‹ La Russie de 1789 à 1914Chapitre 8 sur 23 · LE REGNE · texte numérisé non relu

LE REGNE

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L'enfance et la jeunesse. — Nicolas l" était né le 25 juin 1796. Sa grand'mère, Catherine II, eut, dès sa naissance, le pressentiment qu'il régnerait un jour. Elle était fière de ce gros garçon, « un colosse, un vrai chevalier dès sa naissance », écrivait-elle. Dès l'âge de quatre ans, il eut comme précepteur le général Lamsdorfï, qui développa surtout le caractère tyrannique de l'enfant. Nicolas était un garçon robuste, mais entêté, passionné à l'extrême pour le militaire. Ceci ne l'empêchait nullement d'être timide, voire même lâche. Ce qu'il appréciait surtout dans l'armée, c'était l'esprit de discipline, l'ordre extérieur. Lamsdorfï, Storch, Adelung, les précepteurs allemands du souverain russe, avaient tout fait pour accentuer ces tendances fâcheuses : ils ne le laissaient ni se lever, ni s'asseoir, ni marcher,, ni parler à sa volonté. A mesure que le temps s'écoula, ces traits de caractère se marquèrent davantage. Il eut toujours toutes les qualités et tous les défauts de ceux qui ont reçu une éducation trop rigoriste. Assurément honnête, il fut un mari affectueux, un bon père, un frère loyal, un ami sincère; il avait bon coeur, mais il était un tyran.

Au physique, c'était un géant aux yeux grisbleu, aux traits réguliers, à la voix retentissante. Il en imposait.

C'est en 1814 seulement qu'Alexandre avait permis à son frère de paraître à l'armée combattante, où il ne joua d'ailleurs aucun rôle, car la guerre se terminait. En 1816, il fit un voyage d'études à travers la Russie, puis séjourna quatre mois en Angleterre. A son retour, par Berlin, il eut l'une des plus grandes joies de son existence, ayant été promu colonel de cuirassiers. Revenu en Russie, il n'exerça d'ailleurs que des commandements militaires, et son

frère ne l'initia nullement au maniement des affaires, même quand il eut résolu d'en faire son successeur.

Nicolas I^'' n'était pas aimé de la société pétersbourgeoise. « La Garde ne l'aimait pas », constate Miloradovitch. En réalité, on le connaissait peu, mais on le croyait cruel. D'ailleurs, on n'imaginait pas qu'il pût régner un jour.

Appelé au trône dans des conjonctures tragiques, il n'oublia jamais qu'il avait dû se mesurer avec la révolution, dès avant de régner. Il écrivit au grand-duc Michel, alors qu'il était encore

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Nicolas I".

Peint par Géo Dawe (Cabinet des estampes).

LE RÈGNE DE NICOLAS î" (1825-1855) I7Î

SOUS l'impression des premiers événements : « La révolution est aux portes de la Russie, mais elle n'y pénétrera pas, je le jure, tant que j'aurai un souffle de vie, tant que je serai Empereur par la grâce de Dieu. » Au moindre manquement à l'ordre public et à la discipline, Nicolas s'empressait d'incriminer ses « amis du vingt-six ».

Les devises du nouveau règne. — Nicolas incarna l'absolutisme et il passa sa vie à tenter de barrer la route à un mouvement d'esprit qu'il n'était pas capable de comprendre. Son règne fut moins une réaction qu'une tentative de défense de l'ancien ordre de choses. Aux deux mots d'ordre : autocratie et orthodoxie, il en ajouta d'ailleurs un troisième : nationalisme.

Au début, Nicolas I" se contenta de l'ancien personnel dirigeant, mais son autoritarisme ne s'accommoda pas longtemps des anciens favoris d'Alexandre. Araktcheev ne s'adapta pas au nouveau maître : il démissionna le g avril 1826. Quant à Magnitski et à Rounitch, on les trouvait trop zélés. Un groupe de favoris se forma pour les remplacer, ce furent : le comte A. Kh. Benckendorf, Diébitch, Paskévitch et Menchikov.

La révolution de Pologne (1831). — L'un des plus pénétrants biographes de Nicolas 1% Schilder, estime avec raison que l'année 183 1 fut décisive dans la formation de la personnalité de Nicolas I^^. En effet, l'année 1831 passée, dix-huit années de stabilité et de paix vont suivre. A vrai dire, il fallait que la révolte éclatât un jour en Pologne, le contraste étant trop marqué entre les deux systèmes de gouvernement : absolutiste en Russie, constitutionnel en Pologne. D'autre part, les relations que la destinée avait établies entre les deux frères Constantin et Nicolas, par leur caractère exceptionnel et paradoxal, devaient fatalement provoquer des difficultés. Tous deux étaient absolutistes et despotes nés. D'autre part, celui à qui l'Empire aurait dû revenir était tenu de se soumettre à l'autre. Malgré leur bonne entente extérieure, un désaccord caché subsistait. Constantin entendait avoir les coudées franches en Pologne; sur place, il pouvait prendre les mesures que nécessitait la situation. La difficulté et la lenteur des communications ne permettaient pas à Nicolas de faire sentir immédiatement son autorité.

Le 12 mai 1828, lors du couronnement à Varsovie, un incident avait prouvé combien la situation était tendue. Quand le primat eut prononcé trois fois la formule sacramentelle : Vival rex in œternuml les sénateurs et les députés ne reprirent pas la formule, à la grande colère de Nicolas.

Lorsque l'Empereur était venu en mai 1830 à Varsovie ouvrir en personne la Diète, qui depuis son avènement n'avait pas été réunie, sa présence avait excité quelques espérances, mais le « roi de Pologne » et son peuple s'étaient séparés mécontents l'un de l'autre.

Le 25 novembre, Nicolas reçut à Pétersbourg la nouvelle d'une émeute qui avait éclaté dans la soirée du 17 novembre à l'École militaire de Varsovie. Les troupes polonaises, s'étant emparées de quarante mille fusils, avaient distribué ces armes aux conjurés. Le grand-duc s'était retiré dans le village de Virzba.

Modérés et démocrates. — Malgré les conseils des modérés, la foule s'était déchaînée. Il y avait deux partis : les modérés qui voulaient rétablir le lien brisé avec le Gouvernement légal, en sollicitant au besoin une réforme delà Constitution, et les démocrates qui demandaient la déchéance des Romanov et l'indépendance du pays.

Nicolas P"" adressa le 5 décembre un manifeste aux troupes et à la population de la Pologne.

11 fermait aux insurgés tout espoir d' « obtenir des concessions pour prix de leurs crimes ». Le

12 décembre, il promit le pardon à tous ceux qui rentreraient dans le devoir, mais il se refusait en même temps à toute concession. Les négociations engagées entre la Pologne et la France le mirent hors de lui. Nicolas se résolut donc à la répression. Il allait employer contre la Pologne les contingents qu'il avait préparés, après la révolution de 1S30, pour intervenir en Occident en faveur de la légitimité.

Il nomma Diébitch généralissime des armées opérant contre la Pologne. En même temps, à bout de patience, il écrivait à Constantin : « Qui des deux doit périr, la Russie ou la Pologne?

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Décidez vous-même. J'ai épuisé tous les moyens pour éviter un tel malheur. Que me reste-t-il à faire.? » La coupe déborda quand, le 13 janvier, la Diète eut proclamé la déchéance de la dynastie des Romanov. Le 25 janvier. l'Empereur annonça qu'il avait donné à ses troupes l'ordre d'aller de l'avant.

La répression. — Le vice-roi avait complètement évacué le royaume. Les forces polonaises avec les nouvelles levées s'élevaient à 90.000 hommes bien pourvus d'artillerie. Par un froid rigoureux, 120.000 Russes sous le commandement de Diébitch entrèrent en Pologne. Les Polonais perdirent 12.000 hommes dans les premiers combats et durent reculer jusqu'à Varsovie. Diébitch eût pu donner le coup décisif; il ne le fit pas. Fut-ce sur le conseil de Constantin.? Il est probable que la responsabilité doit retomber sur Diébitch lui-même.

Cependant les troupes venues du Caucase avaient amené avec elles un redoutable allié :

Prisonniers russes pendant la campagne polonaise. (Cabinet des estampes, J

le choléra. La maladie emporta successivement Diébitch et le grand-duc Constantin. Il était réservé à Paskévitch de diriger la campagne décisive. La répression fut brutale. Paskévitch commandait un corps d'élite où figuraient les Cosaques du Don, la Garde impériale, de l'infanterie et de la cavalerie, les chevaliers-gardes, bref, toute une armée redoutable. Bientôt les Polonais succombèrent. « Sire, Varsovie est à vos pieds », put bientôt écrire Paskévitch à l'Empereur. Nicolas résolut de faire un exemple. La Constitution octroyée par Alexandre à la Pologne fut abolie, les ministères ainsi que la Diète furent supprimés. La Pologne ne fut plus administrée que par des fonctionnaires du Tsar. Il n'y eut plus d'armée polonaise. Dans la Lithuanie et la Russie Blanche, l'élément polonais fut surveillé plus étroitement. La révolte était réprimée. « L'ordre régnait à Varsovie... » Mais Nicolas avait eu peur.

Le choléra. — Il crut que le ciel l'abandonnait quand le choléra fit vers cette époque (été 1831) son apparition à Saint-Pétersbourg. En peu de jours, le nombre des décès s'éleva quotidiennement à plusieurs centaines. La population, fataliste et crédule, commença à suspecter les autorités. Vers la fin de juin, des bandes se mirent à parcourir la ville, affirmant que les ma-

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lades n'étaient que des prisonniers. Le 3 juillet, une de ces bandes força les portes des hôpitaux, envahit les salles, assomma les médecins, arracha les malades de leur Ht, cependant que la populace restée dans les rues mettait en pièces les voitures d'ambulance. Nicolas s'était réfugié à Peterhof. Il n'en sortit que lors de la mort de Constantin survenue à Vitebsk et pour aller apostropher violemment la foule de Pétersbourg. Debout dans sa voiture, il criait à ses sujets : « Que venez-vous faire ici.? Votre place est dans vos maisons et non dans les rues. Avez-vous donc envie de suivre l'exemple des Français et des Polonais? Prenez-y garde, je veille sur vous et de terribles châtiments vous attendent si vous méconnaissez ma voix et si vous ne rentrez pas dans l'ordre à l'instant même... » Dans cette scène se révèle admirablement le caractère autoritaire et théâtral du Tsar.

La Troisième Section. — Ce caractère autoritaire, on le retrouve dans les actes principaux du souverain à la main de fer qui, pendant trente années, défendit le système autocratique avec l'énergie la plus farouche. Pour l'aider dans cette tâche qu'il considérait comme sacrée, il rétablit la police secrète abolie par Alexandre I'^'' et condamnée comme pernicieuse et démoralisante. La future « Okhrana » porta le nom, bientôt exécré, de (I Troisième Section de la Chancellerie privée de l'Empereur ». Le chef de la police, qui en était le directeur, était de droit membre du Conseil des Ministres; il pouvait avoir accès auprès du souverain en tout temps et arrêter, emprisonner, déporter qui il voulait.

La « Troisième Section » travailla beaucoup sous le règne de Nicolas 1^'', mais, il faut l'avouer, sans grand succès la plupart du temps.

La préparation d'un code. — Il était inévitable que Nicolas I^"' voulût unifier dans le domaine juridique comme il le faisait dans tout autre domaine. Il s'adressa donc à Spéranski pour préparer un code de lois. La Deuxième Section de la Chancellerie mit sur pied en trois années (1832-1835) une ébauche de code, compilation simple des lois,

édits et ordonnances. Ce fut là un immense progrès sur le chaos d'autrefois, car, suivant la vieille habitude moscovite, Pierre et ses successeurs avaient greffé sur les coutumes les plus russes une législation plus ou moins inspirée des codes et coutumes de l'Europe occidentale. Spéranski eût voulu adopter le Code Napoléon. Nicolas se contenta de faire réunir en quarantecinq volumes in-4" les lois classées par ordre chronologique en partant de 1' u oulojénié » d'Alexis.

Ce n'était point assez de réunir les lois : il fallait les améliorer autant que possible. En 1S45, le knout, dont la suppression était en principe acquise depuis Alexandre I'^'', fut aboli définitivement. La procédure, qui restait secrète, avait provoqué une corruption éhontée des juges. Les quelques réformes dans cette direction ne donnèrent aucun résultat positif.

Nicolas I"^' s'intéressa plutôt à l'armée. Il fit prolonger la durée du service militaire. De

Les .idicux à Varsovie.

^Cdbinct des estampes.)

LE RÈGNE DE NICOLAS l^r (1825-1855)

1825 à 1854, les effectifs de l'armée et de la marine s'accrurent de 40% et absorbèrent pour leur entretien 40 % du budget en moyenne. Aussi les finances du règne furent-elles déplorables, surtout à sa fin, par suite des guerres. En 1853, la dette nationale, consolidée et flottante, en y comprenant la circulation fiduciaire, s'élevait à 3 milliards 600 millions de francs. Parmi les ministres des Finances, le comte Kankrine (1821-1844) avait essayé d'introduire quelque ordre dans les finances, mais ses successeurs, Vronchenko (1844-1852) et Brock (1852-1858), dilapidèrent les économies réalisées par leur prédécesseur.

La transformation économique. — La fin de la première moitié du dix-neuvième siècle a été marquée dans toute l'Europe par une transformation économique capitale due à la fois à la construction des chemins de fer et au développement de la grande industrie. Cette transformation est un peu plus tardive en Russie que dans le reste de l'Europe, mais elle s'esquisse déjà sous le règne de Nicolas I'^'' (la ligne de Pétersbourg à Tsarskoë-Selo date de 1834; celle de Pétersbourg à Moscou, de 1851).

Grâce à un protectionnisme rigoureux, l'industrie nationale se développait. Moscou devenait une ville de commerce et de manufactures. La valeur des importations et des exportations doubla presque dans le deuxième quart du dix-neuvième siècle par rapport au premier (période 1800-1824 : exportations 64.122.000 roubles, importations 112.329.000 roubles; période 1824- 1849 : exportations II 2.1 23.000 roubles, importations 212. 714. 000 roubles).

Pour encourager la formation d'une bourgeoisie commerçante et empêcher l'exode des parvenus ou de leurs enfants dans les services publics qui conféraient la noblesse, le Tsar créa une catégorie de « bourgeois notables » qui jouissaient d'un certain nombre de privilèges, étaient, par exemple, exemptés du service militaire ou du service civil. Malgré tout, il fut très difficile de recruter les indus-

Pologne

Souvenir Je confratcrmté et étemelle reconuaissauce de à la France magnanime.

Dessin allégorique publié en l8)l.

triels en nombre suffisant et il fallut faire venir des étrangers.

La question ouvrière. — La pénurie d'ouvriers était bien plus grave. Le nombre des serfs ouvriers qui, en 1825, s'élevait au chiffre infime de 210.568, s'était élevé à 532.000 en 1847, pour retomber au nombre de 481. 000 en 1853. Jusqu'en 1816, les industriels avaient pu employer des paysans qu'ils achetaient aux nobles ou qui s'échappaient du domaine; mais, comme après cette date, ils avaient été rendus responsables de la capitation, ce recrutement s'était tari de lui-même. Comme la demande croissait, on combla les vides en envoyant de force aux usines des criminels, des soldats, les enfants de ceux-ci, les filles élevées dans les orphelinats, les prisonniers de guerre. La condition de ces malheureux était plus précaire que celle des serfs attachés à la terre. Ils étaient pour ainsi dire enchaînés à l'usine. La loi de 1840 permit d'affranchir dans certains cas les ouvriers et 15.000 affranchissements s'ensuivirent, mais les conditions

LE RÈQNE DE NICOLAS l"' (1825-1X55)

effroyables de l'existence imposée aux ouvriers :

journée de seize heures pour les enfants, de dix ans, bastonnade ou exil en Sibérie, provoquèrent des grèves.

Il fallut faire quelques concessions. En 1845, à la suite de grèves qui eurent lieu dans les environs de Moscou, une loi interdit le travail de nuit des enfants âgés de moins de douze ans. 'Mais la mesure ne fut pas obéie.

D'ailleurs, à côté de la grande industrie urbaine qui commence à se développer, il y a une industrie rurale. Dans presque tous les grands domaines, il existe un tissage où le noble fait travailler ses

serfs aux saisons où le labeur des champs leur laisse du loisir. En outre, le noble encourage, autant qu'il peut, l'industrie à domicile qui permet d'augmenter le taux des redevances. L'industrie la plus prospère de cette époque est l'industrie cotonnière. De 1821 à 1825, l'importation annuelle moyenne de coton était de 1.191 tonnes; elle passe à 28.415 pour les années 1851-1855.

Le serment polonais.

(Cabinet des estampes.)

L'.irnice polonaise à la bataille de Grocliow. (Cubinct »ics estjmpcs.)

HISI'UIKE UNlVItKSELLl^ ILLUSTRÉE — TUME VI

LE RÈGNE DE NICOLAS l<^^ (1S25-1S55)

Ce développement industriel correspond en partie à un accroissement de bien-être pour le paysan serf, qui n'aspire plus, vers les années 1850, qu'à se libérer de la glèbe.

Le servage. — La question du servage se pose en effet, à l'état aigu, vers cette époque. Si l'on en croit certains témoignages, Nicolas l^"" n'aurait pas été, au fond, opposé à une réforme. « Quelque hostile qu'il fût à toutes les idées de liberté, a écrit l'un de ses ennemis, il faut lui rendre cette justice qu'il ne cessa, pendant toute sa vie, de nourrir l'idée d'émanciper les serfs. » Ne vaudrait-il pas mieux le juger par ses actes que par des pensées plus ou moins libérales qu'on lui attribue? En tout cas, il semble qu'il n'ait jamais voulu procéder à la réforme lui-même et, s'il y songea, ce ne fut que pour transmettre la tâche à son fils. 11 n'empêche que, dans le milieu rétrograde où il évoluait, il pouvait se croire libéral.

Quoi qu'il en soit, il se posa la question. Sous son impulsion, des comités élaborèrent un

certain nombre de projets. Mais il n'en resta rien. La sympathie pour la cause paysanne était superficielle chez l'Empereur; sinon, comment expliquer qu'il ait laissé, lui le monarque autoritaire, ses subordonnés étouffer toute manifestation de l'opinion publique déjà convertie? La censure fut en effet, en ce qui concerne la réforme du servage, d'une rudesse inouïe.

Dans les œuvres de Pouchkine, elle cisailla tous les passages consacrés à la question. La Groiizinskaia Notch, tragédie de Griboédov, fut interdite parce qu'elle contenait des attaques contre le servage. En 1842, un règlement exigea que l'on présentât tous les articles sur la question paysanne à une censure préalable, très rigoureuse. Le censeur qui laissa passer les Mémoires d'un Chasseur, d'Ivan Tourguenev, fut révoqué et Tourguenev arrêté. Les poésies de Nekrasov furent « passées » en partie « au caviar ». Pas une des œuvres du poète petit-russien Chevchtchenko ne put, voir le jour. En 1849, les professeurs reçurent l'injonction de « ne point plaindre les serfs « dans leurs leçons. Le comte Ouvarov, ministre de l'Instruction publique, osa déclarer que le servage était un des dogmes de la religion politique. Les tchinovniki pensaient comme l'un des personnages des Ames mortes de Gogol que le « peuple russe n'a pas besoin de liberté et que celle-ci ne peut que le dépraver ».

D'autre part, toutes les fois que, sortant du domaine théorique, des nobles demandaient au Gouvernement l'autorisation de créer des sociétés destinées à améliorer le sort des paysans, le Gouvernement s'y opposait violemment.

Pendant ce temps, à l'étranger, quelques émigrés osaient écrire ce que beaucoup de Russes pensaient tout bas. N.-I. Tourguenev, dans son livre retentissant sur La Russie el les Russes, Herzen et Ogarev s'occupent beaucoup de la question. Bêlinski, ne pouvant exprimer son opinion dans la presse, la développe dans sa correspondance à ses amis, en particulier dans une lettre à Gogol.

Enfin, des travaux des comités sortit l'oukaze de 1842 qui, reprenant celui de 1803, fixa les conditions des contrats d'affranchissement qui pourraient se conclure entre maîtres et serfs. Cette mesure eut peu de résultats. En vertu de l'oukaze de 1803, 250 propriétaires avaient affranchi sous le règne de Nicolas 67.149 serfs du sexe masculin; en vertu de celui de 1842, 24.708 serfs mâles furent affranchis par les Vorontsov, les Wittenstein et les Potocki.

Pourtant, comme le remarque le comte Perovski, la « question du servage était devenue »,

Alexandre Polocki.

D'après Vinvowski (Cabinet des estampes).

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dans les derniers temps du règne de Nicolas, « un des sujets courants de conversation dans les milieux instruits ». Les propriétaires eux-mêmes commençaient vers cette époque à s'apercevoir que leurs serfs devenaient pour eux un fardeau et qu'il fallait améliorer leur situation. D'ailleurs, les serfs eux-mêmes se chargèrent de rappeler aux maîtres et au Gouvernement la nécessité de s'occuper de leur sort. D'après des chiffres officiels, il y eut, au cours des vingt dernières années du règne de Nicolas I^"", 144 meurtres de propriétaires et, en vingt-neuf ans, 556 révoltes. Rien qu'en 1848, 54 révoltes éclatèrent presque simultanément dans vingt-sept gouvernements. L'incapacité de ce Gouvernement qui, en 1842, déclarait que songer même à la réforme du servage en ce temps-là serait un attentat criminel contre la tranquillité publique et le bien de l'État, devenait évidente. L'opinion publique allait sous peu imposer au successeur de Nicolas la réforme juste et nécessaire.

Bogdanov-Belski. — Le départ du conscrit.

Censure et répression. — On raconte que, en 1827, le comte Panine ayant confirmé à Odessa l'arrêt de mort prononcé contre deux juifs parce qu'ils avaient passé la frontière en fraude, pendant la peste, Nicolas I^'' écrivit sur le rapport : « Faire passer les coupables douze fois devant mille soldats. Grâce à Dieu, chez nous la peine de mort n'existe pas et ce n'est pas moi qui l'introduirai. «Toute l'hypocrisie et la froide cruauté de Nicolas I^f sont dans ces mots. Nicolas I'^'' fut un tyran féroce. Il introduisit partout, dans les administrations civiles comme dans les écoles, l'organisation militaire. Nous venons de voir combien était rigoureuse sa censure. 11 supprima les chaires de philosopliie dans les universités, interdit au.x jeunes gens d'aller étudier à l'étranger. Et pourtant, il eut beau multiplier les châtiments, redoubler de cruauté, fermer la Russie aux nouveautés de l'Occident, la pensée s'éveillait en Russie. Son règne a vu une éclosion sans précédent de grands talents et d'esprits libres.

Slavophiles et zapadniki. — Ouelques jeunes gens, de retour des universités allemandes, avaient rapporté en Russie la philosophie de Hegel et de Feuerbach, les systèmes socialistes de Saint-Simon, de Fourier et de Proudhon. Hegel satisfaisait à la fois les conservateurs et les plus révolutionnaires. Par son admiration pour le prussianismc, il pouvait plaire à un Nicolas, et sa théorie du devenir semblait le gage de la future révolution. Deux tendances se disputaient alors la prééminence en Russie : celle des slavophiles qui eussent voulu garder la Russie aux Russes et qui croyaient que le tsarisme et l'orthodoxie devaient être, les piliers fondamentaux du régime, celle des zapadniki ou occidentaux qui, reniant l'esprit chrétien et le tsarisme, eussent voulu cependant reprendre et développer les deux vieilles institutions russes, l'obchtchina (ou communauté du travail des champs) et l'artèle (ou communauté du travail industriel). A l'aide de ces deux institutions originales, la Russie pourrait d'après eux s'organiser en une fédération de communes agricoles. Aksakov était le principal représentant des slavophiles, Herzen et ses amis, Bakouninc étaient parmi les occidentaux. On verra plus loin quelle influence Herzen avait conquise, quoique demeurant en Angleterre, sur l'opinion russe. L'apogée de son action se place plutôt au début du règne d'Alexandre H.

l.E RÈI.NE DE NICOLAS 1^'^ (1S25-1S55)

Kostomarov et Chevchtchenko. — ■ Au commencement de 1847, on arrêta à Kiev un groupe de professeurs et d'intellectuels. Parmi eux, on comptait deux écrivains d'élite, Kostomarov, professeur d'histoire à l'Université, et le poète petit-russien Chevchtchenko. Ces intellectuels avaient fondé une confrérie de Cyrille et de Méthode dont le programme s'inspirait des tendances slavophiles. Ils auraient voulu diviser la Russie en plusieurs États, dont deux auraient été situés sur la Volga, deux dans l'Ukraine, deux en Sibérie et un au Caucase. Kiev eût été la capitale de cette fédération slave. Les séparatismes se réveillaient...

Bien plus grave fut la propagande des Petrachevlsy. La révolution de 1848, en France, en Allemagne, en Autriche ayant amené à Pétersbourg toute une série de mesures réactionnaires, un mouvement se prépara sous la direction d'un fonctionnaire des Affaires étrangères, Boutachevitch-Petrachevski. Petrachevski était un adepte de Fourier. Il fut accusé, lui et son groupe, d'avoir traduit <i en iangue russe les œuvres de Riederman sur le socialisme, afin que les personnes ignorant l'allemand pussent les lire, et d'avoir fait venir et lu dans des réunions les ouvrages

de Considérant, Fourier, Proudhon, Louis Blanc, Saint-Simon, Cabet «. Ce fut un grand procès politique. Trente-trois membres du groupe avaient été arrêtés sous l'inculpation de » propagande d'idées socialistes et de préparation des esprits à la révolte générale ». Sept inculpés furent condamnés à mort; parmi eux se trouvait l'écrivain Th. Dostoevski. Ils ne connurent qu'ils étaient graciés qu'au pied de l'échafaud. Le procès des Petrachevtsy avait été un procès de tendance. Le mécontentement s'accentua. D'ailleurs la politique extérieure de Nicolas I'^'' achevait de lui aliéner ses sujets.

La politique extérieure. — Tout le règne de Nicolas 1^'' se passa en guerres. Si, parmi ces expéditions, certaines peuvent s'expliquer par des nécessités d'expansion pour la population et le commerce russes, il n'en fut pas de même de la dernière guerre, celle de Crimée, qui fut un désastre Elle ne fut que l'aboutissement de toute une politique, la banqueroute, plutôt.

S.-I. Aksakov. Dès le lendemain de la Révolution de Février,

Nicolas écrivait au roi de Prusse : « Notre commune existence est menacée d'un danger imminent. 11 faut ne pas reconnaître le Gouvernement révolutionnaire de la France, concentrer sur le Rhin une forte armée. » Nicolas rêvait alors de reprendre le rôle de son frère Alexandre et de diriger, lui aussi, une croisade antirévolutionnaire. Mais le sort ne se prêta pas à ses ambitions. Déjà le Journal de Saint-Pétersbourg, organe officiel des Affaires étrangères russes, protestait que la Russie ne s'ingérerait pas dans les affaires d'autrui et se contenterait de ne laisser modifier par personne l'équilibre de l'Europe. La révolution ayant éclaté en Prusse, en Autriche, en Allemagne, le Tsar essaya de faire pression sur les souverains pour qu'ils refusassent d'accorder des constitutions. II prêta son armée à l'empereur d'Autriche pour soumettre les Hongrois. Nicolas I*^'' semblait être l'arbitre de l'Europe. Comme le remarquait le baron de Stockmar, il imitait Napoléon I*'', « seulement l'un, pour dicter la loi à l'Europe faisait la guerre, l'autre maintenait sa dictature par la menace ». Cette politique irritait presque tous les peuples et surtout leurs gouvernements.

La guerre de Crimée. — La France et l'Angleterre que le Tsar s'efforçait d'opposer l'une à l'autre s'unirent pour soutenir la Turquie, quand celle-ci osa résister aux volontés du Tsar autocrate. La guerre de Crimée éclata. Ce fut un désastre. Les flottes de la Russie furent forcées de se réfugier dans les ports ou de se couler dans la rade de Sébastopol. Honte suprême! Tandis

LE RÊGNE de NICOLAS I^l" (1825-1S55)

que l'armée russe, mal ravitaillée, désorganisée, essuyait revers sur revers, pendant que les Turcs la battaient à Silistrie, 50.000 Anglo-Franco-Piémontais s'emparaient du port de Sébastopol. C'était une banqueroute sans précédent. Le prestige de la Russie s'écroulait brusquement.

Le Tsar de fer était vaincu, ses sujets relevaient la tête. Un pamphlet appelle les Russes désabusés à la révolte. « Réveille-toi, ô Russie 1 Dévorée par les ennemis du dehors, ruinée par l'esclavage, honteusement opprimée par la stupidité des tchinovniks et des espions, réveille-toi de ce long sommeil d'ignorance et d'apathie! Nous avons été tenus assez longtemps en servage par les successeurs des khans tatars. Lève-toi, dresse-toi, calme, devant le trône du despote, demande-lui compte du désastre national. Dis-lui hardiment que son trône n'est pas l'autel de Dieu et que Dieu ne nous a pas condamnés à être éternellement esclaves. La Russie, ô Tsar, t'avait confié le pouvoir suprême et tu étais comme un dieu terrestre.

OdcsS.».

Le port.

Et qu'as-tu fait.' Aveuglé par la passion et l'ignorance, tu n'as recherché que le pouvoir, tu as oublié la Russie. Tu as consumé ta vie à passer des revues de troupes, à modifier des uniformes, à signer les projets législatifs d'ignorants charlatans. Tu as créé la race méprisable des censeurs de la presse, afin de dormir en paix, afin de ne pas connaître les besoins, de ne pas entendre les murmures de ton peuple, afin de ne pas écouter la voix de la vérité. La vérité, tu l'as ensevelie, tu as roulé une grosse pierre contre la porte de son sépulcre... Avance, 6 Tsar, comparais au tribunal de Dieu et de l'histoire... Par ton orgueil et son obstination, tu as épuisé la Russie, tu as armé le monde contre elle. Humilie-toi devant tes frères. Courbe ton front orgueilleux dans la poussière. Implore ton pardon, demande conseil. Jette-toi dans les bras de ton peuple. 11 n'y a pas d'autre salut pour toi. »

Nicolas l'^'' ne pouvait obéir à l'injonction. « Mon successeur fera ce qu'il lui plaira. Moi je ne peux changer », disait-il. Plutôt que de plier, il mourut (28 février 1S55) laissant la Russie dans une situation lamentable. Son successeur allait se trouver devant la tâche la plus redoutable.

Moscou. — Les bords de la Moskova.

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