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AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 13 fasse travailler. Il ne manque pas de contes et mème d'histoires d'origine presque moderne, dont le héros a reçu le don de comprendre le langage des divers animaux. Et n’y a-t-il pas, dans les cris de certains animaux, variant suivant la passion qui les anime, ou les indications qu'ils veulent donner à leurs pareils, tout ce qu'il faut pour faire croire à des sauvages que les animaux ont un langage qui ne diffère de celui de l’homme que comme une langue diffère d’une autre langue.
Il n’y a, du reste, rien d'étonnant à ce que l’homme qui prêtait sa vie et ses sentiments à des êtres inanimés ait vu dans les animaux des êtres semblables à lui. Les fables pour lui ne sont pas une fiction, mais bien une réalité. Ayant à peindre des caractères, à mettre la vie en action, il a choisi, de préférence à l'homme, des personnages dont les types ont l’avantage d’être universellement connus. Leur nom dispense de bien des explications et avertit du coup l'auditoire à qui il va avoir à faire. La ruse du renard, la gloutonnerie du loup, la poltronnerie du lièvre, la lenteur de la tortue, interprétée à prudence, voilà des caractères qui s'indiquent d’un seul trait. On incarne dans ces personnages les caractères des hommes qui leur ressemblent, on les fait agir comme ceux-ci agiraient et voilà l’action eréée. On ne.s’inquiète pas de conserver aux animaux leurs habitudes, leurs mœurs, leurs lieux de résidence. Il suffit
qu'ils gardent fidèlement jusqu’au bout le rôle que leur
i4 LA RUSSIE DÉVOILÉE
a fait indiquer le trait principal de leur caractère et quant à la vraisemblance, le naïf auteur n’en a cure. Il ne lui en coûte rien, comme le lecteur le verra plus loin, de faire voyager des poissons en traineau, encore moins de faire vivre des harengs dans un lac d’eau douce n’ayant aucune communication avec la mer, etc.
Mais ces petits péchés contre toutes les règles d’une
saine rhétorique, les fables les font bien vite oublier
par des qualités que ne donneront pas tous les préceptes d’un Quintilien. Quelle charmante naïveté, quelle profonde connaissance de l'homme, quelle vérité au milieu de la fiction! Ici point d'idée préconçue d'arriver à tel résultat, de démontrer telle thèse de morale; rien de tendu, d’apprèté. Aussi, parmi les fabulistes, ceuxlà seulement ont-ils réussi dans ce genre, qui ont su se pénétrer de l’esprit populaire. Y a-t-il rien de plus sec et de plus pédant que les fables d'Ésope? Y a-t-il rien de plus prétentieux, de moins naturel que les productions de beaucoup de fabulistes modernes qui ne montrent que de l'esprit dans un genre dont la naïveté et la vérité font tout le prix ? Où est le secret du charme de La Fontaine, sinon dans ce qu’il a puisé à la vraie source? Non qu'il ait pris ses fables directement au peuple, mais le contenu en est profondément populaire : dans une société toute spirituelle, il a su rester naïf. Aussi ses fables sont-elles plus près de la littérature populaire que s'il les avait empruntées directement au peuple et arrangées en bel esprit. Kryloff, le fabuliste russe, est dans le
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même cas : il a pris la plus grande partie de ses sujets à La Fontaine, et cependant ses fables ne sont pas des traductions plus ou moins libres de La Fontaine. Il n’a fait que reprendre à ce dernier le bien commun de la race : dans ce moule il a versé la langue, l'esprit, les manières de voir, les sentiments de sa nation et il en est sorti de vrais poèmes populaires russes. Lui et La Fontaine sontles seuls fabulistesquiexistentparmileslettrés. En dehors d'eux et des recueils populaires, il n’y a pas de vraies fables, il n’y a que des productions sans couleur qui sont à la fable ce que la Henriade est à l’Iliade. Je dois expliquer ici pourquoi j'ai intitulé ce livre l'Épopée animale. Comme je l'ai déjà dit, la première littérature a consisté dans les chants épiques. Or ces chants ont tendu chez tous les peuples à former un vaste poème national. Chez les uns, comme pour l’Iliade, - l'Odyssée et les Niebelungen, le poème a resserré son unité. Cliez les autres, comme chez les Russes et les Français, il n’y pas d’unité formelle, mais cependant les héros gravitent autour d’un centre commun :il y a le cycle de Vladimir et le cycle de Charlemagne, il y a comme une tendance à former un poème unique; les arrangeurs seuls ont manqué. N'’est-il pas permis de supposer que les contes concernant les animaux formaient autrefois un seul poème, une espèce d’épopée animale. En France, en Hollande et en Allemagne, nous nous trouvons en présence d'un poème complet : le Roman du Renard, que nous considérons comme un
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reste d’une œuvre plus complète et où entraient encore beaucoup d’autres récits qui existent maintenant séparément. L'unité n’était sans doute pas aussi complète que dans une Iliade ou une Odyssée; mais cependant, comme d’un récit à l’autre les mêmes personnages se rencontraient constamment avec les méimes caractères, ces récits formaient un tout dans le sens des cycles précités.
Nous diviserons notre ouvrage en trois parties. Sous le titre de Roman du Renard, nous grouperons tout ce qui concerne le cycle de cet animal. La seconde partie sera consacrée à une œuvre essentiellement russe : « Le Roman de la Grémille, » Enfin, dans notre troisième partie, sous le titre de Varia, nous donnerons les fragments de la comédie animale, qui n'ont pu être rattachés à la première partie.