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LE REGNE D'ALEXANDRE II

La période des réformes (1857=1865).

Les débuts du règne. — Alexandre II était né en 1818; il venait donc d'atteindre sa trente-septième année quand il succéda à son père. Certains louaient sa droiture, sa loyauté, sa fidélité à ses amis et à ses engagements, mais au fond on le connaissait assez peu. Son premier précepteur, le général Kaveline, n'avait pas eu grande influence sur lui. Il dut davantage à son second maître, le poète Joukovski. Il connut presque toutes les langues de l'Europe. En 1838 et en 1839, il avait voyagé en Allemagne et en Italie. Il avait épousé, en 1841, Sophie de Hesse- Darmstadt, qui prit le nom de Marie Alexandrovna. Lors de son avènement, il avait déjà cinq enfants.

Malgré son éducation et ses voyages, Alexandre II n'était point très préparé à l'exercice du pouvoir. Joukovski l'avait bien initié au romantisme allemand, mais il ne lui avait pas inculqué la connaissance des problèmes sociaux et économiques. Il n'aimait point l'armée, mais il n'avait rien d'un idéaliste. C'était un homme d'une grande prudence et d'une honorable médiocrité.

Par ses premiers actes, il sembla prêt à continuer la politique de son père. Aux ambassadeurs qui vinrent le saluer, il déclara toutefois qu'il désirait la paix. Elle ne tarda pas et fut signée à Paris le 50 mars 1856.

Une nouvelle ère commençait pour la Russie. Le mouvement d'opinion était si violent que nul n'eût pu lui résister. Alexandre eut au moins le mérite de comprendre, dès son avènement.

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qu'il fallait faire des concessions et satisfaire le vœu presque universel du peuple russe. Le manifeste dans lequel il annonça à son peuple la conclusion de la paix expose la nécessité d'une rénovation féconde. Des hommes nouveaux remplacèrent les anciens conseillers de Nicolas I^'. La période des réformes commença. Elle va durer six années.

Serfs de la couronne, serfs des propriétaires. — La population serve de la Russie comptait vers cette époque 20 millions de paysans de la Couronne, 4.700.OOO paysans des apanages, mines et usines, 21 millions de serfs appartenant à des propriétaires et I.500.OOO dvorovié ou gens de service. Le statut légal de ces différentes catégories variait. Les paysans de la Couronne et des apanages ne dépendant que de l'État étaient pour ainsi dire libres : la Couronne ou l'Administration des Apanages ne les exploitaient pas trop : ils avaient même le droit de régler leurs affaires eux-mêmes dans leurs communes; des tribunaux spéciaux, élus par eux, jugeaient leurs contestations mutuelles. Il fut facile de les affranchir. Un oukaze de juillet 1858, suivi par d'autres, proclama leur libération.

Tout autre était la condition des paysans de propriétaires et des dvorovié au nombre de 22.500.000. Personne, à vrai dire, n'osait plus leur contester la liberté. Les quarante-six comités composés de 1.336 propriétaires, qu'Alexandre consulta dès le début de son règne, s'étaient prononcés pour l'abolition du servage, mais sans indemnité. Les nobles ne consentaient pas à se dépouiller de leur terre pour leurs anciens esclaves. Or, la question était d'importance. L'exemple de la

réforme des provinces baltiques, sous Alexandre I«"", avait montré tout le danger qu'il pouvait y avoir à déraciner le paysan de la terre, à faire de lui un prolétaire. Les faire libres sans la terre, c'était rendre les paysans russes encore plus malheureux. Or, le paysan estimait que la terre à laquelle il était enchaîné lui appartenait. « Mon dos est au seigneur, disait-il, mais la terre est à moi. » Au fond il avait raison. Ce n'était qu'au cours des siècles, par oukazes successifs, que les tsars avaient lié définitivement le paysan au seigneur et à la terre. En droit, par une sorte de donation, le pouvoir avait attribué la terre au noble, mais cette donation, elle, s'était faite à l'insu du paysan. On saisit ici toute la complexité du problème.

Aussi les discussions furent-elles longues et, sans la pression énergique du Gouvernement, la réforme n'eût pu s'accomplir.

Scène irela vie russe. — Une question litigieuse entre miitrc et serf. D'après le tableau de V.-E. Makoyski.

Discussions. — L'habileté d'Alexandre II consista à gagner les nobles à la réforme, à la leur imposer sans en avoir l'air. Il fallut trois ans pour arriver au succès. En mars 1S56, quelques jours après la publication du manifeste annonçant la conclusion de la paix, le Tsar avait fait une déclaration significative aux maréchaux de la noblesse réunis à Moscou : « Pour dissiper certains bruits non fondés, je crois nécessaire de vous déclarer que je n'ai pas, quant à présent, l'intention d'abolir le servage, mais certainement, comme vous le savez vous-mêmes, le système actuel de

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posséder des serfs ne peut rester sans changement. Il vaut mieux abolir le servage d'en haut que d'attendre le moment où il commencera lui-même à s'abolir d'en bas. Je vous prie, Messieurs, d'examiner comment cela peut être mis à exécution et de soumettre ce que je vous dis à la noblesse pour qu'elle y ait égard. » C'était une suggestion parfaitement claire. L'Empereur attendait de la noblesse qu'elle prît l'initiative.

Il attendit vainement. Alexandre fut très désappointé, mais il résolut de passer outre. Puisque ses sujets faisaient la sourde oreille, il prit l'initiative de créer un « Comité principal pour les affaires des paysans » qui consacra six mois à étudier l'historique de la question du servage. Ce Comité, qui se réunit pour la première fois en janvier 1857, comprenait le prince Orlov, le ministre des Finances Brock, le prince Basile Dolgoroukov, le prince Gagarine, le baron Korf, le comte Lanskoï, le comte Bloudov et Rostovtsev. Seuls les trois derniers étaient partisans d'une réforme franche; les autres se fussent contentés de palliatifs et, comme ils formaient la

majorité, rien ne sortit de la consultation. Le Tsar essaya d'activer les travaux de la Commission en nommant président le grand-duc Constantin qui était favorable à la réforme, mais on n'aboutit pas. Alexandre II brusqua alors les choses. Les propriétaires nobles de Lithuanie étaient fort mécontents des « inventaires » que Nicolas I^'' leur avait imposés, non par égard pour les paysans dont les droits étaient sauvegardés ainsi, mais parce qu'ils étaient en majorité Polonais et maltraitaient des sujets russes. Les nobles polonais profitèrent de l'avènement du nouvel Empereur pour demander la revision desdits inventaires. Le nouveau Tsar lesprit au mot et les pria de constituer des comités chargés d'élaborer des plans définis en ce qui concernait la réforme du servage. 11 leur donna même des directives inattendues d'eux. En même temps, le ministre de l'Intérieur adressait à tous les gouverneurs et maréchaux de noblesse une lettre circulaire les informant que les « nobles des provinces lithuaniennes avaient reconnu la nécessité d'affranchir leurs serfs^t que cette noble intention avait causé à Sa Majesté une satisfaction particulière ». La circulaire suggérait on ne peut plus clairement aux nobles du reste de l'Empire d'en faire autant {20 novembre 1S57). L'opinion générale ne s'y trompa point : la réforme s'annonçait. Ce fut une sensation immense dans tout le pays.

L'enthousiasme de la presse libérale dépassa tout ce qu'on pouvait attendre; à tort ou à raison, les journaux les plus avancés s'imaginaient que l'abolition du servage était le prélude d'une constitution. Un certain nombre de nobles libéraux ayant subi l'influence des idées occidentales étaient prêts à une nuit du 4 août. Mais la plupart n'étaient point sans inquiétude. Pourtant il y eut très peu de protestations. Les plus récalcitrants se turent, de peur de provoquer une jacquerie dans leurs domaines. Dès lors, la question de l'abolition du servage allait être pendant plusieurs années à l'ordre du jour.

Le Gouvernement guida l'opinion publique et posa dès l'abord les principes essentiels de la réforme. 11 entendait que l'émancipation fût graduelle, qu'elle se fît avec terre, que le principe du rachat fût adopté. Les discussions furent très âpres au sein des comités. Les théoriciens se heurtèrent à la mauvaise volonté des propriétaires. La plupart des intellectuels russes de cette époque craignaient la formation en Russie d'un « prolétariat ». On redoutait, dans certaines sphères, qu'une émancipation sans octroi de terre, ou avec une quantité insuffisante de terre, ne jetât dans les villes les paysans. Pour éviter cette catastrophe, il fallait, d'après elles,

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Alexandre II.

Lithographie par E. Desmassnns (Cabinet des estampes)

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conserver et développer l'institution proprement russe du mir ou obchtchina, c'est-à-dire de la commune. Celle-ci devrait hériter des droits du propriétaire noble.

Une commission de rédaction composée de fonctionnaires et de propriétaires fonciers fut chargée de classer les matériaux de la grande enquête instituée par le Gouvernement. En réalité, cette Commission où dominaient les théoriciens fit tout. Sous l'inspiration du Gouvernement, elle décida : l° que la terre que travaillaient les paysans leur resterait, au moins en partie; 2° que les redevances à payer varieraient en raison de la quantité de terre qui serait allouée à chaque ancien serf; 3° que des facilités seraient accordées pour transformer les prestations (corvée) en paiements annuels en argent [obrok); 4° que l'Etat mettrait les paysans à même de racheter ces redevances en leur accordant des crédits.

Quand la Commission de rédaction eut terminé ses travaux, le projet élaboré par elle fut envoyé au Comité pour les affaires des paysans et au Conseil d'État. Le Tsar déclara qu'il ne permettrait aucune modification essentielle : « Vous devez vous rappeler, dit-il, qu'en Russie les lois sont faites par le pouvoir autocratique. » Le pouvoir autocratique ayant créé le servage, il lui appartenait de l'abolir. De toutes ces délibérations sortit la loi nouvelle annoncée par le manifeste du 19 février 1861.

L'acte du 19 février 1861. — Les principes fondamentaux de l'édit furent les suivants : 1° les serfs recevaient immédiatement les droits civils des classes libres et étaient détachés de la glèbe; 2° moyennant des redevances déterminées, les paysans gardaient leur dvor (maison et exploitation), plus une certaine quantité de terre. Les paysans pouvaient se libérer des redevances en rachetant cette terre; ils en deviendraient alors les propriétaires absolus; 3° les propriétaires devaient céder à leurs anciens serfs obligatoirement une partie déterminée, variable suivant les régions, de leur terre; 4° les communes rurales subsistaient : elles devaient conserver les terres qu'elles possédaient déjà et elles paieraient en retour aux propriétaires certaines redevances, à moins qu'elles n'usassent du crédit du Gouvernement pour racheter la terre; 5° le Gouvernement organiserait des moyens de crédit qui permettraient aux paysans de se libérer immédiatement vis-à-vis du seigneur; 6" les dvorovié ou serfs domestiques, non attachés à la terre, recevaient la liberté personnelle à condition de servir encore deux années leur maître; 7° enfin, pour appliquer la loi, on créait des arbitres («iîVowyé posrednikî) qui eurent pour charge d'expliquer la loi, de trouver les transactions nécessaires, de faire établir les contrats nouveaux entre seigneurs et paysans. .

L'application de la réforme. — L'application de l'acte d'émancipation fut très laborieuse. Il y eut quelques conflits sanglants que ne put même éviter le tact des arbitres. En effet, la Russie est si vaste et si hétérogène, que l'application de toute mesure générale se heurte à des difficultés énormes.

En général, le mécontentement fut grand dans la population paysanne. L'avantage matériel n'était point visible en elTct à première vue. Le paysan n'avait jamais compris que la terre ne lui appartenait pas en droit. Si, au nmins, elle ne pouvait être à lui, que n'appartenait-elle donc à la commune rurale? Le paysan ne comprit pas que, après comme avant la réforme, le propriétaire gardât des terres; il ne vit qu'une chose : qu'il avait plus à payer pour moins de terre. Ce qui le froissa par-dessus tout, ce fut la nécessité de payer des redevances même pour la terre communale qu'il considérait comme sienne. Évidemment, le pomêchtchik ou propriétaire le trompait. On lui cachait le véritable édit d'émancipation.

Les nobles, au contraire, s'aperçurent vite que l'opération n'était point ruineuse pour eux et que, surtout, elle les débarrassait d'un certain nombre de soucis. Leur satisfaction contrastait avec le mécontentement des paysans. Aussi les arbitres eurent-ils beaucoup de difficultés à accommoder les deux parties, même quand des règlements furent venus préciser la loi. 11 fut décidé, en effet, qu'on capitaliserait les redevances à 6 %, que le Gouvernement paierait aux propriétaires les quatre cinquièmes de la somme entière; quant aux paysans, ils devraient verser aux propriétaires soit immédiatement, soit par fractions le cinquième restant; en ce qui concerne les quatre cinquièmes, ils devraient les acquitter en versant au Gouvernement pendant qua-

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rante-neuf ans 6 %. Les paysans marchandèrent souvent et ne voulurent signer les conventions de rachat qu'à la condition qu'on leur fît la remise du cinquième. Mais ils finirent par comprendre la nécessité de régler leurs relations avec les propriétaires. On évalue à 9.750.000 (sans les dvorovié) le nombre des serfs mâles émancipés. En 1875, 7. 250.000 avaient conclu des conventions de rachat.

Telle fut la réforme en elle-même. En somme, elle fut bienfaisante et ses conséquences ont été incalculables. Si l'opinion publique libérale avait préparé le terrain, il ne faut pas oublier que les noms d'Alexandre II, du grand-duc Constantin, de la grande-duchesse Hélène, du ministre Nicolas Miloutine, restent attachés à l'acte.

Les conséquences immédiates. — Les conséquences immédiates de la réforme sur la situation des propriétaires et des paysans ont été décrites avec précision par un observateur perspicace et impartial, Mackenzie Wallace. D'après lui, il faut distinguer deux cas. Il s'agit d'abord de savoir jusqu'à quel point les propriétaires furent indemnisés directement pour la perte résultant de la suppression du travail servile et le transfert en usufruit aux paysans d'une partie de leurs terres et ensuite comment ils ont pu s'indemniser indirectement en provoquant une plus-value du restant.

En ce qui concerne l'indemnité directe, la réponse est assez difficile à donner. En effet, si, dans la zone de la terre noire où le sol est exceptionnellement fertile, le propriétaire ne subit aucune perte, vu que le servage n'y était guère plus avantageux que le travail libre, il n'en fut pas de même dans les régions moins fertiles où le travail servile était beaucoup plus nécessaire aux propriétaires. En particulier, dans les régions où le sol moins fertile demande plus d'efforts à l'homme, le propriétaire ne put recevoir les redevances prévues. Il dut demander le « rachat obligatoire », mais ce faisant, il perdit beaucoup. D'abord, il dut souvent faire remise du cinquième au paysan; ensuite, il ne reçut de l'État que des bons qui subirent presque immédiatement une dépréciation de 20 %.

Pour l'indemnité indirecte, elle fut dans certains cas bien supérieure à l'indemnité directe, car « l'émancipation, dit Wallace, arracha les seigneurs au vieux sentier de l'indolence et de la routine. » ■< Jadis, dit l'un d'eux, nous ne tenions pas d'écritures et buvions du Champagne; maintenant, nous tenons des livres et nous nous contentons de bière. » Dans certains cas, le propriétaire tira du restant plus qu'il ne tirait autrefois du tout; mais il n'en fut pas toujours ainsi et certains, surtout dans les régions moins fertiles, durent renoncer à exploiter leurs domaines.

Quant aux paysans, leur situation fut-elle transformée autant que pouvaient l'espérer les classes instruites avant la réforme? Les communes rurales avaient obtenu une autonomie presque complète, les propriétaires étaient désormais exclus de l'administration du volosl. Les paysans purent régler leurs affaires entre eux. En réalité, on remarqua vite que les paysans les plus laborieux et les plus aisés firent tout le possible pour ne pas être élus par la commune. Le résultat fut que les moins capables devinrent administrateurs et juges. De plus, le paysan fut désormais pour ainsi dire l'esclave de la commune. En fait, il avait peu gagné au change. 11 restait toujours attaché au sol et ne pouvait quitter son foyer même pour une courte période, sans recevoir de la commune la permission formelle pour laquelle il avait souvent à payer une somme e.xorbitante. S'il s'installait à la ville, la commune pouvait à tout moment le rappeler et le faire ramener par la gendarmerie. Tout n'était donc pas pour le mieux, et l'on comprend que les éléments les plus avancés de l'opinion russe aient continué et même renforcé leur campagne agraire après

L'introduction du « self-govemment » local. — La réforme de 1861 fut suivie d'un certain nombre d'autres, d'une importance considérable.

Comme complément logique de l'abolition du servage, il parut nécessaire de créer des organes spéciaux de « gouvernement local » pour « gérer les affaires concernant les besoins et organes ainsi que le bien-être des gouvernements et des districts ».

Le 25 mars 1859, puis le 23 octobre de la même année, le Tsar fit donc mettre à l'étude un « projet de réforme de l'administration des gouvernements ». Cette tâche fut confiée à une

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