II. — La deuxième période
La chute de Spéranski. — Joseph de Maistre écrivait vers cette époque : « Le grand et puissant Spéranski n'est que secrétaire d'État, mais en fait il est le premier et peut-être le seul ministre. » En iSiO, Spéranski est en effet à l'apogée. Le i'"'' janvier de cette année, le Tsar inaugura le Conseil d'Empire créé à l'instigation de Spéranski et prononça un discours composé par son ministre et si audacieux qu'on n'en avait jamais entendu de tel jusque-là dans la bouche d'un tsar. Spéranski était alors non seulement secrétaire d'État, mais président de la Commission de codification, directeur des voies de communication; il s'occupait également des affaires polonaises, livoniennes, finlandaises, etc.; il réorganisait les finances, arrêtait l'émission du papier-monnaie et créait une commission d'amortissement des dettes; sous son influence, Alexandre donnait à la Finlande, au début de iSii, une constitution, lui ajoutant le district de Vyborg, depuis longtemps annexé à la Russie.
Mais il y a peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne. Une véritable coalition d'intérêts se forma contre Spéranski. Les privilégiés craignaient ce fils de pope, les bureaucrates redoutaient son contrôle. Karamzine fut le porte-parole des ennemis de Spéranski. Dans son ouvrage : De l'ancienne el de la nouvelle Russie, il écrivait : « Nous n'avons pas besoin de nouvelles lois, nous n'avons pas besoin d'une constitution, donnez-nous seulement cinquante gouverneurs intelligents et vertueux et tout ira bien; l'essentiel est de maintenir intacte l'autocratie, nécessaire au bonheur de la Russie. »
Les ennemis du ministre cherchèrent à persuader à Alexandre que Spéranski le desservait. Quelques maladresses du ministre le compromirent. On rapporta au Tsar que son favori le trouvait borné et indifférent au bien du pays. Le ministre de la Police Balachev raconta à Alexandre que Spéranski lui avait dit : « Vous connaissez le caractère soupçonneux du Tsar. Tout ce qu'il fait, il le fait à moitié; il est trop faible pour gouverner lui-même et trop fort pour qu'on le gouverne. » Alexandre ne pardonna jamais à Spéranski son manque de confiance.
La disgrâce de Spéranski. — D'autre part, à mesure que la tension entre la Russie et la France augmentait, Spéranski, l'admirateur de Napoléon, devenait de plus en plus impopulaire. On répandit le bruit qu'il trahissait le Tsar et le pays, voire même qu'il vendait à Napoléon des documents secrets. Des milliers de lettres anonymes cherchèrent à le déshonorer de toutes manières. En réalité, jamais l'on ne vit plus redoutable cabale formée contre un homme, y rentraient tous les courtisans ou >( frotteurs de parquet », comme les appelait Alexandre; les gros propriétaires fonciers, inquiets de l'attitude adoptée par Spéranski à l'égard du servage; les sénateurs, furieux de la déchéance du Sénat; la haute aristocratie, qui ne pouvait lui pardonner ses hardiesses; le peuple entier, mécontent de l'augmentation des impôts; les patriotes, furieux de sa francophilie; ses collègues, jaloux de son influence, en particulier Balachev, le ministre de la Police, et Araktcheev, le ministre de la Guerre; enfin les cercles d'émigrés et d'anglophiles. Sentant le terrain plier sous ses pas, Spéranski offrit au Tsar sa démission en octobre iSll, mais le Tsar la refusa. En réalité, Alexandre était décidé à le sacrifier; toutefois, avec son caractère double, il dissimula le plus longtemps possible ses intentions; il conféra mêmeà Spéranski, le l'^"' janvier i8l2, l'ordre d'Alexandre Nevski. Mais bientôt, Spéranski mit le comble à l'irritation du Tsar en lui proposant de réunir la Douma des Boïars pour lui donner la direction de la
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guerre nationale. Alexandre n'était pas homme à se '• laisser prendre pour un zéro ». Désormais son parti était pris : il renverrait Spéranski. Le Tsar alla même jusqu'à annoncera Parrot, professeur à l'université de Dorpat, qu'il était dans son intention de fusiller son ministre. En réalité, ce n'était là qu'une odieuse comédie. Spéranski étant venu au rapport, le Tsar lui fit connaître sa décision : il serait exilé. D'après les témoins, Alexandre aurait eu les larmes aux yeux en congédiant son ministre. Il avoua quelque temps après qu'aucun des soupçons n'avait été vérifié, mais qu'il avait fallu sacrifier Spéranski à l'opinion publique.
En réalité, la chute de Spéranski fut saluée avec la plus grande allégresse et le plus vif enthousiasme par la société russe, qui voulut voir dans cet événement la première victoire remportée sur les Français. Spéranski, l'un des caractères les plus nobles du début du dix-neuvième siècle, était venu trop tôt dans un pays trop attardé. Son malheur fut d'avoir voulu faire, d'un coup, de la Russie un pays libéral. (1 paya de l'exil le plus rigoureux ses services. Son ennemi, le comte Rostoptchine, le fit exiler à Perm où il resta jusqu'en août 1814. A ce moment-là, son sort fut adouci. Ce ne fut qu'en 1816 que son innocence fut enfin reconnue et qu'il reprit du service, d'abord comme gouverneur de Penza, puis comme gouverneur de Sibérie.
La politique extérieure : la guerre nationale. — « Je le répète encore une fois, je ne désire pas et je ne puis désirer une rupture entre la France et la Russie. » C'est en ces termes que Napoléon s'adressait à Kourakine, ambassadeur de Russie en France, le 7 août 1810. Pourtant, vers le même temps Napoléon déclarait à Metternich que, si la Russie réclamait de la Turquie plus que ne le lui permettaient les traités, il se considérerait comme dégagé des obligations du traité de Tilsit. Napoléon, en réalité, s'apprêtait à trahir son allié. Alexandre, de son côté, commençait à trouver trop lourds les engagements de Tilsit et, tandis que la France annexait, par simples décrets et en dépit des protestations de la Russie, la Hollande, les villes hanséatiques et le duché d'Oldenbourg, la Russie autorisait, malgré le blocus continental, l'importation de denrées coloniales sous pavillon américain et fermait la frontière russe aux objets manufacturés français. Les deux empereurs se mesuraient. Alexandre avouait à Caulaincourt que, s'il ne possédait pas d'aussi bons généraux que la France et s'il n'était ni chef d'armée ni administrateur comme Napoléon, il avait de bons soldats et un peuple dévoué à sa personne... « Je ne veux pourtant pas la guerre », terminait-il.
Le début de l'année 181 2 vit une mobilisation des forces de chacun des adversaires. Alexandre s'entêtait à attendre l'attaque, mais il déclarait qu'il ne poserait pas les armes avant d'avoir reconduit à la frontière le dernier soldat ennemi.
Ce fut Napoléon I^"" qui prit la responsabilité de l'attaque, en franchissant le Niémen. La campagne commença. Alexandre nomma comme généralissime Koutouzov que désignait l'opinion publique, et se retira à l'intérieur. Il n'apparut à l'armée que lorsque le territoire russe eut été complètement évacué.
Les épreuves de la « guerre nationale » influèrent beaucoup sur le caractère et l'état d'âme du Tsar. De déiste qu'il était, à la manière du dix-huitième siècle, il devint chrétien. L'incendie de Moscou inaugura chez lui la marche vers le mysticisme. Il l'avouait d'ailleurs lui-même : Il L'incendie de Moscou a éclairé mon âme et rempli mon cœur d'une foi chaude que je n'avais jamais connue jusque-là. C'est alors que j'ai connu Dieu. »
La patrie délivrée, la guerre ne semblait plus avoir de raison d'être. L'opinion publique était pour la paix immédiate. Mais cette fois Alexandre I"" ne la suivit pas. Il continua la guerre; bien plus, il y prit une part prédominante et fut le vrai chef de la croisade antinapoléonienne. Sa politique romantique l'entraîna; le succès le grisa. Convaincu que Dieu lui a confié la mission de rétablir les princes légitimes et de lutter contre l'usurpateur, il va provisoirement renoncer à administrer son pays pour errer à travers l'Europe pendant plusieurs années.
Il est assez brave et il se fait à la guerre. Son biographe, Schilder, nous raconte qu'il sut, à différentes reprises, sauver une situation compromise. C'est ainsi qu'au deuxième jour de la bataille de Leipzig, il fit donner à temps les réserves. Il avait d'ailleurs de grosses difficultés dans les discussions avec ses alliés, qui commettaient faute sur faute et eussent voulu arrêter la campagne bien avant la prise de Paris.
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On peut dire que la « campagne de France » fut voulue par Alexandre et conduite par lui. Selon ses propres paroles, il voulait « rétablir le système européen, rendre à chaque peuple la disposition pleine et entière de ses droits et de ses institutions, les placer tous ainsi que leurs princes sous la protection d'une alliance générale et les défendre contre les ambitions des conquérants ». Pour réaliser son but, Alexandre dut, d'ailleurs, faire preuve d'une obstination exceptionnelle, allant jusqu'à menacer ses alliés d'une rupture et les entraînant, pour ainsi dire, malgré eux jusqu'à Paris.
Alexandre à Paris et à Londres. — Le Tsar qui avait renoncé en Russie, depuis plusieurs années déjà, à une politique de libéralisme, se croit maintenant appelé à délivrer l'Occident du joug napoléonien et à substituer à la tyrannie militaire un régime constitutionnel. Chose étrange, ce despote qui, au fond, veut être obéi en tout à la lettre, se souvient en cette occasion de la
doctrine du Triumvirat et se conduit comme si les souverains étaient faits pour les peuples et non les peuples pour les souverains. Arrivé à Paris, il s'empresse de proclamer qu'il n'en veut qu'à Napoléon et qu'il est prêt à reconnaître tout gouvernement que se seront choisi les Français. Il n'est pas systématiquement favorable aux Bourbons. Il l'a déjà dit à Vitrolles, l'envoyé de Louis XVIII, à qui il a déclaré que la République conviendrait mieux à la France qu'une monarchie bourbonienne. Descendu chez son ami Talleyrand qui essaie de lui démontrer la nécessité de rappeler les Bourbons, il se refuse à trop maltraiter Napoléon. Il ne veut accepter Louis XVIII qu'avec une constitution. Dans ses entretiens avec La Harpe, Czartorisky, Kosciu.-zko, il promet de reconstituer une Pologne libre. II pense même à proposer au Congrès la suppression de l'esclavage. Toutes les manifestations réactionnaires le choquent, et il en vient même à renoncer avec fracas à l'hospitalité somptueuse de Talleyrand. Tel est le côté libéral de l'activité d'Alexandre.
Malheureusement, le Tsar est toujours la double personnalité fuyante que nous avons présentée dès le début du règne. Au moment même oiî il se fait le champion des idées libérales, il renforce l'esprit militaire dans ses troupes d'occupation, il resserre ses liens d'afïection avec Araktcheev, le « caporal de Gatchina » dont il se dit 1' a ami fidèle à jamais ». A Londres où il cultive délibérément l'amitié des Whigs, alors dans l'opposition, il émet 1' « opinion, au moins étrange et qui pourrait faire douter de son intelligence, qu'il faut créer de toutes pièces en Russie un noyau d'opposition, sans d'ailleurs former de Parlement. Il promet derechef aux Polonais de reconstruire leur patrie, mais en niêine temps, il refuse de signer un édit d'amnistie et se contente désormais, pour régir ses peuples, des lumières d'Araktcheev ».
Au fond, Alexandre est libéral surtout par contraste avec le chancelier Metternich, l'apôtre de la réaction. Au Congrès de Vienne, les deux personnalités d'Ale.xandre et de Metternich se sont heurtées. Alexandre rêvait d'être l'âme du Congrès. Metternich ne lui en laissait guère le moyen par ses intrigues perpétuelles et ses ruses. La tension devint telle qu'Alexandre songea même à provoquer le ministre autrichien en duel. La brouille, il est vrai, ne dura guère, parce que le retour de l'île d'Elbe et aussi l'influence de la mystique M""*^ de Kriidener rapprochèrent les deux hommes. Il n'en reste pas moins que le caractère d'Alexandre !''■' se transformait vers cette époque. Il abandonnait son ancienne attitude d'indécision pour devenir tranchant, sarcastique et dissimulé. De plus, il commençait à rapporter tout ce qu'il faisait à Dieu. Son Égérie l'y poussait
Julie Je Kriideuer.
Sculpté par Henri Schild (Cabinet des estampes).
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Madame de Kriidener. — La veuve d'un diplomate russe distingué, le baron de Kriidener, une Livonienne dont les aventures avaient défrayé pendant vingt années la chronique des capitales européennes, l'avait rencontré en mai 1815 à Heilbronn et, depuis, Alexandre glissait au piétisme. Étrange femme que cette aventurière qui croyait expier ses péchés en lisant et en commentant la Bible et à qui il arrivait de dire : « Le ciel, c'est moi!» Elle s'était fait connaître au Tsar en prédisant la victoire de l'Ange Blanc sur l'Ange Noir et la chute du tyran, de ce second fléau de Dieu : Napoléon. Elle avait habilement prévu le retour de l'île d'Elbe et en mondaine consommée, préparant adroitement son entrée, esquissant de fausses sorties, elle avait peu à peu accaparé l'esprit de l'Ange Blanc. Il l'emmena à Paris où il jouit de ses " paroles qui étaient une musique pour son âme ». M""= de Kriidener n'aspirait à rien moins qu'à avoir la haute main sur les affaires de l'Europe, mais elle se gardait de le laisser paraître. L'Empereur se laissa vite séduire. Ils passaient des soirées à lire et à commenter la Bible. Elle récitait des prières que, lui, agenouillé répétait. Elle passa les troupes russes en revue au camp de Vertus et, pour reprendre l'expression de Sainte-Beuve, 0 elle parut comme un Pierre l'Ermite au front des troupes prosternées ». Ce fut sous son inspiration que le Tsar rédigea le fameux acte de la Sainte-Alliance, ce « rien sonore » dont se moqua Metternich, mais qu'Alexandre fit lire dans toutes les églises de Russie. Alexandre glissait de plus en plus sur la voie apocalyptique. II fuyait le monde, cherchait dans l'Écriture sainte des réponses à ses doutes, avouait qu'il priait Dieu afin d'amener ses ministres à partager ses opinions. Du mysticisme à l'autocratie, il n'y a qu'un pas. La réaction commence.