‹ La Russie de 1789 à 1914Chapitre 7 sur 23 · LE RÈGNE D'ALEXANDRE !<"■ (1S0I-1S · texte numérisé non relu

LE RÈGNE D'ALEXANDRE !<"■ (1S0I-1S

connaît; nous savons tous que notre maître, notre souverain légitime est mon frère Constantin et, quoi qu'il arrive, nous avons fait notre devoir. »

Pendant ce temps, le Conseil d'État se réunissait et on y donnait lecture de l'acte de succession. Lobanov déclara que « les morts n'ont pas de volonté » et, sur la prière même de Nicolas, le Conseil accepta Constantin comme empereur. En réalité, Nicolas avait une bonne raison pour refuser la couronne, le gouverneur de Pétersbourg, Miloradovitch, lui ayant déclaré ouvertement que l'armée ne voulait à aucun prix de lui, Nicolas. A Moscou, on prêta également serment à Constantin.

A Varsovie, Constantin avait reçu la nouvelle de la mort d'.A.lexandre le 25 novembre. Immédiatement, il se décida à renoncer au trône et il prépara deux lettre^, l'une pour Marie

Kiev. — Eglise de Vladimir.

(Bibliothèque nationale).

Féodorovna et l'autre pour Nicolas Pavlovitch. Le 14 décembre, le grand-duc Michel, porteur de la lettre de Constantin arriva à Pétersbourg. Il fallut se rendre à l'évidence. Constantin persistant dans sa renonciation, Nicolas devait accepter le trône; mais c'est une chose fort grave que de faire revenir sur un premier serment un peuple religieux et surtout des soldats. 11 allait se produire un flottement. Les sociétés secrètes voulurent en profiter.

Le 26 décembre à Pétersbourg. — Le 24 décembre, Nicolas avait reçu de Diébitch, le commandant de l'armée du Sud, des renseignements très détaillés sur les sociétés secrètes. Le même jour il apprit également la nouvelle renonciation de Constantin. Dès lors, sa détermination est prise. Il écrit à Volkonski : « Après-demain, je serai empereur de toutes les Russies ou je ne serai plus qu'un cadavre », et il charge Spéranski de rédiger un manifeste. Le 26, à 8 heures du matin, il déclare aux dignitaires du Palais : « Dussé-je n'être empereur qu'une heure, je

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saurai prouver que je suis digne de l'être. » Le nouveau Tsar annonça aux commandants des unités de la garnison qu'ils répondraient sur leur tête de la tranquillité de la capitale. Puis la prestation du serment commença au siège des grands corps de l'État et dans les églises. L'Empereur attendait les rapports au Palais d'Hiver.

Les conjurés, eux, avaient passé la nuit en conciliabules. Dès 7 heures du matin, ils avaient tenu un conseil de guerre dans l'appartement de Rylêev.

Cependant la prestation de serment s'effectua sans incident au début. La première difficulté se présenta dans le régiment de Moscou. Les officiers empêchèrent les soldats de prêter serment, assurant que le vrai tsar Constantin avait été jeté en prison. La moitié des soldats les suivirent et ils les conduisirent sur la place du Sénat. Une foule les entoura et l'on entendait de toutes parts les cris de « Vive Constantin ! » Nicolas n'avait sous la main qu'une compagnie. Il s'avança néanmoins avec une certaine crânerie devant la foule, lut le manifeste, fut acclamé et se retira.

C'est alors que le gouverneur de Pétersbourg, Miloradovitch, accourut lui-même au-devant des troupes rebelles et se mit à les haranguer. Mais tout à coup, une détonation... Il tombe, frappé d'une balle de Kakhovski, l'un des conjurés. Nicolas est très ému, il n'ose s'approcher du carré, craignant d'avoir le sort de Miloradovitch. La situation s'aggrave sérieusement, car les équipages de la flotte viennent renforcer les rebelles, la foule s'accroît et les soldats accueillent le Tsar aux cris de : « Vive Constantin ! Vive la Constitution ! » Des coups de fusil parlent.

Le grand-duc Michel parcourait pendant ce temps les casernes et essayait de rallier les soldats restés fidèles. Des forces accourent pour aider Nicolas, mais celui-ci hésite à donner le signal de l'attaque décisive. Il est 3 heures, le soir tombe. 11 faut pourtant en finir. Nicolas donne à la cavalerie du général Orlov le signal de l'attaque. Les cavaliers se précipitent sur les insurgés. La foule les assaille à coups de pierres et de morceaux de bois. Deux fois, trois fois, la cavalerie charge, mais sans résultat. C'est alors que le général Toll conseille au Tsar d'écraser les rebelles à coups de canon. 11 suffit de quatre décharges pour provoquer une panique et une débandade générales. Trois autres coups de

canon déblayèrent la place du Sénat. Il n'y eut pas plus de 300 tués. Le drame était terminé. Le flottement avait été réel des deux côtés. Les soldats n'avaient guère compris ce qu'on leur demandait. Constitution, c'était pour eux la femme de Constantin à qui ils devaient fidélité, lui ayant prêté serment. Quant aux officiers, ils voulaient simplement, à la faveur du désordre, instaurer la république.

Miloradovitch.

(Cabinet des estampes.)

La rébellion du Sud. — La Société du Nord et la Société du Sud avaient coutume de se leurrer réciproquement sur les effectifs de la conjuration et sur leur propre activité. Elles ne surent même pas combiner leur action. Le jour même où la rébellion éclatait à Pétersbourg, Diébitch faisait arrêter Pestel et douze conjurés de la Société de Toultchine. La Société était ainsi décapitée avant d'avoir agi. La Société des Slaves-Unis, qui était affiliée à la Société du Sud, essaya de délivrer les prisonniers. Mouraviev-Apostol eût voulu soulever la Pologne en faisant assassiner Constantin à Varsovie. 11 souleva le régiment de Tchernigov et envoya des émissaires pour rassembler des détachements de mécontents. On eut bientôt réuni 3. 000 à 4. 000 hommes, d'ailleurs assez indécis. Puis on se mit en route, d'abord vers Kiev; mais, en route, on changea de direction. La troupe, sans cohésion, fondait à vue d'œil. Les soldats voulaient comme

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tsar Constantin, les officiers étaient républicains. Finalement, le 15 janvier, la petite troupe fut cernée. Serge Mouraviev forma ses soldats en carré. Blessé grièvement, il fut livré par ses soldats aux hussards du général Geismar. Parmi les officiers rebelles, deux se suicidèrent : Kouzmine et Hippolyte Mouraviev, les autres furent arrêtés et, en partie, expédiés à Saint-Pétersbourg. Le complot avait lamentablement échoué. Nicolas I*'' put s'étonner d'un succès si aisé.

Le procès et la condamnation. — Les causes de l'insuccès des décembristes sont nombreuses. D'abord, il y avait malentendu entre les soldats rebelles et les officiers qui ne voulaient point la même chose. Puis le mouvement, qui avait des ramifications dans toute la Russie et qui comprenait des officiers supérieurs, des nobles de la plus haute noblesse, des aides de camp de l'Empereur, était au fond superficiel et mal organisé. Les chefs ne croyaient pas au succès. Troubestkoï, qui devait être le dictateur, se cachait chez la comtesse de Laval, sa belle-mère, pendant

tout le temps de la rébellion. Al. Bestoujev déclara, lors du procès : « Je savais d'avance que cette entreprise n'avait aucune chance de réussir; je savais aussi qu'il fallait faire le sacrifice de ma vie... L'heure de la moisson viendra plus tard. »

Le procès des décembristes commença aussitôt après les événements tragiques de la place du Sénat. Nicolas I^'', qui avait tant craint pour sa vie la nuit précédente, passa toute la nuit du 26 au 27 à interroger les conjurés à mesure qu'on les lui amenait et à faire procéder à d'autres arrestations. Les inculpés, d'ailleurs, ne se firent pas trop prier pour donner toutes les indications utiles. Il est vrai que le Tsar usa de tous les moyens pour obtenir des -aveux ou des indications. Moyennant 2.000 roubles que Nicolas promit de donner à la famille de Rylêev pour lui permettre de subsister, Rylêev raconta tout. Sur Obolenski, il agit en lui promettant de faire passer une lettre à son père. Kakhovski fut accueilli durement par le Tsar : « Misérable, lui dit-il, toi qui t'es couvert du sang de notre plus illustre général! » Mais ensuite il sembla se radoucir et pleura sur les malheurs de la Russie. Troubetskoi eut une attitude peu digne. « Colonel de la Garde! lui cria Nicolas, prince Troubetskoï, comment n'avez-vous pas rougi de frayer avec cette vermine! » Troubetskoï tomba à genoux, couvrit les mains du Tsar de baisers en le suppliant de l'épargner. Vis-à-vis d'autres conjurés, l'attitude de Nicolas fut d'une hypocrisie révoltante. Les plus dignes furent Iakouchkine que son silence obstiné fit mettre au pain et à l'eau et Alexandre Bestoujev, à qui le pardon fut promis s'il consentait à devenir un sujet loyal et fidèle. « Hé, Sire! s'écria-t-il en guise de réponse, voilà précisément de quoi nous nous plaignons, voilà pourquoi nous avons conspiré. C'est un abus énorme que l'Empereur puisse tout ce qu'il veut... Laissez la justice suivre son cours. »

Le jugement. — Quand la Commission d'enquête, présidée par le Tsar, eut terminé son travail, elle transmit l'affaire au tribunal criminel suprême qui fut convoqué le 13 juin 1826 et qui comprenait des membres du Conseil d'État, du Saint-Synode, du Sénat, des nobles. Tout avait été décidé d'avance par Nicolas I^'' et Spéranski. La Haute Cour n'attendit même pas la fin du procès pour prononcer la sentence. Il y avait eu 161 inculpés, dont 61 appartenaient à la Société du Nord, 37 à la Société du Sud, 23 à la Société des Slaves-Unis. On les divisa en plusieurs catégories. La première comprit S conjurés qui furent condamnés à l'écartèlement; la deuxième, 31 condamnés à la décapitation; la troisième, 17 condamnés à la mort politique et

Mouraviev-Apostol.

(Cabinet des estampes.)

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aux travaux forcés à perpétuité; enfin, la dernière classe comprit 85 conjurés qui furent condamnés aux travaux forcés, à l'exil, au service militaire.

Il est vrai que l'oukaze du 23 juillet 1826 ne maintint la peine de mort que pour la première catégorie. Pestel, Rylêev, S. Mouraviev-Apostol, Michel Bestoujev, Rioumine, Pierre Kakiiovski, furent condamnés à être pendus. Quant aux autres, ils bénéficièrent tous de diminutions de peines.

Le supplice. — Le 25 juillet, les cinq furent pendus dans les fossés de la forteresse Pierreet-Paul. Comme la corde avait glissé, Rylêev ironisa : « Il sera donc dit que rien ne me réussira, pas même la mort! » 11 protesta hautement de sa bonne foi : « L'ardeur de mon zèle politique, l'amour de la patrie, s'écria-t-il, ont pu m'égarer; en tout cas, le patriotisme ayant été

Kiev. — Les bords du Dnieper.

l'unique mobile de nos actions, j'attends la mort sans crainte! » Pestel affirma que « tôt ou tard, la Russie trouverait dans sa Rousskaia Pravda le remède à tous ses maux. Ma faute, ajouta-t-il, a été de vouloir faire la moisson avant les semailles ». Quant à Mouraviev-Apostol, il maudit en mourant le pays « où l'on ne sait ni conspirer, ni juger, ni pendre ».

Dès le surlendemain, les déportés commencèrent à partir pour l'exil. Ils étaient enchaînés quatre par quatre sur des bottes de paille, dans des charrettes. Un certain nombre de condamnés furent accompagnés de leurs femmes. Troubetskoï fut suivi de la sienne, une Française née de Laval, lis menèrent tous la vie du forçat, puis celle du colon. Beaucoup étaient des esprits distingués. Ils écrivirent leurs mémoires et plus tard, quand ils furent graciés, firent honneur à la Russie.

Ainsi se termina cette révolte décembriste, qui eut au moins le mérite de prouver qu' a il y avait en Russie des hommes capables de mourir pour la liberté ». « Les canons de la place Saint- Isaac, a écrit Herzcn, ont éveillé toute une génération. »

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