‹ La Russie de 1789 à 1914Chapitre 4 sur 23 · I. — La première période · texte numérisé non relu

I. — La première période

Les nobles qui avaient participé au complot de mars attendaient leur récompense. Pahlen, dès le premier jour, avait brusqué le jeune Empereur : « Assez pleuré comme un enfant, s'était-il écrié, venez régner! » Les anciens hommes de Catherine II crurent que leur heure était revenue. Le Tsar ne put immédiatement les congédier, quoique, par leur esprit rétrograde, ils le choquassent profondément. Ils étaient tous des représentants du passé : le comte Pahlen, surnommé le « grand vizir livonien »; le comte Panine, Trochtchinski qui rédigea le manifeste d'avènement où on lisait que le nouveau Tsar gouvernerait « suivant les principes et d'après le cœur de Catherine II », Beklecher, Zavadovski, le comte A. Vorontsov; mais peu à peu, sous différents prétextes, le Tsar les écarta pour faire place au parti des jeunes qui était représenté par le prince polonais Adam Czartorisky, ami d'enfance d'Alexandre, Kotchoubeï, le comte Stroganov, Novosiltsev et surtout Spéranski.

Quand on vit que le Tsar choisissait délibérément la voie libérale, un grand enthousiasme saisit la société russe, enthousiasme qui se manifesta pleinement aux fêtes du couronnement à Moscou. Une ère nouvelle semblait s'ouvrir.

Les premières réformes. — Le premier acte du règne fut l'amnistie en faveur des victimes du régime arbitraire de Paul 1"-''". .^u cours des dix premiers jours de son règne, Alexandre rappela d'exil ou gracia 482 personnes. La prison de Pierre-et-Paul se vida complètement et sur ses murs quelqu'un écrivit : « Libre de locataires. » « Souhaitons que ce soit pour toujours! » aurait dit Alexandre. D'autre part, plus de 12. 000 fonctionnaires furent réintégrés dans leur poste. La chancellerie secrète fut abolie, le sort des prisonniers adouci, on leva l'interdiction d'introduire des marchandises étrangères et on laissa entrer librement en Russie et en sortir. Les imprimeries qui avaient été fermées sous le règne précédent purent se rouvrir. Le parti des jeunes triomphait.

Ale.Kandre les avait groupés en un « Comité de Salut public » et le Tsar et ses jeunes amis se mirent aussitôt à l'œuvre. Les leçons de La Harpe avaient porté leurs fruits. Sur la médaille frappée en souvenir du couronnement, on lisait que la « loi est un gage de bonheur pour tous

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et pour chacun ». On retrouve les mêmes idées dans le préambule d'un projet de constitution que le comte Vorontsov, imbu d'idées anglaises, présenta au Comité. On y lisait que « la loi doit être à la base de tout gouvernement et que les peuples ne sont pas faits pour les souverains, mais les souverains pour les peuples ». Le projet de Vorontsov prévoyait d'ailleurs Vhabeas corpus, les libertés de conscience, de pensée et de parole, etc.. Mais le Tsar demanda à réfléchir : tant d'innovations l'inquiétaient, et l'on renonça provisoirement à la Constitution.

Le Triumvirat. — C'est alors que Stroganov proposa la création d'un comité de trois membres, le Triumvirat, qui comprit Stroganov, Czartorisky, Novosiltsev. Stroganov était le plus ardent; Czartorisky, le plus désintéressé; Novosiltsev, le plus réfléchi. Le Triumvirat se mit immédiatement à la tâche et commença à préparer pour la Russie une monarchie tempérée par

les lois et les institutions, bref ce que l'Angleterre et la France étaient seules à posséder dans toute l'Europe. C'était là une hardiesse extrême. L'Empereur écoutait bienveillamment les propositions de ses jeunes amis; mais déjà l'on remarquait qu'il était difficile de discuter avec lui par suite d'un entêtement regrettable. De temps en temps, La Harpe venait assister aux délibérations du Triumvirat, mais il ne prenait pas de part active à la discussion et se contentait de remettre des mémoires au Tsar.

Le Comité divisa son travail en trois parties ; d'abord l'étude de la situation réelle du pays, puis l'introduction de réformes dans les différentes branches de l'activité gouvernementale, enfin l'élaboration d'une constitution.

Le premier résultat pratique des délibérations «lu Comité fut l'abolition des collèges qu'avait créés Pierre le Grand et leur remplacement par des ministères (oukaze du 8 septembre 1802). Jusque-là, en effet, le Tsar était aidé par le Sénat, corps administratif et judiciaire, et par les quatre collèges de la Guerre, de la Marine, des Affaires étrangères et du Commerce. Désormais, afin de donner plus d'unité à la politique générale, on créa huit ministères et un Conseil des ministres. A la tête des ministères, on plaça, à la suite d'une transaction, des représentants des anciens partis et des « jeunes ». C'est ainsi que le ministre des Affaires étrangères fut le comte Vorontsov et son adjoint le prince Czartorisky. Kotchoubeï reçut le portefeuille de l'Intérieur et fut aidé par Stroganov; quant à Novosiltsev, il ne fut nommé sous-secrétaire d'État que l'année suivante; le département de la Guerre fut administré par le général Viasmiatinov, la Justice par Derjavine, les Finances par le comte Vasiliev, le Commerce par le comte Roumantsev et l'Instruction publique par le comte Zavadovski.

En même temps, les pouvoirs du Sénat furent étendus; il reçut même le droit de remontrance au cas où un oukaze ne serait pas en conformité avec le reste de la législation. Mais, quelque temps après, le Sénat ayant voulu, sur l'initiative du comte Potocki, user de ce droit, le Tsar fut très mécontent et il ne le cacha point. « Élevé dans l'atmosphère russe du despotisme, il aimait la liberté moins pour elle-même que comme un jeu de l'esprit. » Il était, si l'on en croit Vigel, « un vrai Russe, et dans ses veines coulait l'amour du pouvoir, modéré seulement par la paresse et l'insouciance «. — « Tu veux toujours me faire la leçon, disait le Tsar à Derjavine : après tout, je suis un empereur absolu et je veux qu'il en soit ainsi. » Bref, c'était un tempérament curieux que celui d'Alexandre, et Czartorisky l'avait bien compris quand il disait qu'Alexan-

Dessiné et ■

Alexandre l^"".

avé par Beiioist (Cabinet des estampes).

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dre I^'' « aimait plus l'apparence de la liberté que la liberté elle-même et qu'il aurait donné la liberté au monde entier pourvu que... tous fussent soumis exclusivement et volontairement à sa volonté ». Aussi serait-ce une grave erreur de croire qu'Alexandre fut très libéral même au cours de la première moitié de son règne. En réalité, il se laissa entraîner parfois, un peu malgré lui, par le Triumvirat; mais au moment même oîi il s'engageait sur la voie des réformes, il ne faut pas oublier que l'étoile d'Araktcheev commençait à briller de nouveau. Ce qui caractérisa donc les réformes de cette époque, ce fut un mélange de hardiesse et de timidité. De grands espoirs..., de médiocres innovations I

Mesures en faveur des serfs. — Nulle part cette impuissance n'est plus visible que dans la question si grave du servage. Le petit comité qui entourait Alexandre s'était prononcé ouvertement contre le servage. Kotchoubeï et Stroganov conseillaient ouvertement une réforme radicale, Czartorisky osait dire que le « droit du seigneur sur le paysan est si horrible qu'on ne doit rien craindre pour le supprimer »; mais La Harpe et Novosiltsev eussent voulu qu'on procédât avec circonspection.

L'initiative du comte S. -P. Roumantsev, qui demanda la permission d'affranchir ses serfs en leur donnant de la terre, encouragea le Tsar à entrer, timidement d'ailleurs, dans la voie des réformes. L'oukaze de 1803, dit « oukaze des agriculteurs libres II, permit aux propriétaires de conclure avec leurs serfs des contrats leur concédant, sous certaines conditions, la liberté et la terre. Les affranchis devraient toujours payer au propriétaire une indemnité déterminée, soit immédiatement, soit par paiements échelonnés sous forme de redevances ou de taxes. Cet oukaze, qui ne rendait nullement obligatoire l'affranchissement, passa en général presque inaperçu; il ne provoqua sous le règne d'Alexandre I*'' que 47.153 affranchissements.

Diverses autres mesures adoucirent quelque peu le sort du serf. L'oukaze du 28 mai 1801 avait interdit la vente des paysans sans la terre et prohibé l'insertion des annonces pour de pareilles ventes. Bientôt les serfs reçurent le droit de se marier sans le consentement du seigneur : des tribunaux inférieurs élus par des serfs les jugèrent, et le maître ne put infliger que quinze coups de bâton h son serf.

Prince Adam-Georges Czartorisky.

Gr.ivc p.»r Nougucz (Cabinet tics estampes).

Alexandre I"' et l'instruction publique. — Alexandre I^f avait, dès le début de son règne, aboli la censure préventive. Un esprit public allait se développer; les réformes dans le domaine de l'instruction publique contribuèrent à former cet esprit public. Rien que la création d'un ministère de l'Instruction publique dénotait chez Alexandre le dessein de contribuer à ce développement.

Jusque-là, il n'y avait en Russie que trois universités : celle de Moscou, fondée sous Klisabcth de Russie; celle de Vilna, en territoire polonais; celle de Dorpat dans les provinces baltiques. Alexandre en fit créer trois nouvelles : Pétersbourg, Kharkov et Kazan. .\ chacune de ces universités correspondit une circonscription ayant à sa tête un curateur. La section russe de l'Académie de.-! Sciences qui avait été supprimée sous Paul I*'' fut rétablie. On créa les lycées de Tsarskoc-Sclo, d'Iaroslavl, de Nèjine. Quinze corps de cadets furent créés pour l'instruction militaire de la noblesse. Knfin, de nombreuses sociétés savantes furent encouragées.

Spéranski et le projet de constitution. — L'homme qui représentait le mieux les aspirations libérales de cette époque, celui à qui revient l'honneur de toutes les grandes idées, fut Spéranski.

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Michel Spéranski était né en janvier 1772 dans le village de Tcherkoutino (gouvernement de Vladimir). Il était le fils d'un pauvre prêtre. Il fit ses études au séminaire de Vladimir, puis à l'Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg où il revint bientôt comme professeur de mathématiques. Au lieu d'entrer dans l'Église, il fut remarqué par le prince Alexis Kourakine, ministre de l'Intérieur, à qui il plut par ses qualités éminentes de travailleur intelligent et méthodique. Spéranski écrivait correctement le français et admirait les institutions françaises. Instruit, très patriote, il était admirablement qualifié pour réaliser les idées du Tsar.

A Erfurt, Alexandre posa à Spéranski la question suivante : « Comment trouves-tu l'étranger.? — Chez nous, répondit celui-ci, les hommes valent mieux, mais ici les institutions sont meilleures. -- C'est aussi mon avis », répondit le Tsar. A la suite de cette conversation, Spéranski fut chargé par Alexandre de préparer un projet de constitution. Spéranski reprit donc l'œuvre du Triumvirat qui était restée lettre morte et, s'inspirant des idées de centralisation qui caractérisaient alors l'œuvre napoléonienne, il dressa le plan d'une organisation nouvelle de l'Etat. Il devait y avoir au-dessus du Tsar, mais émanant de lui, un Conseil d'Empire qui recevrait des attributions très étendues. Composé des principaux dignitaires de l'État, il devait être le pouvoir législatif. Le Conseil d'Empire serait divisé en quatre départements ; Guerre, Lois, Économie politique, Affaires civiles et ecclésiastiques. La plus grande originalité du projet résidait dans le caractère représentatif des assemblées d'arrondissement, de district et de gouvernement, qui devaient se réunir tous les trois ans. Le plan de Spéranski fut présenté à l'Empereur en octobre 1809. Dans l'esprit du ministre, ce ne devait être là qu'un début. Une réforme financière suivrait, ainsi qu'une refonte générale des lois. Il eût volontiers établi un budget régulier et consigné le passif au grand-livre de la Dette publique. D'autre part, il rêvait de donner à la Russie un code analogue au Code Napoléon. A Erfurt, il s'était rencontré avec Dupont de Nemours et l'avait fait nommer membre correspondant de la Commission de codification. Connaissant l'esprit hésitant d'Alexandre I'^'', Spéranski proposa une application progressive du plan de constitution. Mais le caractère instable d'Alexandre le fit s'arrêter à mi-chemin. De tout le plan de Spéranski, l'on ne voulut retenir que le Conseil d'Empire, qui fut convoqué le i^'' janvier 1810 et qui, — ô ironie, — eut un de ses départements présidé par Araktcheev, l'ennemi juré de tout progrès. On peut dire qu'ici se termine la première période du règne d'Alexandre : celle des oscillations dans le sens libéral.

La politique extérieure de 1801 à 1810. — Alexandre I^'' fut en politique extérieure un peu plus ferme et plus décidé. En même temps qu'il cherchait à se rapprocher de l'Angleterre inquiète de l'entente franco-russe de la fin du règne de Paul I'^'' et qu'il négociait la convention du 5 juin où l'amitié mutuelle des deux peuples était soulignée, il s'efforçait de ne pas rompre avec Bonaparte. Il déclara à Duroc, l'envoyé de Bonaparte, qu'il désirait beaucoup s'entendre directement avec le premier Consul Bonaparte dont le caractère honnête était connu de lui, mais il ne voulait point s'engager trop loin, et quand Duroc fit miroiter devant lui les avantages que la Russie pourrait retirer d'une entente avec la France, Alexandre lui répliqua : « Je n'ai besoin personnellement de rien, je ne désire que contribuer à la tranquillité de l'Europe. » En réalité, Alexandre ne voulait se lier par aucune alliance et, sous le ministère de Kotchoubeï, la Russie continua à défendre la politique de non-intervention dans les affaires européennes.

Le sacre de Napoléon le mécontenta. Dans une lettre à La Harpe, le Tsar estime que le premier Consul s'est déshonoré. Adam Czartorisky, qui resta toujours un vrai Polonais, essaya d'utiliser cet état d'esprit et persuada au Tsar de se mettre à la tête de la coalition européenne qui renverserait Napoléon. Alexandre se laissa séduire par le caractère idéaliste du projet et conclut une alliance entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; le Tsar songeait même à déclarer la guerre à la Prusse au cas où elle refuserait de se joindre à la coalition. Une armée russe s'unit aux Autrichiens, une autre fut dirigée contre la Prusse, mais bientôt tout changea; Alexandre, repris par sa sentimentalité, jura devant le tombeau de Frédéric le Grand une amitié éternelle au roi et à la reine de Prusse. On connaît les résultats désastreux de la coalition. Napoléon écrasa les Alliés à Austerlitz, l'Autriche signa une paix séparée humiliante, la Prusse trahit ses alliés et moyennant la promesse du Hanovre, possession de l'Angleterre, signa un traité d'alliance

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défensive et offensive avec Napoléon. C'est de ce moment que date la transformation radicale du caractère d'Alexandre. Autant il avait été jusque-là confiant, aimable, sympathique, autant il devint soupçonneux et sévère. De cette période date le commencement de la fortune d'Araktcheev.

Malgré les conséquences lamentables de ses relations cordiales avec la Prusse, Alexandre I®"" n'abandonna pas les souverains prussiens à qui il était très sincèrement dévoué. Il renvoya Czartorisky qui avait essayé de lui montrer le danger d'une telle politique. Les batailles d'Eylau et de Friedland le rappelèrent à la rude réalité. Alexandre changea alors d'attitude et accepta l'entrevue de Tilsit (1807). Les anciens adversaires s'entendirent vite. « Je hais les Anglais autant que vous, s'écrie Alexandre en matière de préambule, et je suis prêt à vous soutenir dans toutes vos entreprises dirigées contre eux. — S'il en est ainsi, répondit Napoléon,

Bnirevue de l'empereur des Français et de l'empereur de Russie à Tilsii. (Bibliothèque nationale.)

nous sommes d'accord et la paix est assurée. » Puis les deux empereurs apprirent à se connaître. Alexandre parut sincèrement enchanté du génie de Napoléon, et Alexandre séduisit Napoléon par son charme de a Grec du Bas-Empire ». Toutefois, le Tsar ne s'était donné qu'avec l'intention de se reprendre à la première occasion et il ne le dissimula point aux souverains prussiens.

L'alliance franco-russe. — Il resta pourtant fidèle à l'alliance au moins jusqu'à l'entrevue d'Erfurt (iSoS) et il y eut quelque mérite, car la société russe tout entière, pour des motifs d'ordre divers, n'appréciait nullement l'alliance franco-russe. L'aristocratie, très travaillée par les émigrés français et les agents anglais, avec la Tsarine en tète, essayait de provoquer la rupture. La classe des industriels et des commerçants, inquiète des entraves et des restrictions amenées par la lutte contre l'Angleterre, s'unissait au Saint-Synode pour protester contre une politique jugée néfaste. Le Tsar, abandonné de tous, était presque seul à vouloir l'entente francorusse. Ses agents eux-mêmes le trahissaient. L'entrevue d'Erfurth amena un refroidissement entre les deu.x empereurs. Talleyrand qui, déjà desservait son maître, avait suggéré alors

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au Tsar la formule qui triomphera en 1814-1815. « Le peuple français est civilisé, avait-il insinué à Alexandre, et son Empereur ne l'est pas; l'Empereur russe est civilisé et son peuple ne l'est pas; aussi l'Empereur russe doit-il être l'allié du peuple français. » C'est pourquoi, depuis l'entrevue d'Erfurt jusqu'à la guerre nationale de 1812, c'est, sous le masque de l'amitié entre les deux pays, une guerre qui se prépare. La confiance et l'amitié réciproques disparaissent tout à fait après l'échec des négociations matrimoniales nouées entre les souverains au sujet de la grande-duchesse Anna Pavlovna que la Tsarine n'eût voulu, à aucun prix, livrer à r « Antéchrist ». Une nouvelle période commence.

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