PRÉFACE. XXII
nera la barbarie de ma traduction en faveur de ce qu’elle me permet de douner une idée plus exacte des tournures et de la manière de parler russes.
En ce qui concerne l'orthographe des mots russes, je les écris comme ils se prononcent, en mettant de côté certaines habitudes d'orthographe empruntées aux Allemands et qu'il n'y a pas de raison de maintenir. Les Allemands terminent en o/} et eff les noms russes en ov et ev (le v final se prononce / en russe) : il faut écrire of et ef. Le ch russe se prononce comme dans chou; les Allemands ne peuvent le rendre que par les lettres sch, mais nous n’avons aucun motif de les suivre sur ce terrain. Ainsi, en français, il faut écrire Chouvalof et non Schouvaloff, comme on l’a fait jusqu'à présent.
De même, il n y a pas en russe de lettre sch{sch, mais bien chtch.
La lettre que nous représentons par #h doit se prononcer comme le À ou xh des Liégois, comme dans Huy et Fexhe. Pour ceux qui ne connaissent pas cet idiome, nous les renvoyons au ; grec ou au jola espagnol.
Les voyelles nasales n’existant pas en russe, nous doublons les n partout où elles formeraient sans cela avec la voyelle précédente un son nasal, ou bien nous ajoutons un e muet final.
Toutes les consonnes finales doivent être prononcées. Là où la consonne finale est suivie du signe de la pro-
nonciation douce, nous avons remplacé ce signe par
ÿ ty Let:
.… 71 en
XXEV PRÉFACE.
un e muel; c'est plutôt un à muet qu'il faudrait, si pareille lettre existait dans notre alphabet.
ds à Er
Enfin l’y représente une voyelle qui n'existe dans aucune autre langue indo-européenne, une espèce d'à | guttural.
Avant d'en venir au sujet du présent volume, l’Épopée | animale, nous croyons utile de consacrer quelques pages | aux origines de la littérature populaire.
Aujourd'hui l'histoire de l'humanité ne s'arrête plus aux premiers monuments historiques, mais elle remonte à une antiquité beaucoup plus reculée. Après avoir interrogé les ruines qui couvrent le sol, on a fouillé Île sous-sol et de dessous la poussière des siècles, on a retiré les vestiges des civilisations disparues. Ces vestiges ne sont que peu de chose en apparence: des éclats de silex, des ossements, des fragments de poterie, etc., mais habilement interrogés, ces débris donnent des réponses de plus en plus explicites.
À cette source de renseignements, viennent se joindre ceux que l'on tire de l'étude des peuples sauvages de l'époque actuelle. On a le droit de croire que, menant la même vie matérielle que les peuples anté-historiques, ils ne doivent guère en différer non plus sous le rapport intellectuel.
g LA RUSSIE DÉVOILÉE
Enfin l'étude des langues donne de précieux renseignements sur les temps où se sont formées les racines des langues actuelles. Tout cela réuni permettra de reconstituer peu à peu nos origines. |
J'ai été amené à dire tout ceci, pour faire comprendre comment on peut raisonner de ce qu'était l’homme à une époque dont il ne nous reste aucun monument écrit. La littérature populaire, dont je m'occupe en ce moment, doit, étant bien interprétée, fournir une nouvelle source de renseignements.
Commençons par nous rendre compte de ce qu'était l'homme à l’époque de la formation de ses premières idées générales. Pour cela nous ne recourrons à aucune des sources d'informations précitées, mais nous prendrons un terme de comparaison à la portée de tous : l'enfant.
On a longtemps comparé les sauvages à des enfants, mais aujourd’hui la comparaison prend de plus en plus une apparence scientifique. On sait que la science actuelle tend à prouver que l’homme, dans le cours de sa vie intra-utérine, répète en raccourci les évolutions qu’a suivies la vie animale dans le cours de longs siècles. À son tour, l'enfant répète, jusqu’à un certain point, s'entend, l'histoire de la civilisation.
Le sauvage, c’est l'enfant qui est arrivé à avoir conscience de lui-même, à se distinguer de ce qui l'entoure, mais qui ne conçoit pas les objets extérieurs autrement qu'il ne se conçoit lui-même, dont les jugements sont
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AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 3 essentiellement subjectifs. Puisque lui-même vit, pense et veut, tout ce qui l'entoure est revêtu par lui de vie, de pensée et de volonté. Tel l'enfant frappe le meuble contre lequel il s’est cogné, en disant : « Méchante table !»; tel il prête à sa poupée toute espèce d'idées et de sentiments. Le chien qui aboïe au vent semble juger | de la même manière.
Dès lors, non seulement tous les êtres animés, mais les corps célestes, les phénomènes météorologiques deviennent des êtres doués de vie et de volonté : le ciel et la terre se peuplent de divinités bienfaisantes ou malfaisantes, suivant que les phénomènes de la nature sont favorables ou défavorables à l'homme.
Une autre source de la mythologie, c’est la langue. Les noms communs, quand la signification primitive s'en est perdue, deviennent des noms propres; les comparaisons se transforment en faits positifs. Si les rayons brülants du soleil ont d’abord été comparés à des flèches, plus tard, le Soleil, devenu Phœæbus, de brillant (90505) qu'il était d’abord, lancera de véritables flèches.
Et c’est ainsi qu’en personnifiant d'un côté les forces de la nature, de l’autre en donnant un corps à des épithètes dont ils avaient perdu le sens, les hommes ont formé les mythes qui sont à la fois la religion, la science et la littérature primitives.
Ces croyances forment d’abord un trésor commun au peuple-ancètre; puis, lorsqu'il s’est séparé en plusieurs branches, le même travail est continué par chacune
séparément ; de nouvelles observations amènent des explications nouvelles: de nouvelles métaphores se transforment en nouveaux faits. Les mythologies se différencient tout en conservant un fonds de croyances communes, une sorte de plan commun dû à leur commu- “nauté d'origine. Le fractionnement devenant de plus en plus considérable, on finit par avoir une foule de religions locales : chaque cité a son mythe dominant. Mais à une époque d’individualisme excessif succède une époque de concentration : les petits États se fondent en États plus grands et il s'établit entre les dieux comme une espèce de lutte pour l'existence. Des mythes anciens sont délaissés el remplacés par d’autres, anciens aussi, mais venant d’ailleurs. La matière mythique est en perpétuelle fermentation. Mais si les noms des dieux changent, au fond la légende reste à peu près la même : le dieu nouveau ne fait que se couler dans le moule de l’ancien. Pour ne citer qu’un exemple, nous voyons Jupiter, le dieu du jour, s’effacer peu à peu devant Apollon, qui finit par remplir tout l'Olympe de son éclat, ne laissant au Père des dieux qu'une royauté toute platonique. Mais voici que le jeune Bacchus grandit à son tour et son mythe se moule si bien dans celui d’Apol-
lon, que ce dernier se trouve, en quelque sorte, dépouillé :
de son emploi.
Comme nous l'avons dit plus haut, la littérature et la religion ne font qu’un. Comment la première s’est-elle détachée de la seconde et en est-elle venue à se former
AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 5 un domaine à part? Par un accroissement du sentiment de la personnalité. Au début, faible et craintif, l'homme se sent comme écrasé par la puissance de ces êtres surnaturels, dont il craint encore plus les colères qu’il ne ressent les bienfaits, car son ignorance ne lui permet detirer des forces naturelles qu'un faible parti. Mais à mesure qu’il acquiert de nouvelles armes pour lutter et contre les bêtes fauves et contre les éléments, son audace va toujours croissant et il ose enfin regarder le ciel en face. À côté des dieux, dans ses fictions, il se place lui-même, non tel qu'il est, il a encore trop petite opinion de lui-même pour cela, mais agrandi jusqu'aux proportions divines. Ce ne sont pas les dieux qui sont forgés à l’image des hommes; c'est l'homme, au contraire, qui forge ses héros à l'image des dieux.
Nous ne sommes plus ici dans le domaine de la fiction pure : l'histoire commence à se mêler à la fiction. Les demi-dieux ont existé, mais ils ont été tellement agrandis et ornés par la fiction, qu'on ne voit pas bien ce qui pourrait leur appartenir en propre dans tout ce qu’on rapporte d'eux. La légende d'Hercule, par exemple, a fini par se mouler dans la légende des dieuxsoleils, alors que quelques-uns des hauts faits qu’on lui attribue pourraient bien avoir eu lieu dans la réalité. En tous cas, ici, on ne peut déjà plus tout expliquer par le mythe et nous devons considérer les légendes qui concernent les demi-dieux comme l'embryon du
premier genre littéraire. Diminuez les proportions du : 1°
héros, donnez une plus large place à l'histoire et le poème épique sera créé. L'épopée forme l’époque décisive où la littérature se sépare de la religion. Mais la séparation n'est pas encore complète; c'est une œuvre de transition ayant par conséquent un caractère mixte, L'œuvre d'Homère, pour les Grecs, n'est pas seulement un chef-d'œuvre littéraire, elle porte encore un caractère sacré !.
Encore un pas et l'homme se mettra en scène tel qu'il est, et le conte sera créé. Le merveilleux y abonde toujours, car il forme le fonds des croyances et de la science du conteur, mais l’homme y est réduit à ses proportions ordinaires, tandis que les dangers contre lesquels il a à lutter sont restés les mêmes. Terribles sont les circonstances au milieu desquelles il doit agir, mais, personnification de la lutte triomphante de l’homme contre la nature, l'humble héros vient à bout de tous les obstacles, tantôt en suppléant à la force par la ruse, tantôt avec l’aide de divinités bienfaisantes. Car tout n’est pas ennemi dans la nature : les mêmes agents ‘amènent tour à tour la douleur et la joie. Le soleil brûle et anéantit, mais aussi réchauffe et vivifie; l’eau détruit et l'eau féconde, etc. Donc l'homme, placé au milieu de la lutte des éléments, se sert des bons côtés pour combattre les mauvais. Chose étonnante et qui marque
A ce propos, nous renvoyons à la Russie épique, de M. Rambaud,
où l'on peut voir un chanteur populaire fermement convaincu de l'origine divine des poèmes héroïques qu'il chante.
le progrès que l’homme a faits dans sa confiance en luimême, bien loin cette fois de donner à ses héros les proportions et la force des divinités, il aime à choisir son principal personnage parmi les plus chétifs représentants de l'espèce humaine : son héros favori est lo sot, le pauvre diable; souvent même sa force physique est au-dessous de la moyenne : le résultat final n’en est que plus frappant.
Enfin nous arrivons à un genre où le merveilleux, sans disparaitre complètement, ne forme plus qu'un accessoire. Le sujet du conte n'est plus la lutte de l'homme contre la nature, mais bien l'homme lui-même avec ses faiblesses et ses ridicules, comme avec ses bonnes qualités, avec ses mœurs et ses institutions, Le règne de l'analyse a commencé dans la littérature : l'épopée a fait place à la satire. Le premier monument que nous rencontrerons dans cette nouvelle voie, ce sera l'épopée animale qui fournira les premiers types généraux. Puis l'animal cède sa place à l'homme et nous avons le conte réaliste, dont la verve satirique se dirige principalement contre les femmes. A côté de la satire, les puissances occultes fournissent un élément tragique. C'est que l'humanité n’est pas encore complètement sortie de l’état d'enfance, c’est qu’elle attribue encore une foule de faits à des causes surnaturelles.
Si l’on voulait donner un recueil complet de contes, il serait préférable de les classer dans l’ordre chronologique que nous avons exposé: en premier lieu, les
8 LA RUSSIE DÉVOILÉE contes merveilleux, et en dernier, les contes réalistes. Mais comme ce volume n’est qu’une sorte de ballon d'essai, et que nous ne savons pas s’il sera suivi d’autres, nous avons pensé qu'il valait mieux commencer par un volume formant un tout complet, et nous avons choisi l'Épopée animale.
Les différentes catégories de contes dont je viens de parler remontent à une haute antiquité. Une première preuve en est, qu’ils sont à peu près les mèmes chez les différentes branches de la race aryenne : les différences ne concernent que les points de détail; les lignes principales restent les mèmes : les thèmes en ont donc été inventés avant la dispersion. Une autre preuve consiste dans le fond mème des contes. Si l'on fait abstraction de petits détails qui, d’une génération à l’autre sont ajoutés par les conteurs, comme les armes à feu, la désignation de villes récemment fondées, etc., on remarquera que le contenu est bien antérieur à l'époque chrétienne. Prenons les contes merveilleux, les contes de fées, par exemple. L'idée de Dieu même en est absente; de même qu’elle est absente des contes plus récents, des contes réalistes, à part une catégorie particulière, que nous désignerons sous le nom de légendes chrétiennes. Encore ces dernières ne formentelles qu’un décalque de légendes païennes antérieures. Il y en a une de ce genre dans ce recueil. C'est celle où le loup s'adresse à Dieu pour lui demander sa nourriture : on voit que Dieu est mis ici en place d'un dieu
dietetobet té té à à à
AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 4 païen, protecteur des animaux. Dans les légendes chrétiennes, c’est ordinairement saint Georges qui remplit cette fonction. Un autre conte, la renarde-confesseur, porte un cachet moderne ; mais ce n’est qu'un remaniement d’une fable plus ancienne, dans le genre de celle qui suit : « La renarde et le coq de bruyère. »
Les changements politiques et économiques n'ont guère non plus affecté les contes. Croirait-on que dans ce vaste assemblage de contes russes, on ne trouve que fort peu de traces du servage. Le fils de paysan qui veut aller tenter les aventures demande la bénédiction de son père et se met en route, tout comme s'il n'avait pas de seigneur avec lequel il lui fallüt compter. Le paysan qui figure dans les contes se permet de naître, de se marier, de commercer, de mourir, tout cela sans en demander l'autorisation à qui que ce soit. Par-ci par là seulement, un trait de satire à l'égard du barine (seigneur) fait penser à un ordre de choses qui n'existait pas à l'époque de formation des contes.
On dirait que l'imagination populaire, après une époque d’enfantement d'où sont sortis les mythes, les légendes héroïques et les contes, soit devenue incapable d’inventions nouvelles et se contente de reproduire, avec de légères variations, ce que lui ont transmis les générations créatrices. Ainsi se retrouverait dans le domaine de l'esprit ce qui s’est passé dans le domaine de la matière. Sous d’autres conditions climatériques que celles où nous vivons ont apparu des organismes
et des types qui, en se développant, ont produit les organismes et les types actuels. De nouveaux organismes ne se produisent plus, la force créatrice ayant disparu avec les conditions qui l'avaient provoquée.
Nous voilà loin du temps où l’on considérait les contes uniquement comme une récréation pour les enfants. Ils deviennent le plus précieux des monuments historiques : ce sont nos archives de famille à nous autres Aryas. Leur étude comparative, jointe aux recherches linguistiques et ethnographiques, fournira les matériaux d’un monument d’une hardiesse incomparable : il s’agit de la reconstruction des mœurs, des usages, des croyances, de la langue même de nos ancètres les plus reculés. Quand la race aryenne aura ainsi retrouvé son passé, y aura-t-il lieu et possibilité d'établir sa parenté avec les autres races et de nous les dépeindre, en cas d’aflirmative, telles qu’elles étaient avant leur séparation? C’est ce que la science n’est pas encore en état d'affirmer, mais c’est ce qu'elle tentera, sans aucun doute.
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Longtemps la fable a été considérée comme un genre littéraire purement artificiel. C'était, pensait-on, un masque pour la satire, afin qu'on ne s’y reconnût pas trop, tout en s’y reconnaissant; c'était une espèce de caramel, servant de laisser-passer à une devise dont la morale eût paru sans cela trop sèche et trop austère : Utile dulcil On donnait des préceptes sur la manière de préparer le bonbon et de tourner élégamment la devise et des gens de trop d'esprit s’y sont essayés. Les sujets de ces fables étaient considérés comme la propriété des auteurs de recueils, sauf aux auteurs plus anciens à faire valoir leurs droits par la bouche de leurs admirateurs qui criaient à la contrefaçon. Il y avait les fables de Pilpaïi, d'Ésope, de Phèdre, de La Fon: taine, etc.
Maintenant, nous savons qui a le droit de se déclarer l'auteur de toute cette comédie animale : c’est la race
aryenne tout entière. Nous savons qu'il ne faut attribuer sa création ni au besoin de cacher une critique trop hardie, suivant la tactique attribuée à Ésope, ni au désir de faire de la morale : celle-ci s'accorde, du reste, si mal avec la fable que seuls les auteurs sans talent peuvent avoir cet objet en vue etque notre grand
fabuliste est accusé avec raison par La Mothe, Jean-
Jacques Rousseau et autres d’immoralité au premier
chef, car la vérité sera toujours suspecte aux moralistes Ad Majorem Dei gloriam.
Lorsque le littérateur primitif, autrement dit le peuple, en est arrivé à la représentation réelle de la vie humaine, il a dû avant tout créer des types. Or, où pouvait-il mieux les trouver que dans le monde des animaux? Ce monde n'était pas encore alors séparé de l'homme par la barrière qui s'élève entre eux aujourd'hui. Non seulement on ne connaissait alors ni l'animal religiosum, ni l’homo sapiens, mais même le langage, cette distinction la plus universellement admise entre l'homme et les animaux, n’était pas refusé à ces
‘ derniers. Quand notre bon La Fontaine écrivait : « Au temps où les bêtes parlaient, » il ne savait pas si bien dire. En effet, l'action de toutes les fables peut ètre reportée à ce moment-là. Il fut un temps où, si les bêtes ne parlaient pas, du moins on croyait qu'elles parlaient, ce qui revient au même pour notre sujet. Maintenant encore les nègres sont convaincus que si les singes ne parlent pas, c’est de crainte qu'on ne les