LE ROMAN DU RENARD
Dans le roman du Renard, tel qu’il a été popularisé par Gœthe, nous voyons tous les animaux former une vaste monarchie : en tête le lion, entouré de sa cour, où le degré dans la hiérarchie se mesure à la force des ongles et des griffes. C’est le même tableau que nous trouvons en raccourci dans « les Animaux malades de la peste » de La Fontaine. La force n'y figure pas seule, il est vrai, et l'esprit v est aussi admis, ce que montre la présence du renard : tels les gens de lettres ornent de leur présence la cour des rois absolus. Mais dans un tel milieu la gent littéraire n’est jamais que tolérée et il lui faut déployer autant de souplesse que d'esprit pour s’y maintenir. D'où vient pourtant que cette Épopée des bêtes ne s'appelle pas le Roman du Lion? d'où vient que le Renard occupe la première place et dans le titre
et dans le roman, c'est ce que nous allons tàcher d’expliquer à propos des contes russes.
Ici, nous ne rencontrons pas cette profusion d’animaux que l’on trouve dans le Roman du Renard : nous n'avons en présence, comme principaux acteurs, que le tenard et le Loup. Il faut y ajouter l'Ours, mais ce dernier, comme nous le verrons, fait double emploi avec le Loup. Ces contes diffèrent donc de ceux de l'Occident en ce qu'ils ont pris leur forme actuelle alors que les uniques bêtes fauves connues du peuple étaient le renard, le loup et l'ours. Tandis que le poème occidental doit être attribué aux temps fortunés où les races habitant la France et l'Allemagne vivaient dans le voisinage des lions et des tigres, la version russe a dû être composée dans la Russie actuelle, ou dans un pays qui n’en différait guère par le climat.
De ces deux bètes fauves de la Russie, le renard représente la ruse, et le loup, la force. Que le renard ait été choisi comme le type de la ruse par excellence, cela est tout naturel; non seulement le renard est très rusé, mais encore la ruse est son unique ressource. Il est plus difficile de comprendre que la voix populaire ait fait du loup une espèce de brutal imbécile: c’est une criante injustice. Dans un pays aussi favorisé en loups que l’est la Russie, et où par conséquent cet animal n’est que trop connu, il est encore plus étonnant qu’on lui ait fait jouer le même rôle que partout ailleurs, Au fond le loup est très rusé. Pour ne pas
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entamer une dissertation à fond sur cet objet, nous nous contenterons de parler de la façon dont il fait sa proie des mâtins qui sont « de taille à se défendre hardiment. »
Si le loup, envoyé la nuit comme émissaire dans un village, aperçoit un chien qui lui parait un trop rude adversaire, il s’en fait poursuivre en imitant la tactique de l'oiseau qui veut écarter le chasseur de son nid. Il l'amène ainsi tout doucement jusqu’à l'embuscade de sa bande, qui en a bientôt raison. Qui sait mieux cela que le peuple lui-même ? Ce n’est pas pourtant sans raison que l'on fait jouer au loup ce rôle ingrat. C'est qu'il n’a pas la ruse pour unique ressource, comme le renard ; il peut au besoin employer la force.
En opposition avec le renard qui représente la ruse pure, il deviendra le symbole de la force pure. L’imagination populaire, mettant en présence ces deux principes de la force et de la ruse, de la matière et de l'esprit, donnera naturellement la palme à ce dernier. Car l'homme a ses raisons de moins priser la force pure et simple : il a appris ce que valait la force intellectuelle alors que lui, chétif, luttait avec avantage contre les animaux formidables dont il était entouré : c’est de par son intelligence qu’il est devenu le roi de la création. Aussi, bien que, dans ses poèmes épiques, il aime à donner à ses héros une force plus qu'humaine, il estime avant tout ceux qui ne font appel à leur bras qu’en dernier recours. C'est Ulysse et non Achille qui est le
héros préféré d'Homère et des Grecs: Achille ne fait que passer, Ulysse reste jusqu'au bout. C'est lui qui lève tous les obstacles qui s’opposaient à la prise de Troie ; c’est lui qui invente le sitratagème final. Enfin, tandis que beaucoup de héros, au bras plus vigoureux que le sien, ne revoient point leur patrie, ou, comme Agamemnon, ne la revoient que pour tomber sous les coups de la trahison, Ulysse triomphe de ses compatriotes comme il a triomphé des Troyens et, heureux en tout, retrouve une Pénélope là où un autre n’a rencontré qu une Clytemnestre.
Voilà comment le loup, qui pourtant n’est pas bête, s’est trouvé sacrifié sans pitié au triomphe du renard. Non seulement ce dernier le bafoue à tout propos, mais ce pauvre loup finit par tomber si bas, qu’il devient la risée de tous les autres animaux. Ce que nous disons du loup s'applique également à l'ours. La plupart des contes où le loup est en scène, offrent une variante où celui-ci est remplacé par l'ours.
Mais il est temps que nous présentions à nos lecteurs les principaux personnages du roman :
Le renard apparaitra dans notre traduction avec le genre qu'il a en russe : je l’appellerai partout la renarde. Elle a reçu pour prénom, celui de Lisa ou de Lisavéta. A ce propos, nous ouvrirons ici une parenthèse :
Nous voyons ici les animaux revêtus de noms de baptème : qu'est-ce qui a guidé le peuple dans le choix de ces noms ? Probablement la ressemblance de queique
prénom avec le nom commun lui-même. Ainsi renard se dit en russe lica, mais le diminutif Licitsa est usité de préférence. Ce mot liça, a fait songer aux noms propres Lisa (Lise) Lisavéta (Élisabeth}, et on a affublé le renard de ceux-ci.
Mais le prénom ne suffit pas: on le complète d'un nom patronymique {. Pour le renard, c’est Patrikéeuna (fille de Patrik); j'ignore pourquoi. On lui donne aussi pour patronymique Jvanovna (fille d'Ivan), commun à tous les animaux, [van étant le nom populaire par excellence. Presque tous les animaux lappellent commère; cela se comprend, une personne de cet esprit doit être recherchée comme marraine! On l'appelle aussi sœurette-renardette, à cause de la rime, qui guide souvent le paysan russe dans le choix des surnoms et des épithètes.
Le loup s'appelle Lévon Icanovitch. Lévon est un diminutif de Liéf (qui s'écrit Lev) qui veut dire à la fois Léon et lion. Peut-être ce nom est-il un souvenir du temps où c'était le lion qui était le représentant de la force.
L'Ours s'appelle Wikhaïlo ? Ivanorilch et sa femelle
1 Le nom patronymique se forme en ajoutant au prénom du père la terminaison ovitch, évitch, ou, plus familièrement, ytch ou itch, pour les hommes, et orna ou evna pour les femmes. On désigne les personnes par leur prénom suivi de leur nom patronymique. Le nom de famille est un luxe auquel on n’a recours que lorsqu'il faut donner sa signature. Les paysans se désignent entre eux par leur prénom; c'est seulement lorsqu'ils veulent se montrer cérémonieux, qu'ils ajoutent au prérom un
nom patronymique en of pour les hommes et ova pour les femmes. ? En diminutif, Micha et Michka. Ce prénom ne serait-il pas le nom
Anna Ivanovna. Il a même le luxe d’un nom de famille : Toptyguine (du verbe toptate, fouler aux pieds). En fait de surnoms, on lui donne de préférence ceux d’ébouriffé et de cagneux.
Le chat s'appelle Kotoféi, Kotaï ou Kotonaïl. (Tous ces noms dérivent de Kot, matou) {vanovitch. On l'appelle aussi Mourlyko (du verbe mourlykate, ronronner). On le nomme familièrement Vaska (diminutif de Basile) et la chatte, Machhka (diminutif de Marie).
Le coq s'appelle Kotchét Kotchétovitch. Kotchét est un des noms communs du coq, qui se rapproche du mot français surtout dans le diminutif cochet, employé par La Fontaine. Le nom commun le plus usité est piéloukh, qui veut dire chanteur. Dans un des contes que nous donnons ici, on lui donne le nom de Pierre : ne serait-ce pas en mémoire du reniement de l’apôtre? Ou bien, d'après la théorie que nous avons énoncée plus haut, parce que le nom commun se rapproche de Pélia, diminutif de Piotr (Pierre).
Le bouc s'appelle Cosme (à cause de la ressemblance de ce prénom avec le mot Kaziol (qui s'écrit Kozel) (qui veut dire bouc); Mikititch [pour WNikititch, fils de Nikita).
Le lièvre n'apparait presque jamais sans être flanqué de l’épithète de louche.
commun primitif altéré ? Dans la lengue lithuanienne, cette cousine ger
maine des langues slaves, ours se dit méchka. Le nom commun russe actuel est medviède, ce qui veut dire : connaisseur de miel,
BARON n
Enfin, le cochon s'appelle Khavronia (Févronie) nom qui rappelle le grognement de l'animal.
On remarquera l'absence de l'âne, qui ne se rencontre qu’exceptionnellement en Russie.
Le Roman du Renard ne présentant pas en russe un tout complet, mais bien une série d'épisodes détachés, je les ai groupés en cinq chapitres. Le lecteur verra, par la suite, quelles idées ont présidé à ce groupement.