‹ La Russie de 1789 à 1914Chapitre 3 sur 23 · LE RÈGNE D^ALEXANDRE V · texte numérisé non relu

LE RÈGNE D^ALEXANDRE V

L'avènement (1801). — Autant Alexandre était sombre, autant la société russe se rasséréna. L'interprète de l'opinion, le poète Derjavine, dépeint le soulagement général : «Le rauque rugissement du Nord s'est tu; l'œil menaçant, terrible, s'est fermé... Sur le visage des Russes brille la joie... Les soupirs du peuple, les ruisseaux de larmes, les prières des cœurs ulcérés, s'élèvent comme une colonne de vapeur et enfantent la foudre dans la nuée; elle luit et tombe à l'improviste sur les orgueilleux faîtes des palais... O pouvoirs forts, songez-y et gardez-vous d'opprimer ceux dont le gouvernement vous fut confié. » « L'enthousiasme, dit un contemporain, était général, tous se réjouissaient, s'embrassaient dans les rues. » On voulait oublier le terrible cauchemar dont on venait de sortir. On sentait vraiment la joie de vivre et l'on évitait de gâter le présent heureux par le souvenir du passé maudit.

Alexandre 1'^^ arrivait donc au pouvoir sous les auspices les plus favorables. Il avait trentequatre ans. Au moins avait-il reçu une éducation hors de pair. Catherine II, sa grand'mère, avait voué toute son attention à ses petits-fils Alexandre et Constantin, mais Alexandre avait été son préféré et elle avait même songé à lui donner sa succession. Elle avait composé à son intention l'A B C de la grand'mère et constitué pour lui toute une bibliothèque de contes populaires. Il avait eu des maîtres éminents comme Kraft, qui lui avait enseigné la physique; Pallas, la botanique; le colonel Masson qui l'avait initié aux mathématiques; Michel Mouraviev qui lui avait inculqué des notions d'histoire russe, de littérature et de philosophie. Mais son vrai maître, celui qui eut sur son intelligence souple la plus grande influence, fut le Suisse La Harpe,

LE RÈGNE D'ALEXANDRE l^'' (1801-1825) 153

un républicain, qui joua un certain rôle dans la Révolution française et dans la Révolution suisse. Alexandre garda toujours des leçons de La Harpe une tendance vers les idées libérales. Il est vrai que Paul l^'' avait essayé d'initier son fils à la théorie militaire, mais il avait assez peu agi sur le jeune cerveau. De tant d'éducations diverses, Alexandre resta hésitant. Il n'eut jamais de constance dans les desseins. Il était intelligent et doué, mais paresseux et insouciant. De même qu'il avait laissé par faiblesse agir Pahlen et Bennigsen sans prévoir que Paul I^'' pouvait perdre en même temps la couronne et la vie, de même pendant toute sa vie, il ne sut jamais imposer aux événements sa volonté. En tout cas, Alexandre I*'' est, de tous les tsars, le moins simple, le plus énigmatique, le plus déconcertant. Il est peut-être par cela même une personnalité attirante et sympathique, ne serait-ce que par contraste entre son prédécesseur et son successeur.

Plusieurs routes s'offraient dès l'abord au jeune Empereur : ou bien revenir à la tradition et aux hommes de Catherine II qui vivaient toujours, en un mot suivre par exemple les inspirations d'un Karamzine; ou bien continuer la politique violente et capricieuse de Paul I'^'' en écoutant les avis de Rostoptchine; ou enfin s'inspirer des idées libérales de La Harpe. Le malheur voulut qu'Alexandre ne sut pas toujours, en choisissant une influence, se libérer complètement des deux autres. Au lieu d'aller droit son chemin, il bifurqua parfois. Aussi peut-on diviser le règne d'Alexandre I^"" en trois périodes. La première, de l8oi à l8iO, est celle des hésitations en matière de réformes et de politique; c'est la plus belle et la plus noble du règne. Une figure domine cette période, celle du libérai Spéranski. La seconde, de iSio à 1815, est la période de revirement; enfin, la dernière, la plus sombre de toutes, est la période de réaction. C'est le temps d'Araktcheev et de la dictature militaire (1815-1825).

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