‹ La Russie de 1789 à 1914Chapitre 19 sur 23 · HISTOIKE UNIVERSELLE ILLUSTRÉE — TOME VI · texte numérisé non relu

HISTOIKE UNIVERSELLE ILLUSTRÉE — TOME VI

SITUATION DE LA RUSSIE A LA FIN DU DIX-NEUVIEME SIÈCLE

et l'on a pu dire avec raison qu'elle a été « un phare brillant au milieu des ténèbres de la nuit sociale « (G. Alexinski). La littérature russe est en effet profondément sociale non seulement parce que les poètes russes ont presque tous revendiqué le droit de maudire les régimes corrompus et corrupteurs et de plaider pour le peuple, parce que beaucoup ont souffert, de leur chair pour le peuple. Pouchkine a été quelque temps déporté, Rylêev fut pendu à la suite du complot des décembristes; Ogarev, l'ami d'Herzen, émigra; Pisarev connut la prison; Tchernychevski vécut as bagne sibérien; surtout Dostoevski qui a raconté, dans la Maison des Morts, la vie atroce du forçat politique et qui fut condamné lui aussi; mais aussi parce que la littérature fut une arme d'opposition contre un régime exécré des intellectuels.

Grandes divisions de la littérature russe au dix-neuvième siècle. — On peut diviser l'histoire des lettres russes au dix-neuvième siècle en trois périodes. La première s'étend de la mort de Catherine II à l'avènement d'Alexandre I*^"". C'est la moins intéressante. Les écrivains russes de cette époque se contentent trop souvent d'imiter servilement l'Occident. Puis vient la période romantique, brillante éclosion de poésie, malheureusement d'inspiration encore en

partie étrangère. Enfin depuis le début de la décade 1830-1840, une troisième époque a commencé. Elle dure toujours. La Russie s'est dégagée finalement des influences étrangères, le génie national a pris définitivement conscience de lui-même. C'est une époque de réalisme d'une originalité rare. Dans la première période, deux noms culminent : ceux de Karamzine et de Krylov. La seconde est représentée par Griboedov, Pouchkine, Lermontov. La troisième, préparée par l'cfeuvre de Gogol, se signale par les grands noms d'I. Tourguenev, Dostoevski, Tolstoï et Gorki.

Première période. — Elle est assez courte. Elle est la continuation de celle qui commence dès la mort de Pierre le Grand. Le critique russe Bêlinski a pu écrire : « Notre littérature commence en 1739, à l'apparition de la première ode de Lomonosov. » C'est effectivement Lomonosov qui a créé la

Ivan Krylov.

Gravi; par Uuiican (C.ibinel des estampes).

prose russe en l'émancipant définitivement du slavon. L'historien Karamzine (1765-1828) qui ferma le dix-huitième et ouvrit le dix-neuvième siècle, a continué l'œuvre de Lomonosov. Il a subi fortement l'influence de J.-J. Rousseau, mais il est aussi, par certains côtés, l'ancêtre des slavophiles. Son nom demeure attaché à sa Grande Histoire de Russie, qui se lit encore malgré ses longueurs; mais la renommée lui vint, en son temps, du court roman La Pauvre Lise, qui fit pleurer toute la Russie.

Dans son genre, Krylov (1768- 1844), quoiqu'il ait fortement imité notre La Fontaine ainsi que d'autres fabulistes, est extrêmement original. Ses fables, qui ont été traduites dans toutes les langues de l'Europe, ont une saveur russe tout à fait exceptionnelle. Peu d'écrivains ont été plus populaires, ses vers sont devenus proverbes.

Deuxième période. — Pouchkine. — Le petit groupe littéraire de 1' « Arzamas » oij fréquentèrent certains décembristes prépara de 1815 à 1820 un mouvement littéraire nouveau qui correspond à notre romantisme. Le poète Joukovski (1783-1852) avait d'ailleurs préparé le terrain en publiant de bonnes traductions des poètes anglais, en assouplissant la langue poétique. Pouchkine (1799-1837) fut le véritable chef de chœur de l'«Arzamas» et du romantisme russe. Il n'était pas de sang purement russe, descendant d'un nègre abyssin, esclave volé au sérail de Constantinople, adopté par Pierre le Grand qui l'avait marié avec une dame de la Cour. Il avait reçu au lycée de Tsarskoë-Selo une éducation française, puis avait subi l'influence de

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Byron et enfin s'était tourné vers Shakespeare. On chercherait en vain dans l'œuvre de Pouchkine l'empreinte slave. C'est un romantique qui eût pu naitrc aussi bien en Angleterre qu'en Allemagne ou en France. Son style est châtié et pur, presque classique et l'on a pu dire avec raison qu'il « représente l'aristocratie cosmopolite à laquelle il appartient ». Dans Eugène Onéguine, il a écrit une page d'histoire contemporaine, décrivant l'intellectuel russe de son époque, enfant gâté qui, du haut de sa soi-disant supériorité intellectuelle, méprise les autres hommes. Dans son poème dramatique Boris Godonnov, il a sacrifi',', comme les romantiques occidentaux, à l'histoire.

Il devait finir tragiquement dans un duel, avant d'avoir pu donner toute sa mesure, mais en tout cas, comme il l'avouait lui-même, après avoir bien joui de tout et pleinement et il se savait glorieux à jamais : « Le bruit de mon nom, écrivait-il, courra par toute l'immense Russie, et tous les peuples qui vivent chez elle me nommeront, et le descendant orgueilleu.v des Slaves, et le Finnois, et le Toungouse aujourd'hui sauvage, et le Kalmouk des steppes. Et pendant bien longtemps je serai cher à mon peuple parce que ma lyre a suscité de bons sentiments, parce que dans un siècle brutal, j'ai célébré la liberté, j'ai prêché l'amour pour les déchus. »

Lermontov. — La tristesse désenchantée â'Onéguine se retrouve dans « le héros de notre temps », Petchorine que Lermontov nous dépeint, évoluant en ce Caucase pittoresque qu'il a su si bien voir et décrire. Lermontov (1S14-1841) procède à la fois de Byron et de Vigny, mais il a su aussi fort bien exprimer l'état d'âme de son siècle : <■ Je regarde, dit-il, avec tristesse notre génération; son avenir est vide et sombre; sous le fardeau du savoir et du doute, elle vieillira dans l'inaction. Nous sommes riches dès le berceau des fautes de nos pères et de leur tardive intelligence et déjà la vie nous fatigue comme une route plate, sans but, comme un festin dans une fête qui nous est étrangère. » 11 pressentait sa fin prématurée (il fut tué à l'âge de vingt-sept ans dans un duel). Il fut en somme le Vigny russe; sa grande originalité fut son orientalisme, ses descriptions enchanteresses des paysages où Petchorine promène sa fatigue de vivre.

Alexandre Pouchkine.

(Cuibinet des estampes.)

Griboedov. — Déjà Griboedov est autre. Il a bien peu écrit, mais sa comédie Le il/a/ rfe /rop d'esprit [Gore ol ouma) qui échappe à toute classification est un chef-d'œuvre. Il est beaucoup plus russe que romantique. Il laisse déjà pressentir l'école réaliste et nationale des « années Quarante «.

Vers la troisième période. — Bientôt en efïet le romantisme est épuisé. On se lasse peu à peu de ces variations sur un même thème. Et puis on commençait à comprendre toute la richesse du fonds national. Le romantisme lui-même s'était orienté dans cette voie en exploitant la veine de l'histoire nationale. Les critiques jouèrent un rôle important dans cette évolution. Déjà dans sa Lettre philosophique, Tchadaev constatait que la Russie avait été jusqu'alors une branche parasite de l'arbre européen : » Solitaires dans le monde, nous ne lui avons rien donné ni rien pris : nous n'avons pas ajouté une idée au trésor de l'humanité, nous n'avons aidé en rien au perfectionnement de la raison humaine. » Et Bêlinski, le Sainte-Beuve russe, renchérissait : « Nous sommes des gens sans patrie, pis que cela, des gens qui ont un mirage pour patrie. » Ce sentiment de malaise ne devait d'ailleurs point durer longtemps. Des forces nouvelles naissent, le Dickens ou, si l'on veut, le Balzac russe, le cosaque Gogcl apparaît.

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Gogol. — Nicolas Vassiliévitch Gogol (1809- 1852) est le premier coryphée du roman russe. Ce Petit-Russien, à l'humeur maligne et au rire sonore, est né près de Poltava, en pleine région de terres noires. Il a été bercé dès l'enfance par les contes cosaques et, toute sa vie, il gardera la nostalgie de la steppe. A vingt ans, venu dans la grande ville, il a connu la monotone vie du tchinovnik. C'est le moment où il a conçu son fameux Akaky Akakiévitch, devenu légendaire. Dans Taras Boiilba, poème épique en prose, il raconte avec simplicité la vie saine et gaie des Cosaques. Dans le Revisor (l'Inspecteur), il quitte son rire jovial et franc pour critiquer amèrement une bureaucratie décadente; mais où Gogol se surpassa, ce fut dans les Ames mortes, véritable tableau des mœurs publiques. Les « âmes mortes », ce sont les serfs décédés qu'un aventurier achète à vil prix pour les revendre ensuite. C'est pour l'écrivain l'occasion de dépeindre les différentes classes de la société et de faire preuve de ce sentiment de fraternité évangélique qu'on retrouvera dans l'œuvre de Tolstoï et de Dostoevski.

Gogol est donc beaucoup plus qu'un satirique. Il est surtout un admirable peintre de la nature russe, 11 annonce les écrivains des années Quarante.

Troisième période. — Après plusieurs décades de compression, la Russie, comme presque toute l'Europe, essayait de secouer le joug qui pesait sur elle. A la surface, elle était inerte et silencieuse, mais au-dessous les idées occidentales cheminaient. Beaucoup de jeunes gens allaient étudier dans les universités allemandes et en revenaient bourrés d'idées hégéliennes; d'autres restaient fidèles à la tradition russe. L'opinion publique s'habituait à voir dans les écrivains ses porte-paroles, ses guides. Ce fut une belle floraison. C'est le temps de Gontcharov (1814-1891), artiste délicat qui sut inventer un type : Oblomov, 1'» intellectuel pensant, mais non actif », en qui « des pensées s'allument parfois, qui errent dans sa tête comme des vagues dans la mer, puis, grandies, font flamber tout son sang. Alors, ses muscles tressaillent, ses veines se gonflent et ses intentions se transforment en aspirations. Voilà que les aspirations vont se réaliser... » Mais alors, Oblomov, de se dire : « A quoi bon.? » C'est aussi celui de Pisemski (1820-18S1) que son réalisme assez brutal a fait parfois comparer à Zola et qui, dans son drame Arrière destinée, a peint d'une manière poignante la misère du pauvre exploité et déshonoré par le riche.

Tourguenev. — Mais nous arrivons ainsi à Ivan Tourguenev (1818-1883). I' fut et restera le plus grand des écrivains des « années Quarante ». Son enfance s'était écoulée, calme et paisible, dans une de ces nichées de gentilshommes telles qu'il les a peintes. Il eut bien des gouverneurs français et allemands, mais ses vrais amis furent les chasseurs avec qui il aimait à courir les bois et les marais des environs d'Orel. Pourtant, il sortit de son nid pour quelques années et alla se « jeter la tête la première dans la mer allemande ». Il en sortit occidentalisé à jamais et devenu le plus intransigeant adversaire du servage. Ses premières œuvres, les Récits d'un Chasseur, que la censure laissa naïvement paraître en détail, ont un caractère social très prononcé. Derrière la poésie du style, dans une langue riche, exacte et souple, Ivan Serguievitch fait le procès du servage. Il paya de l'exil sur ses terres sa courageuse tentative. Tourguenev a su, et ce n'est pas là son moindre mérite, nous révéler des types russes d'une vérité exceptionnelle. Dans Roudine, il nous représente un idéaliste, beau parleur, mais incapable d'action, et contre qui tourne toute épreuve de l'existence, faute de caractère; Tourguenev a su également imaginer de douces physionomies de femmes, plus sympathiques que ses hommes, des âmes simples et honnêtes, souvent douées d'une grande volonté comme la « Lise » de la Nichée de gentilshommes. Enfin, dans Pères et Fils, Ivan Tourguenev a, le premier des romanciers russes, décrit une génération d'intellectuels dans la personne du nihiliste Bazarov. Chose étrange, les réformes d'Alexandre II pour lesquelles il avait fait tant, lui firent perdre de son optimisme et quand, en France, où devaient le retenir des liens fort chers, il donna Fumée (1868), on sentit que l'écrivain avait perdu sa candeur d'autrefois. Sa dernière œuvre, Désespoir, clôt tristement la série de ses œuvres. Il n'en reste pas moins que nul n'a mieux qu'Ivan Serguievitch peint le paysan russe, « doux, résigné, endormi, touchant dans ses souffrances comme l'enfant qui ne sait pas pourquoi il souffre; malin et rusé d'ailleurs » (E.-M. de Vogué) et les petits propriétaires

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de la campagne, les intellectuels, bref, la vie de son temps. Nul historien de la Russie du dixneuvième siècle ne pourra se passer de feuilleter les pages où il a consigné avec une fidélité exceptionnelle la vie même de son époque.

Ostrovski. — • Tourguenev avait ouvert une voie et quoique sa vie se soit en grande partie passée à l'étranger, il avait attiré l'attention des écrivains sur les sujets proprement russes. Ostrovski (1824-1886), dans ses pièces qui constituent encore aujourd'hui presque tout le répertoire de la comédie russe, a exploité uniquement la veine locale. Il a trouvé dans la bourgeoisie moyenne et commerçante de Moscou des types d'une originalité rare, mais qu'il sera toujours difficile à un étranger non initié à la vie moscovite de comprendre et d'apprécier.

Alexis Tolstoï (1817-1875), auteur d'une trilogie dramatique: \z. Mort d'Ivan le Terrible, le Tsar Fedor Ivanovitch et le Tsar Boris, et d'un roman historique : Le Prince Serebrianny, va chercher dans l'histoire russe ses sujets.

Tourguenev était un aristocrate. La vie l'avait favorisé singulièrement, et il a pu, sans soucis matériels, se donner à la littérature. Avec Nekrassov (1821-1876) et Dostoevski (1821-1881), nous trouvons encore cette large sympathie humaine, trait distinctif des années Quarante, mais elle nous semble plus douloureuse, parce que nous sentons que ces deux écrivains ont cruellement souffert de l'existence et que c'est la vie toute frémissante qu'ils nous présentent dans leurs œuvres.

Le poète et le romancier des humbles. — Nekrassov et Dostoevski. — Nicolas Nekrassov (1821- 1876) a lutté toute sa vie contre la misère: il est le chantre des humiliés et des offensés. S'inspirant de la nature grande-russienne, revêche et mélancolique, il a pleuré dans ses vers les meurt-defaim et les mendiants. Il a évoqué l'humide et décevant Pétersbourg « avec ses innombrables bureaucrates et hommes d'affaires, sa misère et sa prostitution, ses littérateurs et ses vendeurs de journaux «(Alexinski). Son influence fut immense, moindre peut-être que celle du romancier Dostoevski.

Dostoevski naquit en 1821 à Moscou dans l'hôpital des pauvres oh son père, un médecin, était attaché. Dès son enfance, il observe moins la nature que la psychologie humaine. L'absence d'éducation classique, loin de lui nuire, lui donna une originalité. Nul écrivain n'a eu de plus durs débuts. La misère l'a harcelé pendant des années. De fréquents accès d'épilepsie l'accablaient et le rendaient pessimiste. Dès l'âge de vingt ans, Nekrassov le présentait à Bêlinski et lui prédisait sa gloire future. Mais bientôt, compromis dans la conspiration de Petrachevski, il fut condamné à mort et gracié seulement après un simulacre d'exécution. Sa vie au bagne lui inspira ses souvenirs de la Maison des morts, où il a fidèlement dépeint les tortures endurées par les condamnés politiques en Sibérie et qui ont eu la même importance, sur l'évolution sociale de la Russie, que les Récits d'un chasseur. Quand il revint en Russie, il trouva un pays transformé, tout à la joie de la prochaine émancipation. Il composa alors Humiliés et Offensés. Puis de 1865 à 1871, se succédèrent trois grands romans : Crime et Châtiment, l'Idiot, les Possédés. Crime et Châtiment est, comme on l'a dit, la plus profonde étude de psychologie criminelle qui eût été écrite depuis Shakespeare. Rien de comparable à l'élan de large et profonde sympathie qui se dégage des pages tragiques où le malheureux Raskolnikov se débat en vain contre l'implacable obsession. Dostoevski va si loin dans son penchant pour les misérables et les criminels, les simples d'esprit et les souffrants qu'il en vient à leur donner la suprématie. Dostoevski en arrive presque, — et il ne sera pas le seul, — à sanctifier l'idiot et l'inactif. Aussi est-il difficile à comprendre pour un Occidental. On souffre en le lisant et, malgré toute sa puissance d'analyse psychologique et son réalisme prodigieux, il aura toujours de sérieux détracteurs. Comme l'a très bien dit de Vogué : « C'est un voyageur qui a parcouru tout l'univers et admirablement décrit tout ce qu'il a vu, mais qui n'a jamais voyagé que de nuit. »

Saltykov(Chtchcdrine)[\'è2()-\&'èS). — Chtchédrine avait débuté dans la littérature en même temps que Dostoevski. Il a dans ses « nouvelles » et ses « esquisses » fustigé toute la société russe contemporaine. Son procédé, c'est l'ironie froide. C'est un sabreur. Il y a déjà beaucoup

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de pessimisme dans Chtchédrinc. C'est d'ailleurs là un caractère général de la littérature russe du temps. C'est surtout à partir de 1880 que commence la période dite de !'« analyse ». La réaction politique, la déception des intellectuels qui n'avaient point trouvé auprès du peuple l'accueil qu'ils espéraient furent pour beaucoup dans cette espèce de crise de découragement et d'amertume.

Chtchédrine a mis en scène les ridicules des diverses classes de la. société [Histoire d'une ville, par exemple).

Tchékhov (1860- 1904). — Tchékhov a peint dans 1' « atmosphère des jours gris » d'alors des intellectuels qui ne vivent guère, qui semblent mourir peu à peu. D'ailleurs il a su parfois, grâce à un talent assez souple, atteindre soit à un comique intense, soit à une rare amertume.

Mais les deux artistes les plus puissants de la fin du dix-neuvième siècle sont le comte L. Tolstoï et Maxime Gorki.

Tolstoï (1828-1910). — Plus jeune que Tourguenev et Dostoevski d'une dizaine d'années, L. Tolstoï, « gentilhomme solitaire et méditatif», ne relève d'aucun maître ni d'aucun groupe. Né en 1828, sa vie fut celle de presque tous les gentilshommes campagnards russes. Il reçut à la maison paternelle, à l'Université de Kazan ensuite, une éducation teintée d'occidentalisme. Il fut quelque temps officier, servit au Caucase et à Sébastopol, au moment du siège, puis voyagea; mais, après quelques années de vie mondaine, il se retira dans sa campagne d'Iasnaia Poliana près de Toula. De 1860 à sa mort il n'en sortit plus guère.

Tolstoï a écrit quelque part ; « J'ai vécu dans ce monde cinquante-cinq ans; à l'exception des quatorze ou quinze années de l'enfance, j'ai vécu trente-cinq ans nihiliste, au sens propre du mot : non pas socialiste et révolutionnaire, suivant le sens détourné que l'usage a donné au mot, mais nihiliste, c'est-à-dire vide de toute foi ». Pourtant le nihilisme de Tolstoï n'a pas toujours duré. Las à force de douter et de chercher, convaincu de la faillite de la raison humaine, il finit par tomber dans une sorte de mysticisme et s'agenouilla devant un Dieu que si longtemps il n'avait pas voulu connaître.

Il faut tenir compte de cette crise qui tourmenta l'écrivain pour comprendre la variété de son œuvre. Sa première composition fut les Cosaques. Ce livre fut un événement : il marque » la rupture définitive de la poétique russe avec le byronisme et le romantisme ». Tolstoï y a su admirablement peindre la nature russe. Dans Guerre et Paix, Tolstoï fait le tableau de la société russe au temps des guerres napoléoniennes. Il met en somme en scène la Russie dans sa lutte désespérée contre l'étranger.

Mais son chef-d'œuvre incontesté est Anna Karénine, où il essaya de fixer l'image de la société russe contemporaine. Avec un réalisme méticuleux, un souci inouï du détail, un impressionnisme extrême, il essaie de rendre la sensation matérielle de la vie. Ses types restent inoubliables, mais à mesure qu'il vieillit, Tolstoï devient de plus en plus moraliste. Il se penche plus vers les déshérités. Il fait le procès de la vie des villes, stigmatise le « mensonge de la vie civilisée ». Dès la publication de Ma Religion, l'évolution se marque, elle s'est accentuée dans Résurrection, mais malgré tout, l'artiste demeure toujours et il est des plus grands. Dans la Puissance des ténèbres, il s'est même surpassé. Tolstoï n'a point fait école, mais son influence sur l'opinion russe a été incontestable et immense.

Maxime Gorki (né en 1869). — Tolstoï était un aristocrate qui alla au peuple. Pêchkov, dit Gorki (l'amer), est peuple lui-même, étant le fils d'un pauvre peintre en bâtiments. Sa jeunesse fut dure. Il dut vagabonder dans les steppes et sur les routes pour y chercher une misérable existence. Après avoir été un anarcniste individualiste, il se tourna vers le collectivisme socialiste. Ses romans : les Vagabonds, la Mère, étaient d'ailleurs peut-être plus connus à l'étranger qu'en Russie. Il est resté très près du peuple et, par ses peintures réalistes, il nous fait connaître l'existence âpre et difficile de l'ouvrier russe dans les faubourgs de la grande ville à la fin du dix-neuvième siècle. Gorki n'a d'ailleurs pas terminé son évolution et il n'est point possible que les années révolutionnaires ne laissent sur son âme vibrante d'artiste une empreinte, peutêtre décisive.

Tolsloi. — L'Homme de la Veritc.

Tahlfaii de Jan Stvka.

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, /• ,f "'^rrr ^ ,'''^°'"'*°" ^^^ ^917 a séparé en deux camps les écrivains russes : Gorki s est ralhe, Léon.de Andreev est mort en exil. Andreev avait commencé par être réaliste puis vers les années l88o, .1 avait rompu avec le réalisme pour glisser dans une sorte de symbolisme pessimiste II envisage avec tristesse la vie russe et l'on a pu dire que toute son œuvre est une apologie de la mort. Mais avec Andreev nous entrons dans la période actuelle. Ils seraient nombreux, ceux qu'il faudrait citer, mais ils sont encore très peu connus à l'étranger

'V. — Les arts de 1789 à 1914.

^ Varchilecture - Il s'en faut qu'en Russie tous les arts soient parvenus au dix-neuvième siècle a un haut degré d'originalité. A côté d'une musique d'un intérêt rare, d'une peinture qui commence a s affranchir des influences étrangères, les arts plastiques sont restés inférieurs i^ architecture, faute d'une matière favorable, a longtemps végété et est tout entière d'inspiration étrangère. Dans le milieu le plus spécifiquement russe peut-être, au Kremlin, par exemple, les influences italiennes se révèlent. Que dire de l'architecture des monuments de Petrograd où l'on retrouve le style italien ou l'imitation de l'antique.^ Quand les récents architectes abandonnaient l'imitation des Italiens, c'était pour prendre des modèles en Allemagne.

Dans les villes, l'architecture a très peu puisé aux sources du génie populaire et c'est ce qui fait son infériorité.

La sculpture. — Trop longtemps la sculpture russe resta conventionnelle et ne fut conçue que comme un moyen de glorifier la monarchie.

Le Français Falconet qui, appelé Maxi.ne Gorki.

par Catherine II, avait sculpté le

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