas moins grand. Alexandre III se laissait guider par Pobêdonostsev, l'apôtre de l'inertie

Hsddre russe ;i 'l'oulon (octobre 1895). — Einfiereur-^kolas I".

byzantine, de l'autorité et de la loi de fer. Le nationalisme étroit et conservateur du procureur du Saint-Synode visait à faire de toute la Russie un pays où régnerait un calme de cimetière. N'était-ce pas lui qui, dans une conversation avec l'éditeur d'un journal israélite de Pétersbourg, envisageait ainsi la question juive en Russie : un tiers des juifs mourra, un tiers s'assimilera avec la population orthodoxe et le reste émigrera.

Ce que pensait Pobêdonostsev des juifs, Alexandre III n'était pas loin de le penser des nombreuses populations allogènes de l'Empire et des nationalités des confins qui aspiraient à s'affranchir du joug grand-russien. Le Tsar et le Gouvernement se vantaient d'être russes avant tout. On revenait même vers cette époque au vieux costume moscovite; le mot d'ordre était (I russification ».

Le Gouvernement russe essayait, par exemple, d'assimiler entièrement la Pologne. Nous avons vu plus haut que l'enseignement, l'administration, la banque étaient devenues par ordre entièrement russes. Un oukaze de 1S87 interdit aux étrangers d'acheter ou de louer des

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immeubles dans les " provinces frontières ». La mesure ne visait pas seulement les Allemands, mais bien les propriétaires polonais qui n'avaient plus la ressource que de vendre à des Russes leurs immeubles, et cela, à des prix ridiculement bas.

Alexandre III et les juifs. — Le problème juif eut une acuité particulière en Pologne où dans certains cantons les Israélites forment la majorité. Non seulement des pogroms ou massacres, en général organisés par la police russe pour détourner l'attention des populations, décimèrent les juifs des villes (pogrom d'Elisabethgrad, 15 avril 1S81, par exemple), mais il fut interdit aux juifs de s'établir et de séjourner dans tout l'Empire, à l'exception des dix provinces polonaises, des quinze gouvernements du Sud-Ouest (Vilna, Volhynie, Grodno, Kovno, Minsk, Podolie, Ekaterinoslav, Poltava, Tchernigov, et avec certaines restrictions ceux de Kiev, Vitebsk, Mohilev, Kherson, Bessarabie et Tauride). En 1888, tout juif reçut l'ordre de réintégrer le lieu où il avait vécu jusqu'au 15 mai 1882. Un lamentable exode commença. Inutile de dire que les malfieureux furent mal accueillis des habitants. Ils s'entassèrent dans les ghettos : « serrés les uns contre les autres plutôt comme des harengs salés que comme des être humains >>. Des familles entières « vivaient quelquefois toute une journée d'une livre de pain, d'un hareng salé et de quelques oignons ». Les vexations se multiplièrent : sans autorisation spéciale, les juifs ne purent avoir des domestiques ou des employés chrétiens. Les emplois de l'administration leur furent fermés. Le nombre des étudiants juifs fut limité à 10 % dans les universités du territoire juif, à 5 % dans les autres universités de province, à 2 % dans celles de Moscou et de Saint-Pétersbourg (1886).

Les juifs étaient astreints à des taxes spéciales. Ils ne pouvaient travailler le dimanche, ce qui les privait de deux journées de salaire par semaine. Leur situation devint bientôt intolérable. Le Comité d'émigration créé en 1892 ne fut qu'un palliatif insuffisant. Nul doute que le traitement barbare infligé aux juifs par l'administration d'Alexandre III n'ait aigri contre le tsarisme des masses considérables de population et contribué au développement des idées révolutionnaires.

Alexandre III et les provinces baltiques. — L'un des problèmes les plus graves qu'ait eu à résoudre la Révolution de 1917 a précisément été celui des nationalités qui demandaient leur droit à l'existence indépendante, après la terrible période de compression du règne d'Alexandre III. Les provinces baltiques : Livonie, Estonie et Courlande, dites provinces allemandes, furent parmi les plus maltraitées. La population y est lettone à l'ouest, estonienne dans le Nord et les Allemands ne forment qu'une minorité; mais cette minorité, composée de nobles, opprimait les habitants du pays. Ceux-ci, écrasés à la fois par les exactions de la bureaucratie russe et par leurs féodaux allemands, étaient fort malheureux. Dès 1882, des agents slavophiles parcouraient les trois provinces et essayaient d'exciter les paysans contre les nobles allemands. Sur certains points, il y eut des jacqueries. Mais les Grands-Russes, en s'attaquant aux Allemands, n'entendaient point travailler en faveur d'une future Lettonie ou Estonie. Ils voulaient dégermaniser le pays pour pouvoir le russifier à l'aise. En 1885- 1887, le russe est substitué à l'allemand et aux langues indigènes pour toute la correspondance officielle. En i88g, cette mesure est étendue aux communications orales en matière administrative. Le clergé russe essaie de convertir tous les luthériens ou les catholiques de ces régions à l'orthodoxie. Des oukazes enlèvent les écoles luthériennes aux consistoires pour les soumettre à l'autorité du ministre de l'Instruction publique. L'Université allemande de Dorpat devient l'Université de louriev et les cours doivent y être donnés en russe. Étrange sort d'une ville qui, en estonien, s'appelle Tortu, en allemand Dorpat, en russe louriev et a été constamment disputée par trois nationalités ! La russification fut partout violente et rapide. Fut-elle profonde.? Il ne le semble pas. En 1892, la dernière école allemande, celle de la cathédrale de Revel, tut russifiée; mais le problème estonien, le problème letton restaient posés. La russification préparait à la Russie de durs réveils!

Alexandre III et la Finlande. — La même politique de compression maltraita la

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Finlande. Ce pays avait été transformé par Alexandre I^"", en 1S09, en un État semi-indépendant rattaché à l'Empire russe par l'unité de monarchie. Dans toute une série d'actes, Alexandre I^"" lui avait assuré un régime constitutionnel, une indépendance presque complète par rapport à l'administration russe et surtout la libre gestion de ses affaires intérieures. La Finlande avait été assez habile pour ne pas compromettre sa situation exceptionnelle dans l'Empire. Le Tsar était son grand-duc. Elle formait une monarchie constitutionnelle, avait ses couleurs nationales, son armée, ses postes, ses chemins de fer, son sénat, sa diète, son budget, etc.. Il ne lui manquait, pour obtenir l'autonomie complète, que le droit de paix et de guerre.

Nicolas I*^"", Alexandre II et même Alexandre III à son avènement, avaient reconnu tous

Fêtes franco-russes i Toulon.

les privilèges et les droits de la Finlande. Malheureusement, vers 1890, le Gouvernement commença à exiger que les employés du grand-duché justifiassent d'une certaine connaissance du russe, une polémique commença, assez violente, qui devait se prolonger et devenir très grave sous le successeur d'Alexandre III.

La réforme militaire et les réformes financières. — La population de la Russie s'accroissait dans des proportions formidables. En 187S-1S79, elle était de 96 millions d'habitants; on l'évaluait, vers 1890, au total de 113 millions. Avec la population, les besoins augmentaient et aussi les appétits de conquête. Le tsarisme, qui a toujours été un régime militariste, profitait de cet immense matériel humain pour préparer une puissante armée; seules les difficultés financières pouvaient l'empêcher de donner immédiatement suite à ses desseins. Sous Alexandre III, le chiffre du recrutement annuel ayant été élevé et la durée du service accrue de trois ans, le Tsar disposa de 900. 000 soldats de plus. L'armement fut renouvelé; les

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principales forteresses de la Pologne mises en état de défense. Toutes les voies ferrées utiles en cas de mobilisation furent doublées.

La marine de guerre, très affaiblie après la guerre de Crimée, se reconstitua. Batoum fut, malgré les protestations de l'Angleterre, transformé en un port de guerre. Les flottes de la Baltique et de la Mer Noire se modernisèrent.

Mais pour réorganiser l'armée et la marine, il fallait se procurer des ressources. Les impôts restaient très lourds et le budget s'accroissait chaque année dans des proportions considérables. En 1881, il était d'environ 655 millions de roubles; en 1883, de 764.500.OOO roubles; en 1885, de 891.500.000 roubles. Le change était défavorable à la Russie, malgré l'excédent des exportations sur les importations (1891, 461. 386.000 roubles pour les importations et 626.895.000 roubles pour les exportations). C'est que la Russie devait emprunter beaucoup à l'étranger pour s'outiller économiquement et pour développer son armée. L'Allemagne, son alliée, lui ayant fermé tout crédit, elle fut rejetée forcément vers la France, la grande créancière des pays endettés. L'alliance franco-russe se prépara et ne tarda pas à se conclure.

L'alliance franco-russe. ^ A vrai dire, l'idée d'un rapprochement intime entre la France et la Russie remonte assez loin. Sans parler du voyage de Pierre le Grand à Paris en 1719, infructueux d'ailleurs, les tentatives pour rapprocher les deux pays n'avaient pu réussir au dix-huitième siècle, malgré les intrigues de La Chétardie et de ses imitateurs. L'on a vu que l'ébauche d'une alliance franco-russe entre Bonaparte et Paul 1'^'' n'avait pas eu de suites, à cause d'un accident auquel l'Angleterre n'avait peut-être pas été étrangère. L'alliance qui suivit la paix de Tilsit entre Napoléon et Alexandre I^'' ne fut jamais sincère; ce n'était au fond qu'une entente de rapine, un partage du monde à deu.x. De 1818 à 1830, il y avait eu un rapprochement sérieux entre les deux gouvernements, sinon entre les deux peuples, mais la révolution de 1830 avait écarté Nicolas I'"' de la voie qu'il semblait prêt à choisir si l'on en croit les confidences de notre ambassadeur de Mortemart. Louis- Philippe fut toujours considéré comme un souverain illégitime par le « Tsar de fer »; sous le second Empire, les sympathies françaises pour la Pologne, la tolérance accordée par les autorités françaises à certains révolutionnaires russes jetèrent Ale.xandre II dans les bras du roi de Prusse et la Russie assista, sans mot dire, à l'agression de 1870. L'entente russo-prussienne dura de 1873 à 1S75, mais à ce moment, la politique brutale et cynique de Bismarck commença à lui aliéner Alexandre et Gortchakov. Far la revision du traité de San Stefano, le chancelier allemand perdit définitivement les sympathies de la Russie.

De l'aveu même du chancelier Gortchakov, l'alliance des Trois Empereurs (Russie, Allemagne, Autriche) était sortie brisée du Congrès de Berlin. La France n'avait pas été sans l'apprendre. Pour des raisons vitales, elle avait besoin de sortir de l'isolement diplomatique auquel Bismarck voulait la condamner, en attendant qu'il trouvât l'occasion propice pour achever sa victoire de 1871. Gambetta, qui s'était lié avec le général Skobelev, était au courant de cette modification dans l'état d'esprit des hautes sphères russes. Devenu ministre des Affaires étrangères en 1881, il eut l'idée de préparer un renversement des alliances. Il fallait toutefois agir avec beaucoup de tact et de prudence, car l'Allemagne conservait encore dans l'entourage du Tsar et au sein de la diplomatie russe nombre de partisans; d'autre part, Guillaume et Alexandre étaient assez liés. Les velléités de Gambetta ne purent empêcher le nouveau Tsar, Alexandre III, de consentir au renouvellement de la Triple Alliance du Nord (mars 1884). Par la Convention de Skierniewice (15 septembre 1884), les trois empereurs s'engagèrent de nouveau à observer une neutralité bienveillante dans le cas oîi l'une d'elles se trouverait en guerre avec une quatrième puissance. Bismarck n'avait pu toutefois obtenir du Tsar la ratification d'une clause par laquelle une attaque de deux des puissances (Allemagne et Autriche) contre une quatrième (la France) ferait jouer la convention.

Les complications balkaniques où les intérêts allemands allaient toujours à l'encontre des intérêts russes ne tardèrent pas à écailler ce replâtrage fragile. Pendant toute la période 1884- 1890, il est visible que plus les relations se tenden-t entre la France et l'Allemagne, plus l'alliance se desserre entre Russie et Allemagne et plus l'hostilité s'accroît entre ces deux pays.

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La France, d'ailleurs, fidèle à une politique qui devait la iai'-e sortir d'un isolement mortel, ne manquait jamais une occasion de souligner ses synipothies à l'égard de la Russie. Quand en 1887, trois délégués de la Bulgarie vinrent demander au Gouvernement français son appui dans les démêlés de leur pays avec la Russie, notre ministre des Affaires étrangères, Flourens, leur conseilla de s'en remettre à la Russie; celle-ci fut sensible au procédé.

D'ailleurs, de l'autre côté, l'on cherchait à nous rendre service. Au moment de la crise boulangiste, Bismarck était redevenu belliqueux et agressif à l'égard de la France; sentant que l'alliance des Trois Empereurs ne serait plus renouvelée, il eût voulu en finir avec la France. L'incident Schnaebelé (20 avril 1887) nous mit à deux doigts d'une guerre. L'intervention personnelle d'Alexandre III qui adressa à cette occasion une lettre autographe à l'empereur Guillaume nous sauva. Bismarck ne le pardonna pas au Tsar. Les relations se tendirent encore davantage. Depuis novembre r886, la Deutsche Bank refusait d'accepter les valeurs russes

Pahii.s d'Hiver à Petro^rad.

en nantissement. La Triplice (Italie, Autriche, .\llemagne) se préparait ouvertement pour remplacer l'alliance des Trois Empereurs. Cette nouvelle combinaison diplomatique était autant dirigée contre la Russie (]ue contre la France.

D'autre part, à ce moment-là, le développement industriel de la Russie, la reconstitution de son armée et de sa flotte exigeaient des sommes de plus en plus élevées qu'elle ne pouvait songer à trouver chez elle. L'.Mlemagne lui ayant fermé tout crédit, elle dut s'adresser à la France : un premier emprunt russe de 500 millions de francs, lancé sur le marché de Paris en décembre 1887, ayant réussi, d'autres suivirent. Oii ne saurait trop souligner que de 1887 à 1905, seize emprunts russes représentant un capital de 12 milliards 500 millions de francs se succédèrent, et il y faudrait ajouter les nombreux emprunts destinés à permettre la construction de chemins de fer plus ou moins stratégiques. La Russie trouvai; donc son compte dans un rapprochement avec la France.

Toutefois, il serait injuste de ne pas taire remarquer l'importance capitale pour la France d'une entente ou d'une alliance c|ni lui permettait de ne point être constamment à la merci des caprices d'un Bismarck. L'on a vu que Gambetta avait reconnu déjà l'utilité d'un rappro-

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chement franco-russe, son successeur de Freycinet fut moins déterminé. Le président Grévy sembla ne rien attendre d'une alliance franco-russe. « Quand Paul de Laboulaye était parti pour Saint-Pétersbourg, il avait, dit M. Haumant. demandé au chef du pouvoir exécutif : « N'avez-vous rien à faire dire à l'Empereur? — Absolument rien; nous n'avons rien à en attendre. » Plus tard, on l'entendit dire : « Vous n'aurez pas plus la Russie que vous n'avez eu l'Allemagne. Personne ne veut de nous, ni l'Angleterre, ni l'Italie, ni l'Autriche, et c'est tant mieux, puisque nous n'avons besoin de personne. »

Mais bientôt les événements poussèrent inéluctablement les deux parties àl'alliance. D'abord, en France, le président Carnot donna une nouvelle orientation à la politique extérieure, puis survinrent la mort de Guillaume !<='' et la démission de Bismarck. Les derniers liens d'habitude entre la Russie et l'Allemagne se trouvaient brisés.

Vers la convention militaire. — Ce fut la Russie qui accepta de faire le premier pas vis-à-vis de la France. Depuis 1889, le Gouvernement russe cherchait le moyen de manifester sa sympathie à la France. Le 15 mai 1891, s'était ouverte à Saint-Pétersbourg une exposition des beaux-arts et des produits français. En juillet 1891, l'escadre française commandée par l'amiral Gervais vint à Cronstadt. Elle fut saluée par les salves de la flotte russe et par l'enthousiasme des matelots et du peuple. Le tsar Alexandre vint rendre visite à l'amiral Gervais à bord du vaisseau amiral le Marengo. Des télégrammes furent échangés entre le Président de la République et le Tsar. L'accueil chaleureux de Cronstadt eut dans toute l'Europe un immense retentissement; en France, la satisfaction de l'opinion publique parut complète. Le 29 juillet, l'escadre russe fut admirablement accueillie à Cherbourg. Vers le même temps, le général de Boisdeffre fut invité aux manœuvres de Krasnoë-Selo.

Au cours des réceptions de Cronstadt, des conversations avaient eu lieu entre l'ambassadeur français de Laboulaye et M. de Giers, ministre des Affaires étrangères de Russie. On y agita la question d'une entente militaire franco-russe. Parallèlement, le général de Boisdefîre s'entendait avec le général Obroutchev pour maintenir un contact permanent entre les États-majors. Le 22 août, M. de Morenheim, ambassadeur de Russie en France, fut reçu par M. Ribot, ministre des Affaires étrangères. De Morenheim présenta à M. Ribot un texte-projet d'entente qui avait été rédigé sur l'ordre d'Alexandre III. On ajouta au texte de l'accord la phrase suivante : « et se concerter sur toute question de nature à mettre la paix générale en péril et stipuler que les deux parties s'entendraient sur les mesures à prendre au cas où l'une d'elles serait menacée ».

Bientôt, des manifestations officielles vinrent apprendre au monde entier que l'alliance se nouait. A Bapaume, à l'inauguration de la statue du général Faidherbe, M. Ribot déclara qu'un souverain pacifique et prévoyant avait manifesté publiquement les sympathies profondes qui unissaient les deux pays et « que la France, consciente de sa force, continuerait de montrer les qualités de prudence et de sang-froid qui lui avaient attiré l'estime des peuples et lui avaient rendu le rang qui lui appartenait dans le monde ».

Pendant ce temps, les négociations techniques qui devaient aboutir à la signature d'une convention militaire continuaient non sans à-coups. M. de Giers, plutôt germanophile d'éducation et de tendance, se réservait; d'autre part, M. Ribot insistait beaucoup pour qu'en cas de mobilisation de forces adverses, la France et la Russie pussent mobiliser immédiatement sans avoir besoin de se concerter et pour que les deux puissances alliées s'engageassent à ne point signer de pai.x séparée. Le général de Boisdeffre, chargé de traiter à fond la question, ne trouva pas, en août 1892, auprès du général Obroutchev, un accueil très empressé; il fallut aussi vaincre l'obstination de M. de Giers. Le scandale de Panama retarda la signature de l'accord. Mais Alexandre III s'entremit personnellement pour la reprise des pourparlers. La réception grandiose des marins russes à Toulon (13 octobre 1893) et à Paris montra qu'il était temps de ratifier définitivement les paroles des toasts. Il y avait dans la population parisienne un véritable enthousiasme pour la nouvelle alliance qui nous libérait de l'obsession du péril allemand. Les négociations reprirent donc et aboutirent enfin. La nouvelle loi militaire que venait de voter le Reichstag hâta encore l'issue. Le Tsar se montrait partisan convaincu de l'entente : « J'entends souvent parler, dit-il à notre ambassadeur M. de Montebello, de ces idées de revanche qui

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existeraient chez vous et dont on veut faire une menace, mais je n'en vois nulle part la justification. Vous ne seriez pas de bons Français, si vous ne conserviez pas la pensée qu'un jour viendra où vous pourrez rentrer en possession des provinces perdues; mais entre ce sentiment naturel et l'idée d'une provocation qui aide à la réaliser, il y a loin, et vous avez maintes fois prouvé, — vous venez de le montrer encore, — que vous voulez la paix avant tout et que vous saurez attendre avec dignité. )■

Le 30 décembre 1893, l'ambassadeur de France en Russie avisa le président du Conseil d'alors, Casimir-Périer, que le projet de convention militaire était définitivement adopté et signé et qu'il devenait exécutoire. La convention devait rester secrète. Elle n'a été publiée que récemment par le Gouvernement soviétiste russe. La voici :

Tl^XTE DU PROJET DE CONfENTIOS MILITAIRE AnOPTÉ PAK LE GÉNÉRAL DE UOISDEEFRE ET LE GÉNÉRAL OBROVTCHEV

La France et la Russie animées d'un égal désir de conserver la paix et n'ayant d'autre but que de parer aux nécessités d'une guerre défensive, provoquée par une attaque des forces de la Triple Alliance contre l'une ou l'autre d'entre elles, sont convenues des dispositions suivantes :

« Art. I. — Si la France est attaquée par l'Allemagne ou par l'Italie soutenue par l'Allemagne, la Russie emploiera toutes ses forces disponibles pour combattre l'Allemagne.

« Si la Russie est attaquée par l'Allemagne ou par l'Autriche soutenue par l'Allemagne, la France emploiera toutes ses forces pour combattre l'Allemagne.

Il Art. 2. ■ — Dans le cas où les forces de la Triple Alliance, ou de l'une des puissances qui en font partie, viendraient à se mobiliser, la France et la Russie, à la première annonce de l'événement, et sans qu'il soit besoin d'un concert préalable, mobiliseraient immédiatement et simultanément la totalité de leurs forces et les porteraient le plus près possible de la frontière.

« Art. 3. — Les forces disponibles qui doivent être employées contre l'Allemagne seront du côté de la France de 1.300.000 hommes et du côté de la Russie de Soo.ooo hommes. Ces forces s'engageront à fond et en toute diligence, de manière que l'Allemagne ait à lutter à la fois à l'est et à l'ouest.

I' Art. 4. — Les États-majors des armées des deux pays se concerteront en tout temps pour préparer et faciliter l'exécution des mesures prévues ci-dessus. Ils se communiqueront, dès le temps de paix, tous les renseignements relatifs aux armements de la Triple Alliance qui sont et parviendraient à leur connaissance. Les voies et moyens de correspondre en temps de guerre seront étudiés et prévus d'avance.

n Art. 5. • — La France et la Russie ne concluront pas la paix séparément.

« Art. 6. — La présente convention aura la même durée que la Triple Alliance.

II Art. 7. — Toutes les clauses énumérées ci-dessus seront tenues rigoureusement secrètes. »

Un traité de commerce signé en juin 1893 entre les deux pays complétait la convention militaire et faisait de l'entente une véritable alliance.

La mort d'Alexandre IIL — Alexandre III ne survécut pas longtemps à la signature de l'alliance franco-russe. Très robuste, il refusait de surveiller sa santé, une néphrite avait pu se développer à l'insu même de ses proches et quand ceux-ci consultèrent le professeur Zakharine, il était trop tard. Le Tsar, averti du danger, n'en continua pas moins de travailler comme par le passé, mais bientôt il faiblit et il fallut l'emmener à Livadia, en Crimée. Bientôt son état empira, son agonie fut longue et brisa les nerfs de son entourage. Le 20 octobre 1894 il expira, assis dans un fauteuil, en pleine connaissance. On transporta son corps, à travers toute la Russie, jusqu'à la forteresse Pierre-et-Paul où il fut enseveli solennellement.

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