‹ La Russie de 1789 à 1914Chapitre 18 sur 23 · I. — Mouvement économique · texte numérisé non relu

I. — Mouvement économique

Au moment où la guerre de 1914 éclata, la Russie était, sans conteste, en pleine efflorescence économique.

Depuis la dure crise de 1905-1906, un grand nombre de facteurs favorables avaient amené ce revirement heureux.

Prospérité agricole. — La loi Stolypine était parmi ces facteurs; elle avait réveillé l'ardeur de la classe paysanne, qui se mettait à vouloir acquérir la terre, en toute propriété. A vrai dire, les facilités qui lui étaient accordées étaient sérieuses; aussi, dès le 1'^'' janvier 1912, deux millions six cent mille producteurs ruraux avaient déjà déposé leur demande en vue de transformer leur « nadiel » en propriété personnelle, et plus d'un million et demi étaient devenus propriétaires. Une loi spéciale, promulguée à la fin de l'année 1906, concurremment avec la réforme agraire générale, avait organisé la vente des terres du fisc par lots et en avait établi le fermage en vertu des principes nouveaux. On avait aussitôt procédé à des défrichements, à la construction de routes, bref, à un aménagement méthodique. De 1907 à 1910, près de quatre millions de déciatines avaient été ainsi préparées et affermées. Dans le même temps, 280.000 avaient été vendues aux paysans. Enfin, par l'émigration désormais organisée, on. avait pu approprier environ 18 millions de déciatines de terres nouvelles.

Sans attribuer à la réforme agraire de Stolypine, si attaquée par les extrémistes de gauche et de droite, une importance décisive, il n'en est pas moins vrai qu'elle coïncide avec une transformation radicale de la campagne russe. Grâce peut-être aux bonnes récoltes de 1909 et 19 10 qui avaient permis de développer l'exportation et augmenté par suite les rentrées d'or, l'aspect des villages russes était tout autre. Le chaume disparaissait à vue d'oeil, les machines agricoles se multipliaient, surtout dans la Russie méridionale.

D'ailleurs, les chiffres traduisent cette prospérité. En 1895, la Russie avait produit pour 4 milliards de roubles de produits agricoles; en 1910, pour 9 milliards 154 millions. Les terres des paysans qui, pendant la décade 1891-1900, ne rapportaient en moyenne que 39 pouds par déciatinc, en rapportaient 43 de 1901 à 1910. La Russie, qui n'importait encore en 1895 que pour 10.100.000 roubles de machines agricoles, en achetait en 1910 pour 59.500.000 à l'étranger. Tous les rapports des agronomes constatent le désir des paysans d'organiser sur leurs champs le système de l'assolement. Bref, à tous les points de vue, une ère nouvelle et favorable semblait s'ouvrir.

Prospérité industrielle. — La Russie a été et restera longtemps encore un pays plus

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agricole qu'industriel. L'industrie n'a pu s'y créer et s'y développer qu'à la faveur d'une politique protectionniste allant parfois jusqu'à la prohibition. C'est le tarif de 1822 qui, entre autres, a permis à l'industrie cotonnière de se créer. Néanmoins, même à l'abri de la barrière douanière, l'industrie restait une plante bien fragile en Russie. En 1843, il n'existait dans le pays que vingt-deux filatures de coton et 8.348 ouvriers. D'autre part, chose étrange et paradoxale à première vue, la grande industrie russe, loin d'étouffer l'industrie à domicile, n'avait fait, à la faveur de conditions sociales toutes particulières, que renforcer son développement. En effet, jusqu'à l'abolition du servage, en 1861, le travail servile à domicile, complément du labeur de la terre et pouvant par conséquent se contenter de salaires infimes, faisait une concurrence redoutable au travail libre auquel les fabricants devaient avoir forcément recours. Aussi ne faudrait-il pas juger d'après les statistiques courantes la croissance de l'industrie dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Mieux vaut recourir aux chiffres d'importation de matières premières.

A partir de 1861, la situation changea. La petite industrie dut céder le pas à la grande. Comme on l'a vu plus haut, la Russie entrait peu à peu dans la catégorie des pays d'industrie capitaliste. Quelques chiffres le prouveront.

En 1897, la production industrielle de la Russie s'élevait à 2 milliards 839 millions de roubles. En 1909, elle atteignait déjà le chiffre imposant de 4 milliards 906 millions. L'extraction annuelle moyenne du minerai de fer qui était de 4. 200.000 tonnes en 1902, s'élevait à 8.900.OOO tonnes en 1912-1913. Les industries agricoles (sucrière, vinicole, meunière) avaient pris, à la suite de quelques bonnes récoltes, une extension importante. Tandis que de 1900 à 1907, le nombre des filatures s'était accru annuellement d'une ou deux unités, il y en eut neuf de plus en 1908, huit en 1909 et cinq en 1910. Le nombre des tissages avait augmenté également clans une forte proportion (56 de 1900 à 1906, loS de 1906 à 1910).

La production du fer et de l'acier était passée de 139.600.000 pouds (i) en 1906a 184.C00.OOO en 1910, celle du cuivre de 600.000 pouds (1906) à 1.363. 000 (1910). En même temps, les opérations d'escompte des banques qui avaient porté en 1906 sur I milliard de roubles, atteignaient 2 milliards en 1910.

Le rôle du capital international. — D'autre part, c'est vers cette époque que, grâce à la collaboration économique et financière franco-belge, l'industrie russe s'outille et prend son caractère international. Des « soyeux » de Lyon créent l'industrie de la soie à Moscou. Des filateurs roubaisiens ou alsaciens fondent à Lodz ou ailleurs des fabriques de draps, d'indiennes et de cotonnades. C'est le moment où le Donets est pour ainsi dire découvert et colonisé par les techniciens français et belges. Ce qui caractérise ces entreprises nouvelles créées sur le S3l russe par le capital étranger, c'est qu'elles sont gigantesques par la mise de fonds et aussi la perfection des aménagements. Les filiales des établissements de l'Europe occidentale bénéficiant immédiatement des conquêtes les plus récentes de la science, ne ressemblent en aucune manière à leurs maisons mères.

D'ailleurs ce serait une erreur de croire que cette colonisation industrielle d'un pays aux besoins restreints ait été sans aléas. Dès 1900, faute de débouchés, toutes ces entreprises nouvelles créées à coups de millions subirent une crise grave. Beaucoup périclitèrent. La guerre russo-japonaise même ne permit pas au quart d'entre elles d'éviter la ruine. Les autres perdirent dans l'aventure la moitié de leur capital. Ce fut néanmoins un bel eflfort que cet essai de transformation d'un pays aux ressources illimitées par les capitaux et la technique français. L'aspect d'un grand nombre de régions de la Russie changea : des îlots industriels isolés au milieu d'immenses espaces agricoles se créèrent au sud de la Pologne, dans les régions de Moscou, d'Ekaterinoslav, du Donets, de l'Oural, du Caucase.

Quelcjucs régions industrielles. — Les industries cxtractives : houille, minerai de fer, sont à mettre au premier rang. Le minerai de fer, en particulier, était vers 1914 ^n grande p.irtie

(i) Le pond est une incsiia" russe qui équivaut à i6'«3So.

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(65 %) extrait dans la Russie méridionale, surtout dans les districts de Krivoï-Rog, Marioupol et Kertch qui fournirent 260 millions de pouds de minerai en 1910 (dont 235 produits par Krivoï-Rog.

Donets. — Mais la région industrielle par excellence de la Russie devint le Donets, c'est-àdire le bassin d'un affluent du Don qui, prenant sa source dans le gouvernement de Koursk, coule ensuite dans la direction nord-sud-est parallèlement au Dnieper. Dans cette vallée s'étend un bassin houiller de 25.000 kilomètres carrés, le plus grand de Russie, au milieu d'un paysage désîlé, d'une plaine nue, aux ondulations irrégulières. Il a fallu les prodiges de la science et de la technique franco-belge pour faire de ces déserts un pays habité. Le Donets comprend à peu près cent cinquante charbonnages qui produisirent, en 1903, 23 millions de tonnes de houille. La proximité du minerai de fer a permis à de puissantes industries métallurgiques comme la

Makeevka, les Forges et Aciéries du Donets, de s'installer.

Oural. — La région de l'Oural, quoique l'une des plus riches régions du monde en minéraux, n'a commencé à se développer qu'à la fin du dix-neuvième siècle. Ce qui lui a manqué le plus jusqu'ici, c'est la houille. Obligée de fondre son riche minerai de fer au bois, elle est dans un état d'infériorité extrême par rapport aux industries concurrentes. Mais l'Oural est une région d'avenir avec son fer magnétique, son fer chromé de Perm et d'Orenbourg, ses usines de l'Oural- Volga et de la Société Française de la Kama, son cuivre de Bogoslovsk, son amiante d'Ekaterinbourg, son sel gemme d'iletsk, surtout son platine de Nijni- Taguil et de la vallée d'Iss, son or et ses pierres précieuses.

Caucase. — Le Caucase a été pour la Russie, après le Donets et l'Oural, la grande révélation industrielle Type de moujik. ^u dix-neuvième siècle. Sa conquête date de la période

1865-1870; c'était au moment de la guerre un groupe industriel d'une richesse incalculable. Le manganèse de Mingrélie alimentait en 1908 deux cents petites exploitations; le cuivre (à peu près la moitié de la production russe totale) s'exploitait sur toute l'étendue du plateau arménien, mais c'est avant tout le naphte qui fît la fortune du pays. Bakou, bâti sur un amphithéâtre de rochers arides, avec sa population ^'garrée de Turcomans, de Persans, de Tatars et d'Arméniens, n'a pas tardé à devenir, grâce à son faubourg pétrolifère de Bibi Eibat, une ville industrielle d'une grande prospérité.

Tout annonçait donc une transformation radicale de la Russie au point de vue économique quand éclata la guerre. Sa moyenne annuelle d'exportation (I909-I9I3)> I.501.400.OOO roubles, dépassait considérablement la moyenne des importations : I.136.900.OOO roubles. L'avenir s'ouvrait donc radieux. Malheureusement, il y avait une fissure. Nous la trouverons dans l'état de la société russe.

La société russe moderne.

Le paysan. — Commençons par le vrai maître de la terre russe et des destinées de la Russie, celui que toute une génération d'intellectuels a idéalisé : le moujik ou paysan russe. Il ne ressemble pas à notre paysan français. L'histoire l'a forgé tout autre. Des millénaires de servage pèsent sur lui. Il n'a pas encore pu se libérer de la tendance qu'ont au début les

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hommes à s'associer pour cultiver le sol. Il n'a jamais été propriétaire ou plutôt il n'a commencé à entrevoir la possibilité de le devenir que depuis la loi Stolypine. Il désire la terre, mais pour la cultiver. Il comprend l'injustice sociale, car il est imbu, à son insu, de l'Evangile, la seule nourriture intellectuelle que sa classe reçoive depuis des siècles. En lui-même, il a le bon sens grossier de l'homme proche de la terre. 11 est accessible aux bons sentiments et, si l'envie lui fait commettre parfois des infamies, il est en collectivité relativement raisonnable. Mais il ne faut pas lui demander le sens de l'intérêt générxl de l'État, l'idée patriotique. Pour lui, la patrie, c'est le village. La grande patrie, elle est trop immense pour qu'il puisse même en concevoir les bornes. Le Tsar la représente, symbolise l'idée de la Russie : ainsi en 1914, le Tsar a dit qu'il fallait marcher au combat contre les Niemtsy (Allemands) qui se présentent au paysan sous les espèces de hobereaux ou intendants exécrés : il ira donc. Le paysan russe, d'ailleurs, a tous les défauts et toutes les vertus des primitifs. Immense force que ces cent cinquante millions de ruraux qui semblaient ne pas compter, sous le règne de Nicolas III Énigme troublante que leur mentalité ! Cette masse amorphe sera à qui saura et voudra la prendre.

C'est ce que ne comprenaient pas toujours les classes dirigeantes et l'élite intellectuelle. Dans la glorification du moujik des années 1860 et 1870, il y avait un peu d'amour, mais beaucoup de dédain et dans cette manière d' « aller au peuple » se révélait tout l'orgueil d'une caste privilégiée.

L'ouvrier. — Les ouvriers russes, à la fin du dix-neuvième siècle, sont encore très attachés à la terre. Beaucoup d'artisans des métiers à domicile sont de simples paysans, anciens serfs. Beaucoup d'ouvriers de la grande industrie conservent leur place au village et y retournent à la première occasion. D'autre part, la distinction est nette entre les ouvriers d'art ou spécialisés, qui sont prêts à suivre les doctrinaires marxistes et seront le levain révolutionnaire de 1900 à 1914, et les « ouvriers noirs », à peine dégrossis qui font la liaison entre la campagne et la ville. D'ailleurs la classe ouvrière russe est numériquement fort faible. Elle ne fournit qu'une maind'œuvre tout à fait médiocre, le travail n'étant guère

aimé dans ce pays oriental. Quoi qu'il en soit, c'est dans les quartiers ouvriers de « Piter » (Petrograd) que les intellectuels aigris trouveront le terrain le plus propice pour leur propagande révolutionnaire. Paysans et ouvriers n'ont pris conscience que très récemment de la précarité de leur situation et sous la pression des éléments éclairés de la société russe.

Les intellectuels. — La société intellectuelle russe, 1' « intelliguentsia », est l'une des plus intéressantes parmi les élites de l'Europe. Les Occidentaux lui trouvent ajuste titre des qualités d'intelligence et de sensibilité exceptionnelles, une variété de dons inconnus dans nos pays déjà fatigués par une longue civilisation; malheureusement elle tend à pécher par le manque de volonté. Relisez la littérature russe du dix-neuvième siècle et vous serez frappé du nombre des types qui, avec des qualités brillantes, un savoir exceptionnel, une intelligence extrême, gaspillent leur vie, faute de volonté, faute d'une norme. Le Russe a l'horreur de la règle. Cette classe intellectuelle se divise en deux groupes. D'abord ceux qui sont restés vraiment russes et (jui ne voient le salut de la Russie que dans la tradition proprement slave ou plutôt granderussienne. Ceux-là penchent vers un certain mysticisme nationaliste étrange et attirant d'ailleurs pour l'étranger. A l'autre extrémité de la classe intellectuelle russe, il y a les zapadniki, les occidentaux, c'est-à-dire ceux qui, suivant l'impulsion de Pierre le Grand, ont

Mendiant russe.

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été demander à l'Occident les leçons qu'ils jugeaient l'orientale Russie incapable de leur donner. Ceux-là sont les plus nombreux, mais on peut les diviser en deux groupes suivant qu'ils gravitent autour de l'Allemagne ou autour de la France et de l'Angleterre. Avant 1914, les amis de l'Allemagne étaient nombreux. L'Allemagne était si accueillante! Ses universités, ses laboratoires, ses bibliothèques, s'ouvraient généreusement à toute cette classe intellectuelle qui se contentait en Russie d'une opposition passive. Au contraire, la France accueillait les aigris, les mécontents, ceux qui ne trouvaient point en Allemagne la liberté de penser et d'écrire, de disserter à perte de vue sur des sujets d'ordre politique... Les uns et les autres étaient loin du peuple : ils l'aimaient, mais d'un amour distant.

La bourgeoisie commerçante. — Néanmoins, paysans, ouvriers et intellectuels étaient les éléments les |ilus sympathiques de la Russie à la fin du dix-neuvième siècle. La vraie bourgeoisie russe l'était moins. A Moscou, des fils de serfs venus à la grande ville pour y exercer tel négoce vulgaire, s'étaient enrichis prodigieusement. Ces Kouplsy (ou marchands) parvenus sans instruction et sans goût, au moins a la première génération, brassaient les millions, et leur

idéal était de faire construire à Moscou même des hôtels particuliers, sou-, vent sans étage, entourés de jardins délicieux et où le luxe le plus hétéroclite régnait. Ce sont ces bourgeois, gros mangeurs et Ijuveurs, très entichés des préjugés de caste qu'Ostrovski a peints avec tant de virtuosité dans ses drames qui ont fait fortune sur la scène moscovite. Il s'en faut d'ailleurs, que tous ces marchands aient été des béotiens. La deuxième, la troisième génération s'affinait généralement et il y a eu à Moscou au cours du dix-neuvième siècle toute une série de Mécènes qui ont encouragé le développement artistique et intellectuel de la cité (tels Morozov, l'un des principaux manufacturiers de la ville, Chaniavski, etc.). Mais ils n'ont, pour ainsi dire, joué aucun rôle politique et ils se sont presque toujours tenus en marge des mouvements d'idées.

Les impôts.

Scène représentant une famille de paysans dans l'isba, consternée à l'annonce

d'une augmentation d'impôts.

Tableau de Orlov (Galerie TretiakowJ.

La bureaucratie. — • Encore moins intéressante était la bureaucratie russe. Elle est légendaire — et à juste titre. Ce qui caractérise surtout le bureaucrate de la fin de l'ancien régime russe, c'est sa vénalité. Du haut en bas de 1' « échelle des rangs >, c'est la corruption la plus éhontée. Le bakchich règne en souverain maître. Tel fonctionnaire ne se décide à accorder la concession de chemin de fer demandée que si on lui laisse un portefeuille bourré sur la table; tel autre a le cynisme d'inscrire sur la buée qui recouvre un miroir à sa portée le chitïre du pourboire. D'ailleurs, ce qui est plus grave, c'est que cette bureaucratie, en général, n'est point russe. Elle est recrutée en grande partie parmi les éléments germaniques des provinces de l'Ouest, parmi ces hobereaux de Livonie ou de Latgale, durs à leurs paysans et âpres au gain. Ceux-là, du haut de leur occidentalisme, méprisent les Russes dont la placidité et la résignation orientt les contrastent avec leur cupidité et leur esprit méthodique. Ces éléments germaniques emplissaient les ministères, les chancelleries, encombraient l'armée. Il suffit d'ouvrir un annuaire de IÇI4

«iîj^^ il

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pour constater le nombre inattendu de von... qui sont généraux, officiers dans l'armée russe ou diplomates.

L'aristocratie. — Contre cette bureaucratie tatillonne, mesquine et malintentionnée, la fleur de l'aristocratie russe ne peut grand'chose. A vrai dire, cette aristocratie est en partie usée par plusieurs siècles de débauche. Elle vit plus volontiers sur la Côte d'Azur qu'à Pétersbourg et à Moscou, se décavant, passant joyeusement le temps, vivant des revenus de ses immenses domaines.

Car la seule richesse de cette aristocratie, c'est la terre sur laquelle peinaient avant 1861 des dizaines de millions de serfs. Les grands seigneurs en vivent et elle leur permet de mener joyeuse vie. A la faveur de leur absentéisme, des intendants implacables tyrannisent le paysan. Les hobereau.x, au contraire, ont une vie toute différente. Ces « gentlemen farmers » vivent dans des domaines, au milieu de leurs paysans. Melchior de Vogué qui les a bien connus décrit leur résidence. « Un corps de bâtiment en bois ou en briques, élevé sur perron, surmonté d'une attique en zinc, flanqué d'une tourelle à clocheton ou, plus modestement, d'une aile en retour ; quelquefois quand le « seigneur u est riche et peut réparer, toute cette bâtisse est d'un blanc de chaux éclatant sous les toits verts; le plus souvent les hypothèques de la banque de district rongent le seigneur et sa maison; on s'en aperçoit aux lézardes, aux bâillements des briques ou des revêtements de sapin, à la folle avoine qui poursuit l'ortie sur les marches du

perron. Derrière la maison, une allée de tilleuls joint la grande route; devant, un verger de cytises et de saules descend en pente douce vers l'étang, l'immuable étang aux eaux mortes, dans le creux du ravin... On croirait qu'aucun vent n'a jamais ridé cette eau sous les joncs. Calme et inculte comme l'existence de la famille qui végète là, elle subit la couleur du nuage qui passe, rose le matin, grise le jour; il semble que, si la maison disparaissait, ce vieu.x miroir figé en garderait l'image par habitude et aussi les souvenirs, les pensées des enfants qui ont grandi sur ses bords. » C'est une vie monotone que mène le hobereau entouré de sa famille. Le temps se passe en visites entre voisins. Le maître de français inculque aux enfants la connaissance des langues occidentales. En général, cette aristocratie campagnarde éloignée des villes et de leur corruption est plus saine que l'autre; elle est aussi plus près du jjeuple. C'est en partie parmi elle que l'on recrutera les représentants des zemslvos, et il n'a peut-être pas tenu qu'à elle d'éviter à la Russie une coûteuse et sanglante révolution.

Après le diner.

Tableau de Kouznetzov.

m. — La littérature russe au dix-neuvième siècle.

Qui veut connaître la vie sociale et politique de la Russie au di.x-neuvième siècle doit étudier ses écrivains. Il est peu de littérature plus vivante que la littérature russe au dix-neuvième siècle,

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