‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 13 sur 67 · LA SŒUR RENARDE ET LE LOUP · texte numérisé non relu

LA SŒUR RENARDE ET LE LOUP

[IT y'avait un vieux qui vivait avec sa femme. Et le vieux dit à sa femme : « Toi, femme, cuis des pâtés et moi j'irai au poisson.» Il pêcha du poisson et voilà qu'il s’en retourne à la maison avec toute une charretée. En route, il voit une renarde étendue sur le chemin, toute roulée sur elle-mème. Le vieux descend de sa charrette, s'approche de la renarde, et elle ne bouge pas et elle est là comme morte. « Voilà un beau cadeau pour la femme! » dit le vieux ; il prit la renarde, la plaça sur sa charrette et continua sa route. La renarde saisit le bon moment et se mit à jeter tout doucettement hors de la charrette poisson à poisson, et poisson à poisson. Ayant jeté tous les poissons, elle détala.

« Hé! la vieille, dit le vieux, je t'ai apporté un fameux collet pour ta pelisse. » — « Où est-il? » — « Là,.dans la

LA RUSSIE DÉVOILÉE AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE. 29 charrette, — et le poisson, et le collet! » La femme s'en alla à la charrette : ni collet, ni poisson! et se mit à gronder : « Vieux barbon! vieux ceci et cela! et ça veut encore vous tromper! » Alors le vieux comprit que la renarde n'était pas morte : il s’affligea, s’affligea, mais le mal était fait!

Dans l’entretemps, la renarde ayant rassemblé tout le poisson qu'elle avait jeté sur la route, s'assit et se mit à manger. Le loup, qui avaiterré partout sans rien trouver, vit la renarde à ce somptueux festin : « Petite sœur renarde, donne-moi seulement un tout petit poisson ! » — « Petit frère loup, pêches-en comme j'en ai pêché, et alors manges-en autant qu’il plaira à ton âme.»—« Petite sœur renarde, donne-moi seulement une petite tête! » — « Petit frère loup, pas seulement une petite arète ! Je me suis fatiguée en les pêchant et je suis très affamée.» — « Où, comment et avec quoi les as-tu pèchés? »— « Ce n'est qu'une bagatelle ! voilà la rivière qui n’est pas loin! vas-y, passe ta queue dans le trou qui est dans la glace, assieds-toi et dis : « Pêche-toi poisson, et petit et grand! Pêche-toi poisson, et petit et grand! et puis retire ta queue et tu verras combien tu retireras de poisson! » Comme la renarde avait déjà fini son diner, elle s’offrit à conduire le loup jusqu’au trou. Le loup y mit la queue et commença à répéter : « Pêche-toi poisson, et petit et grand ! » et la renarde, courant tout autour de lui, disait : « Gèle, gèle, queue de loup! » — « Qu'estce que tu dis-là, petite sœur renarde? « « C'est pour

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t'aider! » et elle répétait à chaque instant : « Gèle, gèle, queue de loup ». Chaque fois que le loup dit : « Pèche-toi poisson, et petit et grand! » la renarde dit : « Gèle, gèle, queue de loup. » Le loup dit de nouveau : « Pêche-toi poisson, et petit et grand! » et la renarde de nouveau: « Gèle, gèle, queue de loup » — « Qu'est-ce que tu dis-là, petite sœur renarde? » —« C'est pour t'aider! » Le loup pense déjà à retirer sa queue du trou, mais la renarde l'en empèche : « Attends, il n’y en a pas encore beaucoup de pêchés! » Et de nouveau ils recommencent à répéter les mêmes paroles. Dès que le loup essaie de retirer sa queue, la renarde dit: « Attends, c’est encore trop tôt! » Il gelait alors à pierre fendre. La renarde, ayant calculé son temps, cria au loup: « Tire! » Il tira, mais il eut beau tirer, sa queue était prise dans la glace, et le loup ne put la dégager et se trouva prisonnier. Alors la renarde courut au village et se mit à crier à gorge déployée : « Ici les gens! dépèchez-vous de tuer le loup, il est pris dans la glace! » Tous se jetèrent sur le loup : les hommes avec des bâtons et des haches, les femmes avec des peignes à tisser; les voilà tous sur le loup; ils le frappèrent et le battirent tellement que le loup n’eut pas égard à sa queue, l’arracha et, sans queue, courut où les yeux regardent (c'est-à-dire droit devant lui). Comme tous se jetaient sur lui, un paysan avait laissé là son cheval et son traineau pour se joindre à eux ; le loup, fuyant, sauta dans le traîneau, et, excitant le cheval, parvint à s'échapper du village.

Et la renarde, au milieu du désarroi général, comme tous se précipitaient pour battre le loup, sauta dans une chaumière déserte, et, voyant un pétrin avec de la pâte, sauta dedans, s'empâta, puis courut sur la route et s'y étendit. Non loin du'village, le loup vit la petite sœur renarde battue, blessée et vivant à peine. Plein de compassion, il courut à elle et elle commença à se plaindre

qu'on l'avait battue si cruellement que la moelle était

sortie de tous les os. « Prends patience, petite sœur renarde, j'ai bien perdu ma queue, moi; mais qu'y faire? Suis-moi, je suis encore plus fort que toi, jete défendrai.» La renarde se mit à prier le loup de lui faire place dans son traineau, mais le loup refusa et fit voir qu'il y avait à peine de la place pour un. Il n’y avait rien à faire, elle suivit tout doucement le traineau. Après un bout de chemin, elle demanda qu’on lui permit d'appuyer sur le traineau une patte, la plus blessée, rien qu'une patte seulement! Le loup refusa longtemps; à la fin il consentit. Ayant placé une patte, la renarde, après de longs pourparlers, obtint d'y placer une deuxième, une troisième, une quatrième; ensuite elle supplia le loup d'avoir aussi compassion de sa queue qui trainait si pitoyablement, et elle s'installa tout à fait dans le traineau. Le loup, entendant que le traîneau craquait, commença à lui faire des reproches : « Petit frère loup, c’est des noiseites que je croque ! » Ils allèrent plus loin ; le loup, entendant que le traîneau craque encore une fois, adresse de nouveau des reproches à la renarde. « Petit frère

28 LA RUSSIE DÉVOILÉE loup! c’est des noisettes que je croque! » A la fin le traineau se disloqua entièrement.

Le loup s’en fut couper du bois pour réparer le traineau et la renarde resta paitre le cheval. D’ennui, elle mangea tout l’intérieur du cheval et le remplit ensuite de moineaux vivants, puis ferma avec un bouchon de paille le trou sous la queue. Dans l’entretemps, le loup avait apprèté le traineau et il attela le cheval : « Hue! hue! » le cheval ne bouge pas. Le loup vit la paille qui

passsait de dessous la queue du cheval et dit : « En voilà

un qui s’est tellement empiffré que la paille sort par derrière ! » Il tira la paille, les moineaux s’envolèrent et la peau du cheval tomba. La renarde feignit d’être encore malade des coups qu’elle avait reçus et après une longue discussion, elle persuada le loup de s’atteler au traineau et de la mener. Le loup, tout en la trainant, répète : « Le battu mène la battue! » Et la renarde chuchotte : « Le battu mène la non-battue ! «— « Que dis-tu, petite sœur renarde ? » — « Je dis, petit frère loup : le battu mène la battue. ».....

Ici finit cette version. Une autre fait tuer le loup sur place par les paysans. Dans une troisième le loup périt d'une autre manière; il échappe aux paysans, rencontre la renarde occupée à lécher la pâte dont elle s’est enveloppée :

…… «Commère, dit-il, comme tu es méchante! tu m'as trompé. Au moins pour cela donne-moi quelque

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 29 chose à manger. » — Eh bien, lèche une fois, dit la renarde, et elle lui permit de lécher une fois. Le loup ayant léché eut envie d’en goûter une seconde fois et se mit à en demander encore. « Je ne t'en donnerai plus, parce que cela me fait mal, car c'est ma cervelle que je mange. Si tu veux en manger, frappe-toi la tête contre un pin et casse-la, et puis mange. »

Le loup écouta de nouveau la rusée renarde, s’en fut dans la forêt et donna si fort de la tête contre un pin, qu'il se tua. La renarde, voyant le loup mort, lui mangea toute la cervelle, puis regagna son terrier.

Une autre version commence dans le genre macaronique, si fréquent dans la littérature populaire russe :

Il y avait un vieux et sa femme. Le vieux avait un coq, et sa femme, une poule. Un jour qu’ils cherchaient leur nourriture dans un tas de balayures, le coq trouva un épi de froment, et la poule, une tête de pavot. Le vieux battit les grains de cet épi, puis les moulut; et la femme, ayant vidé la tête de pavot, en broya les graines qu’elle mèla avec du miel! et avec la farine du vieux, elle fit un pâté au pavot; et n'ayant, par suite de sa pauvreté, ni poêle, ni feu, elle plaça ce pâté sur la fenêtre de sa chaumière, pour qu’il cuisit au soleil.

En ce moment passait la renarde avec le loup. Et la renarde dit : « Petit frère loup, si nous volions ce pâté

‘ Une des friandises chères aux paysans russes; goût qui leur est

commun avee les Romains. Ef sardo cum melle paparer, a dit Horace,

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et si nous le partagions entre nous fraternellement? » — « Bien, petite sœur renarde, volons ! » — La renarde vola le pâté. S'étant écartés, elle fit observer que le pâté n'était pas encore tout à fait cuit et qu’il fallait, pour achever la cuisson, l’exposer encore au soleil : « Et dans l’entretemps, nous dormirons, et quand nous nous réveillerons, nous déjeunerons succulemment.» Ainsi, la petite sœur renarde berça d’espérances le petit frère loup et il s’endormit bientôt. Et elle de courir aussitôt au pâté; elle le rompit, en mangea la garniture douce et à la place déposa avec votre permission... vous devinez quoi! et, l'ayant refermé, le remit à sa place. Le loup se réveilla, et la renarde après lui. Ils partagèrent le pâté et la renarde fut la première à remarquer que le pâté n'avait plus la même garniture, et tança vertement le loup. Le loup a beau jurer, faire serment, manger de la terre!, la renarde ne le croit pas. A la fin elle propose une épreuve : de se coucher tous les deux en face du soleil, et celui auquel la chaleur fera sortir de la cire du corps, c’est celui-là qui a mangé le miel. Ils tombèrent d'accord. Le loup s’endormit insouciamment et la renarde courut au rucher voisin, vola un rayon de miel, et de la cire enduisit tout le corps du loup. S’étant réveillé et se trouvant convaincu, le loup s’excusa, disant que lui-même ne se souvenait pas comment cela était arrivé et qu'il se soumettait très volontiers à la

{ Dans l'Ukraine, anciennement, on baisait la terre pour confirmer un serment.

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 31 sentence de la petite sœur renarde, qu'il renoncait à sa part de la prochaine trouvaille et cédait tout à la renarde. (Suit l'histoire de la pèche.)

Sous le titre suivant, commence une nouvelle série de mésaventures du loup, victime des ruses du renard :

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