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III. — La troisième période

Aussitôt après la pai.x de Tilsit, le Tsar avait commencé à imprimer à sa politique générale une nouvelle orientation. Le personnel de ses hommes de confiance avait subi un premier remaniement : Novosiltsev, Adam Czartorisky, Kotchoubei, Stroganov avaient, sous différents prétextes, été écartés. Spéranski resta seul; mais bientôt son influence fut sérieusement battue en brèche par Araktcheev.

L'Araktcheevchtchina. — L'Alexandre des dernières années du règne ne veut plus auprès de lui des réformateurs, mais des exécuteurs stricts et dociles de ses volontés, des hommes ponctuels. Araktcheev convenait parfaitement à cet égard. A défaut d'intelligence et de largeur d'esprit, il avait au moins la ponctualité d'un tchinovnik, la docilité d'un caporal. Le Tsar semblait avoir épuisé toute sa réserve de volonté ferme au cours de la lutte contre Napoléon qui avait exigé sans aucun doute une tension continue et inaccoutumée de ses forces physiques et intellectuelles. Le « caporal de Gatchina », le factotum de l'Empereur, ce « maudit serpent », comme l'appelait le prince Volkonski, est une des plus sinistres figures de l'histoire russe. Il symbolise un caporalisme inintelligent. On a raconté à son sujet maintes anecdotes. Dans son domaine de Grouzino, il faisait marcher ses paysans au doigt et à l'œil. Il avait inventé pour les châtier un bâton spécial, l'Araktcheev, qu'il faisait macérer dans l'eau salée. Sa maîtresse, la femme de son cocher, Nastasia Minkine, qui était encore plus méchante que lui, ce qui n'est pas peu dire, faisait fouetter parfois son amant à l'écurie, mais il le lui rendait bien.

« Cet Allemand sans âme », comme certains l'appelaient, a à son actif deux inventions qui l'ont rendu impopulaire au suprême degré : la bastonnade et les colonies militaires.

L'historien Rovinski nous a laissé une description réaliste du supplice des verges, tel que le caporal de Gatchina l'avait introduit en Russie.

(I Un millier de braves soldats russes sont alignés sur deux rangs, l'un en face de l'autre, chacun étant armé d'une baguette flexible : spilsrulen... Les baguettes, gaiement, s'agitent dans l'air. On fait venir le coupable, nu jusqu'à la ceinture, les mains attachées aux crosses de deux fusils que tiennent, par l'autre extrémité, deux soldats qui font avancer lentement le malheureux pour que chaque baguette ait le temps de laisser sa trace sur sa peau. Derrière suit une

HI8TOIRU UNIVERSbLLK ILLUSTRÂK — TOUS VI il

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charrette portant un cercueil. On lit l'arrêt. Un roulement de tambours : Une! deux! et la rue verte commence à fustiger, à droite, à gauche. En quelques minutes, le corps du soldat se couvre de larges plaies, rouges, brunâtres, d'où des gouttes de sang giclent de tous côtés... « Frères! pitié! » entend-on à travers le roulement sourd des tambours. Mais avoir pitié, c'est être puni soi-même, et les baguettes continuent de frapper. Bientôt tout le corps n'est plus qu'une plaie; parfois des lambeaux de chair se détachent, et lentement s'avance le mort vivant, les yeux exorbités... Mais voilà qu'il tombe; cependant il reste encore beaucoup de coups à donner. On met le cadavre vivant sur une charrette et de nouveau on le promène aller et retour entre deux rangées de soldats dont les baguettes fouaillent la bouillie sanglante. Les gémissements se taisent. On entend un clapotement comme quand on remue de la boue avec un bâton, et les sinistres tambours battent... » Cette tragédie se renouvelait bien des fois dans les colonies militaires qu'Araktcheev avait organisées dans tout l'Empire.

Le pont Semenowski.

(Bibliothèque nationale.)

Les colonies militaires. — A vrai dire, l'idée des colonies militaires était venue pour la première fois à l'esprit de l'Empereur avant 1S12, après la lecture d'un article du général Servan qu'il avait fait traduire par Volkonski, annoté de sa main et transmis à Araktcheev, qui n'avait d'abord pas voulu prendre l'idée en considération. Puis, le Tsar s'entêtant, Araktcheev s'était fait comme en tout l'exécuteur fidèle des volontés du maître et il y avait ajouté les moyens d'exécution cruels. Le premier essai de colonies militaires fut fait en 1810. Mais l'affaire ne fut pas reprise immédiatement. Le 3 août 181 5, un oukaze décida que le 2"^ bataillon du régiment de grenadiers serait installé sur des terres du gouvernement de Novgorod. Ce qui était grave, c'était non pas que l'on attachât au sol un certain nombre de soldats, mais que les habitants de la zone dussent passer tous sous l'autorité militaire. Les militaires étaient attachés à la charrue, mais les cultivateurs devaient se soumettre aux verges. Les soldats étaient tenus d'épouser les filles de paysans et leurs fils étaient voués au service du Tsar. A la fin du règne, le tiers de l'armée était réparti dans des colonies militaires. En 1825, on comptait 90 bataillons de colons dans le gouvernement de Novgorod, 96 bataillons et 249 escadrons dans ceux de Kharkov, Ekaterinoslav et Kherson.

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Araktcheev était très fier de son œuvre; dans certains coins, ce n'était plus guère que paysans travaillant en uniforme et logés dans des casernes. Mais le peuple était mécontent et il demandait qu'on le débarrassât au plus vite de ce soi-disant bienfait. L'Empereur s'entêtait et restait inexorable : » La colonisation, disait-il, aura lieu à tout prix, quand même il faudrait couvrir de cadavres la route de Pétersbourg à Tchoudov. » Les témoignages étrangers racontent avec force détails la situation effroyable faite aux paysans. Les révoltes étaient fréquentes. L'une des plus violentes fut celle de Tchougouev qui se termina par la condamnation de 2.204 soldats dont 273 furent condamnés à passer de six à vingt-quatre fois devant les spilzrulen de cinq cents soldats. Une autre mutinerie éclata dans le régiment de la Garde Semenovski en octobre 1820.

Cette création de colonies, cette militarisation déconsidérèrent absolument le tsar Alexandre. Araktcheev devint l'homme le plus détesté de l'Empire. Il n'était malheureusement pas le seul parmi les mauvais conseillers qu'Alexandre I'^'' se choisit à la fin de son règne.

Les autres mauvais génies. — Le prince A.- N. Golitsyne s'était jeté, après une jeunesse orageuse, dans la dévotion.

Le Tsar et lui s'étaient bien connus depuis leur enfance et ils avaient évolué parallèlement. Golitsyne était, après Araktcheev, le personnage !e plus influent de la cour d'Alexandre. Il était d'ailleurs d'autant plus redoutable qu'il paraissait à première vue plus libéral.

Ministre de l'Instruction

publique, il avait contribué à développer la vague de mysticisme qui avait envahi la Russie, dès 1812, en particulier par l'intermédiaire de la Société biblique qu'il présidait, et qui, dès 1824, disposait de 89 sections en Russie et avait répandu depuis 1812 près de 450.000 bibles. Golitsyne était puissamrrient aidé par Magnitski, un ancien libre penseur, ami de Spéranîki, qui, lui, pétrissait comme il l'entendait le caractère faible de son ami. Curateur du district universitaire de Kazan, il était presque toujours à Saint-Pétersbourg. Nul ne fut plus arbitraire et plus injuste. Il révoqua un jour onze professeurs de l'Université de Kazan et détruisit tous les livres de la bibliothèque, les jugeant nuisibles. Il e.vigeait des étudiants des pratiques ascétiques. En tout, il ne voyait que la forme et la discipline. 11 rêvait d'établir une science officielle.

Sur les traces de Magnitski marchait son collègue Rounitch, curateur de la circonscription universitaire de Pétersbourg. Lui aussi fut le tourmenteur attitré des professeurs. 11 poursuivit les professeurs de l'Université de Pétersbourg, Halitch, liermann, Hanpach et Arseniev, sous prétexte qu'ils enseignaient les sciences philosophiques et historiques dans un esprit contraire à celui du christianisme.

L'archimandrite Photic, un fanatique, qui trouvait, lui, que le ministre de l'Instruction publique et lit insuffisamment réactionnaire, conseillait à Alexandre d' « arrêter la révolution ». Comme entrée en matière, il proposait la suppression du ministère des Affaires ecclésiastiques et de la Société biblique. Il alla jusqu'à excommunier Magnitski et Golitsyne. Alexandre refusa

Saint-Pétersbourg. — Chaumière de Pierre le Grand.

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de se séparer de son ami Golitsyne, mais supprima le ministère des Cultes. D'autre part, la Société biblique fut présidée désormais par le métropolite Sérafim. L'amiral Chichkov fut nommé ministre de l'Instruction publique. L'esprit du ministère fut encore plus réactionnaire. Photie eut assez d'influence pour obtenir l'interdiction d'un ouvrage traduit par Magnitski sous prétexte qu'il n'est ni utile, ni avantageux, ni décent de discuter publiquement de constitutions dans un État absolutiste qui fonctionne à merveille.

Ainsi l'obscurantisme était dominant à la fin du règne d'Alexandre I'"'. Quel contraste entre l'époque de Spéranski et celle d'Araktcheevl

La politique extérieure de 1816 à 1825. — La politique extérieure fut aussi réactionnaire que l'était la politique intérieure. Alexandre est l'émule de Metternich, l'ennemi des constitutions. L'apôtre de la Sainte-Alliance est le chef de la réaction européenne et, à la tête d'une grande armée de l'ordre, il veille à étouffer partout les idées de liberté et de progrès.

Pourtant Alexandre I^'' s'était lié par des promesses. En 1818, lors de l'ouverture de la première Diète polonaise, il avait prononcé un discours ardent qui avait excité un grand enthousiasme. Il promettait de restaurer la Pologne à l'intérieur de ses anciennes frontières. Comme gage de sa bonne volonté, il avait fait traduire par Novosiltsev les deux actes de 1413 et de 1551 sur l'union lithuano-polonaise. Mais, en 1819, le Tsar, probablement influencé par Araktcheev et Karamzine, diffère le projet de reconstitution de la Pologne. En 1825 même, il laisse entendre que les Polonais devront mériter par leur soumission le régime constitutionnel qu'il leur a promis.

L'attitude d'Alexandre 1'^'' dans les différents congrès d'Aix-la-Chapelle, Troppau, Laybach et Vérone eut pour l'Europe les plus regrettables conséquences. A Aix-la-Chapelle, Alexandre préconisa une entente des différentes puissances en vue de maintenir l'ordre, tout en s'inspirant de l'esprit chrétien de la Sainte-Alliance. Au Congrès de Troppau, Metternich profita de la révolte du régiment Semenovski, dont on apprit la nouvelle sur ces entrefaites, pour effrayer Alexandre. En réalité, l'Empereur n'avait guère besoin d'être converti. Nous possédons un écho significatif de ses préoccupations d'alors dans l'entretien qu'il eut, à la nouvelle de l'assassinat du duc de Berry, avec La Ferronays, ambassadeur de France en Russie : « Mon général, lui dit le Tsar, rappelez- vous notre première conversation; dès lors je vous parlai des craintes que me donnait la marche de votre Gouvernement; mon imagination, cependant, n'allait pas encore jusqu'à prévoir des assassinats; aujourd'hui, je vous l'avoue, mes inquiétudes n'ont plus de bornes. Voilà, mon cher comte, les funestes conséquences des doctrines qui se prêchent avec tant d'impunité et qui, je vous en demande pardon, prennent toutes leur source en France. Quand une nation s'écarte autant des principes et de la morale, quand elle souffre que chez elle les apôtres de l'irréligion et de l'anarchie se fassent chefs de parti et luttent avec succès contre le Gouvernement, on peut s'attendre à tout; la main de Dieu se retire, il ne reste que sa colère. Il est impossible de ne pas frémir en lisant tout ce qui s'imprime en France et, après l'avoir lu, on ne peut plus être étonné du crime qui vient d'être commis. Les poignards de Sand et de Louvel sont trempés au même feu. Êtes-vous bien sûr que ce dernier assassin n'ait pas de complice, qu'il n'y ait pas de forcené comme lui, déterminé à braver l'échafaud pour frapper d'autres victimes augustes.? » Comment concilier ce langage avec celui que tenait au début de son règne l'élève de La Harpe.? Alexandre ne semblait guère gêné pour concilier les inconciliables : « Tel j'étais, disait-il à La Ferronays, tel je reste; j'aime les institutions constitutionnelles et je pense que tout homme honnête doit les aimer, mais tous les peuples ne sont pas mûrs pour les recevoir. » Avec de telles théories, Alexandre ne s'embarrassait pas pour envoyer une armée russe, commandée par un de ses généraux, dans le Piémont, rien que pour rétablir l'ordre.

Cependant Alexandre I*"" vieillissait. Il avait des accès de découragement. Il lui arrivait de parler d'abdiquer. En réalité, par manque de décision, il conservait la couronne tout en avouant qu'elle était pour lui un fardeau. Metternich avait noté dès le Congrès de Vérone des signes de lassitude chez le Tsar. Chateaubriand nous parle dans ses Mémoires de la mélancolie d'Alexandre. Il est certain que ses dernières années furent tristes. Dès 1818, il délaissa sa belle maîtresse, M™^ Narychkine, qui lui avait donné une fille, pour retourner à sa femme, la digne

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Elisabeth. Celle-ci étant souffrante, il quitta la capitale pour s'établir dans le Sud, à Taganrog. Il était alors agité de sombres pressentiments, une inondation survenue à Pétersbourg lui avait paru un signe néfaste. En outre, c'était le temps où les sociétés secrètes se développaient dans l'armée : Alexandre en fut averti. Par moments, d'ailleurs, le libéralisme semblait reprendre chez lui le dessus. Il lui arrivait de dire : « Et pourtant on a beau dire ce qu'on veut de moi, j'ai vécu et je mourrai républicain. » Le 19 novembre/i^"" décembre, il expira dans les bras de l'Impératrice.

Difficultés de succession. — Alexandre n'ayant pas d'enfants, les membres de la famille impériale les plus rapprochés du trône étaient ses trois frères : Constantin, qui gouvernait alors la Pologne; Nicolas, plus jeune, né en 1796, enfin Michel. Constantin devait être l'héritier, mais il n'avait point grande envie de régner. C'était, d'apparence, un soudard dont l'allure contrastait avec celle de Nicolas, de taille élevée, élégant, beau de visage, énergique et autoritaire. Constantin avait épousé en secondes noces la comtesse Groundzinska, une Polonaise, se fermant ainsi délibérément l'accès du trône. D'ailleurs, dans une lettre adressée par lui en 1822 à Alexandre I", il avait renoncé définitivement au pouvoir. Alexandre I^'' en avait pris acte, mais soit par nonchalance, soit pour une autre raison inconnue, il n'avait pas publié le manifeste du 16 août 1823 dans lequel il avait désigné le grand-duc Nicolas pour lui succéder; il s'était contenté de remettre une copie de ce manifeste à l'archevêque Philarète. Au fond, personne, même pas les intéressés, ne savait au juste les dernières dispositions d'Alexandre I^''. Or, à ce moment-là une fermentation extrêmement vive travaillait toute la société russe.

L'éveil de l'esprit russe. — L'éveil de l'esprit russe avait commencé à se manifester dans les sciences, les lettres et les arts. Le mouvement intellectuel avait pénétré profondément toutes les classes et, si dans le domaine politique on avait assisté au cours du règne à une régression, il n'en allait pas de même dans celui de l'esprit. Des groupes littéraires se créent vers cette époque et l'on y discute les idées les plus avancées. L'Arzamas, groupe fondé par les romantiques Joukovski, Dachkov, Pouchkine, Bloudov, Ouvarov, le prince Viazemski, est fréquenté par les premiers révolutionnaires russes. Mais il a en face de lui la Besêda, groupe classique, où dominent le fabuliste Krylov et le poète Derjavine. En même temps, d'innombrables sociétés savantes se créent à Pétersbourg et à Moscou. Des travaux scientifiques sont méthodiquement entrepris par ces sociétés. De plus, la pensée russe, encore balbutiante, commence à s'exprimer dans un certain nombre de journaux ou de revues qui existent encore aujourd'hui, par exemple le Vêstnik Evropy (Messager d'Europel, fondé en 1802 par Katchenovski et Karamzine; le Rousski Vêstnik (Messager russe), où Serge Glinka s'évertue à surexciter le sentiment national, le Syn otetcheslva (Fils de la Patrie), qui continua la tradition du Rousski Vêslnik et se fit remarquer par sa campagne antinapoléonienne. Il est remarquable que tout le mouvement est caractérisé par une réaction contre la gallomanie de l'époque précédente. On veut réagir contre l'imitation des anciens ou des classiques français et l'on préfère s'inspirer désormais des chefs-d'œuvre allemands ou anglais. Joukovski traduit la Jeanne d'Arc de Schiller et le Prisonnier de Chillon de Byron; Pouchkine tire des légendes populaires la pièce de Rouslaiie et Lioudmila. L'historien Karamzine, dans son Histoire de l'Empire de Russie, manque évidemment de méthode, mais il fixe la prose russe.

C'est aussi le moment où les Russes commencent à voyager et s'intéressent à la géographie. En 1803, les officiers de marine Krusenstern et Lisianski font le tour du monde. On commence à explorer les côtes de Sibérie.

Dans le domaine artistique, des architectes italiens élèvent alors les principau.x monuments de Saint-Pétersbourg : la massive cathédrale Saint- Isaac, Notre-Dame de Kazan construite sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, datent de cette époque.

Bref, ce fut une période d'éveil à la faveur de laquelle un certain nombre d'esprits se libérèrent assez pour songer à supprimer le régime existant.

Les sociétés secrètes. — • An cours des guerres napoléoniennes, pendant la campagne de

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libération (1812) et surtout pendant la campagne de France, il y avait eu chez les officiers russes qui se recrutaient dans la partie la plus éclairée et la plus idéaliste de la jeune noblesse, toute une fermentation féconde. L'un des conjurés de 1825 écrira au tsar Nicolas, de sa prison : « Napoléon envahit la Russie, et c'est à ce moment-là que le peuple russe sentit pour la première fois sa force; alors s'éveilla dans tous les cœurs le sentiment de l'indépendance d'abord politique et ensuite du peuple. Tel fut le commencement de la libre pensée en Russie. Le Gouvernement lui-même prononça les mots : liberté! libération! » En outre, les officiers de l'armée d'occupation apprirent à connaître de visu et à admirer la culture de l'Europe occidentale. Ils constatèrent avec étonnement que la féodalité n'existait plus en France. A leur retour, ils furent surpris et choqués du contraste qui se révélait, tranchant, entre le régime libre de la France et l'organisation rétrograde de la Russie.

C'était également le moment où, dans toute l'Europe fatiguée de la tyrannie militariste de Napoléon, les idées de libération et de nationalisme revivaient : des sociétés secrètes fondées presque toutes sur le modèle des groupes de la franc-maçonnerie couvraient comme d'un réseau l'Italie, la France, l'Allemagne. Charbonnerie, Tugenbund, noms différents pour le même phénomène! La Russie de 1815-1825 eut, elle aussi, ses sociétés secrètes.

L'Union du Salut et l'Union du Bien public. — Des ofïîciers russes créèrent vers 181 7 une société secrète : V Union du Salut ou des Vrais et fidèles fils de la Patrie. La Société, dont le statut rédigé par Pestel portait des traces non équivoques de maçonnisme, naquit à la suite d'une série d'entretiens entre Novikov, N. Mouraviev, le prince S. Troubetskoï, F. Glinka et P.-I. Pestel. Cette société avait pour but d'introduire en Russie un gouvernement constitutionnel. D'après ce qu'on sait de son activité, la Société était très nationaliste de tendances. Elle reprochait surtout à Alexandre de dispenser ses faveurs à la Pologne en oubliant la Russie. L'un des membres de la Société, lakouchkine, osa y parler de régicide. L' « Union » comprenait trois catégories d'affidés : les frères, les hommes et les boïars. Dissoute en 1818, elle fut remplacée par V Union du Bien Public, créée sur le modèle du Tugenbund allemand. L'un de ses membres, Al. Mouraviev, nous a laissé son programme qui se résumait ainsi : suppression du servage, égalité de tous les citoyens devant la loi, publicité des actes du Gouvernement, publicité de la procédure judiciaire, suppression du monopole de l'alcool, des colonies militaires, « amélioration du sort des défenseurs de la patrie », réduction de la durée du service militaire, amélioration du sort du clergé, diminution des effectifs de l'armée en temps de paix.

U Union du Bien Public était divisée en administrations ou doumas. La douma principale élisait dans son sein un conseil suprême, organe exécutif qui devait résider à Saint-Pétersbourg. On n'exigeait des membres la pratique d'aucun rite, seulement la parole d'honneur de ne pas divulguer ce qu'ils avaient vu ou entendu et de ne pas interroger leurs collègues. Il était interdit d'exposer par correspondance les affaires de la société. Les membres nouveaux n'étaient acceptés qu'après enquête, et ceux qui s'adonnaient au vin, au jeu ou aux femmes étaient impitoyablement écartés.

Société du Nord et Société du Sud. — L'LTnion recruta ses membres parmi les éléments avancés de l'armée, en particulier et de préférence parmi les officiers supérieurs. D'après S. Troubetskoï, l'Union comprenait cinquante-six membres. Dans les petits groupes constitués par la Société, on parlait d'ailleurs plus qu'on n'agissait. Pestel recommandait aux officiers de lire et de commenter Beccaria, Machiavel, Voltaire, Adam Smith. Lui-même, au cours d'entretiens familiers, essayait d'amener insensiblement ses auditeurs à l'idée d'une république. D'ailleurs, nous savons que la majorité de la Société se prononça en 1821 pour le régime républicain, ce qui effraya les plus timorés. Par un artifice assez habile et pour écarter les irrésolus, on déclara la société dissoute. En réalité, les plus ardents la reconstituèrent. Il y eut désormais deux sociétés principales : celle du Nord fondée par Nikita Mouraviev, mais où Rylêev prit bientôt l'avantage. Son siège était à Pétersbourg; celle du Sud dont la cheville ouvrière était Pestel avait pour siège Toultchine; elle se recrutait parmi les officiers de la 11^ armée. Ces deux sociétés étaient inégalement actives et avancées. La première était plus timide et se fût contentée

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d'une monarchie constitutionnelle; la seconde était franchement républicaine. On discuta bien des fois dans les deux sociétés la manière de parvenir au but. Serait-ce par une révolution ou par un coup d'État militaire? On se débarrasserait du Tsar et de sa famille en les expédiant à l'étranger. Les conjurés ne s'entendaient ni sur le moment ni sur le lieu de la révolution. Les uns eussent voulu que ce fût à la mort d'Alexandre I*'', les autres proposaient qu'on choisît l'heure où les sociétés se sentiraient tout à fait prêtes. Finalement, on résolut de faire éclater la révolte au cours d'une revue du 3^ corps qui devait avoir lieu en 1826. Pestel insistait beaucoup pour qu'on supprimât la famille impériale et pour qu'on forçât le Sénat et le Synode à reconnaître comme Gouvernement provisoire la Société. Ce Gouvernement provisoire, d'après lui, devrait exercer une longue dictature, d'au moins dix années, soit à peu près le temps requis pour achever le partage des terres.

Les sociétés secrètes avaient été dénoncées à plusieurs reprises. Alexandre !*■■ puis Nicolas I^' connaissaient leur existence au moment où elles entrèrent en action.

Les idées des décembristes. — Arrêtons-nous quelques instants avant le drame pour étudier, d'après les sources, les idées des décembristes. Comme sources, nous pouvons disposer du rapport de l'enquête judiciaire qui contient un certain nombre d'erreurs et de contresens; des mémoires des décembristes eux-mêmes; mais il faut utiliser avec prudence ces derniers documents vu qu'ils ont été rédigés après coup, dans l'exil, à une époque où certaines questions comme celle du servage avaient pris une importance décisive qu'elles n'avaient pas auparavant. Les meilleures sources sont encore le Catéchisme de Mouraviev-Apostol, la Rousskaia Pravda de Pestel et les dépositions d'un certain nombre de conjurés.

On peut distinguer deux traits prédominants dans le mouvement décembriste :

1° Oest un mouvement nationaliste. A cet égard, il se rattache à la catégorie des mouvements nationaux de l'époque. C'est par cela même un mouvement libéral et antidespotique;

2" C'est un mouvement de caractère professionnel. Tous les décembristes sont des officiers, mécontents d'avoir été chargés d'étouffer des révolutions.

Mais les décembristes ne sont pas des révolutionnaires farouches. Comme l'a écrit très justement A. Rambaud, « ils ont su montrer qu'il y avait en Russie des hommes capables de mourir pour la liberté », mais au fond ils restent des nobles qui, froissés par le despotisme, conservent presque tous les préjugés de leur caste. Ils aiment leur patrie, mais la patrie qu'ils conçoivent est un pays où les nobles sont particulièrement honorés. Ils désirent qu'une constitution limite l'arbitraire du monarque, mais cette constitution, ils veulent l'emprunter à l'Espagne ou aux États-Unis. Ils ne conçoivent qu'un régime censitaire donnant la priorité aux propriétaires fonciers nobles.

Pestel est le plus jacobin de tous. Pénétré de l'idée que l'État doit être tout-puissant, il croit que le Gouvernement se doit de propager ce qu'il estime être la vérité politique. Pour cela il faut que ledit (jouvernement administre sans obstacle, que toutes les particularités nationales disparaissent, voire même la diversité des langues. Mais Pestel souhaitait pour tous les citoyens l'égalité civile et politique complète, à condition toutefois que les droits des propriétaires nobles fussent sauvegardés. 11 eut également le mérite de comprendre que la révolution en Russie serait surtout agraire et il prévoyait un partage des terres sur des bases plus équitables.

L'interrègne. — Cependant l'heure décisive approchait où les efforts de huit années allaient pouvoir porter leurs fruits. Dès les premières nouvelles de la maladie du Tsar, la Société du Nord s'était réveillée. La situation confuse qui suivit la nouvelle de la mort d'.Alexandre rendit faciles tous préparatifs. Ce fut seulement le 9 décembre que Nicolas apprit à Pétersbourg la nouvelle de la mort du Tsar survenue le 19 novembre à Taganrog. Il n'eut aucune hésitation et s'empressa de faire prêter par toutes les troupes et les dignitaires du palais serment de fidélité à son frère Constantin. Quand la Tsarine l'apprit, elle fut étonnée et elle lui déclara : » Nicolas, qu'avez-vous fait? Ne savez-vous donc pas qu'un acte vous a désigné comme héritier présomptif? — S'il en e.xiste un, aurait répondu le grand-duc, je ne le connais pas, personne ne le

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