‹ La Russie de 1789 à 1914Chapitre 17 sur 23 · II. — L'alliance franco=russe (1894=1917) sous Nicolas II · texte numérisé non relu

II. — L'alliance franco=russe (1894=1917) sous Nicolas II

Malgré son esprit vacillant et indécis, il faut reconnaître que Nicolas II, à une défaillance près, a maintenu intangible l'alliance franco-russe. Ce ne fut pas lui qui la fit, ce ne fut pas lui qui la déchira. Il la maintint. Ce fut parfois chose difficile, mais les intérêts de la France et de la Russie étaient si liés qu'il n'en pouvait être autrement. La Russie avait besoin des capitaux français pour s'outiller au point de vue industriel. La France ne pouvait espérer empêcher une agression allemande qu'en arrêtant à l'est et à l'ouest la poussée germanique. Équilibre instable,

Compiégne, place de l'Hotel-de-Ville.

K'tes de réception du Isar. Le départ pour la revue (septembre 1901).

s'il en fut, mais ce fut un équilibre qui dura quand même plus d'un quart de siècle et nous permit de jouir d'une sécurité relative. 11 ne faut jamais oublier de placer en face du passif de l'alliance — les milliards puisés en France par seize emprunts russes successifs — l'actif qui est aussi sérieux. 11 n'est pas de meilleur épigraphe à un chapitre traitant de l'alliance francorusse que cette parole de Bismarck au comte d'Arnim (en 1892) : « Nous devons empêcher la France de trouver des alliances. Tant qu'elle n'aura pas d'alliés, nous n'aurons rien à craindre d'elle. >>

Depuis ses déclarations pacifiques du 9 décembre 1S94, le tsar Nicolas II sembla ne rien négliger pour consolider l'alliance franco-russe, mais il semblait avoir à cœur d'éviter de rompre avec l'Allemagne. C'est ainsi qu'il accepta l'invitation de Guillaume II à l'inauguration du canal de Kiel et il persuada à la France de ne pas s'isoler en refusant l'invitation. Lors de sa tournée d'Europe avec l'Impératrice, il visita Vienne, rencontra Guillaume II à Breslau, passa quelque

temps à Copenhague, puis le yacht impérial Étoile Polaire aborda en Ecosse. La famille impériale poussa jusqu'à Balmoral, résidence de la reine Victoria d'Angleterre, enfin elle aborda en France, à Cherbourg où une réception enthousiaste l'attendait. Nous empruntons à l'Histoire de la Russie d'A. Rambaud le récit vivant des journées de réception du Tsar : « Parti de Cherbourg, le couple impérial débarqua dans la matinée du 6 octobre à la gare du Ranelagh transformée en élégant pavillon. Le Tsar eut alors le spectacle des régiments de France et des troupes amenées tout exprès d'Afrique qui, du Ranelagh à l'ambassade de la rue de Grenelle, à travers les avenues du Bois-de-Boulogne et des Champs-Elysées, formaient deux haies continues... Les arbres, les monuments, les socles des statues et les toits des maisons étaient chargés de spectateurs... Tout Paris était sur pied, et depuis plusieurs jours toutes les lignes de chemins de fer débarquaient dans toutes les gares parisiennes des populations entières. Pas une seule fois.

La llotle Irai^aise saluant le Tsar i son arrivée à Cherbourg Tableau de Léon Couturier (Salon de 1899).

durant le séjour impérial, l'ordre ne fut troublé. Quand Nicolas II eut pris possession de ses appartements à l'ambassade russe, il se rendit à l'Elysée, où le président Faure avait convoqué les sénateurs et les députés, puis chez les présidents des deux Chambres. Une soirée de gala à l'Opéra termina cette journée... La journée du 7 fut consacrée à la visite de Notre-Dame; de la Sainte-Chapelle, où l'on présenta au Tsar le célèbre évangéliaire slavon de Reims sur lequel les rois de France avaient prêté serment le jour du sacre; du Panthéon, où Nicolas II s'arrêta devant la tombe du président Carnot sur laquelle il déposa une gerbe de fleurs que devait remplacer plus tard une palme d'or; des Invahdes où il contempla le tombeau de Napoléon. Ensuite il assista, ainsi que l'Impératrice, à l'inauguration du nouveau pont auquel un décret présidentiel venait de donner le nom d'Alexandre III. Tous deux visitèrent la Monnaie, où la belle médaille de Chaplain, à leur double effigie, fut frappée par le Tsar lui-même; l'Académie Française où ils entendirent une courte discussion sur quelques mots du dictionnaire, l'Hôtel de Ville où le président du Conseil municipal leur souhaita la bienvenue; enfin, dans la soirée, la Comédie-Française. Le 8, les souverains russes parcoururent une partie du Louvre... Après

une halte à la manufacture de Sèvres, on partit pour Versailles oiî les grandes eaux déployèrent toutes leurs chatoyantes splendeurs. La visite du palais de Louis XIV et le banquet de la Galerie des Batailles marquèrent la fin des fêtes parisiennes. Dans la nuit même eut lieu le départ pour le camp de Châlons...

« Au matin du 9, dans la plaine du camp de Châlons, en face d'immenses tribunes, étaient rassemblées des troupes empruntées aux 2'^, 6"^, 6^ bis (aujourd'hui 20^) et J*^ corps d'armée. Il y avait là 28 régiments d'infanterie, 20 bataillons de chasseurs à pied, y compris les alpins, 42 batteries montées et 8 à cheval, 9 régiments de cuirassiers, 9 de dragons, 6 de hussards, 4 de chasseurs, sans compter les troupes du génie et les services d'aérostation. On avait tenu à

Pose de la première pierre du poal Alexandre III à Paris.

montrer au Tsar un régiment de zouaves, un de tirailleurs algériens, quatre bataillons d'infanterie de marine, un escadron mixte de spahis et chasseurs d'Afrique : ils représentaient les forces militaires de la France d'outre-mer.

« On avait pris soin d'avertir l'Empereur que la plupart des régiments ne présentaient point leur effectif normal, la revue ayant lieu précisément entre le départ de la classe et l'arrivée des recrues. Il n'en avait pas moins sous les yeux une force d'au moins lOO.OOO hommes.

«Nicolas II, qui avait revêtu la tunique rouge d'ataman général des Cosaques, passa lentement sur le front des troupes, accompagné du ministre de la Guerre, de l'État-major général, des attachés militaires, escorté de nos cavaliers d'Afrique, tandis que l' Impératrice et le Président suivaient en landau. Puis il reprit sa place dans la tribune centrale et assista au défilé, saluant les drapeaux des régiments qui marchaient par quatre de front. Alors, de la crête d'une colline placée en face de la tribune, dévalèrent tout à coup comme un torrent, mais dans un ordre merveilleux, 16.000 cavaliers et 300 canons qui arrêtèrent leur galop, sur la ligne droite, juste

Le tsar Nicolas II et la Tsarine se rcnJaiit j l'ambassade Je Russie.

à cent pas des tribunes, tandis que le général Billot, ministre de la Guerre, qui avait pris la tête de la charge, venait saluer de l'épée les souverains et le Président. Le cortège reformé après le déjeuner militaire, prit alors le chemin de la gare de Bouy, entre deux haies que formaient les têtes des régiments et que jalonnaient leurs soixante drapeaux se profilant sur les lueurs du soleil couchant, parmi les reflets des casques, des cuirasses et des baïonnettes.

« Le soir de cette splendide fête militaire, l'Empereur et l'Impératrice reprenaient le chemin de fer pour se rendre à Darmstadt dans la famille de la Tsarine... »

L'année suivante, le président Félix Faure accompagné de M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, se rendit en Russie. Les réceptions de Cronstadt, de Krasnoë-Selo et de Saint-Pétersbourg furent le pendant de celles de l'année précédente. L'enthousiasme russe parut aussi grand que l'avait été l'enthousiasme français. Toute la presse européenne commenta les réceptions. Le Times écrivit que les déclarations faites dans ces journées " mettaient fin à la primauté et pour ainsi dire à la puissance dictatoriale que l'Allemagne, depuis un quart de siècle, veut exercer on Europe ». Tel était en effet le sens profond de l'alliance. Il semble

que Nicolas II ait voulu sincèrement la paix européenne pendant les premières années de son règne. Ce pacifisme l'amena même à une démarche qui faillit ébranler l'alliance, dès son origine.

Le Congrès de La Haye (mai 1899). — En

effet, le 24 août 1S9S, le comte Mouraviev proposa au nom du Tsar de commencer des discussions auxquelles pourraient participer tous les pays de l'Europe, sur la limitation des armements et le danger de la paix ar- (N n photo.) méc. Si l'accueil fut sans

La ioule sur le passage du 'l'sar au pont Je la Concorde. réserves de la part des

pays neutres, il n'en tut point de même en ce qui concernait l'Angleterre qui ne voulait point réduire sa flotte de guerre, et la France et l'Allemagne que la question d'Alsace- Lorraine séparait trop profondément. Néanmoins les discussions commencèrent : ce fut le Congrès de La Haye (mai 1899) où trois commissions étudièrent, la première, la limitation des armements, la seconde, l'extension des stipulations de Genève ou de Bruxelles, la troisième la question de l'arbitrage. La première commission n'aboutit point, par suite de l'opposition de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. Quant aux autres, elles ne purent prendre que des décisions de caractère très précaire. La proposition du Tsar n'avait, en somme, abouti qu'à un fiasco.

Le traité de Bjoërkoë (juillet 1905). — Par sa proposition du 24 août, Nicolas II avait failli se brouiller avec la France, qui ne pouvait renoncer à l'Alsace-Lorraine d'une manière

définitive; par le traité de Bjoërkoë (été 1905), il la trahit secrètement. A la vérité, il serait injuste de condamner le Tsar sans prendre connaissance auparavant des difficultés extérieures immenses de cette époque. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que ces difficultés provenaient de la politique mégalomane de la Russie en Extrême-Orient, politique qui avait amené le conflit avec le Japon (février 1904-août 1905) et par là même provoqué l'ébranlement de tout le système politique européen. L'empereur Guillaume II avait travaillé de son mieux à orienter la Russie vers cette expédition lointaine qui devait avoir pour effets certains d'affaiblir le régime tsariste à l'intérieur, d'écarter la Russie des affaires européennes et par conséquent de saper par contre-coup l'alliance franco-russe. Nicolas II, trompé par Bezobrazov, encouragé dans cette voie par les exhortations de son ami et cousin « Willy », avait docilement répondu aux espérances de Guillaume II.

Le Kaiser rêvait d'être l'arbitre de l'Europe : il visait à détacher la Russie de la France; à lier l'Angleterre au Japon, pour provoquer une tension entre l'Angleterre et la Russie. Son rêve était une « entente continentale entre la Russie, l'Allemagne et la France », destinée « à mettre fin à l'insolence anglaise et japonaise ». Guillaume II avait préparé un projet de traité dans ce sens dès le mois de novembre 1904. Il eût voulu amener Nicolas II à le signer d'abord. L'Allemagne et la Russie eussent ensuite sommé la France de s'y joindre. Mais le terrain n'était point suffisamment préparé et, dans un télégramme en date du 23 novembre 1904, Nicolas II refusa de s'engager sur cette voie dangereuse; aussi, dès le mois de décembre, le projet semblait définitivement abandonné. En réalité, il n'en était rien. Guillaume II ne lâchait point sa proie : il se décida à convaincre le Tsar non plus dans des lettres, mais par la parole. Il le sait de caractère faible; d'autre part, la situation de la Russie ne fait qu'empirer. Il ne tarde pas à jeter le masque et, vers le 23 juillet 1905, le yacht le Hohenzollern apparaît brusquement en rade de Bjoërkoë (Finlande) où se trouvait le yacht du Tsar VEtoile- Polaire. Le moment était bien choisi. La Russie était vaincue, le traité de paix n'était pas encore signé; Guillaume II avait beau jeu pour prouver à son cousin que jamais le Japon n'eût été victorieux s'il n'avait été aidé efficacement par l'Angleterre. D'autre part, Nicolas II n'avait auprès de lui personne qui pût le mettre en garde contre le piège. Guillaume s'était arrangé de manière à avoir un tête-à-tête sans témoin. Comme toujours, il fut, à cette entrevue, qui consista en un repas, particulièrement pressant, bruyant et impétueux. Nicolas II fut pour

Nicolas II et Félix F.-iure s'entretenant .i bord de VAlexamiria,

fe^ll.

Le Tzar à l'Académie.

(Explication de la Gra\ure ci-contre.)

Gaston Boissier.

Ernest Legouvé. Sully Prudhomme.

Edouard Hervé.

Greard.

Pierre Loti.

Joseph Bertrand.

Duc de Broiilie.

De Freycinet.

François Coppée.

Ludovic Halévy.

Henri Meilhac.

Jules Lemaitre.

Comte d'Haussonville.

Albert Sorel.

Ernest Lavisse.

Rambaud.

Le Tzar.

Gabriel Hanotau.x.

Féli.x Faure.

Duc d'Aiimale.

La Tzarine.

Duc d'Audiffert.

M""- Vassilitsikoff.

Pasciuier.

Alfred Mézières.

Général Tournier.

Comte Voronzoff.

Général Richter.

Général Fréedericks.

Général de Boisdeffre.

Amiral Gervais.

Baron de Mohrenheim.

Victor Cherbuliez.

José Maria de Herédia.

Jules Claretie.

Edouard Pailleron.

Henri de Bornier.

Victorien Sardou.

Melchior de Vogué.

Le Tsar à l'Acndéniic.

(Tableau de Brouiller.)

ainsi dire contraint par la volonté plus puissante de '< Willy « à signer les quatre articles suivants :

Art. I. — Si un État européen quelcomiue attaque l'un des deux Empires, la partie alliée s'engage à aider son co-contractant par toutes ses forces de terre et de mer.

Art. 2. — Les Hautes Parties contractantes s'engagent à ne pas conclure de paix séparée avec un ennemi quelconque.

Art. 3. — Le présent traité entre en vigueur au moment de la conclusion de la paix entre la Russie et le Japon et doit être dénoncé avec préavis d'un an.

Art. 4. — Ce traité étant entré en vigueur, la Russie entreprendra les démarches nécessaires pour le faire connaître à la France et proposer à celle-ci d'y adhérer comme alliée.

Signé : Nicolas, Guillaume.

Contresigné : Von Tchirsky, Comte Benckendorf.

Le Minisire de la Marine : Birilev

Assurément, si l'article i paraît concerner la France et semble être la négation même de l'alliance franco-russe, l'article 4 prouve que la trahison ne fut pas complète.

Mais il apparaît nettement que Guillaume II escomptait un refus de la France à s'associer à cette étrange combinaison. D'un même coup, il liait à lui la Russie qui, jointe à l'Autriche et à l'Italie, pouvaient peut-être se laisser un jour entraîner contre la France. Tel était le préambule d'un plan machiavélique que Nicolas II n'avait point compris. Heureusement, le comte Lamsdorff, averti une quinzaine plus tard, montra au 'l'sar dans quel piège il s'était laissé choir. Des négociations furent immédiatement entamées pour obtenir la revision pour vice de forme;

mais le ("abinet de Berlin s'entêta à la refuser, et le traité fut valable au moins une année. Ce fut en 1907 seulement, lors de l'entrevue de Swinemunde, que le Tsar chargea M. Izvolski de prévenir le chancelier allemand ()ue le traité de Bjocrkoë devait être considéré comme définitivement abrogé.

Félix Faure et Nicolas II entourés de leurs états-majors sur le Poihuau.

Après Bjoërkoë. — La France ignora cette défaillance. D'ailleurs, il faut reconnaître que, à la Conférence d'Algésiras, la Russie soutint énergiquement les prétentions de la France sur le Maroc; en revanche la France partagea, lors des deux crises balkaniques de 190S-1909 et de 1912-1913, presque tous les points de vue de la Russie. Il faut aussi souligner que c'est en France que le Gouvernement russe a trouvé les sommes nécessaires à la liquidation de la guerre et de la révolution (emprunts de 1905 et de 1909). En tout cas, le casus jœJeris joua normalement en 1914, et superficiellement l'alliance franco-russe peut paraître avoir été une union solide et sans fissure; ce fut un mariage de raison entre deu.K régimes adversaires l'un de l'autre, mais dont les ennemis étaient communs.

111. La première partie du règne (1894-1905). — Vers la Révolution.

La terrible famine de 1891-1892 qui sévit sur une superficie d'environ 475.000 kilomètres carrés, atteignant une population d'environ 30 millions d'habitants, le choléra qui, après la famine, s'abattit sur la Russie, prouvèrent l'incapacité absolue de l'administration russe. Léon Tolstoï se mit à la tête de l'indignation nationale, et il fallut bon gré mal gré que le Gouvernement acceptât la collaboration des classes éclairées et en particulier des zemstvos. Le dégoût pour les tchinovniki dépassa tout ce qu'on pouvait imaginer. L'apathie de l'opinion

La DouiiKi.

publique disparut: les mécontents se groupèrent. D'autre part, l'avènement d'un nouveau Tsar donna encore une impulsion nouvelle à cet état d'esprit. On a vu plus haut que le zemstvo de Tver n'avait pas craint de stigmatiser devant le nouveau souverain l'incurie administrative, .\ussi l'étonnement fut-il douloureux: quand Nicolas II ne voulut voir dans les justes revendications des zemstvos que des « rêves insensés ». Dès lors, les tendances progressistes qui ne cherchaient qu'à se laisser canaliser par un gouvernement intelligent furent réduites à un travail souterrain, singulièrement dangereux pour la dynastie. De 1894 à 1904, le Gouvernement va essayer par la répression policière et par quelques palliatifs ridicules de consolider son pouvoir chancelant.

Question agraire et ouvrière. — Rien de plus caractéristique à cet égard que son attitude devant la question agraire. La revendication principale des paysans était la remise des indemnités de rachat qu'ils devaient acquitter tous les ans et qui étaient trop lourdes.

Ce ne sera que le 3 novembre 1905, sous la pression de la révolution, que le Gouvernement se décidera à faire remise de la moitié de ces redevances. Il s'imaginait que par des mesures de détail, comme une réglementation nouvelle de l'émigration ou la revision du statut de la Banque foncière paysanne, il pouvait satisfaire l'ardente aspiration du peuple russe à la possession de la terre. Les « zemskie natchalniki » restèrent comme par le passé les maîtres de la campagne russe. Il est vrai qu'en 1902, une conférence spéciale avait été organisée près le ministère de l'Intérieur pour reviser la législation rurale; mais cette conférence aboutit finalement à la conclusion que rien ne devait être changé à l'état de choses existant. Une commission rivale de la précédente et créée par le ministre des Finances Witte pour étudier « les besoins de l'industrie rurale » comprit des représentants des zemstvos et des personnalités locales; elle conclut exactement le contraire (janvier 1902). Sur plus de 700 comités locaux consultés, 418 se prononcèrent contre la situation présente et réclamèrent la Hberté individuelle, la liberté de la presse et une représentation nationale. Cette Commission Witte fut supprimée le 30 mars 1905 et remplacée par une autre, présidée par Goremykine, qui envisagea le problème tout autrement. Bref, l'on piétinait. Bien au contraire, tandis que la question agraire ne trouvait point sa solution, les ministres essayaient de favoriser le plus possible la classe des propriétaires nobles dont les privilèges furent accrus par un certain nombre de mesures d'une commission présidée par I. N. Dournovo (avril 1897).

En ce qui concerne la question ouvrière, le Gouvernement adopta la même attitude ambiguë : il donne et il reprend. Ainsi la loi du 2 juin 1897 réglemente la durée du jour de travail, mais des règlements du mois de septembre autorisent dans le détail ce qui est interdit en gros. Les deux seules lois intéressantes furent celle du 10 juin 1903 qui institua des starostes, ouvriers chargés de servir d'intermédiaires dans les conflits entre patrons et ouvriers, et la loi du 2 juin 1903 sur les accidents du travail.

Comte Witte.

Le ministère Witte. — Le seul ministre qui ait, pendant cette période, montré quelque suite dans ses desseins et qui n'ait pas été uniquement

le reflet de Pobêdonostsev fut le comte Witte. Nous venons de voir qu'il avait été effrayé du marasme des campagnes russes et qu'il avait fait un sincère effort pour consulter les représentants les plus éclairés du peuple. Ses inspirations ne furent pas toutes aussi heureuses; mais au moins il eut le mérite d'avoir une vue nette de la situation.

Assez habile financier, il permit la guerre russo-japonaise grâce aux économies qu'il put faire. Il commença par stabiliser le cours du rouble-papier dont il réduisit la valeur aux deux tiers de la valeur de l'ancien rouble-or et mit des restrictions à l'émission de papier-monnaie. Grâce à lui, il y avait en 1901 à la Banque d'État une réserve de 648 millions de roubles-or et de 630 millions de roubles-papier. Il est vrai que, en revanche, la dette extérieure s'était accrue considérablement (de 1887 à iqoi, environ deux milliards de roubles furent empruntés en France).

Witte, pour équilibrer son budget, essaya de développer les monopoles. Il lit racheter par l'État un grand nombre de chemins de fer qui appartenaient à des particuliers, quitte à faire payer les déficits d'exploitation par le Trésor. La construction du Transsibérien et du chemin de fer de l'Est chinois, celle d'un certain nombre de lignes plus ou moins stratégiques grevèrent

le budget; mais les déficits furent comblés par le monopole de l'alcool, qui fut en partie un moyen de gouvernement.

Au point de vue du commerce extérieur, Witte adopta une politique nettement protectionniste qui servit surtout les intérêts du centre industriel moscovite au détriment de celui de Pétersbourg. Des droits énormes furent mis sur la houille, la fonte et les autres objets d'importation. Witte avait besoin en effet pour équilibrer le budget de provoquer une exportation considérable. Or, pour tirer du paysan les énormes stocks de produits alimentaires à vendre à l'étranger, il n'hésita pas à provoquer un renchérissement presque prohibitif des objets manufacturés. En effet, le paysan russe dut s'affamer pour vendre son blé afin de payer le coton et le sucre deux fois et demie plus cher que le paysan allemand, le fer quatre fois et demie et la houille six fois. La prospérité russe d'alors ne pouvait être qu'apparente et c'est ce que comprirent très bien ceux qui vivaient dans les campagnes, en particulier les membres des zemstvos.

Les zemstvos et le parti libéral. — Lors de la calamité de 1891, les zemstvos s'étaient signalés. Ce que les bureaucrates ne surent faire, ils le firent; ils organisèrent les secours. Parmi les conseils provinciaux qui se distinguèrent alors, il faut mettre au premier rang celui de Moscou. Présidé par Dimitri Chipov, assisté par des hommes remarquables comme Golovine, Mouromtsev, Kokochkine et Tchelnokov, ce zemstvo prit un certain nombre d'initiatives heureuses, entreprit des investigations statistiques, fit installer des écoles, des hôpitaux, améliora les races d'élevage, créa des bibliothèques de villages. Beaucoup de zemstvos l'imitèrent. De 1896 à 1902, des congrès privés réunirent les principaux membres d'assemblées de zemstvos et l'on y traita de questions variées, mais précises.

Ce fut parmi les hommes de zemstvos que se recrutèrent la plupart des membres du parti libéral qui s'organise pendant cette période. Le credo du parti n'est pas encore élaboré; les éléments en existent pourtant. Ce fut d'ailleurs seulement vers 1904 que les chefs apparurent : Berdiaev, Struve, Boulgakov, Novgorodtsev. Ils exposèrent leurs idées dans la Novy Poul (la Nouvelle route) et les Voprosy Jizni (les Questions de la vie). Mais bientôt le groupe se scinda. Tandis que Berdiaev et Boulgakoy glissaient au romantisme avec le poète Balmont et Merejkovski, Struve et Novgorodtsev prenaient tous deux la tête d'une autre fraction. Celle-ci se recruta d'abord parmi les hommes de zemstvos comme Petrounkevitch et Roditchev, les professeurs comme Vinogradov et Milioukov, les écrivains comme Korolenko. Ils forment le groupe des « libérateurs ». Leur revue, VOsvobojdenie (la Délivrance) était publiée à Stuttgart (depuis juillet 1902) par Struve qui, bientôt se prononça pour la création d'un grand parti libéral qui fût à la fois constitutionnel et démocratique. La révolution de 1905 hâtera la formation de ce parti.

Les social-démocrates. — Struve avait commencé par être marxiste. Il lui avait été relativement aisé de passer du marxisme au libéralisme. Le marxisme n'est pas une doctrine essentiellement révolutionnaire. En Russie, certains révolutionnaires sont devenus marxistes précisément par dégoût pour le terrorisme que Stepniak qualifiait, en 1892, d' « œuvre d'impulsifs et par conséquent de caractères faibles, exaltés, égarés » et qui ne pouvait être, d'après lui, qu' « une farce sanguinaire ». L'entrée en masse dans les cadres des mécontents de membres de zemstvos et d'ouvriers tendait à donner également un nouveau caractère à l'opposition. Celle-ci devenait moins impulsive, elle s'organisait. A la révolution, on songe dès lors à substituer une évolution progressive vers une nouvelle organisation sociale.

Les slavophiles avaient pensé comme les premiers révolutionnaires russes, d'ailleurs, que l'institution millénaire du « mir » pouvait sauver la Russie. Les socialistes avaient cru même pouvoir, grâce au mir, lui éviter le stade capitaliste. C'était là une illusion dont il fallait forcément revenir, car, de toute évidence, la Russie était entrée dans la phase si redoutée par certains. La bourgeoisie s'enrichissait, le nombre des prolétaires augmentait. Ils formaient une force qui pouvait être plus active et plus facile à travailler que la masse paysanne amorphe. C'est ce que comprirent un certain nombre d'intellectuels qui rêvèrent, grâce au marxisme, de donner à la classe ouvrière russe, l'une des moins nombreuses et des moins éclairées du monde, la

conscience nette de l'évolution générale qui a fait passer le monde du stade féodal au stade capitaliste, et aussi de lui inculquer la notion de la lutte des classes.

Plekhanov, Axelrode, Vera Zassoulitch, commencèrent leur campagne en Suisse et formèrent le groupe de 1' « Kmancipation du Travail », qui devait surtout se borner à une propagande littéraire. Les ouvrages de Struve, Remarques critiques sur la question du développement économique de la Russie (1895), et de Plekhanov, de la même date, sur la Question du développement du point de vue moniste en histoire, sont les livres fondamentaux auxquels se référèrent les socialdémocrates (marxistes) russes (S.-D.).

La scission : bolcheviks et menchéviks. — Dès 1896, la propagande active entreprise par les S.-D. commença à porter ses fruits. Une grève de trente mille tisserands en est la preuve. Malheureusement le nouveau parti ne tarda point à se scinder. Dès le Congrès de Minsk (1898), les (I économistes » tendent à s'opposer aux « politiques »; l'élément intellectuel à l'élément prolétarien. Une conférence provoquée en 1900 ne réussit pas à rétablir l'union. Les « politiques » tendent à l'emporter, car ils forment l'élément le plus actif : leur action, lors de la grève générale de 1903 qui réussit à grouper 240.000 adhérents, les mit au premier plan. Au Congrès de 1903, la discussion fut âpre entre les « politiques » dirigés par Oulianov-Lénine qui préconisaient une organisation jacobine et qui prétendaient que le parti devait être composé de révolutionnaires professionnels qui seraient au-dessus de la classe ouvrière pour la guider, et les « martovistes » qui formèrent une minorité avec Axelrode, Zassoulitch, Dan, Plekhanov et Martov, qui eussent voulu organiser démocratiquement le parti. Les léninistes l'emportèrent; ils eurent la majorité et prirent le nom de « bolcheviks » (majoritaires); quant aux martovistes, ils devinrent les minoritaires ou « menchéviks » (le nom leur est resté).

En outre, parmi les groupes social-démocrates agissant d'une manière illégale, le mieu.x organisé et le plus fort fut l'Union juive ou Bund, qui groupait des dizaines de milliers d'ouvriers juifs de Pologne et de Lithuanie. Aux revendications générales des social-démocrates, le Bund joignait d'autres revendications d'ordre national. En 1898, le Bund s'était uni au parti social-démocrate russe, mais bientôt il revendiqua pour lui-même l'autonomie.

Le parti socialiste-révolutionnaire. — Mais à côté du parti social-démocrate se réorganisa vers le même temps le parti socialiste-révolutionnaire. Nous avons vu que de 1884 à 1894 le parti socialiste-révolutionnaire n'avait plus donné signe de vie. A cette date, quelques révolutionnaires venus de Suisse et de Paris entreprirent de le ressusciter. Leurs chefs, Tchernov et Guerchouni, croyaient dans l'identité d'intérêts des paysans, des ouvriers et des intellectuels. Ils avaient perdu d'ailleurs la foi dans le mir, ils se distinguaient des « narodovoltsy » en ce sens qu'ils ne plaçaient pas toutes leurs espérances dans la terreur; mais ils ne consentaient pas à abandonner cette arme. Les social-démocrates les méprisaient pour cela, les appelant des romantiques et des phraseurs. En somme, les socialistes révolutionnaires reprenaient le programme de Zemlia i Volia et le programme terroriste. On 's'aperçut bientôt de leur activité. En 1901, ils assassinaient le ministre de l'Instruction publique Bogolêpov; en 1902, le ministre de l'Intérieur Sipiaguine; puis le gouverneur d'Oufa Bogdanovitch. Le parti socialiste-révolutionnaire réussit à la fin de décembre 1905 à organiser le premier congrès national à l'étranger. Malheureusement ce parti n'était pas uni et les débats du Congrès révélèrent dans son sein trois tendances : la première fraction, représentée par Miakotine, Pechékonov et Annenski était pour la lutte légale et ne revendiquait même pas la forme républicaine; la seconde, dite des « maximalistes », était pour la terreur et la révolution; la troisième qui formait la majorité prenait aux deux fractions précédentes leur programme qu'elle essayait d'unir.

Le socialisme policier. — On n'aurait, d'ailleurs, qu'une idée incomplète de toute l'opposition rcvolutionaaiie de cette époque si l'on ne tenait compte d'un autre courant : le socialisme policier ou zoubatovchtchina. Le fondateur en avait été le chef de la sûreté de Moscou, Zoubatov, qui, à l'instigation de Plehve, avait entrepris de séparer les ouvriers de r (i intelliguentsia » en essayant de prouver que le Gouvernement était prêt à aller au-devant

des revendications ouvrières, si ceux-ci renonçaient à la révolution. Zoubatov, de connivence avec le ministère de l'Intérieur, organisa des groupes d'ouvriers, des universités populaires où les professeurs de Moscou vinrent faire des conférences. Au début, Zoubatov réussit et il entrava sérieusement le développement de la propagande social-démocrate ou socialiste révolutionnaire. Mais Zoubatov finit par inquiéter les industriels russes, et le système de la provocation se retourna contre ceux mêmes qui avaient espéré en tirer parti.

Mais la provocation continua; parmi les provocateurs les plus notoires, on peut citer le fameux Azev qui organisa les assassinats de Plehve et du grand-duc Serge et même alla jusqu'à songer à un attentat contre Nicolas II et qui, en même temps, était l'un des plus hauts personnages de l'okhrana.

Toute cette fermentation devait aboutir forcément à une explosion révolutionnaire. Les

Attaque d'un régiment sibérien sous le commandement du général Zcrpitzk pendant la bataille de Moukden. Dessin original de Fritz Rercli dans la Gai^tle illustrée de Berlin.

échecs de la guerre russo-japonaise, l'impuissance et la malfaisance de la bureaucratie russe, clairement démontrées dès lors, la provoquèrent.

IV. — La révolution de 1905. — Les quatre Doumas. Vers la guerre (1905=1914).

La guerre russo-japonaise et ses conséquences. — Depuis 1896, la Russie prêtait plus d'attention aux questions d'Extrême-Orient qu'à celle du Proche Orient. A cette date, en effet, la Russie avait conclu avec la Chine une convention lui permettant de faire passer une partie du Transsibérien par le territoire chinois; en 1898, elle avait loué à la Chine les ports de Port-Arthur et Talien-Van. En 1900, l'armée russe occupa la Mandchourie. En 1902, le Gouvernement du Tsar qui avait promis d'évacuer le pays dans un délai de dix-huit mois, ne montra ensuite aucune bonne volonté à le faire. Le Japon, soutenu par l'Angleterre, veillait.

Les relations entre le Japon et la Russie se tendirent donc. Le 24 janvier 1904, ce fut la rupture et, le 27 janvier, la guerre, par l'attaque brusquée de Port-Arthur.

La guerre russo-japonaise a été pour la Russie une redoutable épreuve. Le manque de préparation militaire, la diiïiculté des transports, la gabegie de l'intendance et les exactions des fonctionnaires en firent un désastre.

Les communiqués officiels étaient mensongers, les marchandises destinées à la Croix-Rouge étaient vendues au profit des fonctionnaires à Moscou, des émeutes éclataient lors de la levée des renforts. Aussi les zemstvos voulurent-ils prendre en main l'organisation des secours à envoyer à l'armée combattante, mais Plehve les persécuta. Le mécontentement grandit. Plehve fut assassiné par le révolutionnaire Sazonov, le 15 juillet 1904. Ce fut un avertissement.

Le Gouvernement sembla alors disposé à faire quelques concessions. Le nouveau premier ministre, prince Sviatopolk-Mirski, un homme aimable, distingué et libéral, demanda franche-

Une etureprise périlleuse.

Caricature dt Caran d'Ache danb le Figaro.

ment au public de lui faire confiance. Une vague d'enthousiasme et d'espérance passa sur le pays. A la faveur de l'adoucissement de la censure, les idées les plus libérales furent développées dans la presse. Une conférence à laquelle furent invités un grand nombre de zemstvos se réunit, à l'instigation de Chipov, et élabora tout un programme de réformes.

Mais, au cours du règne de Nicolas II, le Gouvernement ne fit jamais un pas en avant sans essayer d'en faire deux en arrière. Les journaux les plus avancés ayant essayé de commenter la portée de la conférence, furent suspendus. La censure se fit plus rigoureuse que jamais. Cette fois, l'opinion publique éclairée s'irrita. Une campagne de banquets commença. Dans la plupart de ces banquets, des pétitions furent signées, demandant une constitution. Le Gouvernement très mécontent, mais impuissant, se contenta de punir les tenanciers des restaurants. Cependant, comme les revers militaires continuaient (en particulier, capitulation de Port- Arthur, du 15 janvier 1905), l'Empereur dut se décider, malgré l'opposition de Pobèdonostsev et des grands-ducs, à entrer dans la voie des concessions. Un oukaze du 25 décembre 1904 esquissa quelques palliatifs; il prévoyait une franchise plus large pour les conseils provinciaux et municipaux et promettait de réglementer d'une manière plus tolérante les lois sur la presse. Mais

cette détente n'eut point de durée. La censure, quelques jours plus tard, revivait; des membres du zemstvo de Tambov turent arrêtés.

Le 9 janvier 1905. — C'est alors que les ouvriers entrèrent en ligne. Zoubatov les avait organisés en groupes que la police tolérait. Le pope Gapone, affilié également à la police, dirigeait une association ouvrière très puissante. Au début de janvier 1905, la grève commença aux usines Poutilov de Saint-Pétersbourg, à la suite du renvoi de deux ouvriers. Des délégués de l'Association ouvrière vinrent inutilement prier le directeur de l'usine de reprendre les ouvriers congédiés. Le 3 janvier, le chômage était déjà complet à l'usine Poutilov; le 4, d'autres fabriques firent cause commune avec celle-ci. Bientôt, il y eut jusqu'à 200.000 grévistes, de plus le mouvement devint révolutionnaire : les revendications étaient d'ordre politique autant que d'ordre professionnel.

Massacre des ouvriers russes devant le Palais d'Hiver, le 9/22 février 1905. Dessin original du Louàon News,

Les ouvriers, sur le conseil de Gapone, rédigèrent donc une pétition au Tsar, qui se couvrit bientôt de dizaines de milliers de signatures. Les gens du peuple étaient pleins d'une foi profonde dans la justice de leur cause et dans la bonté de l'Empereur. Gapone fit donc décider que le peuple irait, sans armes, pacifiquement, porter lui-même la pétition au Tsar. Gapone écrivit une lettre au Tsar et au prince Sviatopolk; il les avertissait de la démonstration et garantissait au nom des ouvriers l'inviolabilité de la personne de l'Empereur. Le Gouvernement hésitait, ne sachant que faire. Il laissa quand même s'organiser la démonstration. Ce fut seulement vers le soir du 8 janvier que l'on commença à connaître la décision ultime du Gouvernement qui avait résolu d'interdire la manifestation. Il était décidé que les manifestants se réuniraient devant le Palais d'hiver à 2 heures, le lendemain. Le Gouvernement avait mobilisé des troupes qui barrèrent la route au peuple, à la porte de Narva. sur la route de Schlusselbourg, sur le pont Troïtski, etc.. Les soldats tirèrent sur la foule inoffensive. Pourtant des manifestants arrivèrent jusqu'au Palais d'Hiver. Des icônes les précédaient et ils s'avançaient religieusement au son d'une musique grave. Il y avait là des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants.

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Tout à coup, sans avertissement, la mitraille les balaya. C'était non seulement un crime, mais une maladresse. Le peuple releva le défi et des barricades s'élevèrent aussitôt dans Pétersbourg. Un vent de révolution souffla. Le Gouvernement prit peur. Sviatopolk-Mirski avait immédiatement donné sa démission. Boulyguine le remplaça et eut pour mission d'appliquer quelques réformes. Le général Trepov, un homme honnête, mais peureux et cruel, fut nommé gouverneur de Pétersbourg, avec des pouvoirs dictatoriaux.

Les social-démocrates, devant la provocation, prirent alors la direction du mouvement. A Moscou, un grand nombre d'usines fermèrent; le mouvement de grève se propagea même en province et gagna Kovno, Riga, Saratov, Vilna, Reval et Mohilev. Treize voies ferrées, parmi les plus importantes, cessèrent le service; en même temps les universités se fermaient définitivement. L'assassinat du grand-duc Serge à Moscou (février 1905), les troubles graves qui éclatèrent dans presque toutes les provinces frontières, en particulier au Caucase, entre Musulmans et Arméniens, en Pologne où fut proclamée la loi martiale, montraient que l'Empire passait par une crise redoutable. Il était évident que le seul moyen d'apaiser l'effervescence eût été d'accorder immédiatement au pays une représentation nationale. Au lieu de cela, le rescrit de Boulyguine en date du 3 mars 1905 (n. s.) ne proposait que des palliatifs et visait avant tout à maintenir intactes les " lois fondamentales immuables «.

Mouvement professionnel et parti libéral ; réveil des campagnes. — Toutefois le Gouvernement inclinait à consulter les membres des «zemstvos n. Or, ceux-ci étaient entrés en masse dans le parti des « libérateurs » et, dès le mois de mars, l'une des plus importantes revendications de leur majorité était le suffrage universel, égal, direct et secret. Les libéraux étaient poussés en avant par le mouvement professionnel. Depuis la campagne des banquets, chaque profession libérale s'était organisée en union. Chaque union (Union des Ingénieurs, Union Académique, Union des Médecins, etc..) avait son programme politique. Au cours des mois d'avril et de mai 1905, les unions se réunirent en un certain nombre de congrès qui réclamèrent une

assemblée constituante. En mai, les unions, au nombre de quatorze, se groupèrent en une « Union des unions ». Le président de 1' 0 Union des unions », qui tint son premier congrès à Moscou le 21 mai (n. s.), fut le professeur Milioukov.

En même temps, sous l'impulsion de la propagande des socialistes-révolutionnaires, les campagnes se révoltèrent. 11 y eut des désordres et des jacqueries dans les provinces de Koursk et d'Orel (février), dans les gouvernements de Vitebsk, de Lublin, en Bessarabie, etc.. Les paysans revendiquaient la terre et réclamaient la convocation d'une assemblée constituante.

Devant ce chaos, qu'allait faire le Gouvernement.' Les nouvelles de Mandchourie étaient déplorables; après la bataille de Moukden, perdue par l'armée russe, c'est l'écrasante défaite de Tsoushima (27-2S mai). Cette fois la bureaucratie perdit la tête. Les libéraux se réunirent à Moscou le 6 juin et rédigèrent une adresse au Tsar où l'on parlait ouvertement de la négligence criminelle des bureaucrates et des conseillers de l'Empereur. Le peuple demandait des garanties pour éviter le retour de tels événements. Le Tsar parut comprendre et il laissa nettement entendre au prince Serge Troubetskoï (19 juin) qui avait servi de porte-parole aux libéraux qu'il était prêt à convoquer des représentants de la nation. L'effet fut immense. L'opinion publique

Géncr.il Kouiopdtkitic, généralissime des armées russes.

HISTOIRE IJNIVFRShLLf ILlUSTKÉt

NICOLAS II (iS94-igi7)

entra de nouveau en effervescence. L'Union des Paysans fusionna avec 1' « Union des unions ». Le peuple entier était haletant d'espérance.

A vrai dire, des symptômes graves de décomposition révolutionnaire rendaient les hautes sphères plus conciliantes. Le 14 juin, le cuirassé Potemkine était entré en rade d'Odessa, arborant le drapeau rouge. Les matelots, n'ayant pas obtenu satisfaction à la suite d'une pétition qu'ils avaient présentée en vue d'obtenir une meilleure nourriture, s'étaient révoltés, avaient tué leurs officiers et, prenant possession de la barre, s'étaient dirigés vers le port d'Odessa. Pendant quatre ou cinq jours, ils tinrent la ville sous le feu de leurs canons. L'amiral Krûger, commandant la flotte de la Mer Noire, essaya vainement de parlementer avec les rebelles. Ils refusèrent de se rendre et entraînèrent de leur côté le Georges Pobêdonosets. Mais l'équipée ne put durer. Faute de charbon, les matelots du Potemkine durent se rendre aux autorités roumaines du port de Constantza.

De l'Acte du 6 août à la convocation de la première Douma. — L'alerte, très vive, dut influer sur l'esprit du Tsar et précipiter l'élaboration de VActe du 6 août 1905. Par cet Acte,

Élection dans le 'Steppe.

l'autocratie russe se résignait enfin à convoquer une assemblée représentative ou Douma d'État, qui serait seulement consultative. Les élections devraient se faire à plusieurs degrés. Le cens électoral des campagnes et des villes était si élevé, — au moins pour le vote direct, — que la majeure partie de 1' « intelliguentsia » devait être exclue du collège électoral. Les « zemskie natchalniki » auraient la haute main sur les opérations électorales et l'Acte prévoyait pour la prochaine assemblée une entrée en masse de paysans dont lesdits natchalniki auraient reconnu le bon esprit. La Douma pourrait choisir ses président et vice-présidents. Ses membres, inviolables, recevraient une indemnité de dix roubles par jour. Ses attributions devaient être les suivantes : discussion de la partie publique du budget, décisions concernant l'aliénation des biens de l'État et l'administration des chemins de fer, l'Assemblée pourrait interpeller les ministres sur la gestion des fonctionnaires, discuter les projets de lois présentés par les ministres. Dans certains cas, mais après une procédure extrêmement compliquée, la Douma pourrait même prendre l'initiative d'une loi.

La période qui suivit immédiatement la publication de l'Acte (6 aoiàt-17 octobre) fut très troublée. Vers le milieu d'août, fut signé le traité de Portsmouth qui liquidait la guerre du Japon. L'opinion publique s'intéressa plus que jamais en septembre aux problèmes de la politique intérieure. L'Acte du 6 août avait été plutôt mal accueilli. La plupart des mécontents

accusaient le Gouvernement de s'être arrêté à mi-chemin et voLilaient boycotter la nouvelle institution. Un congrès général des zemstvos réuni au début de septembre décida pourtant d'accepter la Douma. Sous la pression des plus avancés, le principe de l'expropriation des terres avec indemnisation fut même voté, mais de ce moment date la séparation définitive entre les modérés et les libéraux plus avancés, qui formèrent à partir d'octobre un parti autonome, le parti constitutionnel-démocrate (K-D ou cadet). De même, le Congrès de l'Union des Paysans qui s'était réuni un peu auparavant avait adopté le programme agraire radical.

Plus le temps s'écoulait, plus il apparaissait que l'opinion devançait le Gouvernement. On marchait à une rupture. Effectivement, dès le mois d'octobre, c'est la grève générale des chemins de fer qui éclate. Le programme des grévistes est politique : ils réclament les libertés civiles, le suffrage universel et une assemblée constituante. L' « Union des unions » décrète également la grève générale. Tout s'arrêta. Les intellectuels eux-mêmes (docteurs en médecine, pharmaciens, ingénieurs, journalistes) cessèrent le travail. En même temps, un Conseil ou Soviet des députés ouvriers présidé par Khroustalev et dans les coulisses duquel agissait Lénine, se créa pour diriger le mouvement. Quant aux Cadets,

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Le procès du Soviet des députés ouvriers (190e). Au premier rang : les défenseurs.

Au second rang, de gauche À droite : Trotsiti-Bronstein, Sertschkar-Zlydaer, Zborovski, KnoD-

niants, Avksentev.

Au troisième rang, & gauclie : Kliroustalev.

ils tenaient leur premier congrès à Moscou (14 octobre).

Le manifeste du 17 octobre. — Le Gouvernement prit peur. Le Tsar était prêt à renvoyer Pobêdonostsev et Trépov, mais il n'allait point jusqu'à admettre que l'opinion publique lui imposât un ministère. Par une nouvelle demi -mesure, il choisit VVitte comme premier ministre. En même temps, il publia le manifeste du ly octobre (a. s.). Par ce manifeste, l'Empereur semblait rompre définitivement avec ses anciens conseillers et la bureaucratie rétrograde. Tout en soulignant que l'intégrité de l'Empire devait être sauvegardée, le Tsar posait en principe la nécessité d'une coopération entre le peuple et le souverain et de plus il promettait la liberté de conscience, de parole, de réunion, d'association, une extension de la franchise électorale, faisant prévoir même le suffrage universel. Enfin et surtout la Douma devenait une assemblée législative. Quant au Conseil d'Empire, il serait désormais élu.

Le manifeste fut bien accueilli par les modérés de zemstvos (nuance Chipov), qui se déclarèrent tout à fait et définitivement satisfaits. Ils prirent le nom d'octobristes. Les cadets s'en contentèrent. Mais le Conseil des Députés ouvriers qui représentait soixante-quatorze usines et quatre unions ouvrières, le fut moins. Il consentit toutefois à une trêve et, deux jours après la publication du manifeste, arrêta la grève générale « en vue de s'armer pour la lutte finale en faveur d'une assemblée constituante et d'une république démocratique ». C'était donc, au moins un répit. Witte essaya de profiter du moment pour former un ministère dans lequel fussent entrés à la fois des ootobristes et des cadets. Mais les cadets inaugurèrent leur politique intransigeante et firent échouer la combinaison. D'ailleurs, VVitte ayant appelé à l'Intérieur le réactionnaire P. Dournovo, Chipov lui-même se retira. Witte dut se rés gner à former un ministère d'affaires.

L'agitation ne cessait point. Le mécontentement général avait réveillé les tendances sépa-

ratistes. En Finlande, une grève unanime de huit jours avait éclaté pour protester contre la compression inouïe des dernières années. Une garde rouge avait été organisée. Il fallut, pour faire cesser là grève, un manifeste qui promit la restauration des anciennes libertés finlandaises et la convocation de la Diète. Celle-ci, d'ailleurs, ne tarda pas à se réunir et vota des lois constitutionnelles que le 'l'sar dut confirmer.

En Pologne, la publication du manifeste du 6 août avait été suivie de manifestations grandioses dans les rues de Varsovie. Paysans et nationalistes polonais faisaient cause commune. VVitte refusa de céder au.x revendications polonaises et décréta la loi martiale en Pologne.

En Russie, le Soviet des Députés ouvriers ne désarmait point. Il avait bien décrété la fin de la grève générale, mais, aussitôt après, il résolut de refaire une campagne en faveur de la loi de huit heures. Il se crut même assez fort pour l'accorder à tous les ouvriers dix jours après la cessation de la première grève générale; mais un lock-out s'ensuivit. Cette fois-ci, Khroustalev fit décider une seconde grève; mais l'arme était émoussée : le Soviet avait trop préjugé de ses forces. Le 7 novembre, le Gouvernement prononça sa dissolution. Par ses audaces intempestives, conseillées par Lénine, le Soviet avait provoqué la réaction.

En effet, sous l'impulsion de Dournovo, le nouveau ministre de l'Intérieur, une ère de répression commença. Les troubles agraires et les jacquerie?

ensanglantaient les campagnes; l'armée elle-même, en voie de démobilisation, fléchissait; les matelots se mutinaient; les soldats se rebellaient à Vladivostok, Kiev, Voronèjc, Ekaterinodar, Novorossiisk et Moscou. Tout le mois de décembre se passa en agitations confuses et en répressions. Les révoltes se multipliaient sur tous les points de l'Empire; une troisième grève générale se préparait. Le Gouvernement avait dissous le Conseil de l'Union des Paysans le 16 novembre, puis arrêté peu après Khroustalev; la loi martiale fut proclamée à Pétersbourg dès la fin du mois de novembre. La rébellion ouvrière fut plus difficilement matée à Moscou (9 décembre). C'était un avertissement.

Le décret du 11 décembre 1905. — Witte se décida à publier un décret d'une importance capitale, le 11 décembre 1905. Ce décret accordait presque le suffrage universel, avec vote à plusieurs degrés d'ailleurs. Tous les contribuables reçurent en effet le droit de vote. Ne furent exclus que les artisans les plus pauvres et les domestiques. Malheureusement, dans ce chaos, la concession passa presque inaperçue. D'ailleurs Witte ne représentait pas, à lui seul, toutes les « sphères ». Or, celles-ci, sous l'impulsion de Dournovo, devenaient de plus en plus réactionnaires. Dournovo faisait canonner les villages rebelles, instituait une véritable terreur à laquelle les socialistes-révolutionnaires répondirent (c'est le moment où le brutal Loujenovski, gouverneur de Tambov, est assassiné par Spiridonova). La provocation fleurit alors. L' « Union du Peuple russe » qui groupe les plus réactionnaires ou « Cent Noirs » distribue dans toute la Russie des factums incendiaires, œuvre d'un certain Kommissarov, haut fonctionnaire de la police, qui osera se présenter comme candidat à la Douma. A force de répressions, le Gouver-

Elections à la nouni.i (igoS). — Le dénombrement des vois en présence du maire de Moscou, N. I. Goutchkov.

nement se remettait de sa panique. Nicolas II avait l'habitude de dire : « Il y a deux journées à marquer d'une pierre noire dans mon existence, celle de Tsoushima et celle du 17 octobre 1905.» Désormais, il va essayer de reprendre en détail ce qu'il a accordé sous la pression de la nécessité.

Le manifeste du 20 février 1906. — Le manifeste du 20 février 1906, sous le prétexte de compléter l'Acte du 11 décembre, retira une partie des avantages accordés le II décembre. Il fut spécifié que la Douma d'État devrait se contenter de discuter les lois proposées par les ministres; son initiative était encadrée d'une manière si rigide qu'elle se réduisait pour ainsi dire à rien. La Douma ne pourrait examiner ni le budget de la guerre ni celui de la Cour, etc.. Les membres de la Douma cessaient d'être inviolables. Le ministère reçut le droit de faire des lois en l'absence de la Douma. Le Conseil d'Empire, reconstitué sur des bases nouvelles et dans lequel entraient des membres élus par le souverain (la moitié), le clergé, les universités, les zemstvos, la noblesse, les comités du commerce et de l'industrie, recevait les mêmes droits législatifs que la Douma.

En somme, si les libertés promises par le manifeste du 17 octobre étaient encore énumérées, toute signification leur était enlevée par des restrictions.

Cependant les élections eurent lieu d'après le décret du 1 1 décembre.

Les paysans envoyèrent à la Douma moins des hommes de parti que des gens ayant toute leur confiance. Les ouvriers, après avoir boycotté quelque peu les élections, finirent par s'apercevoir qu'ils feraient ainsi le jeu de l'opposition. Mais les bolcheviks s'exclurent d'eux-mêmes; les menchéviks eurent seulement dix représentants. La lutte électorale se concentra donc entre cadets et octobristes. Les octobristes avaient perdu beaucoup dans l'esprit des masses, à cause de leur modérantisme. Chipov fut battu. Les vainqueurs furent les cadets que Milioukov mena à la bataille en rangs serrés et dont plus de cent cinquante furent élus ainsi que le groupe du travail qui s'était constitué à Saratov au cours des élections, dont l'origine était dans 1' « Union des Paysans» et la devise : « Toute la terre à ceux qui travaillent ». Ce parti, dont le représentant le plus notoire fut Kcrenski, compta à la première Douma quatre-vingt-dix membres. Il faut encore ajouter vingt-six Polonais, tous socialistes-démocrates.

Le nouveau ministère dirigé par Goremykine, un homme fatigué qui se définissait lui-même « une vieille pelisse usée dont on se ressouvient par un jour de grand froid », ne comprenait qu'un homme remarquable : Pierre Stolypine, un gentilhomme campagnard qui avait été un bon gouverneur de la province de Saratov.

La première Douma. — Le 10 mai ii)0(), l'iMiipcrcur reçut les députés de la Douma au Palais d'hiver et, au milieu d'une émotion qui rappelait celle du 4 mai I/So, fit appel à son patriotisme. Le discours du Trône ne contenait aucun programme. L'Assemblée, dans sa réponse, guidée par sa majorité libérale (300 députés sur 371), revendiqua le suffrage universel, le contrôle du pouvoir législatif sur l'exécutif, la responsabilité des ministres devant la Douma, l'abolition

Le "Fsar prononce le discours du Trône à Ui Douma (27 avril 1906).

de la peine de mort en matière politique, l'expropriation des terres au profit des paysans, la liberté d'association pour les ouvriers, une amnistie pour les délits politiques et la suppression du Conseil d'Empire. La réponse ne se fit pas attendre, et elle fut décevante. Le 26 (n. s.), le ministre de l'Intérieur Goremykine commença par distinguer nettement les domaines d'action réciproques du Gouvernement et de la Douma, puis il déclara inadmissibles toutes les prétentions de l'Assemblée, en particulier l'expropriation foncière, enfin.il proposa une série de mesures qui ne pouvaient être que des palliatifs insuffisants.

Le discours de Goremykine entraîna une tempête de critiques inouïe; la Douma déclara que le ministre n'avait point sa confiance. Dans un régime parlementaire, Goremykine et le ministère entier eussent dû s'effacer. Ils n'en firent rien; mais le Gouvernement n'osa aller jusqu'à la dissolution de la Douma. On en resta là pendant près de deux mois. Sous la direction de Mouromtsev, son président, la Douma devint une tribune publique où l'on exposait les abus de l'Administration. L'Assemblée ne craignait pas de prendre des initiatives qui parurent scandaleuses au Gouvernement : elle envoya ses commissaires enquêter au sujet du pogrom de

Bielostock. Cependant la Douma vivait. Le parti du travail exaspéra les Cent Noirs en proposant une loi d'expropriation de la terre, basée sur le travail personnel. Le parti cadet, très radical en matière agraire, l'appuyait en partie. Le Gouvernement essaya d'atténuer la crise politique en formant un ministère qui eût été appuyé par les modérés de la Douma. Chipov essaya vainement, encore une fois, de constituer un ministère; mais l'obstination des cadets l'empêcha d'aboutir. Alors le ministère se mit ouvertement en conflit avec le comité agraire de la Douma en proposant une réforme agraire, fondée non sur le principe travailliste, mais sur celui de la propriété individuelle. La Douma n'en conçut qu'un plus violent ressentiment contre le Gouvernement, elle invita le ministère à démissionner et une adresse violente fut envoyée au Gouvernement, malgré les octobristes qui la trouvaient trop dure et les travaillistes qui l'estimaient insuffisante. Les différents partis ne s'entendaient plus. Pour faire cesser cette confusion, un oukaze ordonna la dissolution de l'Assemblée, et Stolypine remplaça Goremykine (21 juillet). Une seconde Douma était convoquée pour le 5 mars 1907.

Le Tsar et la fimillc inipcri.ilc Siirt:uit du Pal.xis d'Hiver après le discours du Troue

(27 avril 1906).

Le manifeste de Vyborg. — Le parti cadet ne voulut pas s'incliner. Il rédigea un manifeste qui invitait « tous les Russes de bonne volonté à s'unir pour soutenir le pouvoir légal ». Mais il n'y avait pas moyen de résister à Pétersbourg où le Gouvernement avait concentré beaucoup de troupes. C'est alors que, sur l'initiative des cadets, près de deux cents membres de la Douma, y compris le président, les vice-présidents, les cadets et les travaillistes, se rendirent dans la nuit à Vyborg en Finlande et là, au nombre de cent quatre-vingt-un, signèrent un manifeste déclarant que la Constitution était violée et exhortant le peuple à refuser les impôts et le service militaire.

Le Gouvernement, d'ailleurs, ne se sentait point assez solide pour oser pousser trop loin la répression. Il se contenta d'intenter des poursuites contre les principaux chefs cadets, ce qui

eut pour effet de les rendre inéligibles. Cependant les troubles dans l'armée, dans l'industrie lui donnèrent des inquiétudes, et l'on revint à un régime d'exception. Les espoirs des libéraux d'Europe avaient été trompés. « La Douma est morte, vive la Douma! » s'écriait Sir Campbell Bannerman à la Chambre des Communes. Elle avait bien peu vécu, — soixante-douze jours en tout, — la « Douma de la colère nationale » qui avait cependant réuni l'élite de 1' c intelliguentsia »!

Stolypine restait donc le maître de la situation. II était, dans les « hautes sphères », l'un des réactionnaires les plus intelligents. Il voulut combattre les révolutionnaires en les séparant de la majorité libérale pacifique. Pour cela, il s'agissait de donner à celle-ci des gages de la bonne volonté gouvernementale. En outre, il essaya d'introduire, au cours de l'intervalle qui sépara les deux Doumas, des réformes de détail. La nécessité des réformes urgentes ne pouvait lui échapper en effet, car les attentats terroristes qui avaient cessé pendant la session de la première Douma venaient de recommencer. Le 25 août, la villa du premier ministre avait sauté et il n'avait échappé que par miracle à la mort.

La loi Stolypine et la seconde Douma. —

L'intervalle qui sépara les deux premières Doumas fut donc, en grande partie, consacré à l'élaboration d'une réforme agraire qui devait prévenir, dans l'esprit de ses auteurs, toutes les tentatives radicales de nationalisation des terres.

La réforme, très intéressante en elle-même et qui eût pu peut-être épargner à la Russie les risques d'une révolution, se prépara par toute une série de mesures graduelles. Dès le 25 août, il fut permis

de mettre en vente les terres d'apanages; le 9 septembre, les terres communales; le 2 octobre, les terres du Cabinet. Les paysans purent quitter leurs communes sans être obligés d'y rentrer. La mesure du 22 novembre permit à chaque chef de famille de revendiquer sa tenure communale comme une propriété personnelle, il pouvait demander que les différentes bandes de terre qu'il exploitait fussent réunies en un lot d'un seul tenant. Ces mesures n'étaient rien moins qu'une révolution; en effet, elles favorisaient l'initiative personnelle et eurent pour résultat d'améliorer singulièrement la culture, mais point immédiatement.

La seconde Douma fut élue en vertu de la même loi électorale que celle de la première. Mais le Gouvernement profita de la latitude que lui laissait la loi pour truquer les élections. On interdit un grand nombre de candidatures, on pratiqua en grand la candidature officielle; pour empêcher les juifs de voter, on leur fit peur et on les menaça de les chasser; parfois on égara les ballots de bulletins de vote. Il va sans dire que le clergé reçut l'ordre de « guider ses ouailles ».

Toutefois, toutes ces précautions ne servirent guère. L'opposition triompha. Les paysans votèrent en silence pour les candidats disqualifiés aux yeux du Gouvernement. La nouvelle Douma comprit 12 réactionnaires qui désiraient le renversement de Stolypine, 34 conservateurs indépendants, 17 modérés de droite sous la direction du comte Bobrinski, 32 octobristes,

La villa Stolvpine après l'attentat (1906).

37 libéraux indépendants; 123 cadets, sans leurs chefs; lOi travaillistes, 14 socialistes-populistes, 35 socialistes-révolutionnaires et 54 social-démocrates. Ainsi les cadets ne pouvaient plus manœuvrer la Douma qu'à la condition de s'unir avec les autres partis. Ils devaient avoir cette fois pour tactique d'empêcher la dissolution à tout prix.

La Douma se réunit le 5 mars 1907, dans une atmosphère extrêmement lourde. Stolypine s'adressa à elle en maître. Il exigea une majorité continue pour collaborer avec lui. Le groupe du Travail voulait rompre; les cadets l'en empêchèrent. Les réactionnaires cherchèrent dès le début à faire condamner le terrorisme par les éléments avancés de la Douma. Ils découvrirent un complot qui aurait été préparé contre le Tsar. La gauche déclara que ce complot était imaginaire et refusa de se solidariser avec les autres partis lors du vote de l'adresse de félicitations au Tsar. Bientôt les Cent Noirs machinèrent une mise en accusation des députés social-démocrates et obtinrent de Stolypine leur exclusion. La Douma ayant renvoyé l'étude de la question à une commission, le premier ministre brusqua les choses, et, le 16 juin au matin, un manifeste de dissolution parut.

Apres l'émeute. — Transport des victimes en traîneau (190b).

Les remaniements de la loi électorale et la troisième Douma. — Cette fois, la loi électorale fut modifiée considérablement. Cinq gouvernements qui avaient toujours envoyédes membres de l'opposition perdirent 14 sièges, la Sibérie en perdit 6 sur 21, l'Asie Centrale dont les députés musulmans avaient fait de l'opposition, perdit la franchise électorale; le Caucase n'eut plus que 19 sièges au lieu de 29; la Pologne 14 au lieu de 36.

Dans la plupart des provinces, le droit de vote fut concentré uniquement entre les mains des grands propriétaires. Quant au ministre de l'Intérieur et aux gouverneurs, ils reçurent un droit d'interprétation très large.

D'autre part, le Gouvernement essaya de se débarrasser de ses adversaires. Trente et un social-démocrates furent envoyés en Sibérie, beaucoup de libéraux ne purent se représenter aux élections. On en vint à poursuivre des délits de 1905, les universités furent de nouveau en butte aux tracasseries du pouvoir. Pourtant l'opinion publique, qui s'était laissée abattre après la deuxième dissolution, tendait à s'éveiller de nouveau. Si elle avait renoncé aux grands espoirs politiques, elle comptait beaucoup sur la Douma pour veiller au développement économique du pays qui tendait à s'affirmer. Lorsque les nouvelles élections eurent lieu (octobre 1907), le Gouvernement n'eut qu'à laisser aller les choses. Ce devait être et ce fut un succès pour Stolypine.

La troisième Douma qui se réunit pour la première fois le 14 novembre 1907, comprit surtout des « gentlemen farmers » qui avaient servi dans l'armée et l'administration. La majorité fut constituée par les 153 octobristes dirigés par Goutchkov, industriel, banquier, soldat, explorateur, énergique et intelligent, qui devint vraiment le maître de la Douma. Les cadets n'eurent plus que 54 représentants. La première session de la Douma put se terminer sans dissolution.

Mais, pendant les vacances, les réactionnaires essayèrent d'évincer Stolypine et attaquèrent la Douma, comme minant les prérogatives du Tsar dans le domaine de la politique étrangère et de l'armée. Toutefois la Douma subsista tant bien que mal de novembre 1907 à novembre 1912, mais elle n'eut qu'une apparence d'activité. Des deux mille deux cents projets qu'elle

discuta, il y en eut peu qui touchassent aux besoins essentiels du peuple. La loi la plus importante qui fut votée fut la loi agraire du 21 décembre 1907 qui créa une classe nouvelle de paysans.

Peu de mesures ont été à la fois aussi louées et aussi critiquées que la loi Stolypine. Si l'on en croit les amis de Stolypine, ses résultats ont été admirables. D'après Polejaiev, le l^r janvier 1912, « 2.600.000 producteurs ruraux avaient déposé leurs demandes en vue de transformer les terres de leur nantissement agraire ou nadiel en propriété personnelle, et plus de 1.500.000 (à peu près 16 %) étaient déjà devenus propriétaires individuels sur une surface de 11.500.000 déciatines ». D'après le même auteur, il faudrait attribuer à cette loi, entre autres choses, l'accroissement considérable de l'exportation du beurre, qui passa de 2. 400.000 pouds en 1905 à 4.500.000 en 1911. Mais, si l'on en croit Melgounov, dans un discours qu'il prononça à la Douma, la réforme échoua complètement, nombre de paysans durent émigrer en Sibérie ou se faire ouvriers dans les villes, ne pouvant gagner le pain de chaque jour sur des terres de 5 à 7 hectares.

La vérité est certainement entre les deux extrêmes. La loi Stolypine était un progrès et

elle ne fut acquise, en somme, que grâce à la pression libérale qui, commencée dès 1905, se continua sans interruption par la Douma ou en dehors d'elle jusqu'à la révolution de 191 7.

La quatrième Douma (1912-1917). — Si la

troisième Douma ne fut

qu'une pâle effigie de ce

qu'avait été la première,

que dire de la quatrième.?

Le Gouvernement et en

particulier le ministre de

l'Intérieur Makharov

firent une pression éhon-

téc sur les électeurs afin

d'obtenir une majorité

docile au Gouvernement.

La moitié des électeurs ne parent participer aux élections, ayant été convoqués trop tard;

presque tous les députés de droite étaient choisis d'avance. La candidature officielle avait si

bien faussé la représentation soi-disant populaire que la Douma fut presque impuissante, faute

de majorité. D'ailleurs, beaucoup de députés paysans et ecclésiastiques élus avec la complicité

des réactionnaires se retournèrent contre le Gouvernement. Parmi les chefs de l'opposition, il

faut mettre au premier rang Milioukov, leader des cadets, et Kerenski, député de Saratov,

représentant le groupe du travail; le seul survivant des social-démocrates de la troisième

Douma était Tchkheidze.

Dès la fin de la première session, la Douma réclama du Gouvernement la coopération des deux pouvoirs pour faire respecter le manifeste du 17 octobre. Mais le Tsar dans son manifeste du 6 mars 1913 ne renouvela même plus les promesses de 1905. Dcu.k ministres, Chtcheglovitov, ministre de la Justice, et Kasso, ministre de l'Instruction publique, ne faisaient qu'accumuler les illégalités et les dénis de justice. Le Tsar lui-même était trompé constamment par les faux télégrammes que lui fai.saient adresser de la province les « Bandes noires » ou <> Union du Peuple russe » dirigées par Doubro\ine. ("'était le règne de l'arbitraire le plus absolu.

Or, après ([uelc]ucs années de grande crise et de stagnation, l'activité industrielle et com-

lilcction à la IJouina (1906).

.\u vill.ific.

merciale avait repris son cours vers 1909. En 1909, on comptait en Russie 14.733 établissements industriels soumis au contrôle de l'Inspection des fabriques, avec 1.832.783 ouvriers; en 191 2, il y en avait 17-356, comprenant 2,151.191 ouvriers. Cette renaissance économique amena un renouveau de la vie politique. Si la vie parlementaire languissait, la classe ouvrière reprenait conscience, les associations professionnelles se multipliaient. Malgré une répression farouche, les grèves recommençaient. Le 4/17 avril 1912, les ouvriers grévistes des mines d'or de la Lena (Sibérie) avaient été fusillés pour avoir osé demander à leurs patrons une amélioration des conditions du travail. La presse révolutionnaire reparut. En 1913-1914, trois journaux quotidiens d'extrême gauche (un socialiste-révolutionnaire et deux social-démocrates) propagèrent les idées les plus avancées.

En même temps, le Gouvernement semblait, par défi, pousser sa politique de russification à outrance. Les libéraux étaient les plus fidèles alliés des nationalités de l'Empire opprimées par la bureaucratie. Ils protestèrent avec énergie lorsque, le 27 janvier 1914, vingt-trois membres de la Cour d'appel de Vyborg furent condamnés à seize mois de prison et à la privation de leurs droits civils pendant dix ans pour avoir fait obstacle aune loi russe de 1912 concernant les droits

des Russes en Finlande, loi qui n'ayant pas été votée par la Diète finlandaise ne pouvait les obliger. De même, lorsque le parti des Cent Noirs, représenté au ministère par Maklakov (dont le frère, avocat célèbre, était un leader cadet), Chtcheglovitov et Kasso, essaya d'étouffer les revendications ukrainiennes, interdisant même la célébration du centenaire du poète petit-russien Taras Chevchtchenko, il fallut que Milioukov prît la parole pour défendre les aspirations 'de '.la Petite-Russie, au nom même des intérêts de la Grande : « Voulez-vous, s'écria-t-il, que le centenaire de Chevchtchenko soit célébré en Russie où il y a trente millions d'Ukrainiens ou en Autriche où il y en a cinq.'' » Dans les milieux intellectuels russes, la colère était grande de voir la Russie bâillonnée et entraînée dans un délire de réaction. Aujourd'hui, c'est le professeur Baudouin de Courtenay qui est condamné à deux ans de prison pour avoir publié un opuscule en faveur du fédéralisme (1912); le lendemain, c'est Tcheïdze, poursuivi pour un discours prononcé par lui à la Douma. D'autre part, la provocation ne fut jamais aussi florissante qu'à cette époque : l'afïaire Beïlis, où l'on vit les juifs accusés d'un crime rituel et où les machinations de l'okhrana devinrent évidentes, provoqua des débats tumultueux à la Douma (mai 1914). L'ignoble et réactionnaire Kasso destituait en masse les professeurs; Soukhomlinov désorganisait l'armée, pour le plus grand avantage de l'Allemagne. Jamais la décomposition n'avait paru telle. Le régime était à jamais compromis : les allusions à l'action malsaine d'un Raspoutine, au coup d'État proposé ouvertement par les Cent Noirs se multipliaient. On allait en politique intérieure à une impasse, quand la Douma fut prorogée du 27 juin au 28 octobre 1914.

La famille impériale en l-"iiilande (1909).

... Mais déjà la politique extérieure tendait à prendre le pas sur la question intérieure. La guerre mondiale était en vue. On peut dire, avec une quasi-certitude, que la Russie eût eu dès 1914 sa révolution, si le conflit européen n'avait éclaté brusquement. Au moment où le président

Poincaré se trouvait à Saint-Pétersbourg, quelques jours avant la mobilisation, l'émeute grondait. Il y avait à Pétersbourg 140.000 grévistes; le 22 juillet, les Cosaques chargeaient et tuaient des ouvriers. Oui sait si la décision de l'Allemagne ne lui parut point dictée par la situation russe.? Quoi qu'il en soit, après cinquante années de marche hésitante vers la liberté (1861-1914), la Russie entrait résolument dans l'inconnu, sûre que de l'aventure où elle se jetait, elle sortirait tout autre. La vieille Russie était morte. La nouvelle Russie allait s'enfanter dans les douleurs.

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